CHRISTOFER BJURSTRÖM
Qu'est
ce qui vous a amené à travailler sur les liens entre le jazz et le cinéma
muet ?
Fondamentalement, j'ai toujours été intéressé par les rapports entre la
musique et les autres formes artistiques (théâtre, cinéma, textes, danse...).
D'autre part, j'ai également beaucoup d'intérêt depuis longtemps pour le cinéma
et particulièrement les films muets. Ce qui m'a vraiment donné l'impulsion de
travailler sur des films muets, c'est d'avoir vu "Intolérance" de
Griffith accompagné par un orchestre symphonique, ce devait être en 1986. Le
fait de voir que l'accompagnement en "chair et en os" de la
projection donnait un nouveau relief très étonnant au film m'a convaincu.
Comment choisissez-vous les supports sur lesquels vous travaillez ?
Je les choisis pour leur intérêt, leur valeur artistique, et surtout pour
le plaisir qu'ils me procurent. Composer une musique, la répéter avec des
musiciens, puis la jouer plusieurs fois, cela veut dire un certain nombre
d'heures passées avec le film, et pour que l'ensemble colle, que la matière
prenne, il faut que d'une certaine manière on s'y retrouve, qu'on soit
convaincu par le film. Sinon, on ne fait que de la décoration et ça n'a pas
énormément d'intérêt.
Etes-vous cinéphile et pensez-vous qu'il soit nécessaire de l'être pour
travailler dans le sens que vous avez choisi ?
Je suis effectivement cinéphile, et pour les raisons que j'ai déjà évoquées, il
me paraît important d'aimer le cinéma pour faire de la musique avec le film, ou
au service du film. C'est ma conception de ce type de spectacle: la musique et
le film doivent s'intégrer mutuellement, le film n'est pas un prétexte pour me
montrer, ce qui m'intéresse c'est d'être dans le film, dans son ambiance. Donc,
bien sûr, il faut aimer le cinéma. Par contre, si le sens de la question est
qu'il faudrait être un cinéphile érudit, je pense que non. C'est une histoire
de sensibilité, pas de technique ni de recette d'analyse..
Quel est le premier film qui vous a donné envie de le mettre en musique ?
Question difficile, parce que pendant assez longtemps, avant de commencer à
mettre de la musique sur des films muets, j'ai regardé des films muets sans me
poser la question. A priori cependant, le premier film qui m'a frappé (bien
avant que je ne commence à écrire pour des films muets en 1989), c'est "Le
Voleur de Bagdad" de Raoul Walsh. Depuis, j'ai fait de la musique
dessus....
Pouvez-vous
nous expliquer vos méthodes de travail sur l'approche d'un film. Ces méthodes
changent-elles en fonction du film ?
Par rapport à un film, la première approche
est de regarder le film plusieurs fois, sans rien essayer de particulier en
musique. En principe, après cela, l'ambiance du film et donc la musique qu'il
s'agirait d'y associer s'imposent à moi. Un premier choix est l'orchestration,
qui est un élément important de l'ambiance, quand l'orchestration n'est pas
déterminée dès le départ (commande ou décision de travailler dès le départ avec
un groupe bien précis). Ensuite, je "découpe" le film en ce qui me
semble être des séquences (qui sont souvent, mais pas nécessairement les
séquences du scénario; il arrive que des séquences musicales soient plus
longues ou plus courtes). Une fois ce découpage terminé, j'écris la
musique sans plus regarder le film, en travaillant uniquement sur le souvenir
sensible que j'en ai: l'idée par là est de ne pas se laisser happer par la
paraphrase du film, ou par le bruitage des effets et des événements.
C'est en fait le découpage et ce travail là qui peuvent être très différents en
fonction des films. Certains films ont des séquences très longues (Loulou, Le
Dernier des Hommes..), d'autres des séquences très contrastées et relativement
courtes (Le Voleur de Bagdad, par exemple). Sur des séquences longues, j'aurais
tendance à définir une ambiance générale dans laquelle les musiciens vont
improviser (avec un thème de départ, des interventions, des thèmes à certains
moments, etc..., bref, un squelette relativement précis, avec des plages
d'improvisation). Sur des séquences courtes, la musique sera parfois écrite
entièrement, donc sans improvisation. Tout ça est très schématique comme
distinction bien sûr. En fait c'est plus de l'ordre de la sensation, de
l'instinct...
Ensuite, gros travail de répétition pendant lequel tout prend forme: les
improvisations sont dirigées dans un certain sens, dans l'optique du film, et
donc là, il s'agit d'un travail collectif très important.
