Ombline Desbassayns
3 juillet 1755 - 4 février 1846Une femme créole de caractère
Propriétaire d'un immense domaine s'étendant sur plusieurs centaines d'hectares entre Saint-Paul, le Bernica et Saint-Gilles-les Hauts, Ombline Desbassayns, la plus riche héritière de l'île Bourbon s'éteint le 4 février 1846 à l'âge de 90 ans 7 mois 1 jour. Ses terres sont alors exploitées par plus de 400 esclaves et gérées par 3 régisseurs. En ce milieu du XIXe siècle, quelques mois avant le décret du 20 décembre 1848 qui abolit l'esclavage, la presse locale, unanime, lui rend un vibrant hommage : " elle était la providence des pauvres, la consolation des affligés et le pays gardera toujours le souvenir de son intarissable bienfaisance " - Feuille hebdomadaire du 11 février 1846 - " Ange consolateur des pauvres, que de douleurs n'a-t-elle pas soulagées ? "
- courrier de Saint-Paul, 4éme année n° 146. -
En ce début de XXIe siècle et de IIIe millénaire, l'image d'Ombline Desbassayns, façonnée à travers la mémoire collective s'est singulièrement transformée et assombrie : la tradition populaire souligne son caractère autoritaire et méprisant, sa méchanceté voire sa cruauté envers ses esclaves.
Ce glissement s'opère une trentaine d'années après sa mort, à partir de 1875. Ces deux approches opposées sont à replacer dans des contextes économiques, politiques et sociaux fondamentalement différents.moin
Moin lé si la terre
La terre même sous mon pieds
Moin lé pareil pied-d’-bois
Pareil lo blanc la semence in z’homm’ l’a pas perd’ dand’ la terre
Ça lu’ l’a jette comme in l’emprofitèr
Juste in ti zig la lumière
In farine do pluie avant soleil
Ça lu’ l’a jett’ dand’ in soutsout en braise
Juste pou’ fait germe
A croire qu’l’avait commande à li son tâche
Lo Grand Mazigator
“Té même même plante ton carreau d’cannes !“
Moin lé si la Terre
La terre même sous mon pieds
Ny tourne dand’ ciel
Ny tourne ny tourne...
Jean Albany
Ombline Desbassayns, épouse et mère modèle...
Une femme ouverte à l'évolution économique de l'île.
* Ombline Desbassayns, épouse et mère modèle, une femme en harmonie avec son temps.
* Des racines créoles anciennes
Marie Anne Thérèse Ombline Desbassayns Gonneau Montbrun naît à Saint-Paul le 3 juillet 1755 . C'est l'unique enfant de Jurien Gonneau, dit Montbrun et de Marie Thérèse Léger Dessablons, tous deux créoles de la troisième génération. Par sa mère, arrière petite fille de Françoise Châtelain de Crécy, arrivée sur l'île Bourbon dès le XVIIe siècle, elle s'apparente aux plus vieilles familles de l'île.
Elle connaît le malheur de perdre, dès sa naissance, sa mère, morte en couches. A la tête d'un vaste domaine sur lequel travaillent 200 esclaves, son frère la confie à une parente, madame Hoareau, qui la considère comme l'une de ses enfants. Après le remariage de son père elle revient sur la propriété paternelle. Elevée comme sa propre fille par la deuxième épouse restée sans enfant, la jeune Ombline grandit sur le domaine, montrant un vif intérêt pour la terre et les cultures, acquérant auprès de son père le goût du travail et de l'ordre.
Comme pour toutes les filles de son époque son éducation intellectuelle reste superficielle.
En 1770, à l'âge de 15 ans, Ombline épouse Henri Paulin Panon Desbassayns de 23 ans son aîné.
Henri Paulin Panon Desbassayns
( 1732-1800). Portrait de famille.* Une vie consacrée à la famille
Créole de la 3ème génération Henri Paulin Panon Desbassayns est le petit fils de Françoise Chatelain de Crécy. Selon l'usage de donner aux enfants le nom d'une des propriétés de leur père, Henri Paulin, fils d'Augustin Panon reçoit le surnom de Desbassayns pour le distinguer de ses frères, l'héritage lui revenant se trouvant à Trois-Bassins.
Capitaine de l'armée, gravement blessé aux Indes, Henri-Paulin Panon Desbassayns de retour à l'île Bourbon fait fructifier avec succès le patrimoine dont il vient d'hériter - La réunion de ses biens à ceux qu'Ombline tient de sa mère ouvre la voie à la mise en place d'une fortune considérable acquise grâce au patrimoine familial mais tout autant par la judicieuse gestion du couple.
