L'ASCENSION D'EUGENE DE RASTIGNAC
DANS LA COMEDIE HUMAINE
1. LE BAL DE SCEAUX (1829 - action 1820)
2. ILLUSIONS PERDUES (1836-1843 - action
1821-1822).
3. LE CABINET DES ANTIQUES (1837 - action
1822)
4. LA MAISON NUCINGEN (1837, action 1836,
analepse 1826-1827)
5. L'INTERDICTION (1836, action 1828)
6. LA PEAU DE CHAGRIN (1831, action
1829-1831)
7. LE DEPUTE D'ARCIS (1847 sous le titre
L'Election, resté inachevé...)
8. LES COMEDIENS SANS LE SAVOIR (1845)
ROMAN
Le Bal de Sceaux parut en 1829 ; antérieur au Père Goriot, son action se situe en 1820, juste après celle du Père Goriot.
RESUME
Emilie de Fontaine appartient à une famille de la vieille
noblesse, attachée à la défense du trône, restée fidèle à
la royauté sous l'Empire, mais flouée car ses mérites et ses
pertes n'ont guère été reconnus par la Restauration. Malgré
une situation financière précaire, la jeune fille n'a que
mépris pour les roturiers et la noblesse des parvenus, notamment
pour ses deux beaux-frères, receveur et magistrat.
Ses prétentions et ses préjugés nobiliaires pleins de sottise
l'entraînent à refuser Maximilien Longueville qu'elle aime. Ce
dernier, malgré une parfaite éducation, qui correspond en tous
points aux voeux d'Emilie, n'a pas de titre de noblesse et de
plus travaille dans un commerce de textiles. Maximilien,
désespéré, part pour l'Italie et Emilie, dès sa majorité, se
décide à épouser un vieil oncle de 72 ans, le comte de
Kergarouët.
Deux ans passent. Lors d'une soirée, elle revoit Maximilien de
Longueville dans tout son éclat : il vient d'hériter de la
pairie et du titre de vicomte qu'avait obtenus son père, le
député Guiraudin de Longueville.
RASTIGNAC
Dans ce roman, Rastignac est l'objet d'une simple et courte allusion, mais le voilà intégré à ce monde des lions parisiens, grâce à sa liaison avec Delphine de Nucingen. La malice d'Emilie qui le catalogue comme banquier annonce déjà que Rastignac restera longtemps le jouet des Nucingen.
EXTRAIT
Tu vois, mon enfant, que la faiblesse de ta dot ne saurait
être en harmonie avec tes idées de grandeur. Encore sera-ce un
sacrifice que je n'ai fait pour aucun autre de mes enfants; mais
ils se sont généreusement accordés à ne pas se prévaloir un
jour de l'avantage que nous ferons à un enfant trop chéri.
- Dans leur position! dit Emilie en agitant la tête avec ironie.
- Ma fille, ne dépréciez jamais ainsi ceux qui vous aiment.
Sachez qu'il n'y a que les pauvres de généreux! Les riches ont
toujours d'excellentes raisons pour ne pas abandonner vingt mille
francs à un parent. Eh bien, ne boude pas, mon enfant, et
parlons raisonnablement. Parmi les jeunes gens à marier, n'as-tu
pas remarqué monsieur de Mannerville?
- Oh! il dit zeu au lieu de jeu, il regarde toujours son pied
parce qu'il le croit petit, et il se mire! D'ailleurs, il est
blond, je n'aime pas les blonds.
- Eh bien, monsieur de Beaudenord?
- Il n'est pas noble. Il est mal fait et gros. A la vérité, il
est brun. Il faudrait que ces deux monsieurs s'entendissent pour
réunir leurs fortunes, et que le premier donnât son corps et
son nom au second qui garderait ses cheveux, et alors...
peut-être...
- Qu'as-tu à dire contre monsieur de Rastignac?
- Madame de Nucingen en a fait un banquier, dit-elle
malicieusement.
[...]
- Que veux-tu donc?
- Le fils d'un pair de France.
- Ma fille, vous êtes folle! dit monsieur de Fontaine en se
levant.
Illusions perdues (parution 1836-1843 - action située en
1821-1822).
Ce roman a une suite, Splendeurs et misères des courtisanes
RESUME
Lucien Chardon, dit de Rubempré, une des célébrités poétique
de la bonne et vieille ville d'Angoulême, accompagne à Paris
Mme de Bargeton ; il a supplanté dans le coeur de cette
aristocrate de province le baron Sixte du Châtelet.
Le roman retrace les échecs successifs de Lucien dans ses
ambitions littéraires puis journalistiques. Couvert de dettes et
ayant ruiné son ami d'enfance et beau-frère David Séchard, il
est sur le point de se suicider quand surgit un personnage
mystérieux, l'abbé Carlos Herrera, à la fortune et au pouvoir
immenses, qui n'est aiutre que notre vieille connaissance
Vautrin.
Splendeurs et misères des courtisanes raconte la la lente
déchéance de celui qui n'a pas su repousser, comme Rastignac,
les offres du tentateur.
RASTIGNAC
Il est souple comme une anguille, déjà habitué aux luttes
d'influence. Ses confidences et plaisanteries sont destinées à
le mettre en valeur et à écarter un nouveau venu, rival
possible, qu'il sent vulnérable. Le revirement de rastignac et
des autres s'explique par le succès momentané que connaît
Lucien dans le milieu du journalisme. Rastignac devient alors
initiateur, par intérêt ; ses conseils au sujet du jeu
révèlent aussi la futilité de cette société, dont Rastignac
connaît maintenant les rouages et les manières.
