Marc Ducret

Marc Ducret

Le premier disque que j'ai écouté de toi était un album enregistré sous Label Bleu. Peut-on dire que c'était tes débuts en tant que leader ?
Oui. J'ai fait trois disques pour Label Bleu. Le premier s'appelait La Théorie du Pilier. C'était un disque en trio avec Michel Benita et Aaron Scott. On peut dire que c'était mes débuts en tant que tout : leader, compositeur... Ce projet remonte à 1986 et je me suis lancé là-dedans pour tenter peut-être de contrebalancer l'effet ONJ. J'ai participé au premier ONJ en 1986 et beaucoup de personnes critiquaient le principe d'être payé tous les mois et considéraient que c'était une forme d'emprisonnement. Comme j'ai un peu l'esprit de contradiction, j'ai tout de suite voulu faire autre chose ; quelque chose qui soit vraiment à moi et c'est pour cette raison que j'ai formé ce trio et réalisé ce disque.

Quelles ont été tes influences musicales ? Y a-t-il des guitaristes qui t'ont particulièrement influencé, notamment à tes débuts ?
Mes influences musicales ont été et sont encore tout parce que j'écoute absolument tout. J'écoute toutes les musiques sur lesquelles je peux mettre la main et l'oreille. Je crois que j'aime tout ce que j'entends ou plus exactement tout ce qui est fait avec un peu d'enthousiasme m'emballe. J'ai, par conséquent, été influencé par énormément de choses. J'ai commencé à écouter de la musique au début des années 60. On assistait alors à l'éclosion de musiques vraiment passionnantes. Certaines d'entre elles m'ont marqué comme toute la pop anglaise des années 60, des Beatles à Genesis en passant par Led Zeppelin. Par la suite, en allant régulièrement dans les discothèques de prêt de disques, j'ai découvert des musiques d'autres pays. Ces musiques m'ont accompagné et je les écoute encore maintenant. Elles m'ont influencé à l'époque et m'influencent encore beaucoup aujourd'hui.
En ce qui concerne les guitaristes, j'ai adoré pratiquement tous ceux que j'ai entendu. Dès que j'entends un musicien qui fait quelque chose de bien, j'ai envie de faire pareil. J'ai copié pratiquement tout le monde de Django Reinhardt à Jimi Hendrix en passant par des guitaristes de folk. Je les ai admiré et je continue à les admirer encore beaucoup. Pourtant ce que j'ai essayé d'intégrer dans mon jeu assez tôt ce n'était pas tellement le phrasé des guitaristes mais plutôt celui des pianistes et des percussionnistes.

Depuis quelques temps on sent une accélération dans ta production discographique (en leader). Comment expliques-tu cela ? Est-ce quelque chose de nécessaire pour ta musique ?
En réalité c'est un hasard. J'avais réalisé trois disques pour Label Bleu : La Théorie du Pilier, Le Kodo et Gris. Ensuite je me suis tourné vers autre chose stylistiquement et esthétiquement parlant. J'ai fait News from the Front pour le label JMT et entre ce disque et le suivant que j'ai enregistré pour Winter & Winter et qui s'appelait Détail, cinq ans se sont écoulés. Cela fait pas mal de temps pendant lequel j'ai enregistré avec d'autres groupes et je m'y impliquais complètement. Je n'étais pas du tout "sideman". Lorsque je joue dans un groupe c'est aussi mon groupe. Mais ce n'était pas la musique que je voulais mettre en mon nom sur un disque car mon paysage était un peu différent. Et puis, complètement par hasard, j'ai fait ce disque acoustique en solo pour Winter & Winter - Détail. Presque en même temps, Tim Berne a monté son label Screwgun et il m'a demandé de lui donner quelque chose. Il m'a semblé logique de lui donner ce sur quoi je travaillais à ce moment-là. Il se trouve que je tournais avec un solo qui était électrique et acoustique. Comme j'avais enregistré un aspect acoustique de cette musique, j'ai pensé que c'était bien de lui donner le volet électrique et live. On peut donc dire que tout s'est enchaîné par hasard. On vient de sortir avec mon trio un album L'ombra di verdi. Je ne sais pas si j'aurais réalisé ce disque si les circonstances n'avaient pas fait qu'il s'enregistre et que je me retrouve à le produire moi-même alors que je n'avais pas du tout envie de le faire à l'origine. Je sais, en revanche, que je vais attendre quelques temps avant de ressortir un album.