Propriétaire terrien mais aussi homme d'affaires avisé Henri-Paulin Panon Desbassayns investit ses capitaux à Bourbon, en Europe et vers la jeune république des Etats-Unis d'Amérique.
Revenu des Indes avec des semences de cotonnier il implante cette nouvelle culture sur ses terres de Saint-Gilles à côté des cultures vivrières et des caféiers. Sa production de coton en croissance constante est exportée vers le port de Boston.
Pour abriter sa nombreuse famille il fait construire, six ans après son mariage, une première maison, "La grand cour", à Saint-Paul. Réalisée par des ouvriers malabars elle rappelle les maisons de Pondichéry avec son toit en terrasse, ses murs de briques, fabriquées sur place grâce aux techniques apprises en Inde. Pour son beau-père, Julien Gonneau. Montbrun, il construit la maison du grand domaine au Bernica situé à une heure de cheval de la grande maison de Saint-Gilles-les-Hauts, devenue aujourd'hui musée historique.
Habitation Desbassayns 1883,
Hauts de Saint-Gilles. A. Roussin.
Très vite suivant la norme du XVIIIe siècle les enfants arrivent. Un an après les épousailles, l'année 1871 voit naître le premier enfant du couple, Julien Augustin Paulin Gertrude. Douze autres suivent; neuf garçons et quatre filles au total. Quatre garçons meurent en bas âge, deux à la naissance en 1785 et 1797, les deux autres, François à l'âge de trois ans et Pierre Michel à l'âge de deux ans.
Ombline et son èpoux ont à coeur de donner à leurs enfants la meilleure éducation possible. Henri Paulin Desbassayns passe trois années en France pour surveiller les études de son fils. Ombline restée à l'île Bourbon assure la gestion du domaine. Les sacrifices consentis permettent d'assurer à tous les enfants, garçons et filles, des situations élevées.
Charles Desbassayns ( 1782-1863 ). Portrait de famille.
Philippe Desbassayns de Richemont, autre fils d'Ombline Desbassayns, directeur des colonies au ministère de la Marine, rejette l'ordonnance de 1825, tout principe démocratique.Joseph, agronome de formation, reçoit le titre de baron, conféré par le roi Charles X, pour son rôle dans l'introduction et le développement de la culture de la canne à sucre à l'île Bourbon. Mélanie épouse Joseph de Villèle ministre des rois Louis XVIII et Charles X...
En 1800, après trente ans de vie commune. Ombline Desbassayns perd son époux emporté par une attaque d'apoplexie à l'âge de 69 ans.
A 45 ans elle se retrouve veuve, quelques mois plus tard, son père décède à son tour.
A la tête d'un domaine immense, c'est une nouvelle vie qui commence.* Portrait
Ombline Desbassayns ( 1755 - 1846 )
Portrait de famille, coiffe semblable à celle de Victorine. Huile sur toile, 1ère moitié du XIXè siècle, coll. privée.
Brune aux yeux bleus, Ombline Desbassayns est surtout connue par le portrait réalisé dans la dernière partie de sa vie. De son veuvage à 45 ans jusqu'à sa mort à plus de 90 ans, elle porte le costume des anciennes créoles . Le costume porté par Ombline Desbassayns perdure à travers le siècle.
La vieille Victorine Lith. H.C. Napoléon 1869, arch. dép. Réunion. Esclave affranchi de la famille KerveguenElle reste fidèle à la robe de soie noire, au corsage de percale blanche et au mouchoir d'Inde noué en bandeau sur le front. Pendant un demi-siècle c'est la même silhouette familière, au fil des années un peu courbée par l'âge et une mauvaise chute , le même sourire malicieux que croisent, sur les chemins du domaine, son entourage et ses esclaves.Dotée d'une solide santé physique, femme volontaire, travailleuse, organisée, elle passe de longs moments à son bureau et sur ses terres. Quelques heures de sommeil lui suffisent pour récupérer. Très active, elle conserve jusqu'à un âge très avancé ses capacités physiques et intellectuelles. Sa bibliothèque témoigne de l'intérêt qu'elle a toujours porté aux premières époques du peuplement de l'île, recueillant soigneusement tous les témoignages.
Chapelle Desbassayns 1854. Lith. A. Roussin.Son entourage loue sa force de caractère devant les épreuves de la vie, sa vive sensibilité, sa générosité, son sens de l'hospitalité.
