Benoît Delbecq
A 17 ans tu as décidé
d'étudier à l'IACP. Pourquoi avoir choisi cette école ?
Quand j'avais 15 ans j'ai commencé à étudier le jazz avec
un pianiste qui s'appelle Jean-Pierre Fouquey. Il a été, un moment,
pianiste dans Magma. Il joue moins maintenant en public, il fait surtout de
la musique pour le théâtre et le cinéma (avec Roger Planchon
notamment). A la suite de cette expérience j'ai eu envie de continuer
dans cette voie. Comme j'habitais en banlieue, je me suis renseigné sur
les écoles de jazz de Paris. Il y en avait deux : le CIM et l'IACP. Il
se trouve qu'avec David Lacroix, mon beau-frère, qui est compositeur
de musique contemporaine, j'ai eu une discussion pour savoir ce qui était
le plus intéressant. Il m'a conseillé d'aller à l'IACP
qui proposait un enseignement moins formel mais basé sur la liberté.
Je me suis donc présenté, à 15 ans, à l'IACP mais
il n'y avait plus de place. L'année suivante je suis revenu et j'ai été
reçu par Didier Petit. Je me suis retrouvé dans un orchestre où
il y avait notamment Didier et des musiciens plus forts que moi. C'est donc
sur les conseils de David Lacroix que je me suis dirigé vers l'IACP.
Qu'as-tu retiré
de cette expérience ?
Beaucoup de choses parce que
je me suis retrouvé projeté dans ce monde où, chaque vendredi
soir, il y avait des concerts dans un petit club qui se trouvait juste au-dessus
de l'IACP. Il y avait des musiciens comme Steve Lacy en solo, Mal Waldron, Sam
Rivers... J'ai compris que c'était ça que je voulais faire. J'en
retire aussi une certaine idée de la musique grâce à Alan
Silva qui m'a donné des cours de piano même si ce n'était
pas un pianiste à proprement parler ! Ca m'a considérablement
ouvert l'esprit et les oreilles. Dans le travail qu'il me faisait faire il y
avait beaucoup d'éléments de Cecil Taylor par exemple. Alan revendiquait
la liberté. Il voulait que l'on donne beaucoup de nous-mêmes et
que l'on soit indépendant. Pas mal de musiciens ont trouvé à
l'IACP (entre 1976 et 1986 environ) l'influx pour avancer dans leur musique
(cette époque est totalement révolue puisque paradoxalement Alan
a du quitter cette école qu'il avait lui-même fondée - il
ne s'agit donc plus de la même école même si le nom a été
conservé) : Denis Colin, Didier Petit, Serge Adam, Benjamin Henocq et
d'autres encore ; on les retrouve sur la scène actuelle à présent
dans des directions esthétiques distinctes.
Quels sont les musiciens
qui ont compté pour toi ?
Il y a David Lacroix qui m'a fait le cadeau de me guider plutôt vers l'IACP.
Peu après, j'ai rencontré Mal Waldron qui m'a beaucoup encouragé.
A la fin d'un concert, quand j'étais à l'IACP, je lui avais demandé
s'il pouvait me donner des cours. Il n'en donnait pas mais il a accepté
de jouer avec moi. On a joué pendant 2-3 heures. Au premier morceau il
m'a demandé de le suivre, puis au second c'est lui qui m'a suivi ; tout
cela c'est fait de façon très improvisée. Il n'était
pas question de jouer des thèmes. Il m'a réellement mis en confiance.
Par la suite j'ai rencontré Steve Lacy qui m'a aidé à aller
étudier au Canada à la Banff en me faisant une lettre de recommandation.
J'ai étudié là-bas avec Muhal Richard Abrams - bien connu
des "jazz aficionados" mais inconnu du public : il est un important
professeur de composition et fondateur de l'AACM de Chicago. Beaucoup de jeunes
musiciens américains vont étudier chez lui à New York.
