JEAN-JACQUES BIRGE
Etienne Brunet : Un film muet est un objet bruyant dans son agitation
tapageuse et frénétique. Une musique rajoutée après coup peut-elle apporter
quelques notes de silence ?
Jean-Jacques Birgé : Tout ce qui participe de la dialectique tension et
détente apporte au spectateur des ressources de confort, de suspense, de
tendresse et de brutalité. La musique est le plus souvent ajoutée après coup,
que le film soit muet ou parlant, ancien ou récent. N'importe quelle musique
fonctionne avec n'importe quelles images, mais c'est le sens qui change ! Aussi
les choix sont fondamentaux si on désire maîtriser le sens du film, et on peut
donc, si on le souhaite, donner une impression de silence, de temps suspendu, à
des images qui, par leur composition ou leurs
mouvements, en étaient dépourvues.
EB : Pour Jean-Paul Sartre l'enfer c'est les autres. Pour un metteur en
scène de film muet la musique du film c'est les autres. Le propos du musicien
est-il forcement diffèrent de l'esprit et de la volonté du réalisateur disparu
?
JJB : D'abord il est intéressant de noter l'ambivalence des metteurs en
scène face à la musique, relation d'amour et de crainte. Ils ont la fâcheuse
tendance à mythifier la musique, à croire qu'elle va sauver tel moment faible
du montage. C'est idiot, on ne sauve jamais rien, au mieux on atténue la
catastrophe, comme au montage ! C'est avant que ça se joue, dans l'écriture du
scénario (a-t-on pris en compte l'élément sonore dès sa conception ?) et au
tournage avec les acteurs... Dans le même temps qu'ils en espèrent beaucoup,
ils jalousent souvent ce mode d'expression qui permet de raconter des histoires, de faire passer des émotions, sans paroles, sans
images, et surtout sans qu'ils en comprennent le mode de fonctionnement.
J'insisterai en ajoutant que les meilleures musiques sont conçues dans la
complicité et la complémentarité, comme toute création s'exprime mieux dans la
liberté et la confiance. En ce qui concerne l'activité qui consiste à composer
une musique nouvelle sur un film ancien, je préfère dévoiler la méthode que
j'ai utilisée avec Un Drame Musical Instantané depuis 1976 et pour plus de 25
films muets. Je commence évidemment par voir ou revoir le film, puis je lis
tout ce qui concerne les motivations du réalisateur. C'est l'idée qui est
privilégiée au découpage anecdotique. Je fuis autant que je peux toute
iconoclastie en me comportant comme si c'était une commande contemporaine.
J'imagine ainsi Dreyer nous appelant pour composer la partition de son Jeanne
d'Arc. Le cinéma muet est si inventif en comparaison du parlant, qui dès 1930 a
provoqué une véritable régression artistique, que j'ai toujours souhaité
souligner l'aspect moderne de ce médium millésimé en lui offrant une partition
sonore de notre temps.
EB : Peut-on improviser une musique de film et peut-elle être chaque fois
différente ? Peut-on jouer spontanément sur un film que l'on découvre à
l'instant ?
JJB : Tout dépend de la méthode adoptée, méthode qui peut être
radicalement différente d'un film à l'autre. Ainsi pour Le Cabinet du Docteur
Caligari, nous nous sommes tous trois identifiés aux rôles du docteur (Vitet),
de l'étudiant (Gorgé) et du somnambule (moi-même), il fut ainsi facile de nous
renouveler sans cesse (nous avons joué ce film en direct sur une durée de vingt
ans, ce qui explique la variété d'interprétations que nous en fîmes). Nous
jouions La Passion de Jeanne d'Arc comme un film sur la Résistance, en
provoquant en nous une sorte de crescendo dans la transe passionnelle qui
aboutissait à une apothéose nous laissant chaque fois à plat. Parfois nous
composions des partitions totalement écrites comme pour L'homme à la caméra,
car nous souhaitions nous approcher du Laboratoire de l'Ouïe imaginé par
Vertov, et ce avec notre orchestre de 15 musiciens. Avec une bonne habitude du
cinématographe, tu sais qu'il m'arrive encore de passer derrière la caméra, et
avec notre pratique de l'improvisation, il est toujours aussi excitant de jouer
en direct sur un film que nous découvrons. Etant donnée ma cinéphilie boulimique
il arrive rarement que je n'ai jamais vu le film auparavant.
EB : Cette interview est réalisée par Internet. La sonorité de la voix n'est
pas employée. Questions et réponses sont silencieuses. Y a-t-il un rapport
entre un film muet et une animation d'image genre Flash comme on en trouve
souvent sur le net ?