D'une grande moralité et d'une grande ferveur religieuse, à une époque où les comportements laxistes sont fréquents sur l'île, elle fait construire, en 1842, la Chapelle pointue pour sa famille et ses esclaves, non loin de sa maison de Saint-Gilles-Les-Hauts.
* Une femme ouverte à l'évolution économique de l'île.
* Une gestionnaire hors du commun.
Propriétaire d'un des domaines les plus importants de l'île, femme dans un milieu traditionnellement réservé aux hommes, Ombline Desbassayns n'est cependant pas débutante, elle a acquis auprès de son père d'abord, de son mari ensuite, une solide expérience. Comme ses prédécesseurs elle gère avec compétence et éfficacité son patrimoine.
Avec sagesse elle conserve une partie importante des terres pour les cultures vivrières nécessaires à la nourriture de tous ceux qui vivent et travaillent sur le domaine.
A partir de 1816 les cultures d'indigo, de coton, de café sont en crise . Ombline Desbassayns comprend que la canne à sucre est la culture d'avenir . Avec ses fils elle participe activement au développement de ce produit.* Une femme ouverte aux innovations .
Soutenue par son fils Joseph, Ombline Desbassayns fait cultiver sur ses terres la canne de Tahiti introduite à l'île de France dès le milieu du XVIIIe par le botaniste Commerson. Les rendements détenus sont importants, Joseph souhaite encore améliorer le sol et préconise la pratique de l'assolement avec des légumineuses. La récolte de la canne nécessite une main d'oeuvre nombreuse, fournie par les 400 esclaves qui travaillent sur le domaine.
Ombline Desbassayns ne se contente pas de cultiver la canne, elle valorise cette matière première en créant sur son domaine des sucreries, son fils Charles, s'intéresse à la fabrication de la cassonade et à la distillation de l'arack.
Joseph Desbassayns
Pont et sucrerie Desbassayns,
Rivière des Pluies.Lith. A. Roussin.
Charles Desbassayns
En femme d'affaires avisée, soucieuse d'obtenir les meilleurs résultats grâce aux techniques les plus modernes, Ombline Desbassayns fait appel aux chimistes les plus réputés. Elle n'hésite pas à ouvrir les portes de son usine de Saint-Gilles-Les-Hauts à l'ingénieur Wetzell afin de créer les méthodes les plus éfficaces et les moins onéreuses de fabrication du sucre.
D'une intelligence pragmatique elle comprend très vite le rôle capital des transports pour rentabiliser au mieux la vente des produits sucriers. Le relief de l'île accroît encore les difficultés de déplacement des marchandises, elle fait construire une route pour charrettes afin de transporter le sucre du domaine de Bernica aux entrepôts côtiers de Saint-Gilles avant qu'il ne soit embarqué sur des navires à Roches Noires.
Résolument tournée vers l'avenir, consciente que l'époque de la marine à voile est désormais révolue, elle fait construire par les chantiers du Havre, un navire de haute mer à vapeur. Inaugurée en 1829, "La Cornélie" navigue entre Maurice et Madagascar, mais le bateau assure aussi le transport des marchandises et des passagers entre Saint-Paul et Saint-Denis en quelques heures - le voyage par des chemins nombreux est trop dangereux et nécessite un jour et demi.
* Une femme ouverte au monde
Sa richesse considérable, sa situation économique florissante et dominante, son appartenance à l'une des plus vieilles familles de l'île, ses liens familiaux étroits avec le pouvoir politique, confèrent à Ombline Desbassayns une grande notoriété sur l'île et jusqu'au delà des mers.
Son hospitalité légendaire a pour cadre la belle maison de Saint-Gilles-Les-Hauts, carrefour cosmopolite où cohabitent les influences culturelles qui feront de Bourbon une Ile métisse. L'Inde est présente à travers les tapis, les nattes, le linge de maison, la porcelaine de Chine côtoie la vaisselle de France et d'Angleterre...
C'est avec un sens inné de l'accueil qu'Ombline Desbassayns reçoit l'aristocratie locale mais aussi les étrangers de haut rang, les missionnaires qui en partance vers l'Asie font escale à la Réunion. En 1844 le pape Grégoire XVI la remercie par une lettre apostolique pour les services rendus aux hommes d'Eglise.
