Philippe Lemoine

Philippe Lemoine

Comment est né le projet « Roman de Voix » ?
Le projet « Roman de Voix » est né à l'initiative de Guillaume Fort de la Compagnie Willy Danse Théâtre et de Gérard Noiret, un auteur qui habite à Argenteuil et qui travaille à Bezons. Cette idée s'est construite grâce à la rencontre de Willy Danse Théâtre avec des personnes comme Evelyne Fort, Daniel Muret, Gérard Noiret et moi. Ce projet s'est monté au fur et à mesure des rencontres. On a eu l'occasion de faire un premier essai sur des textes de poètes de la région du Mans. C'était pour une lecture qui se passait là-bas à l'occasion des 24 heures du livre. C'était la première fois que j'improvisais pendant qu'ils lisaient des textes, en intégrant une petite mise en scène. Avec « Roman de Voix », c'est une seconde occasion qui nous permet de faire avancer les choses.

Comment as-tu travaillé sur ce projet ? Est-ce que tu connaissais les textes auparavant ?
Je connais Gérard, je connais ses écrits, je connais bien Evelyne et les comédiens qui jouent dans le spectacle. J'ai abordé ce projet en m'interrogeant plus sur le son que sur le sens du texte. Je me suis intéressé à raconter par la musique la même histoire que celle qui était racontée par les comédiens afin de mettre en son l'espace entre les différentes parties de la pièce. J'interviens essentiellement entre les différentes lectures sauf sur une des histoires où je joue en même temps que les comédiens lisent. Pour préparer le concert je ne connaissais que le sujet de la pièce. Les textes définitifs ont été finis assez tard puisqu'il y a eu des modifications jusqu'à ce soir. Donc mon jeu se fonde plus sur le sujet, sur le son, sur l'ambiance générale des choses que sur la précision du déroulement. Je travaille beaucoup en improvisation. J'ai écrit des lignes directrices et j'improvise dessus en suivant le sens du texte et en essayant de créer un passage de la nouvelle qui vient d'être jouée vers la suivante.

Quelle est la thématique des textes ?
Ce sont des textes assez différents. C'est une histoire qui est racontée à plusieurs voix. Les comédiens n'incarnent pas un personnage mais content une histoire qu'ils connaissent et la racontent en se partageant les phrases. La thématique de la pièce repose sur quatre parties différentes. On pourrait dire que dans les quatre on aborde la question des diffractions de la réalité, c'est-à-dire ces moments où tout d'un coup notre esprit part dans un univers qui n'est plus la réalité. Il y a des relations totalement fausses à l'univers. On voit comment un petit déclencheur peut tout dénouer et faire que ce qu'on croyait absolument obscurci et terminé devient lumineux et joyeux grâce à un tout petit indice.

Est-ce que tu comptes poursuivre ce projet ?
Ce serait une bonne idée qu'on le rejoue car c'est une forme de spectacle que je n'avais jamais vue en tant que spectateur. Gérard a conçu ce projet un peu comme un oratorio où les choses sont dites à plusieurs voix et cela procure des impressions différentes que si les comédiens incarnaient sur scène des personnages.

Tu avais déjà travaillé avec d'autres formes d'art ?
Oui, en fait j'avais déjà travaillé avec la Bande dessinée projetée. C'était un projet d'Emmanuel Birot « Jalgo ». L'histoire se déroulait sous forme de bande dessinée projetée sur un écran de 4 mètres sur 6 mètres. Il y avait des animations dans des cases, des jeux d'ombre et de lumière. J'avais écrit de la musique et je jouais au saxophone en solo. Cela s'est passé à la fin de l'année 1999 et au début de l'année 2000. Cette expérience était intéressante parce que le saxophone solo qui accompagne la bande dessinée donne un résultat assez dénudé. En plus le programme était très écrit ; tout était fixé en fonction des manipulations par rapport à la situation de l'histoire. J'ai un projet avec Kassalit mais je ne sais pas exactement quand on pourra le faire aboutir. Il s'agit de la rencontre avec Eric Carrot, le photographe. C'est un projet où on joue acoustique en étant dispersé dans la salle. Eric projette des diapositives à partir desquelles on élaborera la musique et pendant ce temps il prend des photographies qu'il développe à la pause. Ensuite, ces photos sont projetées au second set. Ce sont des portraits du public, des gens qui arrivent. Cela agit un peu comme un miroir de la salle parce que le public est impliqué. Les spectateurs se retrouvent projetés sur le mur et sont vus sous le regard du photographe. On a déjà fait un concert en utilisant ce concept avec le « Collectif à plusieurs ». Eric Carrot prenait des photos qui saisissent le spectateur pendant qu'il écoute la musique. J'espère que l'on pourra renouveler cette expérience l'année prochaine.