Au même moment j'avais aussi un orchestre avec le batteur Alain Mourey,
le bassiste Titus Oppman, le trompettiste Nicolas Genest et le saxophoniste
Matthieu Tric, ainsi qu'un duo avec le violoniste Pascal Morrow, et aussi un
trio avec Benjamin Henocq - musicien avec qui j'ai très longtemps joué
au sein d'un trio puis bien plus tard nous avons fondé Kartet ensemble.
J'ai un peu étudié avec Bernard Maury aussi et il m'a appris une
chose importante : donner un nom aux choses. Ca parait simpliste mais ça
a été important même si stylistiquement Bernard et moi ne
sommes pas dans la même tasse de thé. J'ai par la suite approfondi
cela dans mes études d'analyse au CNRS de Versailles avec Solange Ancona.
Il y a toujours beaucoup de partage avec les personnes que j'ai rencontrées
et avec qui j'ai joué ou avec qui je joue encore. Dans le jazz il y a
une espèce de transmission qui est totalement gratuite. On joue avec
des musiciens qui sont de générations différentes. Le simple
fait de jouer avec eux te permet de comprendre toute une tranche de l'histoire
de cette musique. Il n'y a pas de personne plus importante qu'une autre ; tout
le monde est important. En 89, j'ai rencontré Guillaume Orti qui arrivait
du sud ; puis Steve Argüelles en 90, puis en 96, François Houle
(merveilleux clarinettiste canadien de Vancouver) et Michaël Moore. Au
bout d'un moment on croise des gens qui sont dans le monde entier. Plus on avance
dans sa musique moins il y a de musiciens avec qui on peut jouer. Plus la musique
est spéciale, plus il faut que l'autre personne la comprenne pour pouvoir
la jouer et vice versa. Il y a eu beaucoup de musiciens qui ont compté
mais les catalyseurs c'étaient Mal Waldron et Steve Lacy.
Tu participes à
des formations de tailles diverses. Est-ce important pour toi et ta musique
de changer de répertoire et de structure ?
J'aime jouer et j'aime les gens en général. Ce qui m'intéresse
dans la musique c'est de trouver la musique que l'on doit faire ensemble, une
musique propre à l'orchestre et aux bonheurs de chacun. C'est ce qui
explique que l'on peut me voir dans des contextes très différents.
Je vais jouer du synthé en Afrique avec des musiciens africains, puis
je vais jouer du piano pas préparé, et puis du piano préparé
en solo. Je suis donc, à chaque fois, à la recherche d'une situation
idéale surtout du point de vue de la complicité dans le jeu. Je
pense, par exemple, à Corin Curschellas qui est une chanteuse avec qui
je travaille. J'aime la rendre confortable ; par conséquent je fais parfois
des choses qui peuvent paraître moins personnelles mais c'est quand même
moi, ça me plaît et j'essaie toujours d'y mettre un grain particulier.
Je revendique d'essayer d'aller le plus loin possible avec les gens avec qui
je me trouve. Ceci dit, j'ai la chance de travailler avec les gens avec qui
j'ai choisi de travailler. Il y a donc un choix de ma part même si cela
peut sembler hétéroclite. Je fais des choix de musique et des
choix humains c'est-à-dire qu'il y a des gens avec qui je travaille depuis
très longtemps, avec lesquels je ne travaille pas pendant certaines périodes
mais avec qui je retravaillerai dans quelques années. C'est très
intuitif. Parallèlement à tout ce qu'on peut lire dans les programmes
il y a plein de choses qui se passent dont on ne parle pas parce que cela n'aboutit
pas. Ces choses font également partie de ma vie de musicien.
Tu sembles très
proche de Steve Argüelles. Comment s'est faite votre rencontre ?
C'est un ami. On s'est rencontré au Canada en 1990. Steve a commencé
professionnellement à 15 ans sur la scène anglaise. Quand je l'ai
connu c'était déjà quelqu'un de très expérimenté.
