Christine Wodrascka
Quand t'es-tu orientée vers l'improvisation
?
Il y a très longtemps. Je devais avoir
20 ans. Et même peut-être un peu avant par le biais du jazz classique
auquel je me suis essayée. Je suis ensuite passée à l'improvisation
totale.
Avant l'improvisation tu pratiquais un jazz
plus classique... ?
J'ai commencé par faire de la musique
classique. En réalité, j'apprenais à jouer du piano. Je
n'aimais pas beaucoup la musique classique et je n'étais pas très
bonne en interprétation. J'ai fait deux années de classe. Puis,
un jour, je me suis orientée vers l'improvisation.
Le passage a-t-il été facile
?
Le passage de l'écriture à l'improvisation
était un peu naturel pour moi. J'apprenais à jouer du piano et
je jouais, parallèlement, pour moi, des morceaux sans partitions. Cela
m'a tout de suite beaucoup plu de savoir qu'on pouvait faire de la musique en
étant totalement libre. Ca a été une véritable révélation.
Comment réalises-tu tes improvisations
en concert notamment ? Est-ce que tu te fixes une idée de départ
que tu développes par la suite ? Ou bien est-ce totalement libre ?
Cela dépend. Au début de ma carrière,
il n'y avait aucune idée de départ. C'était un peu mon
école. Je plongeais directement dans la musique sans avoir rien de préétabli...
Par la suite, j'ai voulu structurer un peu mon concept musical pour aller plus
loin. J'ai ainsi eu une période où je partais avec un mot, une
idée ou un fil conducteur que je m'étais imposé. Il est
vrai que l'improvisation génère parfois des clichés, des
notes qui viennent comme ça sous les mains sans qu'on s'en rende vraiment
compte. Le fait d'organiser un peu le concert peut permettre de ne pas tomber
dans cet écueil. Actuellement, je me mets à rejouer de l'improvisation
totale. C'est mon but et c'est un peu un aboutissement pour moi de pouvoir à
nouveau rejouer sans concept de départ. Cela dépend aussi des musiciens avec
qui je joue. Il y a des rencontres où on se lance de suite et d'autres
où l'on préfère gérer. Quand je joue en solo, en
général, je préfère gérer.
Il y a un courant de l'improvisation qui
se rapproche de la musique contemporaine. Est-ce que tu penses t'en rapprocher
?
Je pense m'en rapprocher mais seulement au
niveau esthétique. Pour ce qui est de la démarche, je crois que
j'en suis moins proche. Au niveau de ce que cela donne musicalement on peut
dire que mon jeu se situe dans la même optique. Mais il y a derrière
tout cela quelque chose d'autre, quelque chose de plus personnel.
On sent dans ton jeu une grande tension.
C'est un jeu physique, joué à l'énergie. Qu'est-ce qui
t'a poussée vers cette forme de jeu ? Est-ce un trait de ton caractère
? Ou est-ce autre chose ?
Ce qui est à la fois formidable et angoissant
dans l'improvisation c'est que ça devance souvent le musicien car il
fait parfois des choses qui le dépassent. C'est vrai que je joue à
l'énergie, que je joue la tension - l'attention. On peut donc dire que
mon jeu reflète ce que je suis à l'intérieur. C'est quelque
chose qui me dépasse un peu parce que j'ai sûrement voulu rattraper
un intérieur qui est un peu différent de ma façon d'être
extérieurement. Finalement, maintenant, je joue les extrêmes. C'est-à-dire
que mon jeu peut être très doux et sans tension ou tout le contraire.
Je pense que c'est ma personnalité qui est comme ça. Il y a de
la violence en moi quelque part !
Tu fais beaucoup de solos. Tu avais enregistré
l'album "Vertical" en 1996 chez FMP. Est-ce que ton jeu en solo a,
selon toi, évolué depuis cette période ?
Je crois que le fond n'a pas beaucoup évolué.
