Jacques Demierre
Peux-tu te
présenter au public français ?
Je suis un improvisateur, pianiste et compositeur.
Ca représente les différents aspects de mon travail. En improvisant, je fais de
la composition instantanée. En composant, la qualité gestuelle de
l'improvisation influence souvent mon écriture.
La Suisse
possède une tradition pianistique. Penses-tu
appartenir à celle-ci ?
La Suisse, comme beaucoup de petits pays a une tradition
musicale très forte ; comme les Pays-Bas ou la Belgique. Ce sont des pays
qui sont obligés de trouver leur identité à travers une ouverture aux autres
traditions. Je n'ai pas l'impression qu'il y ait une tradition typiquement
suisse, mais plutôt une tradition d'individualités qui trouvent leur identité
d'abord en subissant et en assimilant de nombreuses influences, puis en les dépassant.
Quels ont été
les pianistes qui t'ont influencé en Suisse ou ailleurs ?
Irène Schweizer est évidemment une figure
incontournable de la scène suisse et mondiale. J'ai beaucoup écouté des
pianistes de jazz comme Lennie Tristano, Bill Evans, Paul Bley ou Cecil Taylor,
et j'ai aussi passablement pratiqué la littérature pianistique contemporaine.
Mais les véritables influences ne sont pas venues de musiciens jouant du piano,
elles sont plus globales, et parfois pas forcément musicales.
Tu suis plusieurs
directions : improvisation, musique contemporaine, poésie sonore. Est-ce
que cela correspond à une recherche personnelle ?
Pour moi, c'est une seule et même attitude face
aux sons, mais vue sous différents aspects. J'ai d'ailleurs souvent
l'impression de faire la même chose.mais évidemment dans des directions
différentes. De l'extérieur, cela peut paraître un peu éclaté, mais je sens que
c'est une manière de choisir des points de vue, des points d'écoute
particuliers. Par exemple, mon dernier disque solo, Avec, est fortement lié à la poésie de Guillevic ; un
précédent était basé sur des musiques de Hanns Eisler et Kurt Weill, toutes
écrites sur des textes de Bertold Brecht. J'aime beaucoup le rapport à la
littérature, aux mots en général, le passage entre le sens et le son. Et cela
peut se réaliser dans de nombreuses directions : réaliser une performance,
improviser au piano, composer pour d'autres musiciens, écrire sur la musique.
Tous ces aspects sont, à mon sens, très perméables, et ils s'influencent mutuellement.
Comment est né
le projet du CD solo « Avec » ?
C'était une commande du festival In-Folio, à Genève
qui voulait rendre un hommage à Guillevic, qui venait de mourir. Qu'un festival
de littérature propose à un musicien de parler d'un poète à travers les seuls
sons du piano m'a tout de suite attiré. Je connaissais un peu Guillevic, mais
pas très bien. J'ai donc commencé à lire son ouvre et à prendre des éléments de
repère.
Tu as choisi les textes plus tard.
Oui, pendant une dizaine de jours, j'ai lu et relu
son oeuvre. J'imaginais déjà comment mettre en place ce projet, comment je
voulais lire intérieurement ces poèmes et le temps pendant lequel j'allais les
jouer - environ trois minutes par page -, improvisant ce qu'allait me suggérer
la lecture. Je voulais également me laisser influencer par la disposition
graphique des textes. J'avais donc en tête la structure de la pièce. Lorsque je
lisais, je pensais déjà à ce qui pouvait fonctionner au point de vue sonore.
J'ai ensuite beaucoup élagué.
Comment ce projet a-t-il été ressenti par le
public ?
Il a été bien reçu. Ce qui est intéressant pour moi,
c'est que c'est un projet musical réalisé dans un cadre plus littéraire. Par
exemple lors du vernissage à Paris, à l'occasion de « La joie de
lire », le public présent venait plutôt du livre. C'était pour moi très
intéressant de jouer devant un public ayant une autre écoute et une autre
compréhension de la musique à travers les textes. J'avais l'impression que le
projet était mieux perçu dans toutes ses dimensions.Il y a une anecdote, à propos d'un précédent disque
solo, autour des textes de Brecht. C'est un morceau qui s'appelle « Le
chant des jeunesses prolétariennes » de Hanns Eisler. C'est le chant que
tous les enfants étaient obligés de chanter en Allemagne de l'Est, à l'époque.