RASTIGNAC FACE A UN COMPATRIOTE CONCURRENT
EXTRAIT I - A l'arrivée de Lucien de Rubempré à Paris
Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de
Marsay et Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire
les deux cousines au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au
geste des deux fats, qu'ils complimentaient Mme de Bargeton sur
sa métamorphose. Mme d'Espard pétillait de grâce et de santé
: ainsi son indisposition était un prétexte pour ne pas
recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait pas son dîner à un
autre jour. Le poète furieux s'approcha de la calèche, alla
lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il les salua
: Mme de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et
ne répondit pas à son salut. La réprobation de l'aristocratie
parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angoulême :
en s'efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son
pouvoir et le tenaient pour un homme ; tandis que, pour Mme
d'Espard, il n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt,
mais un déni de justice. Un froid mortel saisit le pauvre poète
quand de Marsay le lorgna ; le lion parisien laissa retomber son
lorgnon si singulièrement qu'il semblait à Lucien que ce fût
le couteau de la guillotine. La calèche passa. La rage, le
désir de la vengeance s'emparèrent de cet homme dédaigné :
s'il avait tenu Mme de Bargeton, il l'aurait égorgée...
"Mon Dieu ! de l'or à tout prix ! se disait Lucien, l'or
est la seule puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non
! lui cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le
travail ! Du travail ! c'est le mot de David. Mon Dieu pourquoi
suis-je ici? mais je triompherai! Je passerai dans cette avenue
en calèche à chasseur! j'aurai des marquises d'Espard! "
En lançant ces paroles enragées, il dînait chez Hurbain à
quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez Louise
dans l'intention de lui reprocher sa barbarie : non seulement Mme
de Bargeton n'y était pas pour lui, mais encore le portier ne le
laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le guet,
jusqu'à midi. A midi, du Châtelet sortit de chez Mme de
Bargeton, vit le poète du coin de l'oeil et l'évita. Lucien,
piqué au vif, poursuivit son rival ; du Châtelet se sentant
serré, se retourna et le salua dans l'intention évidente
d'aller au large après cette politesse.
"De grâce, monsieur, lui dit Lucien, accordez-moi une
seconde, j'ai deux mots à vous dire. Vous m'avez témoigné de
l'amitié, je l'invoque pour vous demander le plus léger des
services. Vous sortez de chez Mme de Bargeton, expliquez-moi la
cause de ma disgrâce auprès d'elle et de Mme d'Espard ? "
- Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse
bonhomie, savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à
l'Opéra ?
- Non, dit le pauvre poète.
- Eh bien, vous avez été desservi dès votre début par M. de
Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et
simplement dit que vous vous nommiez M. Chardon et non M. de
Rubempré ; que votre mère gardait les femmes en couches, que
votre père était de son vivant apothicaire à l'Houmeau,
faubourg d'Angoulême ; que votre soeur était une charmante
jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle
allait épouser un imprimeur d'Angoulême nommé Séchard. Voilà
le monde. Mettez-vous en vue? il vous discute. M. de Marsay est
venu rire de vous avec Mme d'Espard, et aussitôt ces deux dames
se sont enfuies en se croyant compromises auprès de vous.
N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez l'autre. Mme de Bargeton
ne serait pas reçue par sa cousine si elle continuait à vous
voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre revanche. Le
monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous dans
une mansarde, faites-y des chefs-d'oeuvre, saisissez un pouvoir
quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds ; vous lui
rendrez alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il
vous les aura faites.
EXTRAIT II - Après les premiers succès de Lucien de Rubempré.
En voyant Lucien courtisé par la marquise d'Espard, Rastignac
vint se recommander de leur compatriotisme, et lui rappeler leur
première entrevue chez Mme du Val-Noble. Le jeune noble parut
vouloir se lier avec le grand homme de sa province en l'invitant
à venir déjeuner chez lui quelque matin, et s'offrant à lui
faire connaître les jeunes gens à la mode. Lucien accepta cette
proposition.
" Le cher Blondet en sera ", dit Rastignac
Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de
Ronquerolles, le duc de Rhétoré, de Marsay, le général
Montriveau, Rastignac et Lucien.
" Très bien, dit-il à Lucien avec la bonhomie allemande
sous laquelle il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la
paix avec Mme d'Espard, elle est enchantée de vous, et nous
savons tous, dit-il en regardant les hommes à la ronde, combien
il est difficile de lui plaire.
- Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre
compatriote en vend.
Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le
whist, excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas
savoir le jeu.
" Mon ami, lui dit à l'oreille Rastignac, arrivez de bonne
heure chez moi le jour où vous y viendrez faire un méchant
déjeuner, je vous apprendrai le jeu, vous déshonorez notre
royale ville d'Angoulême, et je répéterai un mot de M. De
Talleyrand en vous disant que, si vous ne savez pas ce jeu-là,
vous vous préparez une vieillesse très malheureuse.
ROMAN paru en 1837, dont l'action se situe en 1822
RESUME
Victurnien d'Esgrignon enfant gâté, quitte sa province natale pour Paris. Il devient l'amant d'une "dévoreuse", Mme de Maufrigneuse. Sans ressources pour soutenirle train de vie imposée par sa maîtresse, il devient un jouet entre les mains de du Croisier qui rachète les dettes de Victurnien pour mieux le ruiner et assouvir une vengeance personnelle en déshonorant sa famille. Convaincu de faux, Victurnien est emprisonné. Libéré, sans fortune, il doit épouser une riche roturière dont il dissipe la fortune à Paris.
RASTIGNAC
Dans ce roman du lion vaincu, de la victime, symbole d'une jeunesse noble inemployée sous la Restauration, sans utilité sociale, politique ou militaire, Rastignac est maintenant devenu l'égal et le condisciple des lions les plus représentatifs comme Maxime de Trailles, Henry de Marsay ou d'Ajuda-Pinto qu'il enviait dans Le Père Goriot.