Il avait déjà joué avec quasiment tout le jazz anglais
et américain, notamment au club de Ronnie Scott à Londres où
il était quasiment en résidence. Je l'ai rencontré, en
même temps que Joe Carver, à la Banff lorsque j'y suis allé
avec Guillaume Orti. Lorsque je l'ai entendu jouer le premier jour je me suis
dit qu'il avait quelque chose de spécial et j'ai tout de suite aimé
ce qu'il faisait tout comme Joe Carver. On a constitué un quartet - Painting.
A la fin du premier concert que l'on a fait ensemble je me suis dit que c'était
ça la musique que j'avais envie de faire et lui aussi. Steve était
dans une espèce de "lassitude" de la scène jazz au sens
américain et il avait besoin de se ressourcer. On a donc décidé
de faire de la musique ensemble. Il est venu s'installer à Paris pour
cette raison ainsi que Joe qui a profité de l'opportunité d'une
bourse d'étude en contrebasse classique. J'ai donc eu mon orchestre à
ce moment-là. A partir de là, je me suis senti vraiment responsable.
Je me suis mis à écrire de la musique, j'ai produit le disque
sorti chez Deux Z. Kartet était déjà en route. Pendant
très longtemps c'était un peu kafkaïen ; j'avais Kartet et
Paintings et dans les deux groupes il y avait Guillaume Orti. C'était
donc un peu difficile d'expliquer aux programmateurs la différence entre
les deux formations. Pour moi c'est très différent mais ça
ne l'est pas forcément pour une oreille touriste. Maintenant cela fait
7 ans que Steve est installé à Paris. On a créé
les Recyclers avec Noël Akchoté. Il est juste de dire que cet orchestre
est né de la scène des Instants Chavirés qui est apparue
salutairement au début des années 90, dans un prolongement de
l'ancienne scène du 26 rue Dunois mais avec des musiciens de notre génération
ou en compagnie d'aînés défricheurs. On a une complicité
évidente et on a une idée très proche de la musique qu'on
a envie de jouer. Notre musique a évolué très vite parce
qu'on s'est mis à jouer beaucoup. Cela reste un grand privilège
pour moi de jouer avec Steve qui est l'un des plus grands batteurs de la planète
et qui est, à mon avis, au même niveau que des gens comme Joey
Baron ou Paul Motian. Steve a été également un catalyseur
pour trouver ma façon de faire les choses. Même si au moment où
l'on s'est rencontré j'avais déjà des éléments
qui m'étaient personnels, je me suis senti en situation de confort par
rapport à cela.
Que penses-tu de
la place des musiques actuelles et improvisées en France ?
Je pense qu'on est dans un travail qui est fragile. On travaille sur cette idée
même de fragilité. C'est important pour nous que notre musique
soit fragile ; elle est en opposition avec une musique efficace, plus ancrée
dans le passé, où l'on sait que lorsqu'on apprend bien sa leçon
on va faire bien. C'est une situation assez risquée. Par ailleurs "une
oreille non avertie" n'est pas habituée à cette musique ;
ce n'est pas ce qui passe sur la FM. Il y a des appréhensions. Ce genre
n'est pas présent dans le quotidien des français comme l'est la
pop ou la variété. Toutefois, il y a un ensemble de gens passionnés
qui soutiennent notre démarche et c'est notre but. Cette musique est
vivante puisqu'on fait ça toute l'année. Heureusement par contre
que l'on joue beaucoup à l'étranger ! Cela veut donc dire que
partout en France et dans d'autres pays il y a des gens qui aiment de plus en
plus ces musiques-là même si c'est un phénomène très
lent. Je crois que ces musiques ne sont pas trop mal en point. Il faut aussi
reconnaître que nous sommes parfois aidés par les institutions.
On est dans une situation où l'on nous laisse faire ce qu'on a envie
de faire et on nous fait confiance et c'est déjà énorme.
