Olivier Toulemonde
Quelle a été ta formation
musicale ?
Elle est passée par plusieurs stades.
J'ai commencé à l'Ecole de musique. A l'époque, pour jouer
d'un instrument, il fallait d'abord faire une année de solfège.
Je voulais faire du violon. Je dois reconnaître que le solfège
ne m'intéressait pas et je n'ai pas beaucoup travaillé pendant
cette année-là. On m'a donc fait redoubler. Comme il n'était
pas question pour moi de faire encore une année sans jouer d'un instrument,
j'ai abandonné la musique. Ce n'est que bien plus tard que j'ai repris
pour jouer du saxophone. Mes goûts avaient changé et cet instrument
m'intéressait davantage. On peut dire que je n'en voulais pas trop à
l'école de musique car je m'y suis réinscrit. Heureusement, entre-temps,
j'avais appris à jouer de la flûte au collège et je m'étais
un peu initié au solfège. Cela m'a permis de ne pas faire de solfège
et de commencer à jouer directement du saxophone. Cela marque le début
de ma formation. Pendant quatre années, à l'école,
j'ai appris les bases techniques du saxophone. Je n'ai pas eu vraiment l'impression
de jouer de la musique. Quand j'ai arrêté, j'ai rejoint un orchestre
qui avait été monté sur Bourg-en-Bresse. L'idée
était de faire jouer des enfants en concert et de ne pas séparer
l'apprentissage de la musique avec l'expérience de la scène. Parallèlement
à cet orchestre, j'ai pu rencontrer beaucoup de musiciens dont Michel
Doneda et Beñat Achiary. C'est à partir de ce moment que j'ai
commencé à travailler l'improvisation. Ensuite, ma formation s'est
faite en autodidacte.
Peux-tu nous parler de tes premières
rencontres musicales ?
Le premier grand musicien que j'ai rencontré
c'est Beñat Achiary, avec qui j'ai joué quand j'étais très
jeune et ensuite Michel Doneda. On a travaillé une année entière
avec eux. Ca nous a bouleversé à l'époque parce que c'est
une démarche engagée. C'était la première fois que
l'on travaillait sur l'improvisation totale. Ca nous a vraiment marqué
et ça a soudé l'orchestre. Ensuite, il y a eu les musiciens de
La Flibuste.
Ressens-tu des difficultés à
être musicien en province ? Est-ce moins facile pour s'imposer et faire
connaître son travail ?
J'ai fait mes premiers concerts à Paris
il y a quelques mois. Je ne crois pas que ce soit une difficulté d'être
en province. C'est aussi dur qu'à Paris. En revanche, ce qui me permet
d'être musicien en province c'est de faire partie du collectif Ishtar.
Sans cette structure ce serait difficile. On organise nous-mêmes des événements
chez nous pour inviter des gens, jouer avec eux, faire des rencontres. On ne
peut pas vraiment compter sur le réseau local pour jouer. Quand on veut
jouer, on va vers l'extérieur. Le fait de s'être rassemblés
nous permet d'être plus visibles et de pouvoir rester chez nous. Et j'y
tiens tout particulièrement. J'ai envie de rester là-bas et de
participer à la vie musicale de cette région.
Anorièn comprend deux saxophones
et une clarinette. C'est une association assez rare. Comment est né ce
projet ?
C'est la plus ancienne formation du collectif
Ishtar. On s'est associé parce qu'on avait envie d'expérimenter
et qu'on voulait essayer des choses nous-mêmes. C'est notre première
expérience autonome car, auparavant, on était toujours accompagnés.
Le groupe existe depuis huit ans. C'est une formation très forte car
on a beaucoup appris à travers elle. On a très vite travaillé
sur de nombreux spectacles. On avait beaucoup d'idées qui bouillonnaient
en nous ; alors, on a tenté plein de choses. On a travaillé par
exemple avec quelqu'un qui faisait du cirque, avec des bandes sonores. Pendant
deux ou trois ans, on a fait beaucoup d'essais. C'était un peu la confusion,
mais il y avait une fraîcheur qui était intéressante. On
s'est, par la suite, un peu plus recentré. On a oublié les tests
que l'on avait faits sur nos instruments pour rechercher de plus en plus la
rencontre avec des gens extérieurs, comme des danseurs par exemple. Cela
fait maintenant plusieurs fois que l'on travaille avec des danseurs et d'autres
musiciens. On a également des projets avec des compositeurs. C'est une
formation en pleine évolution.
Peux-tu nous parler du nouvel album d'Anorièn
?