Ce disque a été très important pour moi. Avec cet enregistrement
j'ai eu l'impression de faire une descente dans les entrailles. Comme FMP était
pour moi un label "prestigieux", j'ai été assez impressionnée
et j'ai essayé de trouver une manière de travailler, de faire
l'album. Donc dans le fond j'ai gardé cette façon de faire, qui
me convient et qui a été l'occasion d'un investissement et d'une
longue réflexion.
Penses-tu renouveler prochainement l'expérience
de l'enregistrement en solo ?
J'aimerais beaucoup. J'y pense d'ailleurs un
peu en ce moment car j'ai un projet qui me tient à coeur. Il s'agit d'un
enregistrement au clavecin contemporain. Cet instrument me permettra d'aller
dans le sens d'un jeu de la tension et de l'énergie. Mais ce sera une
autre forme d'énergie avec un doigté un peu différent.
Parlons un peu du duo. Peut-on dire que
c'est une association privilégiée pour toi ?
Je constate là aussi que lorsque je
fais quelque chose musicalement c'est souvent en duo. J'aime particulièrement
cette association car je crois que c'est dans le duo que je communique le plus
profondément avec le musicien. Je vais bientôt sortir un album
en duo avec Ramon Lopez.
Justement, peux-tu nous dire quelques mots
sur cet album qui va sortir chez Leo ?
Avant tout, on peut dire que l'amitié
avec Ramon a été instantanée. Je l'ai rencontré
au cours d'un concert à Paris. Il est venu me voir pour me dire qu'il
trouvait que ce que je faisais était vraiment bien. Quelques temps après,
il m'a proposé de jouer avec lui. En fait je ne le connaissais pas beaucoup
musicalement. Il m'a envoyé son album en solo. Il faut également dire que l'une des
associations que je préfère en duo c'est celui avec une batterie.
Je réagis très vite à la batterie. C'est un instrument
qui ne me laisse pas indifférente. J'ai rarement joué avec des
batteurs parce que c'est tellement important pour moi qu'il faut que le batteur
soit "à ma mesure". Avec Ramon, on a deux personnalités
qui se complètent. En plus cela me permet de faire un jeu de piano que
je n'ai pas l'habitude de sortir. C'est rythmé et j'aime beaucoup cette
forme de jeu. Ramon Lopez est plein de générosité
; il a beaucoup de chaleur et ça marche bien. On peut dire que le duo
avec lui fonctionne bien. Dès le premier concert, je crois que l'on s'est
trouvé. L'album en duo devrait bientôt sortir chez Leo.
Tu vas intervenir à Luz autour du
sujet "Les
femmes dans le jazz". Est-ce que tu sais déjà comment tu vas aborder
ce thème ?
Normalement, c'est Jean-Paul Ricard qui va mener le débat.
Mais je n'en sais pas beaucoup plus. Il va sans doute me demander de réagir
sur ce qui se dit. Ca sera un peu l'aventure pour moi. Il est évident que c'est un sujet qui
me tient beaucoup à coeur : et d'une manière plus générale
"les femmes". Je dis cela en étant très pacifique. Je vois, autour
de moi, les difficultés que les femmes ont dans la vie. Je sais à
peu près maintenant pourquoi. Il est vrai que les femmes ont, le plus
souvent, joué un rôle dans l'ombre. Je suis très contente
de faire cette conférence avec Jean-Paul Ricard. Et c'est plutôt
rassurant de voir qu'il y a de plus en plus d'hommes qui se posent la question
sur la place des femmes et qui sont en même temps conscients qu'elles
ont fait beaucoup de choses dans l'anonymat sans pouvoir ou peut-être
simplement vouloir, à un moment donné, se mettre en avant.
Le trio de femmes c'est un peu pour...
Pour moi, ce n'est jamais pour... Ce trio fait
partie d'une période de ma vie. Ce projet est né comme ça.
J'avais envie de travailler avec des femmes. Le monde du jazz est particulièrement
masculin et c'est parfois un peu pesant. A un moment, j'ai eu envie de travailler
avec des femmes, de jouer une musique différente, avec un style différent,
sûrement pour faire quelque chose d'un peu différent, avec d'autres
approches et plus de finesse. Dans ce groupe, on travaille sur l'improvisation
totale dans la musique. J'élague de plus en plus l'écriture pour
ne garder que l'essentiel de l'idée.