Par la suite les gens qui découvrent ces musiques pour la première
fois lors d'un concert cela fait une petite graine. Il est possible que, si
on revient jouer au même endroit dans quelques temps, des personnes viendront
nous voir parce qu'on avait déjà joué là. Ces musiques
ne se portent pas si mal mais le commerce est très puissant. On est dans
une espèce d'iconographie sonore du jazz où l'on arrose le marché
de grosses productions et on dit aux gens que c'est ça le jazz ; en plus
ça passe à la radio et les gens ne vont pas voir ailleurs. On
n'y peut pas grand chose. Il y a de moins en moins de programmes sur ce type
de musique sur France Culture ou France Musique. Mais quand même il y
a des passionnés ; on gagne notre vie tant bien que mal et on arrive
à produire nos disques. On y met beaucoup d'argent. C'est toujours nous
qui devons lancer nos projets, louer les studios... On est totalement autonome.
Ce ne sont pas des musiques faciles. Ce n'est pas évident pour quelqu'un
qui écoute depuis 20 ans Claude François d'entendre, tout d'un
coup, Evan Parker en solo ! En général c'est un choc. Cela arrive,
pas seulement à moi, qu'à la fin d'un concert il y ait des gens
qui viennent te voir pour te dire que ce que tu viens de faire a changé
leur vie. Ils ne savaient pas qu'on pouvait faire de la musique comme cela.
C'est arrivé souvent d'avoir des gens qui sont bouleversés et
qui ont l'impression d'avoir véritablement entendu de la musique pour
la première fois. Je crois que c'est lié à l'alchimie humaine
au sein des orchestres qui pratiquent ces musiques, le désir de musique
est insatiable et çà s'entend. Il y a un accord sur le fond qui
est tacite, on ne s'encombre pas de savoir si c'est bien ou si c'est mal. On
le fait. On joue. On cherche. La complicité est une belle chose. La sincérité,
l'humilité aussi. Il y a de la magie là dedans. Souvent, on trouve.
Quoi ? Le bonheur !
On te voit souvent
enregistrer en co-leader ou en sideman moins en leader. Penses-tu prendre, à
l'avenir la responsabilité d'une musique et d'un enregistrement ?
Il y a, tout de même, plusieurs CD dont j'ai eu la responsabilité
mais pas forcément au niveau musical. Les deux disques de Kartet, par
exemple, je m'en suis occupé au niveau des relations avec les institutions
et de tout ce qui était administratif. On est donc assez responsable
dans ce que l'on fait mais ces enregistrements ne sont pas de moi, ils sont
de Kartet. Le seul disque sous mon nom c'est Paintings qui a été
enregistré en 92 et depuis je n'ai pas pu en faire un autre. C'est un
album que je considère toujours d'actualité c'est-à-dire
que je ne ressens pas le besoin de faire un second disque avec cet orchestre
car il n'a pas beaucoup joué. Maintenant je travaille avec un poète-écrivain
qui s'appelle Olivier Cadiot. On avance dans une direction inconnue, par exemple
je joue du sampler avec voix, et il m'écrit des trucs spéciaux
pour ça. Ensuite, Steve nous sample en direct, on recycle, on découvre
d'autres axes dans ces textes. Le public aussi. Ca me passionne ce travail avec
lui, d'ailleurs mon quartet Paintings est désormais un quintet avec Cadiot.
C'est devenu indissociable Je suis responsable de cet orchestre, mais pour le
reste non. Musicalement par contre, quoique je fasse, je me sens toujours responsable.
Par exemple pour "Les Amants de Juliette" avec Serge Adam et Philippe
Foch, je peux être très actif au niveau de la musique et proposer
des choses. J'aime nourrir les idées et essayer d'arriver au plus près
de ce que l'on peut faire avec l'équipe dans laquelle on se trouve. J'aime
bien accompagner et être "sideman" car c'est aussi une façon
d'avoir moins de poids sur les épaules. Musicalement, j'apprécie
d'être dans un orchestre sans avoir un solo. Si on me demande de venir
jouer sur un disque un morceau ou de faire seulement trois notes de piano préparé,
j'y vais. Cela m'est égal d'être mis en avant ou pas. Ce qui m'intéresse
c'est que cela fasse partie d'une chose collective. Pour moi, jouer en solo,
c'est très spécial. Personnellement je ne suis pas fana des solos
à écouter alors pour ce qui est d'en jouer... J'ai l'impression
d'être chez moi en train de jouer sauf qu'il y a du monde alors je ne
joue pas pareil je tente de ne pas m'étaler de faire entendre différents
états de musiques au piano. Je commence à aimer jouer en solo.