Je le jouais bien sûr en pensant aux paroles. Durant les concerts donnés en
Suisse, en France, en Italie, les gens donnaient leurs impressions
exclusivement par rapport aux sons. Mais je l'ai joué aussi en Allemagne, où la
réaction des auditeurs est venue autant des sons que du texte absent, mais
connu de tous, et surtout vécu par une grande partie de la population. Pour la
majorité du public, cela prenait une dimension beaucoup plus grande, à la fois
plus émotionnelle et plus politique. Ça m'a beaucoup touché, car l'émotion
passait aussi à travers les mots qui étaient à l'origine de la musique. Dans ce
genre de projets, il est possible de percevoir plusieurs couches, mais on peut
aussi n'en voir qu'une seule. L'écoute est de toute façon très subjective.
Est-ce que tu as d'autres projets avec la poésie
ou les textes ?
J'ai enregistré un disque en duo avec un poète
sonore, Vincent Barras, avec lequel je travaillerai sur un projet au mois de
mai 2002 où la danse et la poésie sonore seront confrontées. C'est donc un
travail régulier qui se poursuit. D'autres projets aussi mélangeront voix et
transformation électronique de celle-ci en temps réel.
Peux-tu nous parler de tes projets autour de la
danse ?
Depuis plus de 10 ans, je collabore avec Noémie
Lapzeson, une chorégraphe argentine. Avec elle, j'ai exploré de nombreux
rapports possibles entre musique et danse, et souvent en liaison, audibles ou
non, avec des textes. Dans ces projets, il y avait souvent la présence d'un
poète ou d'un écrivain vivant. C'est un travail sur la durée. Pour sa
compagnie, j'ai écrit beaucoup de musique, mais j'ai joué aussi sur scène, par
exemple pour son dernier spectacle, « Géométrie du hasard ». Je
travaillais avec un système utilisant une caméra pour analyser les couleurs, ce
qui me permettait ensuite, dans une sorte d'improvisation composée, de piloter
des sons, en l'occurrence des sons de voix de différentes cultures. On retrouve
un peu les mêmes obsessions, les mêmes idées qui reviennent dans des contextes
différents. Cette collaboration me touche beaucoup, car que ce soit dans la
musique écrite ou improvisée, le mouvement, l'aspect gestuel et la sensation du
corps sont très importants. Collaborer avec des gens qui travaillent sur le
corps comme instrument est extrêmement riche. La musique pure ne m'intéresse
pas. J'ai toujours eu besoin de confronter la musique à d'autres domaines. Ce
n'est pas la peine d'avoir une musique coupée de la réalité. J'ai aussi par
exemple travaillé à un projet de musique environnementale dans la ville de
Genève. C'était une collaboration avec un urbaniste et un plasticien où l'on
tentait une sorte de mixage avec les sons de la ville. D'autres projets, en
Allemagne et en Suisse allemande, qui réunissent musiciens et plasticiens, me
demandent des interventions sonores en extérieur, dans une forêt. Plutôt que
d'amener du son, j'aurais envie, au contraire, d'enlever de la matière, par
exemple, tous les cailloux qui se trouvent au sol, pour modifier et transformer
la perception sonore du lieu. Je sens que cet aspect de ma pratique musicale
devient de plus en plus important.
Comment abordes-tu ton travail d'écriture pour
la danse ?
Je travaille avec la chorégraphe pour la conception
de l'ouvre. Je vais très souvent aux répétitions. Je tente d'avoir un travail
d'interaction où j'essaye les matériaux. L'ordinateur est vraiment très
pratique pour cela car il me permet de tester certaines des choses, d'enlever
éventuellement des éléments et d'en essayer d'autres. C'est à la fois un travail
conceptuel sur la forme et ensuite une confrontation de ces formes ou
structures à la réalité. Parfois tout se contredit, une tension se crée ;
quelque chose pensé abstraitement mûrit ensuite dans la réalité concrète.
Est-ce qu'en
général c'est un échange avec la chorégraphe ? Est-ce qu'elle te donne des
directions ?
On collabore depuis longtemps, on se connaît très
bien. On ne se donne donc presque pas de directions. J'ai une très grande
liberté en tant que compositeur et musicien pour faire des propositions qui
jouent un grand rôle dans la perception finale du spectacle. Ce genre de
collaboration est très riche. Je n'ai pas l'impression d'être un employé à qui
l'on commande un objet précis. Je me sens complètement moi-même. C'est pourquoi
j'ai toujours eu de la peine à faire des choses qui demandent seulement du
savoir-faire et qui ne renvoient pas à une espèce de nécessité intérieure.
Tu
affectionnes le solo. Est-ce que la tension que suggère cette forme de jeu est
un stimulus pour ta création ?
