Pierre Boespflug
Qu'est-ce qui vous a amené à travailler sur le
rapport musique et cinéma muet ?
Au départ,
c'est une histoire de famille puisque mon frère est cinéaste. Donc, j'ai
travaillé pour lui, sur des documentaires et des courts métrages de fiction.
C'est parti de là. Le premier ciné-concert que j'ai réalisé en 1994 avec le
film Steamboat Bill Junior, c'est lui qui me l'a proposé. Il m'avait conseillé
de regarder ce film. C'est un beau film et il m'a beaucoup plu. Il a été
réalisé par Buster Keaton. Il est un peu particulier et d'une grande poésie.
J'ai tout de suite accroché avec le film.
Pouvez-vous nous parler un peu de votre méthode
de travail pour l'approche d'un film ?
Ca dépend des projets. Dans le cas où il y a un
parti pris d'écriture et de composition, je fais une analyse du film, un
découpage. La trame du film me donne la trame de la musique. Ensuite je remplis
des cases. Là, je sais qu'il y aura une thématique, là, de l'improvisation, là
il va y avoir une improvisation idiomatique jazz et ici il va y avoir du son.
Je remplis donc au fur et à mesure toutes les cases. Mon souci majeur c'est de
rentrer au maximum dans l'image. Lors d'un ciné-concert, il faut que les gens
oublient un peu que les musiciens sont là et qu'ils arrivent vraiment à rentrer
dans l'image. Je pense que la respiration de l'image doit faire partie du
ciné-concert. Il doit y avoir les mêmes respirations, voire même plus. Il faut
laisser beaucoup de place à l'image. Ce n'est pas un concert, ce n'est pas une
projection musicale de cinéma, c'est un alliage mystérieux des deux qui
fonctionne ou pas. Il ne faut pas envahir l'écran avec le son. J'essaye au maximum d'éviter la redondance par
rapport à l'image. Quand il y a une course poursuite par exemple, on pourrait
s'attendre à avoir une musique rapide. Non, pas forcément. Au contraire. Dans
le film « Le Cameraman », à un moment donné, il y a une scène de
bagarre qui se passe dans le quartier chinois. J'ai décidé de travailler sur
des sons très larges et pas obligatoirement violent. Cela crée une espèce de
décalage avec l'image qui dégage une certaine violence. Selon moi, la
résultante est plutôt positive. Elle fait encore plus ressortir la violence de
l'image. J'attache aussi souvent des thèmes aux personnages principaux. Ce sont
des thèmes qui reviennent orchestrés différemment en fonction de l'état
d'avancement de l'histoire. Le personnage n'est pas le même qu'au début, donc
la thématique n'est plus la même en cours de route. L'écriture attachée au
personnage peut évoluer.
C'est un savant dosage à
trouver.
Pour moi, il est primordial de pouvoir doser à
la fois l'intensité sonore - ça dépend du jeu, de la taille de l'image, de
l'interactivité - et les plages de respiration. Le silence est aussi important.
J'ai réalisé une approche différente des
ciné-concerts pour « La Chute de la maison Usher » - avec Thierry
Madiot et Jean-Marc Montera. On a regardé le film mais on n'a pas fait de
découpage. On a dégagé les grandes lignes de tension, de détente dans le
déroulement du film et on a improvisé dessus. C'est autre chose.
En
général est-ce que vous essayez de replacer l'ouvre dans son contexte, de voir
son histoire, ce qui s'est passé autour ? Ou est-ce que vous entrez
directement dans le film ?
Je pense que c'est important de s'intéresser au
réalisateur. Par exemple, Buster Keaton était à la fois très pragmatique -
c'est-à-dire qu'il faisait beaucoup de choses sur le moment - et il aimait
aussi préparé certains points. Je pense que je respecte assez cet esprit-là. En
ce sens, je me réfère, il est vrai, à la façon dont a pu être fait le film.
Est-ce qu'il vous arrive de
rencontrer des problèmes administratifs au niveau des copies de films ?