C'est le deuxième du groupe. On avait
fait un premier album en 1998 qui avait été enregistré
dans une église. Celui-ci a été réalisé dans
trois lieux différents, avec des acoustiques particulières. On
a enregistré la première partie dans des grottes troglodytes,
la seconde est issue d'un concert live et la troisième a été
enregistrée chez nous. L'acoustique est très importante. On
a travaillé sur cela pendant toutes ces dernières années.
Jusqu'à présent lorsqu'on faisait des concerts il y avait toujours
une sono. Peu à peu, on s'est tourné vers les performances acoustiques.
Cela veut dire qu'on ne peut pas jouer n'importe où et que l'on travaille
avec le lieu. J'aime beaucoup travailler avec Anorièn
car on peut, sans trop de problème, jouer sans sono. Avec d'autres formations
c'est parfois plus difficile. Je travaille, par exemple, avec la Grande déformation
où on est quatorze avec des trompettes, des trombones, des saxophones,
un violon. Dans un tel contexte, ce n'est pas évident de jouer acoustique.
Actuellement on essaye de tenter cette expérience mais c'est un pari
difficile et on ne sait pas si ça va marcher.
Tu as deux centres d'intérêt
assez différents : le sax et les musiques électroniques. Comment
conjugues-tu les deux ?
C'est effectivement assez différent
mais c'est très complémentaire. Je passe beaucoup de temps à
travailler avec l'ordinateur, avec les musiques électro-acoustiques mais
aussi avec les machines en direct. Je lie ces deux approches. On peut aussi
parler de la différence entre la musique écrite et la musique
improvisée. Avec Anorièn, on travaille beaucoup sur la musique
que l'on écrit. On va aussi travailler avec d'autres compositeurs pour se donner un peu d'air. Il y a plein de
choses contradictoires mais c'est justement ça qui est enrichissant parce
que cela nous amène à nous poser des questions. C'est vrai que
l'on peut dire quelque chose et le lendemain, dans une autre configuration,
son contraire. C'est très passionnant. Parfois, je me sens plus à
l'aise avec le saxophone dans le trio Anorièn et, d'autres fois, je suis
mieux dans un projet totalement improvisé avec des machines. Tous ces
domaines ne sont pas si éloignés que cela en réalité.
Je crois qu'il y a des moyens de se sentir bien partout. Je ne joue plus du
saxophone de la même façon depuis que je travaille avec des machines.
Et inversement. Avec les machines - et le jeu de machines en temps réel
- on a une notion du temps qui est assez différente car le son est quelque
chose d'un peu virtuel ; on n'a pas un acte physique direct sur le son. Tout
passe par des boutons. A l'inverse, avec le sax, il y a de l'énergie
directe qui passe et si on n'a plus de souffle on ne peut plus rien faire. Cela
donne des compositions musicales différentes. La pratique du sax me fait
également aborder les machines de façon un peu différente.
Ainsi, le son qui existe sans moi ne m'intéresse pas. Je ne veux pas
être seulement le déclencheur ; je veux avoir le son sur les bandes.
Ce n'est pas évident de travailler de cette façon sur les machines.
Pour y arriver, je travaille avec des joysticks pour contrôler le son
et la caméra pour transformer des sons à partir d'une image vidéo.
J'utilise toutes sortes d'interfaces gestuelles assez basiques. Je pense qu'il
y a beaucoup à trouver dans ce domaine.
Tu viens de réaliser un album avec
Nicolas Desmarchelier. Peux-tu nous en parler ?
C'est un travail d'improvisation d'une vingtaine
de minutes. Je travaillais avec Nicolas, qui est guitariste, depuis assez longtemps
mais dans d'autres formations. On n'avait jamais travaillé seulement
tous les deux et on s'est dit que ce serait une bonne expérience. On
a rapidement pu enregistrer cet album car il y a entre nous une grande complicité.
On a retenu, pour l'album trois pièces, sans les modifier. Ce sont trois
moments d'improvisation. Cet enregistrement est un peu comme un cadeau qu'on
se faisait. On pense maintenant à un prochain album qui sera un peu plus
long.
Comment abordes-tu ton travail d'écriture
?
Il a beaucoup changé depuis que j'ai
commencé la musique électro-acoustique. Je m'intéresse
beaucoup à la matière. Il y a des harmonies rythmiques qui naissent
de la matière. Quand j'écris, je cherche à respecter le
son. C'est-à-dire que lorsqu'un son est déclenché, c'est
lui qui va guider le processus d'écriture. C'est très parlant
en musique électro-acoustique. Quand j'utilise un son, par exemple, je
ne vais pas le couper. Ou bien c'est peut-être un autre son qui va intervenir,
c'est le son lui-même qui va appeler d'autres événements.
C'est un peu moins évident dans la musique instrumentale mais ce n'est
pas si éloigné de cela. Pour moi c'est assez difficile car cela
demande une grande expérience et de réelles compétences.
