Sébastien Charlier
Tu joues dans un style Jazz sur un harmonica
diatonique, ce qui est très rare. Penses-tu que le diatonique t'offre
plus de possibilités de jeu que l'harmonica chromatique (dont jouent
Toots ou Olivier Ker Ourio par exemple) ?
Quand j'ai commencé
l'harmonica, je ne connaissais absolument pas les différences entres
ces deux instruments, j'ai d'ailleurs joué des deux pendant quelques
années, en fait le temps qu'il m'a fallu pour obtenir le chromatisme
complet sur un diatonique. Ces deux instruments sont radicalement différents
: l'ergonomie, la construction, le(s) timbre(s) n'ont rien en commun. En réalité,
ce qui m'importe, c'est avant tout d'avoir un outil qui puisse me permettre
d'évoluer le plus directement et le plus facilement possible sur les
différentes phrases et phases musicales que je peux ponctuellement avoir
envie de développer. Il est vrai que le diatonique souffre d'un cruel
manque de passif dans la musique improvisée, à moins que l'on
se satisfasse de quelques chorus à base de pentatonique mineure ou Majeure...
mais la construction d'un harmonica diatonique à accordage tritonal (le
5 aspiré est un Fa# et non un Fa sur un harmonica en Do) me paraît
tout à fait correct pour tout ce qui est Bebop, Hard bop ou Fusion. C'est
un instrument très technique et très difficile si l'on veut jouer
dans toutes les tonalités et évoluer avec un vocabulaire clair
et reconnaissable, mais je crois naïvement que le jeu en vaut la chandelle
; même s'il est clair que pour l'instant, personne ne s'y est vraiment
mis. A ce sujet, je n'ai d'ailleurs pas été tiraillé très
longtemps entre le chromatique et le diatonique puisque c'est sensiblement la
même chose pour ce qui est du passif du chromatique : pratiquement personne
ne joue Jazz dessus. Il y a bien quelques individualités, dont Ricardo
Moreno qui est pratiquement le seul harmoniciste chromatique capable de jouer
décemment un standard comme Donna Lee, c'est-à-dire au tempo et
dans la tonalité d'origine... mais c'est bien peu pour avoir envie de
suivre telle ou telle trace. C'est peut-être la raison qui a poussé
Olivier Ker Ourio à s'orienter très vite dans des compositions
et des climats personnels. En ce qui concerne Toots, il a toujours assuré
et assumé qu'il était impossible pour lui de jouer aussi vite
qu'un sax ou qu'un violon et que cela ne représentait qu'un détail
dans l'ensemble de son expression musicale et les multiples possibilités
de son jeu. Je crois même avoir lu une interview où il doutait
sérieusement que ce soit possible, voire intéressant, essentiellement
à cause du son mièvre qui en résulterait sur un harmonica.
C'est une position qui se défend (puisque la vitesse n'est pas en soi
un moteur d'expression), mais c'est aussi la position du musicien sage et expérimenté
qui a su développer un jeu et une musicalité propre. Je n'en suis
pas encore là, loin s'en faut, je crois simplement qu'il ne faut pas
se voiler la face : ne pas pouvoir jouer vite telle phrase à un moment
où cela semble musicalement nécessaire reste un handicap que l'on
ne pourra jamais compenser avec quoique ce soit d'autre ! D'où ma préférence
pour le diatonique ; même si beaucoup moins symétrique dans la
construction que le chromatique, il m'apparaît bien plus confortable pour
la musique improvisée. C'est sûr, il faut aller chercher les notes,
et justes qui plus est : mais c'est le challenge et le charme de cet instrument,
d'où ses timbres si particuliers. Quand ces questions techniques sont
réglées vous pouvez enfin commencer à penser à la
musique, et ce, sans vous soucier de savoir si c'est faisable ou pas sur votre
instrument !
On
te voit dans des registres très différents : Bebop, Jazz plus
électrique... pourquoi autant d'éclectisme ?