EXTRAIT
Aussitôt que Victurnien eût jugé ce rnonde, et il ne le jugea que sous ce rapport en se sentant blessé par l'égalité parisienne, monstre qui acheva sous la Restauration de dévorer le dernier morceau de l'Etat social, il voulut reconquérir sa pIace avec les armes dangereuses, quoique émoussées, que le siècle laissait à 1a noblesse : il imita lcs allures de ceux à qui Paris accordaiit sa coûteuse attention, il sentit la nécessité d'avoir dles chevaux, de belles voitures, tous les accessoires du luxe moderne. Comme le lui dit de Marsay, le premier dandy qu'il trouva dans le premier salon où il fut introduit, il fallait se mettre à la hauteur de son époque. Pour son malheur, il tomba dans le monde des roués Parisiens, des de Marsay, des Ronquerolles, des Maxime de Trailles, des des Lupeaulx, des Rastignac, des Vandenesse, des Ajuda-Pinto, des Beaudenord, des La Roche-Hugon et des Manerville qu'il trouva chez la marquise d'Espard, chez les duchesses de Grandlieu, de Carigliano, de Chaulieu, chez les marquises d'Aiglemont et de Listomère, chez madame Firmiani, chez la comtesse de Sérisy, à l'Opéra, aux ambassades, partout où le mena son beau nom et sa fortune apparente. A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par le faubourg Saint-Germain qui sait ses provinces sur le bout du doigt, est un passeport qui ouvre les portes les plus difficiles à tourner sur leurs gonds pour les inconnus et pour les héros de la société secondaire. Victurnien trouva tous ses parents aimables et accueillants dès qu'il ne se produisit pas en soiliciteur: il avait vu sur-le-champ que le moyen de ne rien ohtenir était de demandcr quelque chose. A Paris. si le premier mouvement est de se montrer protecteur, le second, beaucoup plus durable, est de mépriser le protégé. La fierté, la vanité, I'orgueil, tous les bons comme les mauvais sentiments du jeune comte le portèrent à prendre, au contraire, une attitude agressive. Les ducs de Verneui1, d'Herouville, de Lenoncourt, de Chaulieu, de Navarreins, de Grandlieu, de Maufrigneuse. les princes de Cadignan et de Blamont-Chauvry se firent alors un plaisir de presenter au Roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint aux Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison; mais sa présentation lui démontra que le Peuple donnait trop de soucis au Roi pour qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à coup l'ilotisme auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles et de ses vieux courtisans, avait condamne la jeunesse noble. Il comprit qu'il n'y avait pour lui de place convenable ni à la Cour, ni dans l'Etat, ni à l'armée, enfin nulle part. Il s'élança donc dans le monde des plaisirs. Produit à l'Elysée-Bourbon, chez la duchesse d'Angoulême, au Pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages de politesse superficielle dus à l'héritier d'une vieilfe famille dont on se souvint quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un souvenir. Dans la distinction par laquelle on honorait Victurnien, il y avait la pairie et un beau mariage; mais sa vanité l'empêcha de déc1arer sa position, il resta sous les armes de sa fausse opulence. Il fut d'ailleurs si complimenté de sa tenue, si heureux de son premier succès, qu'une honte éprouvée par bien des jeunes gens, Ia honte d'abdiquer, lui conseilla de garder son attitude.
ROMAN
Paru en 1837, l'action débute en 1836, mais grâce à un prompt
retour en arrière les convives de l'extrait remonte aux années
1826-1827. Ces convives appartiennent au monde du journalisme et
connaissent donc parfaitement la situation de la maison Nucingen
et l'origine de sa fortune.
Le caricaturiste Bixiou, le critique littéraire Blondet, le
directeur de journal Finot et le boursicoteur Couture retracent
l'ascension de Rastignac.
RASTIGNAC
1827 : Rastignac est encore sans le sou. Sa liaison dure
pourtant depuis 1819.
1833 : Rastignac en termine avec Delphine qui a alors 41 ans.
Grâce à de Marsay, il est sous-secrétaire d'Etat et entame une
carière politique.
1836 : Rastignac possède 40000 livres de rente, a marié
richement ses soueurs, va bientôt être ministre et pair de
France.
L'OPERATION BOURSIERE
Le début de la fortune de Rastignac remonte à une opération
illégale de Nucingen.
Il feint la faillite, paie en monnaie de singe, rachète en
sous-main ses propres actions au prix le plus bas. Comme par
miracle, sa situation, grâce à l'arrivée de navires que l'on
croyait perdus se redresse. Le tour est joué.
Rastignac est associé à cette mystification, devient complice,
mais sans comprendre le plan machiavélique de Nucingen qui le
manipule en lui faisant propager la fausse nouvelle de sa
faillite. Notre "héros" gagnera dans l'affaire 400 000
F, "tondus sur les brebis parisiennes".
Nucingen sait parfaitement utiliser celui qu'il appelle son "collaborateur conjugal" ! Rastignac, s'il est le jouet de Nucingen, un gigolo, peu imaginatif selon Couture, est opportuniste, calculateur et acharné, héritier des sots et de de Marsay.
EXTRAIT 1
- Rastignac est l'héritier direct de feu de Marsay, il fera
son chemin en politique comme dans le monde, dit Blondet.
- Mais comment a-t-il fait sa fortune? demanda Couture. Il était
en 1819 avec l'illustre Bianchon, dans une misérable pension du
quartier latin; sa famille mangeait des hannetons rôtis et
buvait le vin du cru, pour pouvoir lui envoyer cent francs par
mois; le domaine de son père ne valait pas mille écus; il avait
deux soeurs et un frère sur les bras, et maintenant...