Peut-on considérer la rencontre que tu fais avec Tim Berne au début des années 90 comme un tournant dans ta carrière ?
Oui. Je savais que certaines choses que je jouais ou que j'écrivais ne me satisfaisaient pas au point de vue formel mais je ne savais pas comment faire pour remédier à cela. C'est en jouant avec des musiciens qui venaient d'univers un peu différents comme Louis Sclavis, Yves Robert et Tim Berne que j'ai commencé à comprendre de quelle façon ils avaient élargi des structures et des modes d'expression. Dans ce que Tim nous demandait de jouer, dans la manière d'Yves Robert de le faire à cette époque mais également dans le travail que l'on faisait avec l'Acoustic quartet avec Dominique Pifarely et Louis Sclavis, il y avait plein d'éléments que j'avais ignorés jusqu'alors comme la façon de faire de la musique et de traiter le matériau sonore. Cette découverte a été véritablement passionnante pour moi et je me suis rendu compte que je pouvais utiliser beaucoup de modes d'expression que j'avais complètement négligés jusqu'à ce moment-là. Tout ce que j'ai fait depuis le début des années 90 c'est d'essayer d'intégrer goulûment tous ces nouveaux outils que j'apprenais à utiliser les uns après les autres.

Aux Instants Chavirés de Montreuil tu as joué dernièrement en duo avec Tim Berne. Comment est né ce projet et est-ce que tu souhaites le prolonger ?
On est très ami avec Tim et je participe, depuis 10 ans maintenant, à tous ses projets musicaux c'est-à-dire les formations Caos Totale, Bloodcount et un trio qui s'appelle Big Satan avec lequel on va tourner au mois de février-mars prochains. On a beaucoup travaillé ensemble et c'était finalement assez naturel que l'on en vienne à jouer tous les deux ensemble, dans la formule la plus réduite. On a fait quelques séries de concerts. On vient d'en réaliser une en Suisse le mois dernier et on a fait une tournée il y a deux ans. Cette formation en duo n'est pas documentée au point de vue discographique mais c'est une formule qui nous satisfait à Tim et à moi. Je crois qu'on aime bien jouer en duo. De toute façon lorsque l'on joue avec quelqu'un comme Tim, l'exigence minimum est tellement rigoureuse que la barre est toujours très haute que l'on soit en duo ou en big band. Ce qui compte pour moi ce n'est pas tellement le nombre de musiciens ou la formule, ce qui importe c'est que je puisse partager quelque chose avec quelqu'un pour qui j'ai beaucoup d'admiration et une certaine complicité. On a beau habiter très loin l'un de l'autre, on est en rapport constant.

Aujourd'hui on peut dire que ta carrière musicale se développe autour de deux axes : l'un autour de Tim Berne et des musiciens qui gravitent autour de lui, l'autre en France avec le Trio et les travaux avec Daniel Humair. Est-il facile de concilier les deux ?
Je dirais qu'il y a encore plus de choses que cela. Je joue avec Bobby Previte et je travaille assez régulièrement en Allemagne. Je fais partie du quartet de Christof Lauer. Je collabore aussi souvent avec des gens qui sont un peu éloignés de ces sphères-là. On peut dire que plus les projets s'élargissent, plus cela m'intéresse. Je considère, pour l'instant, que c'est une chance de travailler avec des musiciens aussi créatifs et aussi actifs.

La façon de travailler et d'approcher la musique est-elle différente, selon toi, aux Etats-Unis et en Europe ?
Je ne peux pas faire de différence. Les gens qui opposent les Etats-Unis et l'Europe ont très souvent une vision un peu restreinte de la façon dont se font les choses. Je ne peux pas parler des Etats-Unis parce que je ne connais que New York et beaucoup de mes amis new-yorkais me disent la même chose : New York ce n'est pas l'Amérique et l'Amérique n'est pas New York. Le Middle West n'a rien à voir culturellement parlant avec Brooklyn. Si on ne considère que New York, il faut savoir que la plupart des musiciens dont on parle depuis tout à l'heure font trois ou quatre tournées par an en Europe. Je pense que c'est plutôt la France qui est à l'écart de l'Europe. Ce n'est pas les Etats-Unis contre l'Europe, c'est la France qui a une tradition qui est sclérosante vis-à-vis du reste de l'Europe. Linguistiquement parlant c'est flagrant. Tous ces musiciens tournent en permanence en Allemagne, en Belgique, en Autriche, en Suisse et un peu en Italie. J'ai eu la surprise en faisant des tournées avec des américains - dans les groupes de Tim Berne et de Bobby Previte - de me rendre compte que beaucoup d'entre eux connaissaient bien mieux beaucoup de villes européennes que moi alors que je suis bien placé et que je m'intéresse un peu aux choses autour de moi. Bobby Previte, par exemple, est allé voir les fresques de Giotto à Padoue avant moi. Il est né aux chutes du Niagara mais la première fois que je suis allé les voir, c'était avec lui et c'est lui qui savait de quoi il s'agissait. Je savais ce que c'était mais je n'y étais jamais allé. Je pourrais citer bien d'autres cas comme celui-ci. L'Europe est très présente chez des personnes qui sont forcées d'y aller pour gagner leur vie. Ce n'est pas très facile, je trouve, en France de communiquer avec le reste de l'Europe, sans parler des Etats-Unis, et je pense que cela fausse un peu le rapport que l'on a. Les auditeurs sont les mêmes partout. Il y a évidemment des différences locales, on ne respire pas de la même façon, on n'a pas été élevés de la même façon mais il y a quelquefois moins de différences entre deux amateurs culturellement proches qui vivent à Séville et à Tokyo, qu'entre des personnes du même pays, qui parlent la même langue mais qui n'ont absolument rien à se dire. J'ai l'impression qu'il y a vraiment un petit problème de sclérose en France, culturellement, linguistiquement et en définitive à tout point de vue. C'est un peu bizarre, un peu étrange. Les américains avec qui je travaille connaissent mieux la Belgique que les français ; ils pourraient citer plus de musiciens belges en activité que n'importe quel français ne saurait le faire ; pourtant la Belgique est vraiment à côté et une partie de ce pays est francophone.