Je crois que c'est essentiellement dû à ce que j'aime
écouter. Dans un soucis de respect vis-à-vis
des structures rythmiques, harmoniques et mélodiques qui sont au fondement
du Jazz, je ne crois pas qu'il soit décent de ne pas savoir les appréhender
et les jouer, quand bien même il est nécessaire de jouer autre
chose, de s'émanciper d'un certain nombre de trouvailles devenues aujourd'hui
clichés. C'est pourquoi j'aime encore écouter et jouer du Bop,
c'est une très bonne école. Les mécanismes à l'ouvre
dans le jeu Bop sont très porteurs, même pour une improvisation
purement modale ; ce n'est qu'un rouage, certes, mais il est important. Beaucoup
de musiciens pensent qu'il n'est plus nécessaire de jouer du Bebop à
notre époque, comme si le Bebop était une forme vide de tout contenu...
possible, mais dans la majeure partie des cas, et à la manière
d'un Monsieur Jourdin, ils utilisent sans le savoir les artefacts propres au
style, même si transposés dans leur propres champs d'investigation.
Pour ma part, je suis plutôt free dans l'âme, et je concède
qu'il est très ennuyeux de jouer constamment « in »
sur des structures relativement simples harmoniquement, c'est pour cela que
je change souvent d'orientation : électrique, contemporain, retour au
bop etc... La certaine stabilité du discours que m'apporte le Bebop ne
saurait se substituer aux envies, à l'imaginaire et aux différentes
expériences ; mais quand je n'avais pas encore cette base, je me sentais
bien moins à l'aise dans des improvisations plus free ! Etre maître
de son discours n'est pas toujours revendiquable à chaque instant, il
faut bien pourtant que l'ensemble se tienne ! Quelle sera la forme choisie ?
Disons qu'étudier la tradition me semble nécessaire pour pouvoir
commencer à répondre à cette question. Il me semble tout
aussi clair que c'est dans la confrontation avec d'autres musiciens et d'autres
univers, en multipliant les expériences, qu'un mode d'expression propre
peut émerger ; cela prend du temps, et n'en étant qu'au début,
je me dois d'être suffisamment éclectique.
Autre originalité : le saxophone
électronique. Peux-tu nous parler de cet instrument étrange ?
Penses-tu développer dans l'avenir ton jeu sur cet instrument ?
En fait il s'agit d'un contrôleur à
vent MIDI qui peut avoir n'importe quel type de doigtés, y compris celui
d'un saxophone traditionnel. Sa norme MIDI lui permet de communiquer avec n'importe
quel type de générateur de sons usant de cette même norme,
ce qui permet d'accéder à une bibliothèque de sonorités
inépuisable. En réalité, c'est très excitant car
pour pouvoir jouer correctement un son de guitare électrique avec un
tel engin, vous n'allez pas pouvoir faire comme si c'était une sonorité
de sax soprano : votre jeu doit s'adapter. C'est comme si vous étiez
devenu soudainement un caméléon. C'est dans tous les cas très
enrichissant et passionnant, d'autant que l'aspect recherche dans la programmation
des sons m'a toujours attiré. Cela fait une bonne dizaine d'années
que je travaille cet instrument à l'ergonomie unique. Les doigtés
que j'utilise sont proches de ceux d'un saxophone si ce n'est que certaines
clés agissent de plusieurs façons différentes : sur une
note, une demi octave ou encore une octave complète selon la clé
utilisée ; le tout évoluant sur 8 octaves, ce qui apporte son
lot d'idées et un confort de jeu non négligeable. Je me sens tellement
libre sur cet instrument que je me demande parfois pourquoi je n'arrête
pas l'harmonica pour pouvoir m'y consacrer pleinement. C'est d'ailleurs assez
drôle car il y a une telle différence entre les deux instruments
que j'ai souvent l'impression d'être scindé, la partie harmoniciste
me confinerait un peu dans le "conventionnel" et l'autre m'encouragerait
à explorer les milles et une facettes de l'improvisation libre. On verra,
chaque chose en son temps...
Peux-tu nous parler de l'album Just Jazz
que tu viens d'enregistrer ?
C'est un album acoustique où je joue
uniquement de l'harmonica diatonique avec Nicolas Espinasse aux guitares (accompagnement
et soli). Cela fait pas mal de mois que nous jouons ensemble sur scène
un répertoire plutôt Bebop, alors nous nous sommes dit que ce serait
bien d'enregistrer un album illustrant ces concerts. Je crois que nous l'avons
ressenti comme une nécessité, comme si nous ne pouvions pas passer
à autre chose tant que nous ne l'avions pas fait. L'harmonica ne s'est
jamais réellement illustré dans ce répertoire, alors nous
avons pensé qu'il fallait commencer par le commencement : les standards.