J'ai beaucoup de projets où je ne suis pas leader. Mais je vais
monter un nouvel orchestre ! Cela fait deux ans que cette idée m'occupe.
C'est un orchestre un peu compliqué puisqu'il y en a un qui est à
Vancouver, un autre à Amsterdam et trois autres à Paris ; donc
pour organiser les répétitions ce n'est pas facile. J'attends
un peu qu'on nous donne des engagements en France pour produire, par la même
occasion, des séances d'enregistrement. Dans ce groupe il y a François
Houle, Michael Moore, Jean-Jacques Avenel et Steve Arguëlles. J'espère
que d'ici 1999 on va y arriver, mais c'est encore un rêve. J'ai quasiment
écrit la musique et je sais exactement ce que j'ai envie de faire. Le
problème c'est que je n'ai pas d'argent et que je ne suis pas commerçant.
J'ai donc des projets en leader même s'ils ne se voient pas trop pour
le moment.
Tu es l'un des seuls
pianistes européens à consacrer beaucoup de temps au piano préparé.
Peux-tu nous parler de cette approche de l'instrument ?
Quand j'étais gamin je m'étais fabriqué un petit marteau
avec de la feutrine et je m'amusais à jouer sur les cordes avec ça.
J'avais appelé cet objet un martoche car c'est comme une mailloche et
un marteau. En fait j'ai vraiment commencé à utiliser ça
en jouant la musique pour clavecin de Ligeti vers 1985 (Ligeti était
alors en train de composer ses Etudes pour Piano qui ont joué un rôle
déterminant ensuite pour trouver ma voie). C'est donc par le biais de
sa musique que j'en suis venu à préparer sérieusement le
piano. J'étudiais ses études pour piano où tout dépend
des accents. Si on veut vraiment jouer fidèlement ce qui est écrit,
il faut faire un travail microscopique sur chaque accent. A cette époque,
je n'étais pas assez fort techniquement pour le faire et donc, pour mieux
entendre les endroits où je devais mettre les accents, j'ai mis des petits
bouts de gomme. Le timbre était différent et cela me permettait
de savoir quand je devais appuyer plus fort. C'était assez darwinien
: la fonction crée l'organe. Au départ, j'avais besoin d'assimiler
une notion que techniquement je ne maîtrisais pas et très vite
ce son m'a plu. En 89, j'ai écrit un morceau pour Kartet avec du piano
préparé et depuis j'ai toujours continué. J'ai ensuite
découvert Cage !...tout cela se passait en même temps. Après
j'ai cherché d'autres matériaux ; cela faisait un lien avec toute
une préoccupation que j'avais sur la polyrythmie. La polyrythmie jouée
sur un piano non préparé n'est pas très intéressante.
Au piano préparé on peut faire discerner chaque son et lui donner
un timbre très différent.
Qui écoutes-tu
en musique en ce moment ?