Ton album "Détail", sorti en 97, est un solo enregistré en Italie. Que t'a apporté cette expérience solo ?
Ca m'a enthousiasmé. J'avais commencé à travailler en solo, à faire des concerts et après l'enregistrement de Détail, puis l'enregistrement live du deuxième qui s'appelle Un certain malaise, j'ai eu, de plus en plus, envie de travailler en solo. Je continue à le faire. J'ai fait un concert solo avant-hier à Berne en Suisse. C'est très particulier de travailler en solo. C'est vraiment spécial dans la mesure où il faut gérer le temps qui passe, le temps normal d'un concert d'une manière totalement différente que lorsque l'on est en groupe car la respiration se fait alors à plusieurs. Que la musique se passe bien ou pas, quand on est en groupe - ne serait-ce qu'à deux - on a un effet de miroir de l'autre. On propose quelque chose à quelqu'un d'autre qui peut s'en servir pour vous proposer quelque chose à son tour. Il y a tout cet esprit de ping-pong musical qui marche ou pas mais qui en tout cas permet une respiration naturelle. On peut tout simplement souffler. Quand on est seul il faut gérer tout, les silences... On n'a absolument pas la possibilité de se reposer. On ne peut pas s'abstraire de la musique qui passe. C'est assez étrange parce qu'on peut très bien se reposer quand on est en solo, on peut lever le pied et proposer une plage de tranquillité. Mais psychiquement, mentalement, ce n'est pas vraiment une plage de tranquillité. On doit être encore là pour la gérer. On n'a pas du tout de moment d'abstraction où l'on peut se dire que maintenant c'est à l'autre de jouer et que l'on reviendra actif par la suite. On ne peut pas se mettre sur la touche pendant quelques instants et rapporter un peu plus tard des forces au jeu. On est tout le temps présent ; même quand on ralentit le débit, quand on joue un silence, il faut être présent pour le jouer. C'est une situation asphyxiante mais en même temps j'aime bien les paris, j'aime bien les choses un peu difficiles, j'aime bien me battre un petit peu. En plus dans ces situations il y a une exigence d'honnêteté qui est tellement indispensable que cela remet les pendules à l'heure. On ne risque pas de tomber dans la mégalomanie lorsque l'on sort d'un concert solo ; c'est rigoureusement impossible. On peut voir ainsi exactement où l'on en est et on montre aussi où l'on en est par rapport aux gens. C'est en tout cas mon impression. C'est souvent difficile. J'ai les tracts les plus grands en concert solo et en même temps je crois que l'on est au plus proche de la communication avec les personnes que l'on a en face de soi.

Tu as enregistré récemment avec Bobby Previte et Daniel Humair. As-tu un intérêt particulier pour le travail avec les batteurs ?
C'est mon instrument fétiche. J'ai toujours adoré les batteurs. J'ai eu la chance de jouer avec de très grands batteurs et j'ai une écoute particulière vis-à-vis de la batterie. Dans un groupe, j'ai une façon de travailler qui est directement reliée aux gestes du batteur. Je veux bien me mettre en face d'un bassiste, d'un saxophoniste ou de n'importe quel instrumentiste et dialoguer avec lui mais je suis jumeau avec le batteur. Il faut que je sois relié à ses gestes physiquement, directement. Je pense que c'est pour cette raison que je m'entends bien avec beaucoup de batteurs. J'ai une façon d'envisager le phrasé qui est directement relié à tout ce qui est percussif. Je suis fasciné par l'aspect rythmique du phrasé. Dans certains cas on peut aller assez loin. Par exemple, je sais que dans Bloodcount avec Jim Black, sans en parler et avoir décidé quoi que ce soit auparavant, on a tissé des petits discours, de petits dialogues qui se superposaient à ce qui se passait dans le groupe. Je jouais systématiquement en fonction de ce qu'il jouait, pour, contre, avec, mais en étant toujours relié d'une façon gestuelle à lui. On peut dire que ma façon de jouer passe essentiellement par les coups que l'on donne sur quelque chose.