Lorsque l'on joue avec un guitariste qui se retrouve seul soutien rythmique
et harmonique (même si l'on entend souvent deux guitares), on ne peut
pas envisager l'improvisation comme dans un Combo classique ; la place du soliste
dans l'espace sonore n'est pas la même. Le fait de jouer des standards
réputés difficiles n'aide pas à vous positionner car il
y a toujours l'aspect virtuosité (toute relative) qui essaie de prendre
le pas sur votre discours, comme si on avait peur de mal faire, là où
les grands maîtres ont excellé. C'est la raison pour laquelle on
a attendu plusieurs mois avant de les enregistrer, le temps de les jouer sur
scène, d'avoir pris des heures de vol en quelque sorte, ce n'est jamais
assez mais cela met un peu plus en confiance. Il y a pas mal de chorus qui sont
passés à la trappe ; je me rappelle avoir enregistré des
dizaines de cycles sur les deux de Coltrane qu'on reprend, tout simplement parce
que j'ai eu la chance d'enregistrer à la maison, sans pression ; j'avais
donc du temps, ce qui est rarement le cas en séance. Cela dit, ça
ne devait être pas si intéressant, sinon on les aurait gardés
dans la mesure du possible... C'était en tout plus que confortable pendant
toute la série des enregistrements, Nicolas a pu lui aussi enregistrer
dans son Home studio toutes les parties où il n'avait pas besoin de moi
(et il y en a... ). A la base, nous voulions enregistrer les parties solo sans
aucun miroir, à savoir seul : dès que quelqu'un vous écoute,
vous jouez d'artifices, vous tentez de convaincre. Nous ne voulions pas enregistrer
un live mais plutôt placer des improvisations qui nous semblaient être
le plus proche possible de ce que l'on ressentait intimement de chaque morceau.
On se connaît depuis plus de dix ans et nous n'avons pas forcément
besoin d'être ensemble pour jouer ensemble. Cela n'a pas toujours été
possible car cela nuisait à l'équilibre de l'ensemble sur certains
titres, mais nous avons vraiment essayé de nous y tenir ; après
tout, seules les impros nous appartiennent sur ces standards.
Quelles orientations aimerais-tu donner
à ton jeu ?
Le plus dur sur un diatonique est de jouer
« out ». L'improvisation modale est une étape à
franchir pour tout musicien qui se respecte, c'est comme l'antichambre du free
et du chromatisme atonal. Tout cela me plaît beaucoup, d'autant que c'est
ce que je joue depuis quelques années déjà au contrôleur
à vent. Mais pour l'instant, je ne suis pas encore libéré
à 100% pour pouvoir jouer en temps réel sur un harmonica tout
ce que j'aurais envie de développer. Cela prend du temps. Certains traits
me sont encore inaccessibles, et si c'est justement un de ces traits qui me
vient à l'esprit, je suis obligé de revoir mon envie, ce qui s'avère
très frustrant. Si je ne jouais pas du contrôleur à vent,
je pense que je ne songerais qu'à des phrasés plus "raisonnables"
sur un harmonica, mais cela m'est impossible, je ne peux pas me résoudre
à imaginer des mélodies ou des phrasés en fonction des
qualités ou des faiblesses propres à un instrument. S'adapter
est une chose, s'auto-limiter en est une autre. Cette indépendance vis-à-vis
d'un instrument (quel qu'il soit) me tient particulièrement à
cour, je pense que c'est elle qui me fera progresser dans mon jeu car elle m'oblige
sans cesse à travailler.
Quels sont tes projets ?
Nicolas enregistre en ce moment des morceaux
plus électriques dans un esprit très « fusion »,
avec basse/batterie/claviers etc... J'espère pouvoir très vite
m'y greffer comme prévu, mais j'ai pas mal d'heures de travail en perspective
car ses compos ne sont pas toutes évidentes à jouer sur un harmonica.
Cela me replonge dans le Jazz-Rock et j'avoue que cela faisait longtemps. Une
fois de plus à l'harmonica, il n'y a rien qui fasse office de jurisprudence
en la matière, ce qui m'excite beaucoup, je le concède. J'aimerais aussi concrétiser certaines heureuses rencontres
musicales que j'ai pu faire dernièrement, cela me permettrait de voir
d'autres façons de travailler et surtout de profiter de l'expérience
de chacun. J'ai pratiquement terminé une méthode
destinée aux harmonicistes désirant travailler dans toutes les
tonalités sur leur instrument, encore quelques mises en page laborieuses...
Et puis il faudra bien que je me décide
à faire quelque chose de ce recueil de poèmes que je traîne
depuis des lustres...
Propos recueillis par Sabine Moig