Dans cette société des XVIIIe et XIXe siècles où la place de la femme est minorée et limitée aux fonctions d'épouse et de mère Ombline Desbassayns apparaît comme une femme hors du commun, par son rôle économique, son ouverture vers le monde et les innovations techniques elle annonce et anticipe l'évolution à venir de la condition de la condition féminine. Mais cet esprit d'innovation et d'ouverture, cette modernité ne franchissent pas les limites des domaines économique et technique elle reste fidèle jusqu'à sa disparition aux normes de son milieu social, celui de l'aristocratie des grands propriétaires terriens.
* Ombline Desbassayns, une femme fermée à l'évolution sociale.
* Une grande propriétaire terrienne au coeur du système esclavagiste.
Les cultures du café, du coton, de la canne à sucre, nécessitent une main d'oeuvre abondante. Dès les origines du peuplement de l'île les bras ont manqué et très vite les propriétaires terriens ont acheté des esclaves. Sur les terres d'Ombline 400 esclaves travaillent. Une partie d'entre eux est formée par les descendants des premiers esclaves achetés par Augustin Panon dit "L'Europe", grand père de l'époux d'Ombline. De la naissance à la mort l'esclavage est présent dans la vie d'Ombline. A l'aube de sa prime enfance elle est attachée à sa " nénenne " et lui assure une vie paisible sur le domaine.
Au soir de sa vie, ses esclaves font partie du long cortège qui la porte en terre. Selon son gendre, Jean-Baptiste de Villèle, ses esclaves " ont toujours été bien vêtus, bien nourris, logés aussi bien que le rend nécessaire le beau climat de Bourbon... instruits des principes de la religion avec soin."
Profondément catholique Ombline Desbassayns attache beaucoup d'importance à leur éducation religieuse, elle encourage vivement les mariages et proteste vigoureusement contre la coutume légale qui lors des successions permet de séparer à la fois les époux et leurs enfants.
Lors d'un premier testament rédigé en 1807 elle recommande à ses propres enfants de prendre soin de ses esclaves.
Dans les bâtiments exigus de l'hôpital les esclaves victimes d'accidents du travail provoqués par les roues des moulins à sucre sont nombreux aux côtés d'autres malades comme les lépreux, les aveugles...
Paternaliste Ombline Desbassayns exige de ses serviteurs obéissance et soumission. Bienveillante voire généreuse avec ceux qui dociles ne répugnent pas à la tâche elle peut se montrer dure avec les esclaves rebelles qui n'acceptent pas la toute puissance de son autorité . Elle n'hésite pas alors à châtier les insoumis avec la rigueur et la latitude que le code noir, mis en place en 1723, donne aux propriétaires esclavagistes.
Comme tous les grands propriétaires de l'île qui possèdent de nombreux esclaves Ombline Desbassayns dispose de sa propre prison et applique sans états d'âme, avec fermeté, sa propre justice.
Au cours de sa longue vie Ombline Desbassayns a traversé bien des régimes politiques : l'Ancien Régime, la Révolution de 1789, l'empire, la Restauration, la Monarchie de juillet, mais sur son île, elle n'a connu que le système esclavagiste. Au soir de sa vie, crispée sur les avantages et les acquis elle ne voit pas, ou ne veut pas voir, les profonds bouleversements sociaux qui se profilent à l'horizon.
* Une femme restée fidèle à l'esprit de l'aristocratie terrienne des XVIIIe et XIXe siécles.
Pour son gendre Jean-Baptiste de Villèle " tout ce qui tendait à relâcher la soumission, l'obéissance qui doit unir l'esclave à la puissance paternelle du maître, lui paraissait une très fâcheuse innovation."
Ombline Desbassayns répugne à affranchir ses vieux serviteurs pour leurs bons et loyaux services, pensant qu'ils sont plus heureux sur ses terres où elle leur assure soins et entretien que libres mais sans moyens de subsistance.
Femme de la société coloniale elle ne prend pas la mesure du désir de liberté et de la soif de dignité qui peuvent tourmenter ses esclaves.
Sans doute n'est-elle pas consciente, comme d'ailleurs les autres propriétaires, du terrible traumatisme et de la cruauté des conditions morales que vivent les esclaves, arrachés à leur terre natale, ayant tout perdu, leur liberté, leur famille, leur culture, leur langue, leur religion et jusqu'à leur nom. Cependant pendant la longue période où elle dirige le domaine très peu d'esclaves, une dizaine semble-t-il, pratiquent le marronnage.
Ombline Desbassayns est avant tout une femme de l'aristocratie foncière appartenant à une société esclavagiste qui refuse d'envisager toute évolution politique et sociale. Elle reste, sa vie durant, fidèle à la royauté qu'elle représente par le symbole de la fleur de lys gravé sur le dossier de son fauteuil.