Oui. Sur de vieux films on a des copies
physiques mais il peut y avoir des problèmes de droits. C'est le cas pour les
films de Mélies. On ne peut pas les sortir facilement. C'est sa petite nièce
qui a tous les droits. Et elle choisit ses musiciens - en l'occurrence un
pianiste. C'est très classique, dans le style musique de début de siècle. Elle
refuse toute collaboration avec d'autres formes de musique. Pour « Steamboat Bill Junior », il
n'est plus possible de sortir la copie pour l'instant. Le distributeur possède
la copie physique mais il n'a pas racheté les droits de diffusion. Ce sont les
aléas du métier.
Comment la musique
évolue-t-elle d'un concert à l'autre ?
Dans la structure musicale, on a des éléments
écrits et improvisés. Par conséquent on ne fait jamais la même chose. Les cases
de l'improvisation - même si elles peuvent être dans une certaine mesure
normées - restent très différentes d'un concert à l'autre. Chaque
représentation est unique. On ne s'ennuie donc jamais !!! En plus, le
rapport entre l'écriture et l'improvisé est toujours très délicat. Ce rapport
n'est jamais géré de la même façon d'une performance à l'autre. Il y avait des musiciens dans les salles de
cinéma qui accompagnaient les films muets de Buster Keaton en jouant la musique
de leur époque. Aujourd'hui, les musiciens qui font des ciné-concerts se
réfèrent à la musique de cette période et je le fais aussi. Mais, un siècle de
musique s'est écoulé et je fais forcément référence aussi à mon histoire. J'ai
digéré à ma façon la musique que je connais et l'histoire de la musique du cinéma.
Dans
quelle mesure vous est-il possible d'improviser dans ce genre d'exercice compte
tenu du fait que le film possède son propre rythme et génère ses propres
émotions ? Est-ce une pratique facile pour vous ?
Pas forcément. Etant donné que le film est joué
avec une musique live, le résultat sera autre. On aura une résultante du fait
qu'il y a le vecteur cinéma et le vecteur musique. Un troisième vecteur va être
généré par l'assemblage des deux. Le rapport image et son est un peu
mystérieux. C'est quelque chose que l'on a du mal à définir. Improviser sur des
films muets est un bon support et un bon stimulant. Il est vrai que d'habitude
dans un concert l'improvisation se base sur ce que l'on entend. Avec le
ciné-concert, l'improvisation se réalise à la fois grâce à ce que l'on entend
et par les émotions que suscitent les images. Finalement, peu importe la source
de l'émotion, qu'elle soit visuelle ou auditive.
L'album
« En écran la musique » reprend deux des films que vous avez
approchés dernièrement. Pourquoi avoir décidé de réaliser cet album ?
C'est l'envie de laisser une trace tout
simplement. C'est un peu une photo. L'album ne peut en aucun cas traduire la
réalité du spectacle puisqu'il n'y a pas les images. J'ai voulu laisser une
trace des thématiques, de ce qui était écrit. C'est un souvenir, une étape.
J'avais envie de faire cela pour passer à autre chose.
Vous travaillez souvent en
trio. Est-ce uniquement parce que c'est plus facile à gérer ?
Oui. J'aimerais bien le faire avec de grandes
formations. Mais c'est vraiment une histoire d'intendance. C'est très compliqué
de jouer en big band.
Au
niveau de l'approche musicale en ciné-concert, c'est peut-être plus difficile
avec une grande formation.
L'exercice doit être plus périlleux avec une
grosse formation car là il y a une vraie gestion de 10-15 musiciens. Je ne l'ai
jamais fait mais je le tenterais bien. Ce qui peut être intéressant dans cette
configuration c'est la diversité du timbre que l'on peut dégager par rapport à
un trio.
Sur cet
album apparaît un morceau issu du court-métrage « Le Complet
blanc ». est-ce que vous pouvez nous en parler un peu ?
C'est un
court-métrage de mon frère. C'est l'histoire d'un personnage qui sort de prison
et qui est un peu paumé. Quand Bernard m'a proposé de faire cette musique-là,
j'ai tout de suite pensé à Tom Cora avec qui j'avais fait quelques concerts. Je
lui ai laissé la parole. La thématique était très simple et j'ai improvisé.
Interview réalisé par Sabine Moig