Comment abordes-tu le travail de composition ?
Puisque je ne sais pas jouer du piano et que j'évite de composer sur la guitare pour ne pas me retrouver avec mes cauchemars guitaristiques, je compose à la table. Mais je suis plutôt un compositeur du dimanche ; j'écris de façon très intuitive et instinctive. J'attends d'entendre un truc qui me plaît un peu et j'essaye de le construire d'une façon un peu amusante ou plaisante. Je tente d'introduire quelque chose sur quoi j'ai envie de travailler avec le groupe. La plupart du temps mes compositions sont un peu naïvement descriptives. Très souvent elles ont un rapport avec un élément littéraire ou imagé. J'aime bien la musique à programme et j'adore la musique qui raconte quelque chose. Il y a toujours pour moi un petit film qui passe en même temps que la musique que j'écris ou que j'exécute. Il y a tout le temps un paysage, un endroit où aller, une couleur qui devrait se dégager d'un passage ou d'un autre. Quelquefois ça marche, quelquefois c'est raté...

Ton trio avec Eric et Bruno semble très bien fonctionner. Tu viens d'enregistrer l'album "l'ombra di verdi". Peux-tu nous parler de ce projet ?
On travaille ensemble depuis à peu près deux ans maintenant. J'aimerais que ce trio dure longtemps parce que je suis très enthousiaste en voyant de quelle façon cette formation est en train d'évoluer. J'ai l'impression que c'est vraiment un début. Je commence seulement à écrire pour le trio. Avant de réaliser ce disque on jouait des pièces que j'avais prévues pour d'autres formations et que j'avais adaptées pour le trio. Eric a pris, depuis une petite année, une maturité et une aisance que je soupçonnais mais je ne savais pas à quelle rapidité il pourrait intégrer toute la palette dont il dispose aujourd'hui. Quant à Bruno il nourrit de musique tous les gens qui travaillent avec lui et c'est une chance immense de pouvoir réaliser un projet sur une longue durée avec lui. On commence à fabriquer un son d'orchestre, un son de trio. Ce qui m'intéresse maintenant c'est d'amener cette formation un peu plus loin et d'avoir toute une gamme sonore qui fonctionne à l'intérieur du trio. J'aimerais que notre palette sonore ne soit pas seulement des couches installées les unes sur les autres mais qu'elle voyage à l'intérieur de nos trois façons de s'exprimer. J'ai vraiment l'impression que l'on est en train de fabriquer quelque chose. Même si je compte poursuivre avec des formations différentes, j'aimerais que ce trio soit un peu une base, une sorte de laboratoire.

Quels sont les guitaristes actuels qui t'impressionnent en Europe ou aux Etats-Unis ?
Impressionner c'est le mot. Je suis impressionné à peu près par n'importe quel musicien qui joue quelque chose sur quelque instrument que ce soit. Beaucoup de guitaristes m'impressionnent mais cela ne va pas plus loin. Je joue de la guitare depuis longtemps et ça finit par pourrir la perception. Je ne peux pas m'empêcher quand j'entends quelqu'un qui joue de la guitare de décortiquer ce qu'il fait. J'ai du mal à prendre le recul nécessaire pour apprécier la musique d'un musicien qui est aussi guitariste. Je peux le faire pour Scofield ou Frisell parce qu'ils sont d'une créativité immense. Je passe toujours un très bon moment à écouter Hans Reichel ou des musiciens comme lui. Quand j'écoute un guitariste c'est parce qu'il est créatif musicalement.

Quels sont tes projets scéniques et discographiques ?
Au niveau discographique je n'ai rien de prévu car je crois que j'ai beaucoup donné ces derniers temps. Je n'enregistre rien avant peut-être le début de 2000 avec Big Satan. Mais ce n'est pas encore sûr. Au niveau scénique il y a beaucoup de choses avec les différentes formations dont je fais partie. Je vais faire des concerts en solo, en trio en France et à l'étranger. Mais le plus important pour le moment c'est que je vais écrire pour mes différentes formations. J'espère avoir le temps de composer cet été. 

Interview par Sabine Moig

cd1.gif Discographie

La théorie du Pilier - Label Bleu - 1987
Le Kodo - Label Bleu - 1988
Gris - Label Bleu - 1990
News from the Front - JMT - 1991
Detail - Winter & Winter - 1998
Un Certain malaise - Screwgun - 1998
L'Ombra de Verdi - Screwgun - 1999

 

Page d'accueil

Interview

CD Review

Articles

Liens

News

Contactez-nous