Son entourage familial, de sang ou par alliance, la conforte et l'ancre encore davantage dans ses convictions conservatrices. Son fils, Philippe Desbassayns devenu comte de Richemont sous la Restauration, est directeur des colonies au ministère de la marine il est l'inspirateur de l'ordonnance royale du 21 août 1825 qui rejette tout principe d'élection démocratique au profit des nominations qui favorisent la minorité influente de l'aristocratie foncière et écarte des affaires politiques locales les petits et moyens propriétaires et les gens de couleur libres. Le comte Joseph de Villèle, époux de sa fille Mélanie, chef de file des ultra-royalistes est hostile à toute évolution. Président du conseil de Louis XVIII puis ministre des finances sous Charles X, il défend les intérêts économiques des grands propriétaires.
Ombline DesbassaynsAinsi gravitent dans l'entourage immédiat d'Ombline Desbassayns des hommes de pouvoir et d'argent. Aux yeux de la population, à travers sa parentèle la vieille dame symbolise la richesse, la puissance économique et politique. Moins de deux ans après sa mort sonne l'heure de la IIe république et de l'abolition de l'esclavage le 2 décembre 1848.
A partir des années 1870 la mise en place de la IIIe république entraîne un certain renouvellement du pouvoir politique et économique et le développement d'autres normes sociales issues des principes révolutionnaires de 1789 . Dans ce nouveau contexte politique, économique et social, image d'Ombline Desbassayns représente tout ce qui est désormais rejeté, trop de richesse, trop de pouvoir économique et social, trop d'influence politique.
A partir des années 1875, trente ans après sa mort, la mémoire populaire ne conserve d'elle que les souvenirs les plus négatifs et transformés au fil des générations. A travers sa personne ce sont les fondements mêmes de la société esclavagiste qui sont condamnés.
Très peu de femmes contemporaines des sociétés esclavagistes du XVIIIe et XIXe siècles ont laissé leur nom à travers l'histoire. Par son sens de la gestion des affaires, sa capacité d'innovation, Ombline Desbassayns apparaît comme une annonciatrice de l'évolution de la condition féminine. A partir des années 1875 cet aspect de sa vie est progressivement occulté, ne reste plus que l'image d'une grande propriétaire terrienne esclavagiste, abusant de ses pouvoirs, dure voire cruelle avec ses esclaves. Aujourd'hui encore son image reste très négative dans la mémoire collective comme si tous les abus des grands propriétaires esclavagistes et les souffrances endurées par les esclaves s'étaient cristallisées symboliquement sur sa personne.
* Extraits du dernier testament rédigé par Madame Desbassayns à Saint-Gilles en date du 20 juin 1845.

Je, Marie Anne Thérèse Ombline Gonneau de Montbrun, veuve de Monsieur Henri Paulin Panon Desbassayns, propriétaire, demeurant à Saint-Gilles, commune de Saint-Paul, soussignée,
Voulant user de la faculté que m'accorde l'article 1075 du code civil, ai fait par le présent testament, et ainsi qu'il suit, le partage des biens que je possède entre tous mes enfants et arrière-petits-enfants, ci-après nommés savoir :
MASSE DES BIENS A PARTAGER ET ESTIMATION PAR EXPERTS:
Mes biens consistent dans ceux dont la désignation suit:
1° LA PROPRIETE DE
SAINT-GILLES.
Cette propriété se compose:
I. du terrain de Saint-Gilles proprement dit, dépendant de la concession Duhal, comportant une hauteur de trois mille deux cent onze mètres quatre centimètres sur une largeur moyenne de cinq cent soixante-quatorze mètres quatre-vingt-dix centimètres, me provenant du partage de la communauté de biens qui a existé entre monsieur Desbassayns et moi, auquel terrain est annexé un autre acheté de Monsieur Emery Mahé, comportant une largeur moyenne de trente quatre mètres onze centimètres sur pareille hauteur de trois mille deux cent onze mètres quatre centimètres comprise entre les deux lignes Duhal;
Ces deux terrains sont bornés l’un et l’autre, à leur sommet et à leur base par les deux lignes Duhal, à l’ouest par monsieur Amédée Rochebelle Léger et à l’est par la ravine de Saint-Gilles et par madame veuve Montvert Le Breton;
Sur le terrain de Saint-Gilles, il existe:
1°) une maison de maître en pierres, deux pavillons en bois sur le devant, trois magasins en pierres sur le derrière, un bâtiment servant de prison, un hôpital, une cuisine pour les noirs, un magasin à sucre et à vivres avec varangue, une cuisine de maître en pierres, un pavillon servant de dépense, un poulailler, des écuries, etc. etc.
