Baudelaire - Le Spleen de Paris (Petits Poèmes en Prose) - Chacun sa chimère

Recueils Bac 2001     -     Le Spleen de Paris


CORRIGE - COMMENTAIRE COMPOSE

BAUDELAIRE - LE SPLEEN DE PARIS - CHACUN SA CHIMERE

QUESTIONS

1- Dans son poème en prose, Baudelaire utilise l'allégorie des chimères. Dans son sens concert et mythique, la Chimère était un monstre hybride à tête de lion, corps de chèvre et queue de dragon, bête redoutable qui séduisait et perdait ceux qui l'approchaient. Baudelaire utilise ce sens fabuleux pour décrire l'atroce emprise que la Chimère exerce sur chaque participant du cortège. Symboliquement, elle représentait des créations imaginaires, inconscientes, les désirs frustrés et les souffrances qui en découlaient. Ainsi, dans le poème, chacun a sa ou ses chimères, ses rêves, ses désirs, ses idéaux, plus ou moins purs d'ailleurs, qui font vivre et souffrir à la fois, signe éternel de l'humaine condition.

2- Baudelaire choisit un récit à la première personne et son narrateur passe par différents états. S'il semble rencontrer fortuitement cet étrange cortège, la minutie de sa description physique est déjà une preuve de sa curiosité, de son intérêt et aussi de sa sympathie pour les souffrances des marcheurs; il éprouve alors le besoin naturel de s'informer, mais devant les réponses imprécises d'un des marcheurs, il ne peut que poursuivre son étude. Son expression "Chose curieuse à noter" marque une nouvelle évolution dans son étude désormais psychologique et souligne l'étrangeté de leur résignation. Rendu à sa solitude, après le passage du cortège, le narrateur s'acharne "pendants quelques instants" encore "à vouloir comprendre ce mystère" avant de sombrer dans "l'indifférence". L'effort du narrateur-poète de vouloir comprendre les mystères de la condition humaine aboutit donc à un échec. Lui aussi a sa chimère à porter.

PLAN DETAILLE DU COMMENTAIRE

Introduction

Après les Fleurs du mal, le recueil des Petits poèmes en prose - ou Le Spleen de Paris -, dont l'ensemble ne connut qu'une publication posthume, représente la dernière tentative de Baudelaire pour accéder à une écriture libre et poétique, pour parvenir à son rêve esthétique, la rencontre magique de l'insolite et du quotidien. Dans Chacun sa chimère, Baudelaire décrit un véritable paysage intérieur, fantastique et pathétique et grâce à un récit allégorique relatant la mystérieuse rencontre d'un narrateur avec des hommes inconnus, victimes d'un monstre familier, il esquisse un tableau saisissant de la condition de l'Homme et de celle du poète.

1/ Le décor, le temps comme expression symbolique du spleen

a) Un monde fantastique, onirique

=> la désolation, le vide, le NEANT, impression de fin du monde

Etude des procédés (négation, répétition, gradation dans la valeur symbolique de chemin (présence humaine), des plantes, gazon, chardon et ortie, végétation même sauvage, même hostile absente)

=> couleur dominante : gris comme fusion du blanc et noir (farine/charbon), => la poussière, les cendres => l'enfoncement

- le poids du ciel => l'écrasement, l'ennui (coupole spleenétique)
- construction du poème : place des descriptions (début et fin).
- immensité, dimension courbe et planétaire à la fin du texte
- similitudes des éléments (terre et ciel) => enfermement

b) Lieu et temps indéterminés :

- utilisation des indéfinis, localisation impossible => lieu représentant tous les lieux.
- lieux symboliques chers à Baudelaire : ciel, coupole, horizon
- un temps cyclique : durée, éternité, climat perpétuel

Transition

Dans cet univers, terrestre et céleste, de grisaille éternelle, écrasante et lugubre, le narrateur-poète fait la surprenante rencontre d'un fantastique cortège d'hommes mystérieux portant une chimère.

2/ La tonalité épique, pathétique et tragique de l'allégorie

a) Utilisation du fond légendaire et historique

=> Sens de l'allégorie : les deux sens du mot chimère
=> Les comparants symboliques : poids des rêves et du destin accentué par la lourdeur des sacs de farine, charbon ou du fourniment (= viatique du soldat)

Outre le poids, d'autres interprétations enrichissantes :
- COULEUR (blanc ? noir ? mal ? bien ?)
- UTILITE (pain, vie, fluidité, combustible, chaleur ?)

b) La vision tragique : présence de paradoxes

=> à la fois progression dans l'accablement et résignation des victimes.
=> chimère à la fois défense et oppression (cf casques et fourniment)
=> chimère à la fois nécessaire à la vie et accablante
- gradation dans l'emprise : étude des verbes, des sonorités
- maîtrise physique, morale et spirituelle (poitrine, front).
- la clef du texte : l'oxymore "condamnés à espérer toujours".

c) Image mythique, biblique, épique de la marche de l'Humanité

Mystère des origines et du devenir des hommes.

Transition
Sur la route de ce cortège funèbre et résigné, se dresse un être différent et solitaire, pour qui la rencontre est un drame.

3/ Le drame de la rencontre : les autres et le moi

Différences et similitudes du JE par rapport à ces hommes.

a) Le regard d'un témoin : sa présence, son étonnement

Les hommes mystérieux : raisons de la généralisation, de l'indéfini

b) L'enquête d'un actant (série de verbes au passé simple).

Le rôle exact de ce témoin, chargé de relater cette rencontre
=> condition solitaire du poète, comme "écho sonore" des autres.

c) L'accablement du poète :

Obstination et écrasement atteignent aussi le poète, avec une gradation "plus lourdement accablé" et l'adjectif "irrésistible" qui rappelle "invincible besoin de marcher".
Mission difficile traduite par l'accumulation des verbes "je m'obstinai à vouloir comprendre ce mystère"
Curiosité insatisfaite, échec, mystère insondable, impossibilité de participer au sort des autres => solitude tragique
sens du titre = A chacun sa chimère ?

Conclusion

Grâce à l'allégorie, qu'il considère comme "l'une des formes primitives et des plus naturelles de la poésie", qui est prose par son aspect concret, narratif et descriptif, et poésie par son sens spirituel et sa valeur symbolique, Baudelaire a parfaitement réussi à reconstituer, en une surprenante et poignante vision onirique, à la fois le drame de la condition humaine "condamné[e] à espérer toujours", et la solitude lucide et désespérée du poète.


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