Etienne Je ne comprends seulement que 15 ou 20 ans après certaines de mes motivations. Une grande partie des musiciens qui m'influençaient ont un rapport très fort aux arts plastiques. Steve Lacy est obsédé par la peinture et la sculpture. Il a écrit notamment une très belle composition d'après des maximes de Georges Braque. Toute sa pensée est motivée par une sorte d'aller et retour entre la musique et les arts plastiques. Ornette Coleman également. La pochette de "Free Jazz", un des albums les plus importants du XXème siècle, est une reproduction de "White Light" de Jackson Pollock. Ce n'est pas un hasard. Je ne prêtais pas trop attention à ces détails mais maintenant je les trouve aveuglants. On sent structurellement une influence directe de l'art contemporain vers la musique. Jac Berrocal, dans sa grande époque, faisait des performances. Il avait amené une tonne de sable sur la scène d'un de ses concerts. Personne n'avait jamais fait ça. Peter Brotzmann est aussi un peintre. Il a fait toutes les premières pochettes du label FMP. Il était très influencé par le mouvement Fluxus. Utiliser des idées graphiques pour les amener dans la musique : voilà ce qui est intéressant ! De même on voit de plus en plus d'artistes contemporains utiliser le son dans une démarche picturale. Je vous recommande particulièrement le livre de Jean-Yves Bosseur "Musique et arts plastiques". C'est une réflexion remarquable pour ceux qui s'intéressent aux relations entre la musique et les arts. Je ne trouve pas que l'ouvre de Kirili soit spécialement musicale. Mais le fait d'inviter des musiciens à jouer sur la sculpture est formidable. Faire résonner physiquement la sculpture en invitant des percussionnistes à taper dessus est une action réjouissante. Par contre j'ai beaucoup de mal à comprendre Daniel Humair qui semble jouer du jazz d'un côté et faire de la peinture de l'autre sans qu'il y ait d'interactions entre les deux.
A propos des Epîtres
Etienne : « Les Epîtres selon synthétique » relèvent de la conjonction de plusieurs éléments. Les photos de matière de Marie-Jo et la musique que j'essaye de jouer. J'avais écrit l'argument comme on fait un scénario de film. Nous utilisions pour chaque épître une centaine de diapositives projetées sur un écran de scène. L'idée était de jouer des drones électroniques correspondant à des collections d'images. Avec ce continuum je choisissais un mode comme un aplat de couleur pour faire improviser ensemble des musiciens.
Marie-Jo Pillet : Tu peux aussi raconter un peu ton histoire. Tu as fait les Beaux-Arts. Tu avais déjà fait des projets où entrait la notion de couleur.
Etienne : Oui, c'était Psycho Color présenté au Lieu Unique de Nantes. Mon grand-père était peintre. J'étais beaucoup plus doué pour le dessin que pour la musique quand j'étais enfant. Je fais partie de ces musiciens qui sortent des écoles d'art, même si je n'y suis resté que peu de temps. C'était fréquent dans les années 70. Je m'entends bien avec Champo Villa. Il nous accompagne. Il joue de la guitare et du notebook. Il sort lui aussi des Beaux-Arts.
Marie-Jo Pillet : Ce genre d'intérêt pour la musique et l'art contemporain ne concerne pas uniquement le jazz. Comme tu le disais tout à l'heure, des artistes contemporains utilisent le son en tant qu'élément plastique dans leur ouvre. On enseigne depuis quelques années aux Beaux-Arts les interférences du sonore voire de la musique avec l'espace.
Comment as-tu abordé le projet des Epîtres ?
Marie-Jo : Je ne me souviens plus très bien comment c'est venu. Je crois que c'était au moment de Psycho-Color. J'ai réalisé depuis toujours, une collection de photos de matière que j'utilise comme des croquis, des "mémoires" pour mon travail plastique. Ces photos que j'ai faites tout au long de ma pratique pouvaient constituer un support visuel pour la musique.
Comment as-tu
travaillé avec Etienne ?
Marie-Jo : J'ai un peu fait
l'interprétation de ses drones. Chacun a fait ce qu'il jugeait bon par rapport
à ce que faisait l'autre. J'avais, pour travailler, le support musical des
drones, mais je ne savais pas ce que les musiciens allaient faire par-dessus.
Je répertoriais mes photographies en fonction de l'idée que j'avais du drone.
Je le sentais en tant que matière sonore, si c'était froid ou métallique,
j'associais des diapositives de matières froides comme la neige ou des éléments
métalliques que j'avais photographiés dans des entrepôts industriels.