- Maintenant il a quarante mille livres de rente, reprit Finot;
chacune de ses soeurs a été richement dotée, noblement
mariée, et il a laissé l'usufruit du domaine à sa mère...
- En 1827, dit Blondet, je l'ai encore vu sans le sou.
- Oh! en 1827, dit Bixiou.
- Eh bien, reprit Finot, aujourd'hui nous le voyons en passe de
devenir ministre, pair de France et tout ce qu'il voudra être!
Il a depuis trois ans fini convenablement avec Delphine, il ne se
mariera qu'à bonnes enseignes, et il peutr épouser une fille
noble, lui! Le gars a eu le bon esprit de s'attacher à une femme
riche.
- Mes amis, tenez-lui compte des circonstances atténuantes, dit
Blondet, il est tombé dans les pattes d'un homme habile en
sortant des griffes de la misère.
- Tu connais bien Nucingen, dit Bixiou, dans les premiers temps,
Delphine et Rastignac le trouvaient bon; une femme semblait
être, pour lui, dans sa maison, un joujou, un ornement. Et
voilà ce qui, pour moi, rend cet homme carré de base comme de
hauteur : Nucingen ne se cache pas pour dire que sa femme est la
représentation de sa fortune, une chose indispensable, mais
secondaire dans la vie à haute pression des hommes politiques et
des grands financiers. Il a dit, devant moi, que Bonaparte avait
été bête comme un bourgeois dans ses premières relations avec
Joséphine, et qu'après avoir eu le courage de la prendre comme
un marchepied, il avait été ridicule en voulant faire d'elle
une compagne.
- Tout homme supérieur doit avoir, sur les femmes, les opinions
de l'Orient, dit Blondet.
- Le baron a fondu les doctrines orientales et occidentales en
une charmante doctrine parisienne. Il avait en horreur de Marsay
qui n'était pas maniable, mais Rastignac lui a plu beaucoup et
il l'a exploité sans que Rastignac s'en doutât : il lui a
laissé toutes les charges de son ménage. Rastignac a endossé
tous les caprices de Delphine, il la menait au Bois, il
l'accompagnait au spectacle. Ce grand petit homme politique
d'aujourd'hui a longtemps passé sa vie à lire et à écrire de
jolis billets. Dans les commencements, Eugène était grondé
pour des riens, il s'égayait avec Delphine quand elle était
gaie, s'attristait quand elle était triste, il supportait le
poids de ses migraines, de ses confidences, il lui donnait tout
son temps, ses heures, sa précieuse jeunesse pour combler le
vide de l'oisiveté de cette Parisienne. Delphine et lui tenaient
de grands conseils sur les parures qui allaient le mieux, il
essuyait le feu des colères et la bordée des boutades; tandis
que, par compensation, elle se faisiat charmante pour le baron.
Le baron riait à part lui; puis, quand il voyait Rastignac
pliant sous le poids de ses charges, il avait l'air de
soupçonner quelque chose, et reliait les deux amants par une
peur commune.
- Je conçois qu'une femme riche ait fait vivre et vivre
honorablement Rastignac; mais où a-t-il pris sa fortune? demanda
Couture. Une fortune, aussi considérable que la sienne
aujourd'hui, se prend quelque part, et personne ne l'a jamais
accusé d'avoir inventé une bonne affaire.
- Il a hérité, dit Finot.
- De qui? dit Blondet.
- Des sots qu'il a rencontrés, reprit Couture.
- Il n'a pas tout pris, mes petits amours, dit Bixiou :
Je vais vous raconter l'origine de sa fortune. D'abord, hommage
au talent! Notre ami n'est pas un gars, comme dit Finot, mais un
gentleman qui sait le jeu, qui connaît les cartes et que la
galerie respecte. Rastignac a tout l'esprit qu'il faut avoir dans
un moment donné, comme un militaire qui ne place son courage
qu'à quatre-vingt dix jours, trois signatures et des garanties.
Il paraîtra cassant, brise-raison, sans suite dans les idées,
sans constance dans ses projets, sans opinion fixe; mais s'il se
présente une affaire sérieuse, une combinaison à suivre, il ne
s'éparpillera pas, comme Blondet que voilà! et qui discute
alors pour le compte du voisin, Rastignac se concentre, se
ramasse, étudie le point où il faut charger, et il charge à
fond de train.