JJB : ça n'a rien à voir. Le film muet est une ouvre aboutie, réalisée
par des artistes qui débordent d'imagination, qui inventent un langage. Tu
remarqueras que je parle au présent. La plupart des animations Flash sont
faites par des jeunes gens pleins de bonne volonté mais trop souvent incultes,
voire d'une arrogance liée directement à cette inculture. Je ne parle
d'ailleurs pas seulement de l'histoire du cinéma ou de la musique mais
simplement de culture générale. Ils croient être des précurseurs alors que les
lois régissant le médium audiovisuel ont été posées il y a un
siècle. Pour être un hors-la-loi il faut connaître les lois. Le cinématographe
est l'art du temps, de l'ellipse. Jean-Luc Godard précisait que ce qui compte
au montage ce n'est pas ce qu'on garde mais ce qu'on coupe. Les animations
Flash ont l'avantage, dans les meilleurs exemples, d'être interactives, ce qui
fiche en l'air la maîtrise du temps. Sous la souris de l'utilisateur le temps
devient élastique. Je n'ai évidemment aucun mépris pour ces nouveaux médias,
d'autant qu'ils occupent aujourd'hui la grande majorité de mon activité de
compositeur et de designer sonore, ainsi je suis emballé par ma collaboration
avec des artistes du net comme Nicolas Clauss sur flyingpuppet.com, Antoine
Schmitt avec qui j'ai réalisé le cd-rom Machiavel (qui est lui-même un scratch
vidéo interactif qui flirte avec le cinéma) ou des matheux comme Frédéric
Durieu sur lecielestbleu.com. A chaque support correspond une manière de
s'exprimer, à chaque sujet correspond un support. On ne fait pas le même film
en 16 ou 70 mm, on ne fait pas le même module interactif sous Flash ou
Director. Dans tous les cas c'est ce qu'on a à raconter qui dirige les choix.
EB : Le ciné-concert est-il une manière de refaire le film, de revivre le
film, de comprendre le film ou bien simplement de le regarder d'une manière
nouvelle ?
JJB : Le ciné-concert offre au spectateur d'aujourd'hui un spectacle
qui n'a rien de muséographique. En 1976 c'est ce qui m'a donné l'idée de faire
revivre tous ces chefs d'ouvre du muet. Personne ne pourrait supporter de voir
ces films dans le silence, et ces films n'ont pas été conçus pour être passés
muets, il y avait toujours un pianiste, un orchestre ou un gramophone dans la
fosse. Griffith faisait même jouer un orchestre pendant les prises de vue pour
soutenir le jeu des acteurs. Il est aussi certain qu'une composition musicale
offre un regard personnel sur le film, qui varie d'un compositeur à un autre,
mais je me suis toujours refusé à jouer la musique d'un film quand je savais
qu'un autre travaillait ou avait travaillé dessus, du moins récemment. C'est du
gâchis, il y a trop de films muets qui attendent leur partition sonore. Je n'ai
jamais eu autant de plaisir qu'avec les films de Jean Epstein : La glace à
trois faces et La chute de la Maison Usher.
EB : La musique est-elle le support de la surface lumineuse du film muet, ou
bien est-elle la surface sonore qui supporte le film dans une nouvelle
perspective plus ou moins culturelle ? Si la question ne veut rien dire parle
moi de ce que tu veux concernant le cinéma muet.
JJB : Les voici les quelques notes ...................... ......... de silence ......... ............ ...... ........ tant
attendues ! ........................... !
EB : Excuse moi pour le côté abstrait de mes questions. Je connais très peu
de chose concernant le cinéma. Merci de tes réponses. As-tu des projets avec le
"Drame Musical Instantané" concernant le cinéma muet, le ciné-concert
ou même simplement des concert dans un cinéma ou n'importe tout ailleurs avec
ou sans écran ?
JJB : Le Drame doit faire une création musicale sur
un film muet contemporain cet hiver à Athènes. Le ciné-concert qui réunira
Bernard Vitet à la trompette et au piano, Michèle Buirette à l'accordéon et
moi-même aux instruments électroniques et processeurs vocaux, doit être
retransmis en direct à la télévision. Bien que j'ai fait mes adieux au
music-hall il y a une demi-douzaine d'années, je reviens régulièrement sur
scène quand on insiste extrêmement gentiment ! Je préfère composer en studio
avec les images, parce que les conditions sont plus confortables, plus
généreuses et offrent une variété d'interventions que je ne peux jamais supposer
préalablement. J'adore jouer, surtout improviser, mais comme je préfère avant
tout inventer, je perds moins de temps lorsque je suis dans mon studio à
composer et enregistrer. Je me déplace aujourd'hui essentiellement pour
enseigner, transmettre, mais dans des cadres chaque fois différents et jamais
plus de deux jours par mois ! Sans parler des musiques d'expo comme celle que
je viens de terminer sur le cirque à Monaco ou mon travail pour les soirées des
Rencontres d'Arles de la Photographie... je serai aussi le 16 octobre à Radio
France, le 23 au Glaz'Art, le 29 novembre au Triton, le 21 mars à Strasbourg
avec le quartet d'Yves Dormoy (machines et clarinettes) auquel participent
également Antoine Berjeaut (trompette) et Pablo Cueco (zarb).
Interview réalisé par Etienne Brunet