2°) un établissement de sucrerie composé : d’un bâtiment en pierres de vingt-cinq mètres quatre-vingt-dix-neuf centimètres sur huit mètres quarante-cinq centimètres, servant de sucrerie, d’un autre bâtiment en pierres de vingt-cinq mètres quatre-vingt-dix-neuf centimètres sur cinq mètres cinquante-trois centimètres servant aux filtres à vesou et aux tables à sucre ; d’un troisième bâtiment en pierres formant équerre, renfermant les tables à sucre, ayant vingt-un mètres quarante-quatre centimètres sur huit mètres quarante-cinq centimètres ; d’un quatrième bâtiment en pierres de vingt-un mètres quarante-quatre centimètres sûr huit mètres quarante-cinq centimètres, servant de purgerie ; d’un cinquième bâtiment de dix-neuf mètres quarante-neuf centimètres sur huit mètres quarante-cinq centimètres servant de magasin et de purgerie à sirop ; d’un sixième bâtiment en pierres, servant de forge et de remise ; d’un septième bâtiment en pierres de sept mètres quinze centimètres sur six mètres cinquante centimètres renfermant une pompe à vapeur de la force de six chevaux, avec un moulin de la force de huit chevaux et une usine à la Wetzell; enfin d'écuries en pierres :
3° )
une machine hydraulique servant à élever les eaux de la partie basse de Saint-Gilles à l’établissement de sucrerie, des tuyaux et des citernes destinés à la conduite et à la réception des dites eaux;4° )
une maison construite partie en bois et partie en torchis;5° )
un bâtiment en pierres servant de logement au régisseur,et 6°) un magasin en pierres, sis près le bord de la mer et servant au dépôt des sucres à embarquer.
A la dite propriété de Saint-Gilles sont attachés:
1° ) deux cent quatre-vingt-quinze esclaves ci-après désignés par leurs noms, castes, âges et professions, avec indication de la prisée faite par les experts sus-nommés, savoir :
Dominique, créole, âgé de trente-trois ans, commandeur, et sa femme Augustine, créole, âgée de trente-deux ans, commandeur, avec leurs six enfants, Elise, créole, âgée de quatorze ans, Agathe, Lizette, Nancy, Dominique et Alfred, estimés ensemble quatorze mille cinq cents francs,............................................................................................................................................. 14500 Baptiste, créole, âgé de quarante-quatre ans, commandeur, et sa femme Emilie, créole, âgée de trente-huit ans, domestique, avec leurs cinq enfants, Ferdinand, Jean-Baptiste, Christophe, Delphine et Marie-Joseph, estimés ensemble douze mille cinq cents francs, ......................................................................................................................................................... 12500 Gustave, cuisinier, sa femme Félicie, domestique, et leurs trois enfants, Marie-Julie, Pierre Gustave et Marie Juliette, estimés ensemble huit mille cinq cent francs,............................................................................................................................................. 8500 Eugène, créole, âgé de vingt-huit ans, domestique, sa femme Agnès, couturière, âgée de vingt-cinq ans, et ses trois enfants, Egyptienne, Charles-Eugène et Pierre-Azone, estimés ensemble huit mille cinq cents francs, ......................................................................................................................................................... 8500 Agathe, créole, âgée de cinquante-six ans, commandeur, estimée mille francs,............................................................................................................................................. 1000 Georges, créole, âgé de vingt-trois ans, domestique, estimé deux mille cinq cents francs, ........................................................................................................................................................