EXTRAIT 2
Dès son début à Paris, Rastignac fut conduit à mépriser la société tout entière. Dès 1820, il pensait, comme le baron, qu'il n'y a que des apparences d'honnête homme, et il regardait le monde comme la réunion de toutes les corruptions, de toutes les friponneries. S'il admettait des exceptions, il condamnait la masse : il ne croyait à aucune vertu, mais à des circonstances où l'homme est vertueux. Cette science fut l'affaire d'un moment; elle fut acquise au sommet du Père-Lachaise, le jour où il y conduisait un pauvre honnête homme, le père de sa Delphine, mort la dupe de notre société, des sentiments les plus vrais, et abandonné par ses filles et par ses gendres. Il résolut de jouer tout ce monde, et de s'y tenir en grand costume de vertu, de probité, de belles manières. L'Egoïsme arma de pied en cap ce jeune noble. Quand le gars trouva Nucingen revêtu de la même armure, il l'estima comme au Moyen-Age, dans un tournoi, un chevalier damasquiné de la tête aux pieds, monté sur un barbe, eût estimé son adversaire houzé, monté comme lui. Mais il s'amollit pendant quelques temps dans les délices de Capoue. L'amitié d'une femme comme la baronne de Nucingen est de nature à faire abjurer tout égoïsme. Après avoir été trompée une première fois dans ses affections en rencontrant une mécanique de Birmingham, comme était feu de Marsay, Delphine dut éprouver, pour un homme jeune et plein des religions de la province, un attachement sans bornes. Cette tendresse a réagi sur Rastignac. Quand Nucingen eut passé à l'ami de sa femme le harnais que tout exploitant met à son exploité, ce qui arriva précisément au moment où il méditait sa troisième liquidation, il lui confia sa position, en lui montrant comme une obligation de son intimité, comme une réparation, le rôle de compère à prendre et à jouer. Le baron jugea dangereux d'initier son collaborateur conjugal à son plan. Rastignac crut à un malheur, et le baron lui laissa croire qu'il sauvait la boutique. Mais quand un écheveau a tant de fils, il s'y fait des noeuds. Rastignac trembla pour la fortune de Delphine : il stipula l'indépendance de la baronne, en exigeant une séparation de biens, en se jurant à lui-même de solder son compte avec elle en lui triplant sa fortune. Comme Eugène ne parlait pas de lui-même, Nucingen le supplia d'accepter, en cas de réussite complète, vingt-cinq actions de mille francs chacune dans les mines de plomb argentifère, que Rastignac prit pour ne pas l'offenser! Nucingen avait seriné Rastignac la veille de la soirée où notre ami disait à Malvina de se marier. A l'aspect des cent familles heureuses qui allaient et venaient dans Paris, tranquilles sur leur fortune, les Godefroid de Beaudenord, les d'Aldrigger, les d'Aiglemont, etc., il prit à Rastignac un frisson comme à un jeune général qui pour la première fois contemple une armée avant la bataille.
ROMAN
L'Interdiction, paru en 1836, action qui se situe en 1828
RESUME
Rastignac, toujoiurs empressé auprès de la marquise
d'Espard, demande à son ami Bianchon d'intervenir auprès de son
oncle, l'intègre juge Popinot, qui est chargé d'instruire un
procès intenté par la marquise contre son époux.
S'appuyant sur l'article 486 du Code Civil, cette dernière
demande "l'interdiction" du marquis, "frappé de
démence et d'imbécillité"; il perdra ainsi le droit de
gérer la fortune familiale.
Le marquis depuis plus de dix ans, selon elle sans raison valable
et apparente, fait des dons d'argent considérables à une
vieille femme veuve, Mme Janrenaud, et à son fils, un chef
d'escadron de 36 ans, qui, grâce à l'appui du marquis, doit
épouser la fille du banquier Mangenod et obtenir le titre de
baron. Mme d'Espard affirme en outre que son époux, dont elle
est séparée, souffre de monomanie, car depuis dix ans il
étudie la culture et l'histoire de la Chine antique.
Le juge Popinot, dans son enquête, apprend peu à peu la
vérité. La marquise est en fait criblée de dettes. Le marquis
par ses dons répare les torts causés par son grand-père à la
famille Janrenaud qous Louis XIV. Le marquis lui révèle aussi
que son épouse est au courant de ses motivations.
Le Garde-des-Sceaux retire l'affaire à Popinot, sans doute sous
la pression de la marquise et de ses amis, pour la confier à un
jeune juge qui arrive de sa province et qui est prêt à tout
pour réussir.
Le roman n'a pas de dénouement : au lecteur d'imaginer la suite de l'histoire. Mais dans Splendeurs et misères des courtisanes, Lucien de Rubempré, par une indiscrétion, apprend à Monseigneur de Granville la machination de la marquise. Ce dernier agit auprès du Garde-des-Sceaux et fait perdre son procès à la marquise.
RASTIGNAC
Eugène est sur le point d'abandonner la voie Nucingen : enfin lucide, il mesure le temps perdu et les roueries de Nucingen. Il est toujours aussi cynique en abandonnant une femme vieillissante pour la marquise qu'il croit plus jeune. Bianchon, depuis Le père Goriot, a fait son chemin, mais il demeure l'ami fidèle et éclairé. Sa profession lui a permis de découvrir, comme Derville dans Le Colonel Chabert, les monstruosités de la haute société parisienne.
DEBUT DU ROMAN
En 1828, vers une heure du matin, deux personnes sortaient
d'un hôtel situé dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, près
de l'Élysée-Bourbon : l'une était un médecin célèbre,
Horace Bianchon ; l'autre un des hommes les plus élégants de
Paris, le baron de Rastignac, tous deux amis depuis longtemps.
Chacun d'eux avait renvoyé sa voiture, il ne s'en trouva point
dans le faubourg; mais la nuit était belle et le pavé sec.
"Allons à pied jusqu'au boulevard, dit Eugène de Rastignac
à Bianchon, tu prendras une voiture au Cercle ; il y en a là
jusqu'au matin. Tu m'accompagneras jusque chez moi.
- Volontiers.
- Eh bien, mon cher, qu'en dis-tu ?
- De cette femme ? répondit froidement le docteur.
- Je reconnais mon Bianchon, s'écria Rastignac.
- Hé bien, quoi ?
- Mais tu parles, mon cher, de la marquise d'Espard comme d'une
malade à placer dans ton hôpital.
- Veux-tu savoir ce que je pense, Eugène ? Si tu quittes Mme de
Nucingen pour cette marquise, tu changeras ton cheval borgne
contre un aveugle.
- Mme de Nucingen a trente-six ans, Bianchon.
- Et celle-ci en a trente-trois, répliqua vivement le docteur.
- Ses plus cruelles ennemies ne lui en donnent que vingt-six.