Tu t'es produit souvent cette année avec le « Collectif à plusieurs ». Comment est née cette formation ?
Le Collectif à plusieurs est né de ma rencontre avec Jean-Luc Ponthieux et Daniel Marty qui s'occupe de la Cave Dîmière et de l'Ecole de musique d'Argenteuil. Quand je suis arrivé à Argenteuil, Daniel, qui connaissait mon travail, m'a conseillé de rencontrer Jean-Luc Ponthieux qui n'habite pas très loin. Daniel nous a proposé de faire un premier concert pour voir comment cela pouvait se passer. On a donc regardé quels musiciens pouvaient être assez proches musicalement et géographiquement pour se joindre à nous. C'est ainsi que Vincent Limousin, d'Eaubonne, et Christophe Marguet, d'Asnières, ont intégré le groupe. On avait avec eux des affinités musicales même si nous avions peu joué ensemble. Quant à Médéric Collignon, qui fait aussi partie du collectif, je le connais depuis 12 ans maintenant. Au premier concert tout a très bien fonctionné et on s'est dit que l'on pourrait faire quelque chose avec cette formation. Nous sommes en résidence depuis mai 2000 jusqu'au 30 novembre 2001.

C'est un programme qui fonctionne avec un invité à chaque fois ?
Pendant cette résidence c'est effectivement ce concept que nous avons adopté. Chaque musicien à son tour a choisi un invité avec lequel il souhaitait travailler. Il s'agissait ensuite d'écrire la musique spécialement pour l'occasion. L'idée était de composer la musique pour ce moment précis afin de créer le concert. On ne voulait pas avoir un répertoire fixe avec des morceaux que l'on rejouait à chaque fois. On voulait se donner le temps d'écrire les morceaux et de les répéter ensemble même si c'était pour une seule occasion. Nous avons invité Sylvie Cobot en mai 2000, puis Philippe Deschepper, Thomas Dalle, qui joue du marimba, et Eric Carrot, le photographe. Parallèlement à cela on a fait des concerts où l'on invitait des orchestres de l'Ecole de Musique. On écrivait de la musique pour un ensemble à cordes, pour un ensemble à vent ou pour l'atelier jazz. A chaque fois on a fait un concert. On a organisé aussi une grande soirée l'année dernière, à la salle des fêtes avec tous les musiciens, environ soixante personnes.  Nous avons donc travaillé sur ces deux plans avec le collectif. D'un côté avec un invité, de l'autre nous avons vu l'aspect pédagogique. Il y avait également un autre plan éducatif plus large puisqu'on intervenait au Collège Romain Rolland pour suivre une classe de sixième avec le soutien d'un professeur, Jacques Bédriot. On rencontrait les élèves plusieurs fois dans l'année. On improvisait lorsqu'ils lisaient des textes, lorsqu'ils dessinaient. On jouait avec eux pendant les cours de musique. De leur côté, ils sont venus nous voir pendant les répétitions et ont assisté à nos concerts.

