Didier Petit
Quel est ton premier
souvenir musical ?
On va
parler du premier souvenir musical que j'ai d'un concert. Le premier concert
dont je me souviens, je devais avoir 5 ans, c'est un concert du quatuor Parrenin.
Il jouait des partitions de Claude Ballis. C'est l'un des premiers compositeurs
qui travaillait sur des partitions aléatoires. C'est la grande période
des années 70 où il y a eu beaucoup de tentatives d'improvisation.
Mon premier souvenir c'était la curiosité de voir des partitions.
A la fin du concert je me suis baladé sur scène et il y avait
plein de partitions avec des dessins, plein de petits bouts que les musiciens
suivaient. Je ne me souviens pas du concert en lui-même. La seule chose
dont je me souviens étant gamin, quand mes parents m'amenaient au concert
c'est que je devais me taire.
A ta sortie du conservatoire
tu t'es orienté vers le jazz. Est-ce que ce n'était pas un pari
difficile de pratiquer le jazz au violoncelle alors qu'il n'y a pas de réel
passé pour cet instrument dans le jazz ?
C'était
une chance. Il est beaucoup plus difficile d'être saxophoniste par exemple,
avec le poids de l'instrument et le poids de la culture. Je ne me suis pas posé
la question sous cet angle-là. Je suis parti du conservatoire parce que
la musique qui s'y pratiquait ne correspondait pas du tout à l'environnement
dans lequel je vivais. A l'époque il y avait déjà une dichotomie
entre tout ce que l'on écoutait autour de nous - la variété,
le rock... - et la musique que l'on étudiait au conservatoire qui
avait un siècle ou deux. J'ai essayé de trouver un juste milieu
entre une musique de variété et de rock qui m'ennuyait profondément
et une musique classique qui m'ennuyait aussi profondément. J'étais
à la recherche de quelque chose qui correspondait plus à mon désir,
à mon époque, à mon environnement. Il se trouve que le
jazz me correspondait le mieux.
Quelles ont été
les rencontres essentielles au début de ta carrière ?
Le
musicien qui m'a influencé le plus c'est Alan Silva parce que j'ai travaillé
avec lui quand j'avais 19 ans. C'est lui qui m'a ouvert les portes musicales.
Il m'a sorti de là où j'étais pour aller ailleurs, pour
concevoir qu'il y avait un ailleurs et que surtout dans cet ailleurs on pouvait
trouver d'autres ailleurs. Il m'a appris qu'il fallait chercher perpétuellement
et trouver ses propres directions. C'est lui qui m'a enseigné que la
musique c'est d'abord de la pratique, c'est l'écoute des autres et le
fait de trouver ses propres axes soi-même. Après, il faut les remuer,
les bouger et les remettre en question en permanence. Bien sûr, il y a
eu d'autres rencontres et je continue à faire des rencontres.
Tu ne pratiques
pas seulement la musique. Tu participes à des projets autour de la musique
(administrateur de l'IACP jusqu'en 1989, responsable du label In Situ...). Est-ce
une nécessité pour toi de t'impliquer de cette façon et
de ne pas être seulement musicien ?
C'est
une question qui se pose en permanence. Je n'ai pas de réponse définitive.
Je trouve passionnant de travailler avec les gens autrement que par le biais
d'un instrument de musique. La production de disque permet de travailler avec
des musiciens, mais aussi avec des graphistes, des fabriquants. Cela permet
de garder un pied dans la réalité sociale et économique
de la musique que l'on propose. Je sais parfaitement à quoi correspond,
sociologiquement parlant, la musique que je propose. Je sais dans quel cadre
elle se situe, je sais quels sont ses tenants et ses aboutissants. Le fait de
produire m'a appris cela. Je ne veux pas tenir un discours qui serait néfaste,
voire négatif, tel que : " Si ces musiques-là ne vont pas bien
c'est parce qu'il n'y a personne qui veut les diffuser, que les producteurs
sont tous des enfoirés ". Je veux essayer d'avoir un discours plus positif
par rapport aux musiciens d'In Situ ou ceux qui sont en dehors d'In Situ et
qui pratiquent une musique que personne ne connaît. Si elle n'est pas
connue c'est parce que cette musique demande à la majorité de
la population un effort, elle suppose d'avoir une présence et de s'interroger
soi-même en permanence, d'avoir un questionnement sur la vie en général...