Etienne : J'ai imaginé ces drones pour aller avec cette idée de matières. Il s'agissait de faire un parallèle entre les matières et les continuum sonores. J'ai conceptualisé cette abstraction. J'aime cette idée de drone qui fait référence à la musique modale du passé. Le drone est aussi un avion sans pilote de la guerre secrète. Un miracle de l'électronique ! Marie-Jo jouait avec son clavier de photographies de matières. La section rythmique établissait une solide pulsation, mélange de néo-reggae, de post-rock ou de free-funk. Je laissais à Thierry Negro et Erick Borelva, basse et batterie, un territoire très ouvert. Mon plaisir est d'utiliser ces collages de styles et de réunir ces éléments en adoptant une méthode semblable à celle des graphistes. J'improvisais au saxophone comme les contours d'un dessin sur cet ensemble.
Marie-Jo : C'est quoi la méthode ?
Etienne : C'est utiliser des éléments autonomes et indépendants pour faire un tout. Le résultat final est très beau. C'est un concept assez simple. L'idée centrale est d'orienter la musique en fonction des musiciens avec qui on a fait ce projet. J'ai étudié la musique indienne très sérieusement. Elle ne s'écrit pas et pourtant elle est constituée d'un corpus de règles. Je voulais trouver de nouvelles règles d'improvisation pour faire tourner tout le monde sur le même principe. Les musiciens et ma compagne plasticienne. Le résultat est au-delà de toutes espérances. Nous n'avons malheureusement pas trop développé ce projet pour des raisons financières. Comme toujours nous sommes victimes d'une sorte de censure par l'économie de marché.
Marie-Jo : Nous ne travaillons pas depuis longtemps ensemble. Nous avons chacun une démarche artistique qui se construit depuis plus de 20 ans.
Etienne : Les photos de Marie-Jo sont un trésor magnifique. Nous n'avons pas beaucoup présenté ce projet car nous n'avons pas été souvent invités. Il faut louer plusieurs projecteurs super puissants. Il faut des salles de spectacle spacieuses et des moyens. J'explique tout cela dans mon "web-intime journal" que je rédige de temps en temps sur le net. Je ne cherche pas à me plaindre. Souvent les musiciens de jazz ne s'expriment que par de longues complaintes adressées aux pouvoirs publics. Je ne demande rien à personne. Dès que des artistes sortent des sentiers battus c'est vachement difficile et casse-gueule. Nous avons fait plusieurs projets intéressants. Nous vivons et travaillons dans un magnifique atelier. Une ou deux fois par an nous faisons une performance.
Marie-Jo : On fait des portes ouvertes mais pas dans le but de vendre quelque chose.
Etienne : Enfin, dans le cas des "Bonhommes de l'air", on comptait, initialement, vendre des petits cadeaux de Noël à 250 F. Avec Marie-Jo nous avons réalisé une installation. Les bonhommes de l'air étaient de gigantesques bonhommes de neige gonflables recouverts de graffiti. Ils étaient suspendus au plafond comme des chauve-souris. Marie-Jo vendait des bijoux et je proposais de graver des disques à la demande.
Marie-Jo : C'était plutôt une installation performance.
Etienne : L'art contemporain s'établit en couches parallèles et strates successives. Marie-Jo fait son travail et je fais le mien. On s'accorde sur un mode de fonctionnement et le projet s'installe logiquement. Peut-être que l'interaction est moins évidente pour des gens extérieurs mais pour nous c'est impeccable. J'improvisais une musique, je l'enregistrais et je gravais directement le disque à la demande des visiteurs. Je vendais ces disques 250 F, un peu comme un dessin ou une gravure ! Donc plutôt que de commercialiser un objet disque, je vendais le souvenir de l'instant passé. Je jouais devant toi. Je gravais la musique. Je dessinais la pochette et tu repartais avec. C'est une pièce unique. Un réel objet d'art.
Marie-Jo : Ce projet était directement relié aux arts plastiques puisque c'était une gravure ; enfin, il n'y a plus que le mot qui reste puisque pour un CD, je ne sais pas si on peut dire graver puisqu'il n'y a plus de sillons.
Etienne : En fait on s'amuse. Dans un autre ordre d'idée j'ai fait plusieurs expériences sur le silence. D'abord en 1995 j'avais réalisé un compact vide pour protester contre le racisme. L'objet se nommait "Hexagonal Data Silence" et il était accompagné d'une performance dans une rue de Paris. L'intérieur du disque était un livret très graphique composé à base de logos et de textes détournés. En 1998 j'ai fait "Silent Feedback" un "Ready Jazz Made". C'était 500 grammes de haricots rouges envoyés aux directeurs de Festivals de jazz pour leur proposer mon groupe. Ces mecs ne m'ont évidemment pas répondu ! Dommage pour eux.
