Mercier - L'an 2440 - Les ruines de Versailles - Fénelon - Lettre à Louis XIV
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Libertés au XVIII°

Texte

Montesquieu

SYNTHESE


 

Louis-Sébastien Mercier (1740-1814)

L'An 2440 ou Rêve s'il en fut jamais (1770)


Mercier est l'un des plus féconds écrivains du XVIII° siècle: il a publié Le Tableau de Paris (1781-1788), un ouvrage en douze tomes, observation minutieuse et satirique du Paris à la fin du siècle, en particulier des classes populaires, qui l'obligea à fuir la France. Il a été aussi dramaturge, essayiste et romancier. Député à la Convention, il échappe de peu à l'échafaud. Il finit par renier toutes ses idées philosophiques et progressistes à la fin de sa vie.
L'An 2440 ou Rêve s'il en fut jamais fut sans doute publié en 1770. Le narrateur s'endort un beau soir. A son réveil, il se trouve étrangement vieilli: son sommeil a duré 672 ans. Il peut ainsi découvrir Paris en 2440 et peut admirer tous les progrès accomplis.


    J'arrive, je cherche des yeux ce palais superbe d'où partaient les destinées de plusieurs nations. Quelle surprise! je n'aperçus que des débris, des murs entrouverts, des statues mutilées; quelques portiques, à moitié renversés, laissaient entrevoir une idée confuse de son antique magnificence. Je marchais sur ces ruines, lorsque je fis rencontre d'un étrange vieillard assis sur le chapiteau d'une colonne.
"Oh ! lui dis-je, qu’est devenu ce vaste palais?
- Il est tombé !
- Comment ?
- Il s'est écroulé sur lui-même. Un homme, dans son orgueil impatient a voulu forcer ici la nature; il a précipité édifices sur édifices; avide de jouir dans sa volonté capricieuse, il a fatigué ses sujets. Ici est venu s'engloutir tout l'argent du royaume. Ici a coulé un fleuve de larmes pour composer ces bassins dont il ne reste aucun vestige. Voilà ce qui subsiste de ce colosse qu'un million de mains ont élevé avec tant d'efforts douloureux. Ce palais péchait par ses fondements; il était l'image de la grandeur de celui qui l'a bâti. Les rois, ses successeurs, ont été obligés de fuir, de peur d'être écrasés. Puissent ces ruines crier à tous les souverains que ceux qui abusent d'une puissance momentanée ne font que dévoiler leur faiblesse à la génération suivante...
    A ces mots, il versait un torrent de larmes, et regardait le ciel d'un air contrit.
    "Pourquoi pleurez-vous? lui dis-je. Tout le monde est heureux, et ces débris n’annoncent rien moins que la misère publique."
    Il leva sa voix et dit :
    "Ah ! malheureux! Sachez que je suis ce Louis XIV qui a bâti ce triste palais. La justice divine a rallumé le flambeau de mes jours pour me faire contempler de plus près mon déplorable ouvrage... Que les monuments de l’orgueil sont fragiles... Je pleure et je pleurerai toujours... Ah! que n'ai-je su..."
    J'allais l'interroger lui-même, lorsqu'une des couleuvres dont ce séjour était encore empli, s'élançant du tronçon d'une colonne autour de laquelle elle était repliée, me piqua au col, et je m'éveillai.


Fénelon (1651-1715) - Lettre à Louis XIV (1694)

 

    Cependant vos peuples que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu’ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, les villes et les campagnes se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre Etat, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au-dehors. Au lieu de tirer de l’argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l’aumône et le nourrir. La France entière n’est plus qu’un grand hôpital désolé et sans provisions. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que de Lettres d’Etat. Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C’est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu’on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l’avaient point empoisonné.
    Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l’amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus; il est plein d’aigreur et de désespoir. La sédition s’allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n’avez aucune pitié de leurs maux, que vous n’aimez que votre autorité et votre gloire. Si le Roi, dit-on, avait un coeur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu’à garder quelques places de la frontière, qui causent la guerre? Quelle réponse à cela, Sire? Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n’en est pas exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer l’insolence des mutins, et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser; ainsi on paye ceux qu’il faudrait punir. Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie et de l’accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir en leur arrachant, par vos impôts pour cette guerre, le pain qu’ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages.