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Libertés au XVIII°
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SYNTHESE
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Voltaire (1694-1778)Lettres philosophiques (anglaises), X, 1734
Le commerce, qui a enrichi les
citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le
commerce à son tour; de là s'est formée la grandeur de l'Etat; c'est le commerce qui a
établi peu à peu les forces navales, par qui les Anglais sont les maîtres des mers. Ils
ont à présent près de deux cents vaisseaux de guerre; la postérité apprendra
peut-être avec surprise qu'une petite île, qui n'a de soi-même qu'un peu de plomb, de
l'étain, de la terre à foulon, et de la laine grossière, est devenue par son commerce
assez puissante pour envoyer en 1723 trois flottes à la fois en trois extrémités du
monde, l'une devant Gibraltar conquise et conservée par ses armes, l'autre à Porto-Bello
pour ôter au roi d'Espagne la jouissance des trésors des Indes, et la troisième dans la
Baltique pour empêcher les puissances du nord de se battre.
Quand Louis XIV faisait trembler lItalie, et que ses armées
déjà maîtresses de la Savoie et du Piémont étaient prêtes de prendre Turin, il
fallut que le prince Eugène marchât du fond de lAllemagne au secours du duc de
Savoie; il n'avait point d'argent sans quoi on ne prend ni ne défend les villes, il eut
recours à des marchands anglais; en une demi-heure de temps on lui prêta cinquante
millions, avec cela il délivra Turin, battit les Français, et écrivit à ceux qui
avaient prêté cette somme ce petit billet: "Messieurs, j'ai reçu votre argent
et je me flatte de l'avoir employé à votre satisfaction."
Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais, et fait qu'il
ose se comparer, non sans quelque raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d'un pair
du royaume ne dédaigne point le négoce. Milord Townshend, ministre dEtat, a un
frère qui se contente dêtre marchand dans la Cité. Dans le temps que Milord
Oxford gouvernait lAngleterre, son cadet était facteur à Alep, doù il ne
voulut pas revenir, et où il est mort.
Cette coutume, qui pourtant commence trop à se passer, paraît
monstrueuse à des Allemands entêtés de leurs quartiers; ils ne sauraient concevoir que
le fils d'un pair d'Angleterre ne soit qu'un riche et puissant bourgeois, au lieu qu'en
Allemagne tout est prince; on a vu jusqu'à trente altesses du même nom, n'ayant pour
tout bien que des armoiries et de l'orgueil.
En France est marquis qui veut, et quiconque arrive à Paris du fond de
sa province avec de l'argent à dépenser et un nom en ar ou en ille peut
dire "un homme comme moi, un homme de ma qualité", et mépriser
souverainement un négociant; le négociant entend lui-même parler si souvent avec
dédain de sa profession qu'il est assez sot pour en rougir; je ne sais pourtant lequel
est le plus utile à un Etat, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle
heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur
en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre, ou un négociant qui
enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au
bonheur du monde.
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