- Mon cher, quand tu auras intérêt à connaître l'âge d'une
femme, regarde ses tempes et le bout de son nez. Quoi que fassent
les femmes avec leurs cosmétiques, elles ne peuvent rien sur ces
incorruptibles témoins de leurs agitations. Là chacune de leurs
années a laissé ses stigmates. Quand les tempes d'une femme
sont attendries, rayées, fanées d'une certaine façon ; quand
au bout de son nez il se trouve de ces petits points qui
ressemblent aux imperceptibles parcelles noires que font pleuvoir
à Londres les cheminées où l'on brûle du charbon de terre,
votre serviteur ! la femme a passé trente ans. Elle sera belle,
elle sera spirituelle, elle sera aimante, elle sera tout ce que
tu voudras ; mais elle aura passé trente ans, mais elle arrive
à sa maturité. Je ne blâme pas ceux qui s'attachent à ces
sortes de femmes ; seulement, un homme aussi distingué que tu
l'es ne doit pas prendre une reinette de février pour une petite
pomme d'api qui sourit sur sa branche et demande un coup de dent.
L'amour ne va jamais consulter les registres de l'état civil ;
personne n'aime une femme parce qu'elle a tel ou tel âge, parce
qu'elle est belle ou laide, bête ou spirituelle : on aime parce
qu'on aime.
- Eh bien, moi, je l'aime par bien d'autres raisons. Elle est
marquise d'Espard, elle est née Blamont-Chauvry, elle est à la
mode, elle a de l'âme, elle a un pied aussi joli que celui de la
duchesse de Berry, elle a peut-être cent mille livres de rente,
et je l'épouserai peut-être un jour ! enfin elle me mettra dans
une position où je pourrai payer mes dettes.
- Je te croyais riche, dit Bianchon en interrompant Rastlgnac.
- Bah ! j'ai vingt mille livres de rente, précisément ce qu'il
faut pour tenir une écurie. J'ai été roué, mon cher, dans
l'affaire de M. de Nucingen, je te raconterai cette histoire-là.
J'ai marié mes soeurs, voilà le plus clair de ce que j'ai
gagné depuis que nous nous sommes vus, et j'aime mieux les avoir
établies que de posséder cent mille écus de rente. Maintenant
que veux-tu que je devienne? J'ai de l'ambition. Où peut me
mener Mme de Nucingen ? Encore un an, je serai chiffré, casé,
comme l'est un homme marié. J'ai tous les désagréments du
mariage et ceux du célibat sans avoir les avantages ni de l'un
ni de l'autre, situation fausse, à laquelle arrivent tous ceux
qui restent trop longtemps attachés à une même jupe.
- Eh ! crois-tu donc trouver ici la pie au nid ? dit Bianchon. Ta
marquise, mon cher, ne me revient pas du tout.
- Tes opinions libérales te troublent l'oeil. Si Mme d'Espard
était une Mme Rabourdin...
- Écoute, mon cher, noble ou bourgeoise, elle serait toujours
sans âme, elle serait toujours le type le plus achevé de
l'égoïsme. Crois-moi, les médecins sont habitués à juger les
hommes et les choses ; les plus habiles d'entre nous confessent
l'âme en confessant le corps. Malgré ce joli boudoir où nous
avons passé la soirée, malgré le luxe de cet hôtel, il serait
possible que Mme la marquise fût endettée.
- Qui te le fait croire ?
- Je n'affirme pas, je suppose. Elle a parlé de son âme comme
feu Louis XVIII parlait de son coeur. Écoute-moi ! cette femme
frêle, blanche, aux cheveux châtains, et qui se plaint pour se
faire plaindre, jouit d'une santé de fer, possède un appétit
de loup, une force et une lâcheté de tigre. Jamais ni la gaze,
ni la soie, ni la mousseline, n'ont été plus habilement
entortillées autour d'un mensonge ! Ecco.
- Tu m'effraies, Bianchon ! tu as donc appris bien des choses
depuis notre séjour à la Maison Vauquer?
- Oui, depuis ce temps-là, mon cher, j'en ai vu, des
marionnettes, des poupées et des pantins! Jeconnais un peu les
moeurs de ces belles dames de qui vous soignez le corps et ce
qu'elles ont de plus précieux, leur enfant, quand elles
l'aiment, ou leur visage qu'elles adorent toujours. Vous passez
les nuits à leur chevet, vous vous exterminez pour leur sauver
la plus légère altération de beauté, n'importe où ; vous
avez réussi, vous leur gardez le secret comme si vous étiez
mort, elles vous envoient demander votre mémoire et le trouvent
horriblement cher. Qui les a sauvées? la nature! Loin de vous
prôner, elles médisent de vous, en craignant de vous donner
pour médecin à leurs bonnes amies. Mon cher, ces femmes de qui
vous dites : "C'est des anges!" moi, je les ai vues
déshabillées des petites mines sous lesquelles elles couvrent
leur âme, aussi bien que des chiffons sous lesquels elles
déguisent leurs imperfections, sans manières et sans corset :
elles ne sont pas belles. Nous avons commencé par voir bien des
graviers, bien des saletés sous le flot du monde, quand nous
étions échoués sur le roc de la Maison Vauquer ; ce que nous y
avons vu n'était rien. Depuis que je vais dans la haute
société, j'ai rencontré des monstruosités habillées de
satin, des Michonneau en gants blancs, des Poiret chamarrés de
cordons, des grands seigneurs faisant mieux l'usure que le papa
Gobseck ! À la honte des hommes, quand j'ai voulu donner une
poignée de main à la Vertu, je l'ai trouvée grelottant dans un
grenier, poursuivie de calomnies, vivotant avec quinze cents
francs de rente ou d'appointements, et passant pour une folle,
pour une originale ou une bête. Enfin, mon cher, ta marquise est
une femme à la mode, et j'ai précisement ces sortes de femmes
en horreur. Veux-tu savoir pourquoi ? Une femme qui a l'âme
élevée, le goût pur, un esprit doux, le coeur richement
étoffé, qui mène une vie simple, n'a pas une seule chance
d'être à la mode. Conclus? Une femme à la mode et un homme au
pouvoir sont deux analogies ; mais à cette différence près,
que les qualités par lesquelles un homme s'élève au-dessus des
autres le grandissent et font sa gloire ; tandis que les
qualités par lesquellesune femme arrive à son empire d'un jour
sont d'effroyables vices : elle se dénature pour cacher son
caractère; elle doit, pour mener la vie militante du monde,
avoir une santé de fer sous une apparence frêle. En qualité de
médecin, je sais que la bonté de l'estomac exclut la bonté du
coeur. Ta femme à la mode ne sent rien, sa fureur de plaisir a
sa cause dans une envie de réchauffer sa nature froide, elle
veut des émotions et des jouissances, comme un vieillard se met
en espalier à la rampe de l'Opéra. Comme elle a plus de tête
que de coeur, elle sacrifie à son triomphe les passions vraies
et les amis, comme un général envoie au feu ses plus dévoués
lieutenants pour gagner une bataille. La femme à la mode n'est
plus une femme : elle n'est ni mère, ni épouse, ni amante ;
elle est un sexe dans le cerveau, médicalement parlant. Aussi ta
marquise a-t-elle tous les symptômes de sa monstruosité, elle a
le bec de l'oiseau de proie, l'oeil clair et froid, la parole
douce ; elle est polie comme l'acier d'une mécanique, elle
émeut tout, moins le coeur.
