Paolo Fresu
Comment a pris forme le projet "Sonos'
E Memoria" ?
Le metteur
en scène m'a proposé de sonoriser les images que je ne connaissais
pas. Il avait découvert, dans les archives du cinéma italien,
des images très rares sur la Sardaigne qui dataient des années
30-40. Il a restauré tout cela. Il a fait un film de 27 minutes qui parle
du travail, de la vie, du quotidien, des femmes de la Sardaigne. Il m'a alors
proposé de réaliser un spectacle multimédia avec les images
et la musique. C'est ainsi que j'ai monté un concert avec des musiciens
qui, selon moi, sont représentatifs de la vraie tradition sarde et également
de la tradition qui se développe. Jusqu'à ce moment-là
j'étais toujours très loin de la tradition car je la respecte
beaucoup et je pense que les mélanges sont parfois bien mais pas toujours.
Toutes les fois que l'on m'a proposé de mêler le jazz et la musique
traditionnelle, j'ai refusé. Je sentais que ce n'était pas nécessaire
voire même que c'était risqué. En revanche, quand j'ai parlé
avec Gianfranco Cabbidu, ça a très vite accroché. On avait
à peu près la même idée de l'identité et de
la musique. Il venait lui aussi d'un petit village de Sardaigne. On sentait
qu'il y avait un certain feeling entre nous. Je me suis dit que ce serait bien
de faire quelque chose. J'ai pensé à un projet où il y
a la voix, la polyphonie sacrée, le launeddas - un instrument traditionnel
méditerranéen - la percussion, la guitare. Le résultat
c'est un petit tableau fait de plusieurs choses avec une identité générale
bien présente. L'idée c'était d'avoir deux vues parallèles
et de voir comment aujourd'hui on peut traiter la musique traditionnelle, l'histoire
de la tradition à travers les images.
Avais-tu déjà travaillé,
par le passé, sur des projets de ce genre ?
Oui, j'ai beaucoup
travaillé sur les images avec, à chaque fois, des sonorisations
live. J'ai travaillé sur "A propos de Nice", "Un
chien andalou", un projet sur de vieux films de réalisateurs
italiens de la première partie de l'histoire du cinéma ou encore
un projet sur les premiers films des frères Lumières. J'ai travaillé
à plusieurs reprises sur les images. Mais le projet "Sonos' E
Memoria" est totalement différent. Il y avait quelque chose
qui m'appartenait plus. C'est juste après cela que j'ai commencé
à travailler sur la musique pour de "vrais" films pour le cinéma
et la télévision. Plusieurs vont bientôt sortir avec ma
musique.
Lesquels ?
Il y a un film
intitulé "Il Più crudele dei giorni" qui sortira
au mois d'avril pour le cinéma. C'est un film très important pour
l'Italie parce que c'est l'histoire d'une jeune femme journaliste qui est tuée
à Mogadiscio pendant la guerre. Il y a un autre film qu'on vient d'enregistrer
avec un joueur de oud tunisien qui s'appelle "L'isola". Il a été
tourné sur un petite île proche de la Sicile. J'ai également
des projets pour la télévision.
Comment as-tu travaillé sur
ce projet ?
On a travaillé, avec le réalisateur, sur les
images. Le film était déjà prêt. On a beaucoup travaillé
ensemble car il m'expliquait ce qu'il voulait de la musique. Mais on était
en même temps d'accord sur le fait que ce n'était pas de la musique
didascalique. On a pensé qu'il y avait deux réalités sur
scène : les images et la musique. Chacune pouvait changer le sens de
l'autre. C'est avant tout un projet improvisé, une grande partie du travail
a été fait par les musiciens. Je n'ai pas amené de musique
sauf deux ou trois morceaux. Je demandais à chaque musicien de proposer
quelque chose. A la fin j'étais comme un couturier qui essaye de confectionner
un costume. Dans ce projet il y a une philosophie très démocratique.
Durant la première partie du spectacle le film n'est pas diffusé.
C'est un concert qui dure environ 45 minutes et qui présente, en quelque
sorte, le film. Il y a sept ou huit morceaux où chaque partie du groupe
joue seule et présente sa musique. A la fin, le film démarre et
on joue alors tous ensemble. L'idée c'était de représenter
la Sardaigne des années 30-40 avec les images et de faire que les images
soient la continuation du groupe et que cela nous ramène aux choses d'aujourd'hui
où on joue de la musique qui appartient au passé. Il y a une certaine
liaison avec la mémoire. "Sonos'E Mémoria", c'est
le son de la mémoire. Le son d'aujourd'hui représente un peu la
mémoire de ce qui s'est passé. On ne s'est pas posé de
question au niveau musical mais on s'est questionné au niveau de la philosophie
culturelle. C'était important pour nous de trouver la clef pour ouvrir
la porte de quelque chose que l'on ne connaissait pas bien.
Comment la musique a-t-elle évolué,
selon toi, depuis la création de ce projet ?
La musique a beaucoup
évolué. Tout d'abord, c'est un projet que l'on ne joue pas souvent
car il y a des musiciens qui ne sont pas professionnels - surtout les musiciens
polyphoniques. En plus c'est un projet très cher et chacun d'entre nous
a une vie professionnelle très occupée. Pourtant depuis la première
fois où nous l'avons présenté le projet a beaucoup évolué
car, même si on joue le même répertoire, étant donné
que c'est de la musique improvisée, il y a quelque chose qui passe qui
est un peu différent. Il y a également l'évolution naturelle
du projet. En plus, on a, à plusieurs reprises, eu des invités
; parfois un poète, ou un écrivain. Au festival que j'organise
en Sardaigne au mois d'août on avait, l'année dernière,
beaucoup d'invités : Uri Caine, Han Bennink, Ernst Reijseger, Gerardo
Nuñez, Carmen Cortez, Daniel Humair, Gianluigi Trovesi... On va présenter
maintenant le projet au festival de la littérature de Turin et on a demandé
à douze écrivains d'écrire sur les sons et la mémoire.