2500 Julien, créole, âgé de vingt ans, domestique, estimé trois mille francs. ......................................................................................................................................................... 3000 Jules, créole, âgé de vingt ans, charretier, estimé deux mille francs, ........................................... 2000 Françoise, créole, servante, âgée de cinquante-trois ans, estimée mille francs,............................................................................................................................................. 1000 Charles-Fanchin, créole, orphelin, âgé de neuf ans, estimé mille francs,............................................................................................................................................. 1000 Polycarpe, créole, domestique, estimé deux mille cinq cent francs,............................................................................................................................................. 2500 Pierre, créole, forgeron-chaudronnier, et sa femme Ermeline, créole, couturière,
estimés ensemble six nulle francs, ….....................................................................................................................................................6000 Michel, créole, et sa femme Louison, créole, couturière, estimés ensemble cinq
mille cinq cents francs, ........................................................................................................................................................5500 Constant, créole, forgeron, chef de troupe, et sa femme Marie-Louise, créole,
laveuse et repasseuse, estimés ensemble quatre mille francs, .........................................................................................................................................................4000 Mélanie, créole, couturière, et ses deux enfants Montjol et Marcelin, estimés en-
semble trois mille francs, .........................................................................................................................................................3000 Louis-Marie, gardien d’habitation, créole, âgé de cinquante ans, estimé mille
Francs, .........................................................................................................................................................1000 Lolo, créole, âgé de cinquante ans, charpentier, et sa femme Magdeleine, créole,
mandare, estimés trois mille cinq cents francs, .........................................................................................................................................................3500 Théodule, créole, âgé de dix ans, estimé mille francs, ......................................................................................................................................................... 1000 Marie-Louise, créole, gardienne d’hôpital, et ses deux petits enfants Généreuse et
Marie-Louise, estimés ensemble deux mille cinq cents francs, .........................................................................................................................................................2500 Tranquilin, créole, invalide, âgé de soixante-neuf ans, estimé deux cent cinquante
francs, .........................................................................................................................................................250 Vénus, créole, négresse de cour, infirme, son enfant Marie-Charlette et les deux enfants de sa soeur, Marie-Aurélie, Anne-Zaïre, estimés ensemble deux mille cinq cents francs, ……….............................................................................................................................................. 2500 Zéline, créole, servante, couturière, et son enfant Marie-Joséphine, estimés ensemble trois mille francs, …..................................................................................................................................................... 3000 Marie-Barbe, créole, âgée de quarante-trois ans, domestiqué, estimée deux mille
cinq cents francs, .........................................................................................................................................................2500 Henriette, créole, couturière, et ses deux enfants Gérôme, âgé de treize ans, et Médar-Honoré,
estimés trois mille cinq cents francs, ….....................................................................................................................................................3500 Paulin, créole, charpentier, et sa femme Léocadie, domestique, invalide, et leurs quatre enfants
Marie-Gertrude, Pierre St-Lys, Pierre-Paulin et Alfred, le tout estimé six mille francs, .........................................................................................................................................................6000 Philogène, créole, âgé de vingt-six ans, noir de pioche, estimé dix-sept cent cinquante
Francs, ….....................................................................................................................................................1750 Sophie, créole, âgée de soixante-trois ans, domestique, estimée sept cent cinquante
Francs, ….....................................................................................................................................................750 Théodore, créole, boulanger, et sa femme Clarice, couturière, avec leur enfant
Séraphin, estimés ensemble six mille cinq cents francs, .........................................................................................................................................................6500 Gabriel , créole, commandeur, et sa femme Sidonie, couturière, estimés ensemble
six mille francs, ............................................................................................................................................6000 Célestin, enfant de Sidonie, créole, noir de pioche, infirme, estimé mille francs, ......................................................................................................................................................... 1000 Scholastique, malgache, gardienne de poulailler, et ses quatre enfants Elodie,