- Il y a du vrai dans ce que tu dis, Bianchon.
- Du vrai ! reprit Bianchon, tout est vrai. Crois-tu donc que je
n'aie pas été atteint jusqu'au fond du coeur par l'insultante
politesse avec laquelle elle me faisait mesurer la distance
idéale que la noblesse met entre nous? que je n'aie pas été
pris d'une profonde pitié pour ses caresses de chatte en pensant
à son but? Dans un an d'ici, elle n'écrirait pas un mot pour me
rendre le plus léger service, et ce soir elle m'a criblée de
sourires, en croyant que je puis influencer mon oncle Popinot, de
qui dépend le gain de son procès...
ROMAN paru en 1831, dont l'action se déroule en 1829-1831
RESUME
Raphaël de Valentin vient de perdre au jeu son dernier écu.
Avant de se suicider, il pénètre dans la boutique d'un vieil
antiquaire pour admirer une dernière fois les merveilles de ce
monde. Cet antiquaire au visage satanique lui montre un talisman,
une peau de chagrin, qui permet à son possesseur d'assouvir tous
ses désirs. Malgré les avertissements du vieillard, qui lui
révèle qu'à chaque voeu la peau, représentation de sa vie,
rétrécira, Raphaël conclut le terrible pacte.
Il mène alors une existence dorée et dissipée et hésite entre
deux femmes : la belle et cruelle Foedora, que lui a présentée
Rastignac, et la tendre et pauvre Pauline, qui comme dans les
contes retrouvepère et richesses et qu'il épouse.
Sa vie devient vite un cauchemar ; il ne peut sortir de sa
demeure sous peine d'éprouver des désirs. Il mène une vie de
reclus. Tous ses efforts pour détruire la peau sont vains, et il
disparaît en même temps que son talisman dans un tendre désir
amoureux, laissant Pauline désespérée.
RASTIGNAC
Sa réussite, sa réputation mondaine, bien établies, lui permettent de se montrer très différent du rastignac des Illusions perdues. Il conseille et aide Raphaël, mais développe une terrible philosophie de vie, désabusée et destructrice, la théorie de la dissipation., à la fois plaisir et rage de vivre, comme un élégant suicide..
EXTRAIT
Dans les premiers jours du mois de décembre 1829, je rencontrai Rastignac qui, malgré le misérable état de mes vêtements, me donna le bras et s'enquit de ma fortune avec un intérêt vraiment fraternel ; pris à la glu de ses manières, je lui racontai brièvement et ma vie et mes espérances ; il se mit à rire, me traita tout à la fois d'homme de génie et de sot, sa voix gasconne, son expérience du monde, l'opulence qu'il devait à son savoir-faire, agirent sur moi d'une manière irrésistible. Rastignac me fit mourir à l'hôpital, méconnu comme un niais, conduisit mon propre convoi, me jeta dans le trou des pauvres. Il me parla de charlatanisme. Avec cette verve aimable qui le rend si séduisant, il me montra tous les hommes de génie comme des charlatans. Il me déclara que j'avais un sens de moins, une cause de mort, si je restais seul, rue des Cordiers. Selon lui, je devais aller dans le monde, habituer les gens à prononcer mon nom et me dépouiller moi-même de l'humble monsieur qui messayait à un grand homme de son vivant. - "Les imbéciles, s'écria-t-iI, nomment ce métier-là intriguer, les gens à morale le proscrivent sous le mot de vie dissipée ; ne nous arrêtons pas aux hommes, interrogeons les résultats. Toi, tu travailles ?... eh ! bien, tu ne feras jamais rien. Moi, je suis propre à tout et bon à rien, paresseux comme un homard ? ... eh ! bien, j'arriverai à tout. Je me répands, je me pousse, l'on me fait place ; je me vante, l'on me croit, je fais des dettes, on les paie ! La dissipation, mon cher, est un système politique. La vie d'un homme occupé à manger sa fortune devient souvent une spéculation ; il place ses capitaux en amis, en plaisirs, en protecteurs, en connaissances. Un négociant risque-t-il un million? Pendant vingt ans il ne dort, ni ne boit, ni ne s'amuse ; il couve son million, il le fait trotter par toute l'Europe ; il s'ennuie, se donne à tous les démons que l'homme a inventés ; puis une liquidation comme j'en ai vu faire, le laisse souvent sans un sou, sans un nom, sans un ami. Le dissipateur, lui, s'amuse à vivre, à faire courir ses chevaux. Si par hasard il perd ses capitaux, il a la chance d'être nommé Receveur général, de se bien marier, d'être attaché à un ministre, à un ambassadeur. Il a encore des amis, une réputation et toujours del'argent. Connaissant les ressorts du monde, il les manoeuvre à son profit. Ce système est-il logique, ou ne suis-je qu'un fou? N'est-ce pas là la moralité de la comédie qui se joue tous les jours dans le monde? Ton ouvrage est achevé, reprit-il après une