Le caractère des films influe de manière très forte, évidemment, sur l'ensemble
de la musique. Typiquement, par exemple, des films burlesques vont pratiquement
obliger à une synchronisation précise avec l'image (certains effets burlesques
exigent leur équivalent sonore, sinon on a constaté que les gens riaient
beaucoup moins...), tandis que des films plus dramatiques vont plus jouer sur
la durée, sur l'adéquation de l'ambiance musicale, sur les nuances.
Pouvez-vous nous parler un peu du projet « La Belle
Nivernaise » que vous avez accompagné à deux reprises cette année ?
(naissance du projet, travail préparatoire, le jeu en lui-même et l'évolution
sur les deux concerts) ?
"La Belle Nivernaise" est un film qui m'a beaucoup touché, par la
manière de filmer, les enchaînements d'images, même si l'histoire est ce
qu'elle est. Ce qui m'a plu aussi, c'est que c'était une histoire toute simple
avec des gens ordinaires, qu'on ne voit pas tant que ça au cinéma. Nous avons
eu la chance de pouvoir créer ce film en résidence avec le comité d'entreprise
d'EDF-GDF, la CCAS, en 1995.
La volonté musicale était de faire une musique simple et de souligner la
sensualité des images. Le travail préparatoire a été en gros du même type
que ce que je viens de décrire. Visionner le film un bon nombre de fois,
découpage en séquences, choix de l'orchestration des séquences pour le Sextet.
Puis travail de répétition des toutes les scènes.
Il y a dans ce film une structure relativement équilibrée entre l'écriture et
l'improvisation, et donc une bonne part du travail s'est faite collectivement
avec le Sextet: recherche des meilleurs timbres (pour les percussions, les
instruments à vent), travail des nuances, etc...
Dans la mesure où je laisse (c'est une volonté) une part importante à
l'improvisation (bien qu'elle soit évidemment cadrée par les images), il n'y a
pas deux représentations identiques (et c'est ce qui me plaît d'ailleurs). Ce
qui se passe, à plus long terme, c'est une évolution d'année en année (cela
fait donc quelques années que la musique a été écrite, et nous jouons le film
de temps en temps): certaines choses se transforment, petit à petit on arrive à
une plus grande liberté dans l'improvisation, à une meilleure utilisation des
silences. Récemment, pour ce film, il y a eu un changement d'instrumentiste et
nécessairement, un petit coup de nouveauté dans l'ensemble de la musique, et
j'aime bien ce côté en perpétuel mouvement. Même si c'est le même film, on a
toujours quelque chose de nouveau à chercher.
Pour le plaisir, nous avons ajouté depuis l'année dernière, un prolongement bal
au ciné-concert. L'idée est que les jeunes fiancés de la fin du film invitent
les spectateurs au bal de leur mariage. Donc, après le ciné-concert, on
replonge quelque part entre le rétro et l'actuel, avec des musiques de bal
musette (avec accordéon) mêlées à des musiques de danses (valses, javas tangos...)
que j'ai écrites et qui sont donc forcément un peu ailleurs. Ceci fait une
soirée un peu exceptionnelle, dans une ambiance plutôt bon enfant. Bref, en
principe, tout le monde s'amuse bien.
La plupart des films que vous accompagnez le sont avec votre sextet.
Est-il facile de travailler avec une formation aussi grande ?
Deux niveaux de réponse, ce serait trop simple sinon. Musicalement, c'est bien
agréable de travailler avec une formation de cette taille, parce que ça permet
beaucoup de sonorités, un travail d'écriture, de réponse entre plusieurs
instruments. Il y a beaucoup de matière et de variations possibles. Donc, à la
limite, c'est plus facile d'écrire pour une formation de cette taille pour un
film, parce qu'il y a suffisamment de variations possibles pour qu'on n'ait pas
peur de retomber toujours sur le même principe d'effets (sur des musiques qui
peuvent durer entre 1 heure et 3 heures...). A 2 instruments (comme dans
Pêcheur d'Islande), l'enjeu est un peu différent: il faut écrire suffisamment
et suffisamment peu pour qu'au moment de jouer, on garde ensemble un influx qui
porte le film tout du long, c'est moins solidement "fléché" que dans
un film avec le sextet.
Par contre, au niveau de la pratique, c'est plus difficile: plus de monde, plus
cher, donc moins d'occasions de jouer. Moins facile au niveau des répétitions.
Mais bon....