Il y a un ouvrage qui sort avec la vidéo. Chaque fois c'est comme si
le projet s'ouvrait sur des horizons créatifs beaucoup plus larges. On
essaye, à travers "Sonos' E Memoria" de toucher des langues
différentes, des gens différents. Il y a donc une évolution
certaine au niveau musical et créatif.
Comment ce projet a-t-il été
reçu, selon toi, par le public ?
Pour le moment ça a toujours
été un grand succès. C'est quelque chose qui est universel.
Le public aime les images du film qui sont simples. Ce sont des images extraordinaires
de femmes, d'enfants, de lieux que l'on connaît bien ou des lieux que
l'on ne connaît plus car ils ont changé dans le temps. La chose
incroyable c'est que ce projet touche beaucoup les spectateurs en Allemagne,
en Argentine, au Brésil, en France, en Autriche, sur le continent italien
; car derrière tout cela il y a quelque chose qui est tellement vrai
: des visages, la souffrance du travail, la religiosité. Donc chacun
peut s'y reconnaître. Si quelqu'un ne se reconnaissait pas, il pourrait
tout de même faire un parallèle avec quelque chose qui appartient
à ses parents. Pour toutes ces raisons le projet est bien accueilli.
Est-ce que le fait d'avoir travaillé
sur ce projet t'a donné envie de mieux connaître l'histoire de
la Sardaigne dont tu es originaire ?
Je la connais bien déjà,
même si on peut toujours apprendre de nouvelles choses. Je suis sarde,
je viens de là-bas. Je suis très attaché à la tradition.
je parle la langue sarde et je pense d'abord en sarde. Je connais bien la musique
sarde. Je me sens complètement sarde. Pour moi, participer à un
projet comme celui-ci, donner de la voix, de la musique à des images
des années 30-40, c'est simplement continuer un parcours. C'était
assez facile, pour moi, d'entrer dans ce projet. On ne s'est pas posé
de questions intellectuelles. On a essayé de vivre cette expérience
avec une simplicité et une authenticité qui sont très importantes
car ces visages, ces femmes et ces hommes qui évoluent dans le film sont
très spontanés. Dans le projet musical on a essayé de garder
le même esprit. C'est un esprit que l'on connaît bien car on le
vit à travers nos parents, nos grands-parents, nos oncles. On vient,
avec Gianfranco Cabbidu, d'un village où cette tradition est très
présente. Cela fait simplement partie de notre vie. Je suis sarde et
je me sens très bien avec cette histoire.
Tu fais de nombreux projets autour
de films. Qu'est-ce qui t'intéresse dans cette approche ?
Oui,
j'ai beaucoup de projets de films. J'aime beaucoup écrire pour les images.
Chaque fois que je suis invité pour faire de la musique de film, et à
moins que le film ne soit pas bon, j'accepte toujours car j'apprécie
l'activité de concert de ce genre-là. Ce qui m'intéresse
le plus c'est de faire la musique pour les images. C'est très créatif
car j'écris de la musique et ensuite, lorsqu'on l'écoute sur des
images, on comprend qu'elle change le sens de l'histoire. C'est absolument extraordinaire.
Il y a la force du résultat des images et de la musique. La musique devient
beaucoup plus forte et les images aussi. Tu fais une note et quand elle se marie
avec les images cela devient quelque chose de différent. Lorsque l'on
écrit, on ne sait jamais ce qui va se passer. C'est quelque chose de
vraiment magique !
Quel sera l'avenir du projet
"Sonos' E Memoria" ?
On a envie, avec le projet "Sonos'
E Memoria" de faire un vrai film. C'est un projet qui existe depuis
longtemps. Même si on ne le joue pas souvent, il y a une grande complicité
entre nous. En fait, dans ce projet on a d'un côté Elena Ledda,
de l'autre on a le chour de musiciens polyphoniques qui n'est pas professionnel
et aussi Antonello Salis qui est très créatif. Je pense que ce
projet représente bien la Sardaigne d'aujourd'hui. On s'attache à
la tradition et on a l'exigence, également, de passer à quelque
chose de différent tout en respectant notre histoire. Les personnalités
des musiciens sont extraordinaires, ce sont des histoires complètement
différentes. Il y en a un qui habite dans une grande ville, un autre
qui vit dans un village ou encore un autre qui habite à la campagne.
C'est d'une grande richesse et à partir de cela on a envie de tourner
un film qui serait dans le même esprit que "Buena Vista Social
Club". Mais on avait eu l'idée avant !! Le principe c'est de
faire des interviews, des tournages un peu partout dans le monde et de réaliser
un film sur "Sonos' E Memoria" car on pense qu'avec ce projet
on peut bien représenter la situation actuelle de la Sardaigne. Il y
a des musiciens qui parlent, qui racontent des choses sur la vie et ce serait
bien de recueillir leur témoignage. On peut faire un DVD avec la musique,
le film sonorisé par la musique - qui existe déjà mais
qui n'est pas distribué ici - et peut-être le film qui raconte
des histoires individuelles. On voudrait, en réalité, faire un
film qui raconte quelque chose que l'on essaye de faire passer en intégrant
les différents points de vue de chacun.
Propos recueillis par Sabine Moig