Est-ce qu'il y a des projets prévus avec le Collectif ?
Pour l'après-résidence, on continue une activité de concerts. A la Cave Dîmière, le 12 avril, on fera un spectacle gratuit avec l'Ecole de Musique, pour clôturer la saison. On projette aussi d'enregistrer des extraits de tout ce qui a été écrit pendant ces deux années de résidence puisqu'on commence à avoir des partitions intéressantes. Kassalit a été formé il y a 10 ans maintenant. Il est plutôt rare de faire vivre un groupe aussi longtemps. Comment parviens-tu à nourrir la musique et à faire progresser la formation ? Il est vrai que Kassalit existe depuis longtemps maintenant. Il y a 10 ans, on était en trio et depuis 1994 on est passé en septet. On n'a pas fait énormément de concerts pendant cette période parce qu'il n'est pas facile de faire jouer un orchestre aussi grand. Kassalit a évolué de façon continue. La musique a toujours avancé. L'histoire du groupe est ancienne. J'ai rencontré Luc Isenmann il y a plus de 10 ans. J'ai construit beaucoup de choses avec les musiciens de Kassalit. On s'est connu quand on avait moins de vingt ans, donc, même s'il n'y a pas de concerts pendant deux ans ce n'est pas grave, il suffit que je les appelle et on peut rejouer ensemble sans problème ; la musique aura progressé parce qu'on a depuis longtemps cette façon de construire les choses.

Tu as quelque chose de prévu avec Kassalit en ce moment ?
On va jouer à Strasbourg le 26 février. Sinon on fera des concerts mais pas forcément avec tout le groupe de Kassalit. Je travaille ainsi actuellement sur un projet de quartet avec Médéric Collignon, Arnaud Cuisinier à la basse et Luc Isenmann à la batterie. On jouera le 29 janvier aux 7 lézards, le 20 février aux Trinitaires de Metz et le 2 mars à Alba la Romaine en Ardèche. On va commencer à répéter en décembre. Je travaille aussi sur un trio avec Benjamin Moussay au piano et Luc Isenmann. Ce sera un groupe sans basse. On a aussi une date en Alsace au mois de février. Pour l'instant j'essaye de bien prendre le temps de voir le son de ces deux nouveaux orchestres et d'avoir le plus de concerts possible pour faire avancer notre jeu.

Tu aimerais que Kassalit soit assez modulable avec un trio et un quartet ?
En fait, non. J'aimerais avoir un trio et un quartet. Pour le trio, il y aura des compositions de Benjamin et beaucoup d'improvisations. C'est un travail commun. Quant au quartet, j'ai envie de le présenter avec une proposition musicale assez forte. Je veux travailler sur le son, aller chercher des choses différentes, travailler sur la profondeur, sur plusieurs plans de jeux musicaux. Je vais jouer les trois saxophones en mi bémol. Comme je le fais d'habitude, il y aura aussi de la contrebasse jouée à l'archet, la voix de Médéric, des effets électroniques. J'ai envie de travailler sur un son d'ensemble.

Tu sembles proche de la Cave Dîmière. Peux-tu nous parler de ce lieu ?
Il est vrai que je travaille souvent à la Cave Dîmière mais ce n'est pas seulement parce que j'habite à Argenteuil. C'est un endroit que je connais depuis longtemps. J'étais nancéen avant de venir à Argenteuil. Il m'arrivait souvent de venir à la Cave pour voir des concerts parce que la programmation m'a toujours intéressé. On peut voir des musiciens que l'on n'entend pas forcément ailleurs. J'ai rencontré Daniel Marty à la suite du concours de La Défense où on avait eu un prix avec Kassalit. Il faisait partie du jury. C'est un lieu qui existe depuis longtemps, qui est assez connu en France mais trop peu dans la ville elle-même.

Quels sont tes projets à venir ?
Au niveau des albums, le projet essentiel c'est celui avec le « Collectif à plusieurs ». On essaye actuellement de trouver un mode de fonctionnement à cinq qui soit le plus collectif possible. En ce qui me concerne je pense enregistrer avec le quartet rapidement mais c'est difficile de donner une date parce qu'il faut trouver avec qui le faire et comment le faire. Il y a toujours beaucoup de questions à ce niveau-là.

 Propos recueillis par Sabine & Sébastien Moig

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