Les réactions du public sur le film et sur la musique influencent-elles
votre jeu, notamment dans les plages d'improvisation ?
Comme dans toute interprétation musicale en direct, le public influence
nécessairement notre jeu. Mais le cas du ciné-concert est un peu particulier,
dans la mesure où la part la plus importante de notre attention est dirigée sur
le film: ce qui compte pour nous au moment où nous jouons, c'est d'être avec le
film, l'influence du public se perçoit plus de manière un peu magnétique, on
sent une qualité de silence, d'écoute, d'attention plus ou moins grande, qui en
retour, va nous porter vers une plus grande émotion, une plus grande concentration,
si c'est dans le bon sens. Si la salle est un peu morne ou dissipée (les jours
de pas de chance...), c'est un peu le même effet que pour un concert, on va
chercher à être plus dedans pour impliquer le public: c'est en ça que les
plages d'improvisation sont importantes, elles nous laissent cette possibilité
d'inventer sur le moment autre chose qui va être plus dans notre humeur du
moment, et dans le sentiment que nous avons de la salle.
Les films burlesques sont encore une fois un cas particulier: on mesure bien
évidemment la participation du public à son rire. Quand ça marche vraiment
bien, les rires nous donnent une énergie et une joie accrues, puisque nous
sentons que nous sommes en train de participer à un moment de réel plaisir: du
coup, nous jouons probablement différemment, le plaisir va passer dans la
musique. Mais, encore une fois, le véritable guide dans l'improvisation et la
musique, c'est le film. Le public va donner le petit coup de pouce qui changera
légérement une saveur.
Pour les films dramatiques, ma foi, on n'entend pas les sanglots dans la
salle...... (d'ailleurs si on entendait des sanglots dans la salle, on pourrait
peut-être se demander si on ne pousse pas le bouchon un peu loin....), par
contre, ce que nous percevons, c'est une sorte de fluide dans l'air, les gorges
qui se nouent et ce genre de choses. Du coup, on se plonge encore plus dans
l'émotion sans doute.
La musique que vous jouez évolue t-elle pour un même film d'une
représentation sur l'autre ? Si oui dans quelle mesure ?
D'une représentation sur l'autre, la musique évolue, c'est clair. Les plages
écrites évoluent dans l'interprétation (on trouve un jour une manière
différente de faire sonner tel ou tel passage, qui va rester la référence,
jusqu'au prochain changement), mais c'est du détail bien sûr. Par contre, pour
les parties improvisées, si la structure générale est conservée, il y a à
chaque représentation, un nouveau travail d'approche de la séquence, à
l'intérieur du cadre fixé, et parfois également à la frontière du cadre qu'on
s'est fixé pour cete séquence. Evolution qui peut amener à modifier ensuite le
cadre des improvisations pour les prochaines représentations si on se dit que
c'était vraiment mieux. Il arrive après des représentations que des
choses soient remises en question, chacun ayant senti sur tel ou tel moment,
que telle idée était intéressante et permettait une expression par rapport au
film, ou lui donnait une nouvelle voie.
En règle générale, j'estime que ces changements, qui sont des changements
collectifs, et qui ne sont pas nécessairement analysés, mais qui s'imposent
comme ça d'une fois sur l'autre, sont bénéfiques: donc finalement, la musique
évolue doucement. Il peut arriver par contre que je ne sois pas d'accord (ou
que les autre musiciens ne soient pas d'accord) avec ce que telle séquence
devient: de modification en modification, on peut perdre le fil. Dans ce cas,
on retravaille la séquence, on se reconcentre sur le film, on recherche la
"vérité" du moment.
Pouvez-vous revenir un peu sur les exigences du travail en duo comme
vous l'avez fait cette année avec Pêcheur d'Islande ?
Nous travaillons ensemble, Christophe Rocher et moi, à la fois en musique pure
(en duo, mais aussi en rencontres avec d'autres musiciens), et en ciné-concert
en duo (sur le film "Pêcheur d'Islande"). Pour ce qui est du travail
musical pur, c'est réellement un parcours en commun: chacun de nous participe à
un certain nombre d'expériences musicales, qui ne sont pas nécessairement
communes et semblables: le duo est notre point de rencontre, qui bouge avec nos
parcours personnels. Et ensemble, nous jouons une musique, faite de morceaux et
surtout d'improvisations: ce que je trouve intéressant, c'est que pour moi, la
musique que nous jouons ne correspond totalement à aucun de nous deux pris
séparément, mais correspond réellement à notre rencontre.