Pierre-Noël, Florentine et Pierre Alphonse, estimés ensemble cinq mille francs, .........................................................................................................................................................5000 Dominique, malabare, créole, âgé de trente-huit ans, charpentier, sa femme Daride créole, âgé de trente-huit ans, pioche, leurs enfans Adèle, âgée de quatorze ans, Marie-Jeanne, douze ans, Marie-Laurencine, dix ans, et Marie-Nathalie, dix ans, estimés neuf mille cinq cents francs,............................................................................................................................................. 9500 Renaud, cafre, quarante-trois ans, marron depuis mille huit cent trente-sept, porté pour mémoire,.......................................................................................................................................... mémoire Sadoque, cafre, quarante-neuf ans, gardien, estimé sept cent cinquante francs,............................................................................................................................................. 750 Valentin, cafre, quarante-cinq ans, pioche, estimé dix-sept cent cinquante francs,..................... 1750 Zéphir, cafre, cinquante-neuf ans, aveugle, porté pour mémoire, …..................................................................................................................................................... mémoire Agnès, cafrine, trente-trois ans, estimée quinze cents francs,............................................................................................................................................. 1500 Aurélie, cafrine, cinquante-neuf ans, jardinière, estimée cinq cents francs,............................................................................................................................................. 500 Rosalie, cafrine, cinquante-six ans, pioche, estimée sept cent cinquante francs,............................................................................................................................................. 750 Elie, créole, soixante-trois ans, pioche, invalide, estimée sept cent cinquante
francs, ........................................................................................................................................................750 Jean-Louis, créole, soixante-dix ans, invalide, porté pour mémoire, ........................................................................................................................................................ mémoire Jean-Jacques, créole, soixante-deux ans, pioche, estimé mille francs, ......................................................................................................................................................... 1000 Malo-sourd, créole, soixante-dix ans, gardien, estimé cinq cents francs, ......................................................................................................................................................... 500 Ozone, indien, soixante-sept ans, cuisinier, estimé mile francs, ......................................................................................................................................................... 1000 Henriette, créole, soixante-sept ans, infirme, porté pour mémoire,................................................. mémoire Marine, créole, soixante-sept ans, pioche, estimée cinq cents francs, ......................................... 500 Suzanne, créole, soixante-dix ans, poulaillère, estimée cinq cents francs,................................... 500 Total de l’estimation des noirs attachés à la propriété de Saint-Gilles, au nombre de deux cent quatre-vingt-quinze, la somme de quatre cent vingt-huit mille cent cinquante francs. ......................................................................................................................................................... 428150 2° ) Seize mulets, tant du Poitou que de Buesnosayres, avec charrettes et harnais, estimés en-
semble douze mille cinq cents francs, ….....................................................................................................................................................12500 3° ) Trente-neuf boeufs de charroi, tant du pays que de Madagascar, avec leurs charrettes,
estimés ensemble sept mille cinq cents francs, …….................................................................................................................................................7500 Total de l’estimation des bêtes de trait et autres animaux, la somme de vingt mil-
le francs, ….....................................................................................................................................................20000 4° ) Et un troupeau de treize boeufs et de trente-six cabris, ici portés pour mémoire, ......................................................................................................................................................... mémoire
Total de l’estimation de la propriété de Saint-Gilles, la somme de neuf cent cin-
quante mille six cent cinquante francs, …….................................................................................................................................................950650
Je veux et j’entends que la rente annuelle et perpétuelle de douze cent cinquante francs au capital de treize mille huit cent quatre-vingt-neuf francs, ci-dessus créée et constituée, soit affectée, à perpétuité, à pourvoir à l’entretien et aux besoins de la chapelle construite sur la propriété de Saint-Gilles, à cet effet, je donne et lègue la dite rente aux abandonnataires de la dite propriété que je charge d’exécuter mes volontés à cet égard, et d’en assurer l’exécution après eux.
Dans le cas où les dits abandonnataires de la dite propriété de Saint-Gilles viendraient à faire don de la dite chapelle soit à une congrégation religieuse, soit à un supérieur ecclésiastique, soit à la commune, la rente ci-dessus créée et constituée suivra le sort de la chapelle et sera dûe et payée au niveau propriétaire d’icelle, pour être spécialement affectée aux dépenses du culte et frais des messes que je veux et entends être célébrées dans la dite, chapelle, à mon intention et à celle de feu mon mari et de divers membres de ma famille, tous les ans, à perpétuité et à l’époque dont je laisse la détermination à mes enfants, abandonnataires de la dite propriété de Saint-Cilles
A la sûreté et garantie du payement de cette rente, en principal et intérêts, la dite propriété de Saint-Gilles sera et demeurera affectée, obligée et hypothéquée par privilège spécial.
Au moyen de cette rente, je veux et entends que les esclaves et pauvres habitants des environs, en vue desquels principalement j’ai fait construire la dite chapelle, y aient des places gratuites et ne soient soumis à ce sujet, à aucune rétribution généralement quelconque.
Je veux et entends pareillement que cette chapelle soit qu’elle continue d’appartenir aux abandonnataires de la propriété de Saint-Gilles, soit qu’ils en disposent en faveur de ce qui il est dit ci-dessus, ne soit jamais consacrée à un autre culte que le culte catholique, apostolique et romain, et que si cette destination (ce qu’à Dieu ne plaise) vient à cesser quelque jour, soit qu’un autre culte y soit établi, soit par toute autre cause, le service de la rente ci-dessus créée et constituée cesse en même temps.
Je veux et entends enfin qu’avec cette chapelle soient compris dans l’attribution que j’ai faite à mes cinq enfants sus-nommés de la propriété de Saint-Gilles sur laquelle elle est construite, les tableaux, vases sacrés, chandeliers, ornements généralement quelconques, tapis, buffets, bancs, fauteuils, chaises destinées à son usage ainsi que l’autel en marbre que j’ai demandé en France pour y être placé et que j’attends en ce moment.