Je
suis quelqu'un d'assez solitaire dans la vie. C'est donc un peu un paradoxe que
de se mettre devant des gens. Mais, pour moi, c'est en même temps un lieu de
grande concentration, de grande intimité et de grande tension. En ce sens,
c'est très stimulant pour le travail de création. Il y a une sorte de clarté
des choses qui pointe vers les aspects les plus critiques du travail. Tout est
très affûté. On ne peut pas se retirer un moment et laisser la parole à un
autre musicien. Il y a une présence absolue. C'est un peu comme gravir une
montagne, un sommet, seul. C'est une émotion que l'on ne partage pas forcément
avec quelqu'un, mais peut-être avec le soleil. C'est un lieu où je me sens
extrêmement bien et où personne ne vient me déranger. C'est en même temps une manière
de communiquer très intimement avec le public. On arrive à une qualité
d'échange qui est très rare.
Quel est ton rapport avec la musique
contemporaine ?
Il
est très grand. Pour moi les musiques dites improvisée et contemporaine ont
toujours été mélangées, ont toujours cohabité. J'ai participé à la création de
la revue « Contrechamps », j'écris beaucoup pour des ensembles de
musique contemporaine. J'ai également beaucoup écouté cette musique. Pour moi,
en tant qu'européen, cela fait partie de mes racines et d'une certaine façon
plus que le jazz. Même si je l'ai travaillé, le jazz ne fait pas partie de ma
culture. C'est la musique des black nord américains. La musique contemporaine
c'est un peu les racines européennes. Elle occupe une place importante. Mais,
en même temps, ça ne veut rien dire « la musique contemporaine ». Il
y a autant de musiques contemporaines que de compositeurs. Ce qui me touche
plutôt c'est une espèce d'attitude par rapport au son qui questionne un peu le
monde. Parler de musique contemporaine, en donnant une étiquette définitive,
c'est dans le fond très académique, et c'est pareil pour le jazz. Je crois que,
dans certains domaines, on trouve parfois une direction qui nous touche et qui
semble poser les bonnes questions. C'est simplement vers elle qu'il faut aller.
Comment est née la rencontre
avec Urs Leimgruber et Barre Phillips ?
J'avais
déjà joué, il y a longtemps, avec Barre. J'avais aussi joué avec Urs. Mais on
n'avait jamais encore joué ensemble. On se rencontrait périodiquement et Urs a
eu l'idée de nous réunir il y a environ deux ans. Ca a très bien fonctionné. On
a fait quelques tournées qui nous ont permis de trouver une identité de groupe.
C'est ça qui me touche énormément. En musique improvisée, il y a beaucoup de
rencontres et de projets et c'est bien. Mais il y a une chose qui me plait
encore plus, c'est d'arriver à travailler régulièrement avec ce groupe-là en
l'occurrence et de sentir qu'il y a une évolution. Dans l'improvisation, il y a
des rencontres qui sont parfois flamboyantes et extraordinaires ; mais on
retombe un peu toujours dans les mêmes échanges de propos. C'est intéressant de
travailler la musique improvisée sur la durée et de voir comment elle résiste
au temps. On a passé une quinzaine de jours l'hiver passé avec le trio durant
lesquels on a joué tous les soirs de façon totalement improvisée et c'est
génial. On sent que ça bouge, que ça vit. On travaille avec la mémoire. C'est
improvisé, mais en même temps, on travaille sur la connaissance que l'on a l'un
de l'autre. On improvise avec la connaissance de la personne que l'on a en
face. Cela apporte de la profondeur au travail. Et le désir de jouer ensemble
est toujours là, je dirais même encore davantage.
Quels sont tes
projets ?
J'ai
des projets de musique disons environnementale, des projets d'écriture aussi.
Un genre d'opéra devrait se jouer en 2002 : grand mélange de musiques, un
travail sur la citation, Berio, Photek, Mozart, des sons de la gare Cornavin,
de l'électronique. Mais l'objectif de ce projet ce n'est pas le mélange, c'est
vraiment la rencontre de choses apparemment contradictoires auxquelles j'essaye
de donner un espace où elles peuvent
coexister. Il y a aussi un autre projet qui devrait se faire en Bolivie,
où j'ai travaillé assez régulièrement
depuis plusieurs années. J'ai fait beaucoup de rencontres avec des
musiciens de musique traditionnelle et de musique autochtone, avec des
compositeurs qui écrivent de la musique d'aujourd'hui pour des instruments
natifs. Ces rencontres m'ont donné envie de développer un projet de travail
collectif avec des improvisateurs européens et des musiciens jouant de la
musique autochtone bolivienne ; j'imagine aussi simultanément une
collaboration avec certains compositeurs de là-bas qui oscillent eux entre leur
tradition ancestrale et l'expérimental.
Propos recueillis par Sabine Moig