Les diapos de Marie-Jo
Marie-Jo : Elles datent depuis mes études aux Beaux-Arts. J'ai toujours photographié, c'est une façon de dessiner. Ce sont des croquis. C'est regarder les choses. A force de photographier j'ai compris que j'avais toujours un regard sur les matières et que j'adoptais toujours à peu près le même angle, c'est-à-dire très proche, en gros plan. C'est rarement situé dans un contexte. Ce regard a constitué une sorte de collection qui me sert dans mon travail lui-même. J'utilise la matière pour son toucher et je la mets quelquefois en regard avec des photographies. Dans le projet des Epîtres il s'agissait d'insérer des photos dans un espace musical. Cela m'intéressait beaucoup car, lorsque je fais mes installations ou mes environnements, je n'ai pas cette notion de mise en scène, de rythme. J'ai un dispositif et le public le gère comme il veut alors qu'avec une musique il y a un début et une fin.
Etienne : Il y a la notion du temps.
Marie-Jo : Oui et c'est ça qui m'intéresse avec la musique : elle me donne, entre autre, une durée.
Etienne : C'est une des raisons pour lesquelles j'ai abandonné la peinture et la sculpture. Je n'aime pas cette solitude de l'artiste. Je préfère être avec d'autres personnes. Je préfère jouer avec de bons musiciens. Même si je commence à jouer en solo ! La notion du temps dans l'art c'est l'éternité dans un instant. Dans la musique c'est l'inverse. L'instant crée l'éternité si c'est vraiment bien joué.
Marie-Jo : Ce qui m'intéresse le plus dans la musique c'est une sorte de mise en scène, d'organisation des sensations dans le temps. Je pouvais donc organiser le temps moi aussi avec mes diapositives. Et j'ai joué par rapport à ce que j'entendais, ce que je sentais en rythme ou en contre-rythme. La dernière prestation que j'ai faite à l'Olympic c'était plus serré car le matériel de projection était moins important. J'avais moins de choix et j'ai dû prendre les photos les plus pertinentes en fonction de ce que je pensais et par rapport à la musique que je commençais à connaître parce que non seulement j'avais les drones dans la tête mais je savais aussi vaguement ce que les musiciens allaient faire. Je me suis intéressée peu à peu à la scène. Cette notion n'existe pas pour un plasticien. Le public est parmi les ouvres alors qu'avec la scène on a une sorte de face à face. Donc c'est quelque chose que je ne perçois pas d'habitude. Là, on sent directement et instantanément le public. Dans une exposition on a des retours, mais après, différé, c'est un peu liquéfié comme impression car c'est dilué dans le temps. C'est comme ce que disait Etienne, ça prend un temps infini si on veut.
Etienne : J'exagère toujours un peu quand je parle.
Marie-Jo : Mais c'est vrai. Ce n'est pas cerné comme pour un concert ou comme au théâtre.
Etienne : Dès la fin de l'adolescence j'avais compris qu'il fallait réaliser l'art dans la vie. Créer une ouvre d'art ne m'intéressait plus. Ce qui m'importait c'était de faire de ma vie une ouvre d'art ! En toute modestie ! C'est à peu près à cette même époque que j'ai découvert le blues, le rock et le free jazz. Puis j'ai eu la lucidité de comprendre que changer la vie était un leurre. En réalité on ne change rien du tout. La vie est toujours aussi merdique et sombre. Le monde n'obéit pas à la volonté de quelques artistes. Pour moi la musique est devenue quelque chose d'extrêmement vivant. Elle permet d'exprimer le désespoir, la joie et la beauté de l'instant. Tu joues dans le présent.
Marie-Jo : Je ne fais pas de l'art classique dans le sens où je réaliserais une ouvre d'art que l'on contemplerait et que l'on achèterait pour mettre chez soi. J'en fais un peu mais ce n'est pas l'essentiel de ma production. Ce qui m'intéresse c'est que le public intervienne dans mon ouvre, qu'il se l'approprie au moment où il la voit et cela rejoint quelque part la musique. J'ai commencé les Beaux-Arts après 68. L'art bourgeois était mort. Donc, que restait-il puisque la peinture traditionnelle était bannie ? Il restait, pour moi, la musique et le toucher. J'ai fait avec cela. J'ai commencé avec la musique car il y avait un mouvement très fort dans ce domaine. J'ai transposé les sensations sonores décrites par Pierre Schaeffer dans « Le traité des objets musicaux » par des sensations tactiles. C'est peut-être parce que la musique a été à la base de ma recherche artistique que j'ai pu rejoindre Etienne.
Etienne : Marie-Jo et moi nous nous rejoignons en suivant chacun notre démarche spécifique. Chacun poursuit sa voie et une relation dialectique évidente s'installe entre nos deux travaux. Elle présentait son installation "Marchons sur l'eau" et j'ai rajouté « Marchons solo ». Je jouais en solo. Nous avons présenté. "Marchons sur l'eau, marchons solo" en 2001 à l'atelier Zéro-Un.
Marie-Jo : Et j'invitais tout le monde à marcher sur l'eau.
Etienne : Maintenant j'ai de plus en plus envie de jouer en solo peut-être pour retrouver la solitude de l'artiste seul en train de batailler avec ses crayons ou ses matières. J'ai peut-être envie de jouer en solo pour le mot "solo". Peut-être aussi pour des raisons économiques. Car il y a un moment où avoir une exigence créative implacable entraîne des priorités. Ne pas chercher à faire du fric avec l'art. Ne pas trop faire le malin et aller au bout de sa création. Il est difficile, voire périlleux, d'amener des gens avec soi. Ils n'en ont pas assez envie. Et puis ils sont comme nous. Ils courent toute la journée après trois ronds pour vivre. Donc, de temps en temps, je continue tout seul mon aventure. Si nous avions plus de moyens je peux vous garantir que ce serait un sacré barnum ! Nous avons présenté "Glue Pack Vinyl Mix" dans l'atelier pour la sortie du disque "Les Epîtres selon Synthétique" avec la revue Octopus. J'avais fait un assemblage de pochettes de 33 tours classées par genre et collées sur un mur gigantesque. Trente centimètres multipliés par trente centimètres multipliés par 100 disques ! C'étaient mes 33 tours, ceux que j'avais aimés. Ils étaient exposés comme une grande fresque lyrique. Simultanément je diffusais sur cinq haut-parleurs, cinq des duos qui ont servi à composer l'album "B/Free/Bifteck".
Marie-Jo : Je vois comme un répondant à mes diapositives le fait de sortir des images papier de pochettes de disques. Tu n'aurais pas pu le faire avec des pochettes de CD parce que ce n'est pas la même matière ni le même rapport à l'image. Les mettre sur le mur c'est très graphique. Le résultat était lui aussi très graphique parce que c'était classé par style. Tu avais choisi ce que tu préférais en tant que disques et pochettes.
Etienne : Presque tous les grands disques ont de grandes pochettes. Même si elles sont ultra kitsch comme celles des disques de folklore roumain. Il y a 20 ans je trouvais qu'elles étaient les dernières des pochettes minables. Maintenant je les trouve magnifiques ! Avec le recul et l'avancée technologique les vieilles choses deviennent bouleversantes.
Les projets
Marie-Jo : Il y a " Marchons sur l'eau" qui ne sera pas forcément "Marchons solo" puisque je le fais avec le public. Mais cela se fera certainement avec Etienne. J'ai un projet d'installation avec une matière d'eau au sol et des photographies projetées aux murs. J'invite le public à marcher sur ce sol et lorsqu'il marche sur ces réserves remplies d'eau un son se fait entendre. Je voudrais que le public puisse se servir de façon créative de ce son. Pour cela il faut amener le public vers quelque chose de construit. Il faudrait des moyens techniques pour amplifier le son généré par le public marchant sur l'eau. Je souhaite que cet objet sonore, produit par le public, interfère avec de la musique. La musique live ou enregistrée, sera un support créatif pour le public.
Etienne : Ce sera le feu et l'eau. Le feu de la musique opposé à l'eau de l'ouvre ! En dehors de ce projet, je prépare un disque en solo. Le titre de l'album sera " White light" du titre du tableau de Pollock qui est sur la pochette de "free-jazz ". Ce sera un hommage à différents plasticiens. Claude Closky, Marie-Jo, Julien Blaine, Jochen Gertz et Kabakov. La dernière pièce sera une reprise de "Art" de Steve Lacy. J'ai commencé ce projet il y a deux ans. J'espère arriver à le finir. Je vais le produire moi-même. Je cherche une forme de distribution amusante ou aussi radicale que celle des "Epîtres selon Synthétique" qui a été distribué gratuitement avec le magazine Octopus. Je suis très fier de la mention "valeur d'usage 100% - valeur d'échange 0%" en sérigraphie sur le disque.
Le musicien et son art
Etienne : Je fais de la musique pour essayer d'exprimer une émotion forte, qui n'est pas spécialement réductible à une démarche graphique. Guy Debord disait en substance que "même la plus belle ouvre d'art peinte avec les plus belles couleurs du monde est un moment de la vie qui est mort". Pour ma part je dirais que la plus belle ouvre d'art ne m'a presque jamais fait pleurer. Par contre une belle musique me fait pleurer. L'important dans la musique est l'émotion. Elle doit me mettre dans un état second et m'exploser la tête. J'ai une démarche conceptuelle, mais j'essaye avant tout d'exprimer un mal de vivre proche du blues, du tango ou de la doïna.
Marie-Jo : C'est ce qui différentie la musique des arts plastiques. Dans la musique c'est l'instant qui déborde alors que dans les arts plastiques tu ressens aussi une émotion très forte mais intérieure.
Propos recueillis par Sabine Moig
Marie-Jo Pillet : www.touchant.biz Etienne Brunet : www.etiennebru.net