Tout le monde n'a pas forcément la capacité de le faire ou le
désir de le faire. Ce n'est pas uniquement un manque de distributeurs
ou de diffuseurs. Il faut développer la pratique musicale en France et
dans le monde. Il y a une nécessité de remise en question continue
de tout l'environnement pour que les gens s'intéressent à ces
musiques-là. Pour moi c'est très important de ne jamais m'écarter
de l'environnement social dans lequel je suis par rapport à la musique
que je pratique. J'ai tout à fait conscience des efforts de certains
distributeurs, de certains producteurs et de certains musiciens et de l'énergie
qu'ils apportent. On ne peut pas demander à tout le monde de faire ces
efforts-là. C'est quelque chose qui ne rapporte rien, mais qui apporte
individuellement. Quand j'étais administrateur de l'IACP, le problème
se posait exactement de la même manière : je devais régler
des problèmes avec les professeurs ou des problèmes de planning.
C'était parfois complexe. Ce rapport para-musical est essentiel pour
savoir et mieux comprendre ce que fait l'autre et pour ne pas se retrouver uniquement
dans une situation de musicien car on ne se préoccupe plus de ces problèmes
au moment où on joue. Pour moi, il est très important de savoir
tout ce qui s'est passé autour, de le comprendre et de l'appréhender.
Je ne conçois pas de devenir musicien sans faire autre chose et je ne
conçois pas de faire autre chose sans être musicien. En revanche,
je sais que pendant des années ça n'a pas été facile
parce que je crois que l'environnement n'est pas propice aux êtres qui
sont ambivalents, trivalents ou quadrivalents, aux gens qui ont le désir,
par exemple, d'être producteurs, musiciens, journalistes. De plus en plus,
ça m'intéresse d'écrire sur la musique : le fait d'avoir
un autre rapport sur la musique, par l'entremise de l'écriture, est essentiel.
Mais je ne veux pas confondre ce qui est para-musical et ce qui est musical.
Comment as-tu posé
les bases du projet d'In Situ ?
J'ai
écrit un manifeste dans un petit livre rouge qui pose les bases de ce
projet. Il y a plusieurs choses par rapport à In Situ. Il y a l'amour
du disque et, en règle générale, de l'objet. Il y a le
fait que l'objet disque est le seul outil du XXe siècle qui lie la littérature,
les arts plastiques et la musique dans un même objet industriel. Ce concept
m'a très vite passionné. Cette réunion de trois formes
d'art dans un même endroit est unique. Il n'y a pas d'autres exemples.
Dans un certain sens c'est un objet bâtard puisqu'il est le mélange
de plusieurs choses. En même temps, chacun de ces arts n'occupe qu'une
part infime de ce qu'est l'art pour l'artiste. Par exemple, un musicien ne dira
jamais que tout son art se retrouve dans un disque. Un musicien vit son art
sur scène, en jouant en direct. C'est la même chose pour l'écrivain
et le graphiste. Par rapport à In Situ, il y a des gens qui ont trouvé
les pochettes des albums d'une laideur absolue, d'autres ont trouvé que
c'était vraiment génial ; ce qui est sûr c'est qu'elles
ne sont pas passées inaperçues. Les textes des albums ont provoqué
le même genre de réactions. L'album permet de réunir des
gens et dans certains cas cela se fait malgré eux. Je trouve cela plutôt
bien. Depuis quelque temps j'essaye de lier les gens entre eux. J'aime bien
mettre ensemble ce qui, a priori n'a pas grand chose à faire ensemble.
Le disque amène cela.