Maintenant, effectivement, le travail en duo pour "Pêcheur d'Islande"
est encore une fois différent du travail musical pur. Il y a le troisième
personnage qu'est le film, il y a le cadre du film et ses contraintes. Du point
de vue de la construction, la méthode a été pour moi un peu la même:
s'imprégner du film, en dégager ce qui du point de vue construction musicale me
paraît être les bonnes séquences, et proposer donc des thèmes, des repères
musicaux, des principes de jeu, d'improvisation. Du point de vue musical, ce
que nous jouons sur "Pêcheur d'Islande" est assez différent de ce que
nous jouons en duo en musique pure: le film impose une sorte de trame
mélodique, de couleur harmonique: notre concentration à tous les deux au moment
du ciné-concert porte sur le fait d'être ensemble, à la fois musicalement et
avec le film. En même temps, il y a en duo une bien plus grande liberté qu'avec
une formation plus importante (d'autant plus avec un duo qui travaille ensemble
sur autre chose que le ciné-concert: toutes nos expériences nourrissent la
musique), et il n'est bien entendu pas question de s'en priver. Donc il y
a des thèmes écrits, des principes déterminés d'interventions, etc... mais l'interprétation
de ces thèmes n'est pas figée, et il y a des moments d'improvisation assez
importants: la musique de "Pêcheur d'Islande" va bouger sans arrêt,
avec les mêmes consignes de base, et les idées qui vont venir dans le feu de
l'action.
Quand vous parlez d'exigence pour le travail en duo, je m'aperçois que
j'ai plutôt répondu par le terme de liberté, ce qui est vrai, mais en même
temps il y a effectivement une sorte d'exigence. En duo, on n'a pas la
possibilité, soit d'avoir un gros "tapis rythmique", soit de faire
des changements de timbres par l'orchestration, qu'on a avec une formation plus
importante, on est, pour le ciné-concert, beaucoup plus proche du classique
accompagnement au piano. Quand je le dis comme ça, il ne faut pas penser que je
considère ça comme un handicap: ce qui se passe, c'est que la musique doit se
situer sur un autre terrain. On ne remplacera pas une rythmique complète ni une
orchestration par des gros paquets de notes au piano, ou du moins ce n'est
vraiment pas ce qui me fait envie dans la musique... En duo, c'est pratiquement
l'inverse qu'il faut rechercher: moins de notes, plus de silence, plus d'air.
Donc sur des films comme "Pêcheur d'Islande", c'est la recherche de
la simplicité, du silence, de l'émotion qui compte. L'exigence de ce
travail est aussi dans le fait qu'il faut vraiment ne pas lâcher la
concentration, un duo est beaucoup plus fragile, en même temps c'est fabuleux
quand on arrive à l'émotion, à l'intensité du rapport avec le film.
Pourriez-vous nous parler de vos projets futurs avec le
cinéma muet et quels seraient les films sur lesquels vous aimeriez
travailler ?
Dans le futur le plus proche, le prochain ciné-concert sera
"Steamboat Bill Junior", de Buster Keaton, dans l'idée d'une série de
spectacles en collaboration avec la Cinémathèque de Bretagne. C'est toujours un
plaisir de travailler "avec" Buster Keaton. Sinon, il y a pas mal de
projets qui sont dans la tête, ou dans des tiroirs plus ou moins ouverts ou
fermés, mais le principal problème pour le cinéma muet, est de s'assurer qu'on
peut obtenir une copie et les droits pour montrer le film. Donc une bonne
partie du temps se passe à essayer de savoir si tel ou tel film sera un jour
disponible. En effet, les distributeurs de films muets sont rares et en dehors
de certains films (un certain nombre de Buster Keaton, les grands classiques du
muet, et encore...), ce n'est pas toujours facile d'obtenir les droits.... Les
envies ne manquent pas (les films de Borzage, ou de Fejos, certains films
suédois..., etc.., je ne dirai pas tout...), mais restent en suspens en
attendant d'en savoir plus. Il arrive d'ailleurs que je m'aperçoive au bout d'un moment, que le film auquel je pensais vient d'être mis
en musique, dans ce cas, autant éviter de faire tout de suite une autre
version, inutile de se marcher sur les pieds. (Le cas de Buster Keaton est un
peu particulier, il y a eu beaucoup de versions différentes, et là, je dirais
plutôt pourquoi se priver de ce plaisir..). Pour d'autres films plus
difficiles, ça se discute plus, car ils ne sont pas faciles à faire tourner.
Interview réalisé par Sébastien Moig