Dans la musique électro-acoustique, on est détaché de l'aspect
harmonique et rythmique. On travaille directement avec des sons. Dans ce cas,
le travail sur la matière est évident. Les instruments, quant
à eux, sont conçus pour jouer des notes à des hauteurs
précises, peu à peu on entre dans des schémas préétablis
et c'est parfois difficile d'en sortir. J'écris plus, en ce moment, pour
la musique électro-acoustique. Mais cela ne veut pas dire que je ne veux
pas écrire pour la musique instrumentale même si c'est moins évident
pour moi.
Quel est ton rapport à l'outil informatique
en tant que musicien électro-acoustique ?
Je m'intéresse beaucoup à l'outil
informatique car il est absolument nécessaire si on veut continuer à
utiliser les machines en direct. Il y a des solutions à trouver. Pour
l'instant, on a des machines puissantes un peu bâtardes. Tant qu'on ne
pourra pas les manipuler ce ne seront pas des instruments. Il faudra toujours
se battre avec ces machines. Certes, c'est bien d'avoir des machines puissantes,
cela donne beaucoup de possibilités ; mais la priorité, pour le
musicien, c'est de travailler sur les interfaces gestuelles pour qu'on puisse
réellement les piloter. Ce qui est passionnant dans ce domaine-là,
c'est que les choses évoluent assez vite et que le fait d'avoir en permanence
de nouvelles possibilités nous ouvre des horizons. Cela nous permet d'expérimenter
de nouvelles pratiques. Le rapport au temps a beaucoup changé avec l'apparition
des machines. A Vandoeuvre, cette année, des musiciens ont joué
24 heures de suite. C'est quelque chose qu'on n'aurait pas pu se permettre avec
des instruments traditionnels ; et de toute façon ça n'aurait
eu aucun sens. Avec les machines cela devient possible. C'est une autre représentation
qui s'ouvre à nous et cela me plaît énormément. On
fait un travail évolutif, c'est-à-dire qu'on remet en question
notre pratique en fonction de l'évolution des technologies. Bien sûr,
on n'est pas obligé de suivre l'aspect technologique. On peut travailler
avec de vieilles machines et ça fonctionne très bien. Le fait
qu'il y ait, sans cesse, des choses qui arrivent nous permet de mener un travail
d'expérimentation.
Quels sont tes projets à venir ?
Le prochain projet auquel je tiens beaucoup,
c'est un travail avec Ly Thanh Tien, de la Flibuste, Florent Haladjan, le percussionniste
du Quatuor Hêlios et Masaki Iwana, un danseur buto. On a plusieurs projets,
dont un qui se déroulera à Nevers. On va travailler avec des gens
de là-bas, des amateurs de danse, de musique et des poètes pendant
un week-end. C'est une sorte de chantier d'improvisation. Par la suite, j'ai
envie de développer ce genre de pratiques. C'est à travers des
projets comme celui-ci que l'on perçoit la magie de l'improvisation ;
c'est-à-dire qu'avec n'importe qui, si on est d'accord sur le principe,
on peut jouer, sans se soucier du parcours de chacun. J'ai envie de développer
des projets où on peut travailler avec le public, avec les gens qu'ils
soient musiciens, danseurs ou non. Je vais travailler aussi avec des musiciens
et des danseurs de Bresse autour de la mémoire. Il s'agit de faire revivre
la mémoire. C'est quelque chose qui nous intéresse beaucoup. Avec
les outils que l'on a - vidéo et électro-acoustique - on peut
aller à la rencontre des gens et tracer cette mémoire en permanence
pour qu'elle ne s'oublie pas, qu'elle ne se fige pas et qu'elle revive en évoluant.
C'est ce que l'on tente de faire avec le folklore bressan et la danse bressane.
Je m'intéresse aussi beaucoup au rapport
avec les autres disciplines artistiques. On peut, par exemple, travailler avec
la danse et la vidéo. Ma sour réalise, en ce moment, une installation
vidéo et je travaille souvent avec elle. Le rapport musique et image
m'intéresse beaucoup parce que lorsqu'il y a une confrontation cela nous
permet d'imaginer plein d'autres choses. Je ne travaille pas de la même
façon quand je travaille avec la vidéo et la danse que lorsque
je joue avec des musiciens. Le travail que je fais avec la vidéo et la
danse m'aide beaucoup pour le travail avec les musiciens.
Propos recueillis par Sabine Moig - 2001
Discographie
Anorièn :
- Sable ou alors
- La règle de 3
La Grande Déformation :
- Orchestre de cancres
Nicolas Desmarchelier/Olivier Toulemonde :
Bug
Olivier Toulemonde : Eclats de Mémoire