Sur l'évolution de la collection d'In
Situ ce que je peux dire c'est que je quitte la collection et c'est Théo
Jarrier qui va reprendre la direction. Cela faisait 10 ans que je m'en occupais.
Je pense qu'un projet comme In Situ ne doit pas être l'objet d'un individu
mais l'objet d'une histoire qui continue avec quelqu'un qui prend la relève
et qui apportera autre chose. En même temps, il gardera peut-être
l'idée de ce qu'est In Situ, c'est-à-dire un contexte lié
à son époque, qui est là, maintenant. quelque chose qui
est à l'écoute, qui est rare et que l'on met ensuite dans une
petite boîte pour l'offrir au public. Je pense que Théo est un
grand mélomane de la musique en général. Ca fait longtemps
qu'on se connaît. Il a plein d'idées sur les choses. Il est peut-être
plus au courant que moi sur ce qui se passe actuellement. En plus, j'ai d'autres
projets en cours.
En solo tu es toujours
très extraverti. Est-ce que cet exercice t'apporte beaucoup pour ton
jeu ?
Quand je suis musicien
en solo ou en quartet ou avec Denis Colin, je ne fais que transmettre quelque
chose qui, à un certain moment, m'a été donné. Je
ne suis qu'un vecteur. Je n'ai pas de musique. Il y a beaucoup de gens qui parlent
de leur musique mais je ne trouve pas que cette musique leur appartienne. Je
n'entends que des choses qui ont déjà existé, qui sont
là depuis longtemps, qui sont des réminiscences. Je fonctionne
beaucoup sur la réminiscence, sur des choses qui viennent. Par rapport
à cela je me laisse aller. Puis parfois il y a des choses qui apparaissent,
que je travaille, que je veux remanipuler. Pour cela j'ai un savoir faire mais
finalement ça m'échappe assez. J'essaye juste de pouvoir le transporter
quelque part avec les moyens que j'ai.
L'exercice du solo, pour moi, n'est
pas plus important que le quartet ou le grand orchestre. Quand je suis en groupe
je dois d'abord transmettre l'information à mes collègues. On
est ensuite obligés de manipuler cela ensemble et de voir comment les
choses peuvent venir. Quand je joue avec les autres c'est eux que j'écoute
avant tout. Quand je joue en solo, j'écoute surtout mon violoncelle.
Est-ce que ton album
Déviation est un peu l'aboutissement ou la maturation de tes recherches
en musique ?
Dans cette
quête perpétuelle de la musique, il y a un moment où on
se sent possédé par quelque chose, par de la musique qui était
fluide, qui coulait. Ca ne dure généralement pas. Quand je parle
de maturation à propos de cet album, cela veut dire que des choses ont
maturé pendant longtemps et à un moment c'est devenu fluide. C'est-à-dire
que tout se réunit dans une même histoire. Alors, j'ai l'impression
de transmettre vraiment et d'être en possession de la musique. Je pense
qu'il y a une certaine maturité qui permet cela. Bien sûr, la musique
est exigeante, elle remet en question. Mais c'est vrai que depuis un an, un
an et demi, il y a une sorte de bonheur par rapport à quelque chose qui
est fluide et qui passe. Donc, j'en profite.
Tu viens de réaliser
un second CD avec la formation NOHC. Comment est né ce projet de quartet
?
Le groupe ne s'est pas
appelé NOHC de suite. NOHC est né d'une rencontre avec un chorégraphe
qui s'appelle Mic Guillaume. On avait fait une création à Fécamp.
Pour cela j'avais demandé à Denis Colin, Daunik Lazro et Carlos
Zingaro de faire de la musique. C'était la première expérience
entre nous. Il se trouve que la même année, en 1990, deux chercheurs
américains ont inventé la fusion froide, qui est une gageure totale,
mais ils ont réussi à vendre cette idée-là à
tout le monde. Toute la presse en a parlé. Tout le monde pensait que
c'était la solution à nos problèmes d'énergie. J'ai
trouvé cette idée et cette gageure remarquables. Beaucoup de musiciens
travaillent sur l'énergie. Il s'agit de concevoir quel est le lien et
l'énergie entre chacun des musiciens. C'est de cette manière qu'est
né NOHC. On a d'abord appelé le groupe : " l'histoire de M. NOHC
". NOHC ce sont les quatre éléments chimiques les plus répandus
dans l'univers ; ils permettent de créer la vie, c'est-à-dire
l'énergie. Chacun de ces éléments a une puissance en lui-même
et, une fois réunis, ils peuvent créer quelque chose de différent.