J'écoute soit de la musique du XIVème siècle, soit de la
jungle, drum'n bass, j'aime bien Tricky aussi, je me sens de plus en plus branché
par la scène pop actuelle qui est en train de se renouveler considérablement
après un trou noir dans les années 80-95. C'est lié à
la maîtrise des machines, samplers et autres. Et ça me donne envie
de danser ! Je n'écoute pas du tout de jazz en ce moment. Une immense
majorité des productions de jazz récentes qu'on entend ne me transportent
pas. Les musiciens savent jouer le truc comme il faut, ils ont bien étudié,
ils sont bien sages, ça sonne comme du jazz, mais il n'y a pas l'esprit
créatif du jazz, il y manque l'influx inventif qui crée des avancées
esthétiques. J'appelle ça le jazz Canada Dry. Ce jazz là
sonne creux à mes oreilles. Question de goût bien sûr ! Je
trouve plus dans la jungle avec des gens qui ont une approche très différente
de la musique. Ils n'ont pas un rapport charnel ou sensuel avec leur instrument
mais finalement leur travail, depuis quelques années, a beaucoup ressourcé
la scène pop et j'ai toujours aimé la pop. Je trouve qu'il y a
plein de choses intéressantes sur la scène des DJ - notamment
anglaise. Je me passionne pour cet univers parce que ce sont des gens qui cherchent
et qui n'ont pas de préjugés. Les anglais sont merveilleux pour
ça !. Il y a, selon moi, plus de personnes qui cherchent dans ce genre
que dans le jazz qu'on entend à la radio. Parallèlement il y a
beaucoup de musiciens en Europe qui m'intéressent mais il est vrai que
j'ai plus envie de jouer avec eux que d'écouter seulement leurs disques.
J'aime aussi le jazz qui a été fait au moment où son évolution
était en train de se faire. Je trouve que c'est ça toute la différence
avec ce qui peut se faire actuellement sur la scène du jazz commercial.
Je n'ai pas l'impression que les musiciens qui jouent inventent ce qu'ils font
quand je les écoute.
Quels sont tes projets
?
On doit faire un disque de chansons avec Steve et Corin Curschellas cet hiver,
aussi un disque de chansons avec Katerine, rencontrée via le label Rectangle
- scène indi-pop. On doit mixer beaucoup de choses de concerts en duo
avec Ambitronique, aussi nous écrivons des chansons avec Stéphane
Ollivier, sur deux ou trois d'entre elles c'est Steve et moi qui chantons...
En octobre on va partir en tournée au Japon avec mon quartet et le poète
Olivier Cadiot. Cet écrivain est vraiment une révélation
artistique pour moi. Il m'a redonné envie de travailler plus près
des textes parce que je me suis toujours intéressé à la
linguistique et au rythme de la langue. Après il y aura quelques concerts
avec Serge Adam et Philippe Foch - "Les Amants de Juliette". Fin octobre,
on fera une tournée en Angleterre avec Steve dans de petits clubs. En
novembre on part en tournée pendant 15 jours en Finlande avec Kartet.
A notre retour on enregistrera un disque live près de Lille, avec notre
nouveau et passionnant batteur Chander Sardjoe, qui sortira au mois de mars.
On a un second projet de disque avec Kartet pour fêter ses 10 ans. Pour
cet album anniversaire on a passé des commandes de morceaux originaux
à des gens passionnants : Steve Lacy, Steve Coleman, Marc Ducret, Pat
Zimmerli, Steve Argüelles et Stéphane Payen. Tout ce beau monde
est branché sur ce projet. C'est intéressant aussi de s'effacer
du point de vue des compositions et de donner notre vision d'autres pensées
musicales fortes.Aussi on sera en résidence en janvier/février
au festival Sons d'hiver avec Los Incontrolados et plein d'invités, rappers,
comédiens...la suite du disque "Buenaventura Durruti" sorti
chez Nato il y a deux ans. Los Incontrolados est un orchestre libertaire où
les choses s'organisent d'elles mêmes, chose rare quand il y a 18 protagonistes
! l'existence de cet orchestre de "sans grades" a un ancrage historique
lié au rôle par trop ignoré des anarchistes espagnols dans,
notamment, l'admirable lutte anti-fasciste des années 30. Au printemps
prochain, je travaillerai sur un projet spécial avec Ambitroniques +
DJ Req et Doctor Bone (complice de Norman Cook dans feu Freakpower), deux acteurs
incontournables de la scène post-jungle/trip-hop/drum'n bass, appelez
ça comme vous voulez ! On devrait jouer à Banlieues Bleues, ainsi
qu'avec Kartet si tout va bien pour fêter les 10 ans !
Interview par Sabine Moig