Quels sont les musiciens qui t'inspirent
en ce moment ?
En ce moment, je vais dire quelque chose de
terrible, pas beaucoup. Il y a eu des périodes où des musiciens
m'ont inspirée. Mais, actuellement, je crois que j'ai besoin d'une période
de retranchement sur moi et d'exploration parce que je n'ai pas trop envie d'être
influencée. J'ai beaucoup plus envie d'être moi-même. Ce
que je dis est peut-être un peu prétentieux. J'ai envie de faire
ma route, celle que je me suis choisie.
Quels sont tes projets (CDs, scène...)
?
Il y a beaucoup de CDs qui sont prévus.
Il y a des albums pour lesquels je ne suis pas leader dont celui avec Alex Dutilleux, Didier Petit et Hélène
Labarrière. C'est un quartet assez particulier. Ce CD reprend un spectacle
que nous avions fait il y a deux ans. J'ai un projet de duo avec Sophie Agnel pour
l'année prochaine. J'ai aussi un projet de disque avec quelqu'un
que j'apprécie beaucoup. Mais je préfère ne pas trop en
parler pour le moment car ce n'est pas encore suffisant bien mis en place. Au niveau de la scène c'est assez dur. Je serai à Luz
le matin et le soir. Pour les concerts j'en ferai surtout l'année prochaine.
Libres propos... L'improvisation
Il y a quelque chose qui me passionne dans ce mode d'expression. Je disais que je n'avais pas de musiciens que j'écoutais en ce moment ; car justement c'est cette liberté que l'on a à acquérir qui est très difficile. C'est très dur de trouver sa propre liberté et son discours personnel car on est dans un monde où il faut être comme les autres. Pour ma part, je ne veux plus de cela. Je me bats pour l'authenticité la plus vraie, quitte à jouer moins et à jouer avec moins de gens. Il y a peu de personnes avec qui je suis bien. C'est un peu, pour moi, une période de remise en question de la suite parce que moralement c'est difficile de supporter de longues périodes où il ne se passe pas grand chose. Des moments où l'on vous dit : "J'aime bien ce que vous faites, mais pour le festival, je ne peux pas vous programmer". Tout cela commence à m'énerver un peu car chaque fois que je joue, ce n'est pas pour me vendre mais pour me faire tenir. Sinon, cela fait un moment que j'aurais abandonné. En plus, "ça marche", les gens aiment cette musique. Ils sont surpris, ils vivent un moment qui ne se repassera pas deux fois et qui est interchangeable avec la musique qu'ils écoutent. C'est une musique que je défends. C'est triste de voir comment la sphère culturelle peut se priver de formations comme cela. On fait mourir des choses alors que c'est la base de la créativité et de l'imagination. Je ne dis pas seulement cela par rapport à ma musique. Mais je pense qu'il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds. On a des choses à faire et à dire. Je défends aussi l'émotion car il y a des musiques qui s'orientent vers une certaine froideur. Pour moi, ce n'est pas ma tasse de thé. On a le droit de pleurer, de rire, de se poser des questions.
Propos recueillis par Sabine Moig
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- Le péripatéticien Duo C. WODRASCKA-Y.
ROMAIN La Nuit Transfigurée LNT 340101 - 2000
- Stone, Brick, Glass, Wood, Wire Orchestre
Graphic Score de Fred FRITH-I Dischi Di Angelica - 1999
- Système friche Orchestre de X. CHARLES et J. DI DONATO In Situ-Instants
Chavirés - 1997
- Ballade pour une mer qui chante Orchestre Vents d'Est de M. MONTANARO.
Radio-France
- Vertical Piano Solo. Free Music Production
- 1996
- Transkei Live au Petit Faucheux WODRASCKA,
ROMAIN, MONTERA, MICENMACHER WMD - 1994