Comme je le disais tout à l'heure, ce qui me transporte le plus dans
la vie c'est de lier les gens et les choses. Denis Colin, Daunik Lazro et Carlos
Zingaro sont des musiciens qui à la fois n'ont rien à voir ensemble
et ont tout à voir ensemble. En fait, il fallait trouver une idée
qui permette de les réunir. La relation atomique a permis de les lier
en dehors d'un problème d'écriture et d'esthétique musicales.
C'est le point qui a donné naissance à l'orchestre. Il y a toujours
dans cette ligne d'horizon des lois atomiques sur lesquelles les choses se mettent
ensemble et se réunissent ; c'est le cas pour NOHC.
Quels sont tes projets
?
Je suis en train de monter
une nouvelle collection qui s'appelle In Vivo. Cela se fait avec Thierry Balasse,
mon ingénieur du son. On va faire quatre expériences, dans l'année
2001, de production de disques en direct dans quatre lieux différents.
Des personnes vont venir, sur une demi-journée ou une journée
entière, assister à un événement musical, avec des
moments de concert. Ils vont écouter plusieurs choses et, à la
fin de la journée, ils pourront partir avec le disque de l'émotion
qu'ils ont vécue. Les textes et les pochettes seront réalisés
en direct. On pressera environ cent albums en trente minutes. On mettra le tout
dans un kit et les gens auront à la sortie un disque produit, pas seulement
un disque anecdotique. Le disque est né avec le XXe siècle. C'était
le premier outil que l'on pouvait enregistrer et réécouter tout
de suite après. Il aura fallu attendre un siècle pour pouvoir
refaire la même expérience : enregistrer en direct et partir avec
le disque. Je pense que c'est peut-être l'avenir du disque car maintenant
avec toute la virtualité, internet... on est en train de franchir un
cap où l'objet aura un peu moins sa place. Il faut donc chercher à
developper un objet qui ait toujours sa place et qui fonctionne bien.
Propos recueillis par Sabine Moig - 2000
Discographie
Didier Petit "sorcier" léo
records 301 CD
Didier Petit & NOHC in situ IS 181 CD
NOHC on
the Road léo lab 065 CD
Solo "déviation" La nuit transfigurée
LNT 340103 CD
En participation:
Celestrial communication Orchestra
"desert mirage" IACP 7004/5 LP
Dernier Cri "gesticulation"
IACP 7003 LP
Un drame musical instantané "les bons contes font
les bons amis" GRRR 1006 LP
Un drame musical instantané"l'homme
à la caméra" GRRR 1007 LP
Etienne Rolin "portraits" IN
and OUT 1007 LP
Misha lobko sextet "rituals" léo records
141 LP
Michelle Buirette"la mise en plis" GRRR 1009 LP
Marylin
Crispell "Paris quartet 1986" léo records 170 LP
Take
somes risks in situ 011 CD
Un drame musical instantané "opération
Blow up" GRRR 2020 CD
Denis Colin trio "trois" In Situ 138
CD
Denis Colin trio "in situ à banlieue bleue" Buda/transes européennes
TE 001 CD
Alex grillot "couples" CELP C 35 CD
Buenaventura Durruti nato
CD
Denis Colin trio "fluide" In Situ 180 CD
Pierre Bernard "racines"
Buda/transes européennes TE 016 CD
Denis Colin & les Arpenteurs
"étude de terrain" nato CD
Pablo Cueco Buda/transes européennes
"Sol, Suelo, sombra y cielo" TE 023 CD