pause, tu as un talent immense! Eh bien, tu arrives à mon point de départ. Il faut maintenant faire ton succès toi-même, c'est plus sûr. Tu iras conclure des alliances avec les coteries, conquérir des prôneurs. Moi, je veux me mettre de moitié dans ta gloire, je serai le bijoutier qui aura monté les diamants de ta couronne. Pour commencer, dit-il, sois ici demain soir. Je te présenterai dans une maison où va tout Paris, notre Paris à nous, celui des beaux, des gens à millions, des célébrités, enfin des hommes qui parlent d'or comme Chrysostome. Quand ces gens ont adopté un livre, le livre devient à la mode; s'il est réellement bon, ils ont donné quelque brevet de génie sans le savoir. Si tu as de l'esprit, mon cher enfant, tu feras toi-même la fortune de ta Théorie en comprenant mieux la théorie de la fortune. Demain soir tu verras la belle comtesse Foedora, la femme à la mode. - Je n'en ai jamais entendu parler. - Tu es un Cafre, dit Rastignac en riant. Ne pas connaître Foedora ! Une femme à marier qui possède près de quatre-vingt mille livres de rente, qui ne veut de personne ou de qui personne ne veut ! Espèce de problème féminin, une Parisienne à moitié Russe, une Russe à moitié Parisienne ! Une femme chez laquelle s'éditent toutes les productions romantiques qui ne paraissent pas, la plus belle femme de Paris, la plus gracieuse! Tu n'es même pas un Cafre, tu es la bête intermédiaire qui joint le Cafre à l'animal. Adieu, à demain!"
Rastignac, fidèle au rendez-vous, sourit de ma métamorphose
et m'en plaisanta; mais tout en allant chez la comtesse, il me
donna de charitables conseils sur la manière de me conduire avec
elle ; il me la peignit avare, vaine et défiante ; mais avare
avec faste, vaine avec simplicité, défiante avec bonhomie. -
"Tu connais mes engagements, me dit-iI, et tu sais combien
je perdrais à changer d'amour. En observant Foedora j'étais
désintéressé, de sang-froid, mes remarques doivent être
justes. En pensant à te présenter chez elle, je songeais à ta
fortune ; ainsi prends garde à tout ce que tu lui dirais, elle a
une mémoire cruelle, elle est d'une adresse à désespérer un
diplomate, elle saurait deviner le moment où il dit vrai ; entre
nous, je crois que son mariage n'est pas reconnu par l'empereur,
car l'ambassadeur de Russie s'est mis à rire quand je lui ai
parlé d'elle. Il ne la reçoit pas, et la salue fort
légèrement quand il la rencontre au bois. Néanmoins elle est
de la société de madame de Sérisy, va chez mesdames de
Nucingen et de Restaud. En France sa réputation est intacte ; la
duchesse de Carigliano, la maréchale la plus coIIet-monté de
toute la coterie bonapartiste, va souvent passer avec elle la
belle saison à sa terre. Beaucoup de jeunes fats, le fils d'un
pair de France, lui ont offert un nom en échange de sa fortune ;
elle les a tous poliment éconduits. Peut-être sa sensibilité
ne commence-t-elle qu'au titre de comte! N'es-tu pas marquis?
marche en avant si elle te plaît ! Voilà ce que j'appelle
donner des instructions." Cette plaisanterie me fit croire
que Rastignac voulait rire et piquer ma curiosité, en sorte que
ma passion improvisée était arrivée à son paroxysme quand
nous nous arrêtâmes devant un péristyle orné de fleurs. En
montant un vaste escaIier à tapis, où je remarquai toutes les
recherches du confort anglais, le coeur me battit ; j'en
rougissais, je démentais mon origine, mes sentiments, ma ierté,
j'étais sottement bourgeois. Hélas ! je sortais d'une mansarde,
après trois années de pauvreté, sans savoir encore mettre
au-dessus des bagatelles de la vie ces trésors acquis, ces
immenses capitaux intellectuels qui vous enrichissent en un
moment quand le pouvoir tombe entre vos mains sans vous écraser,
parce que l'étude vous a formé d'avance aux luttes politiques.
J'aperçus une femme d'environ vingt-deux ans, de moyenne taille,
vêtue de blanc, entourée d'un cercle d'hommes, mollement
couchée sur une ottomane, et tenant à la main un écran de
plumes. En voyant entrer Rastignac, elle se leva, vint à nous,
sourit avec grâce, me fit d'une voix mélodieuse un compliment
sans doute apprêté ; notre ami m'avait annoncé comme un homme
de talent, et son adresse, son emphase gasconne me procurèrent
un accueil flatteur. Je fus l'objet d'une attention particulière
qui me rendit confus; mais Rastignac avait heureusement parlé de
ma modestie. Je rencontrai là des savants, des gens de lettres,
d'anciens ministres, des pairs de France. La conversation reprit
son cours quelque temps après mon arrivée, et, sentant que
j'avais une réputation à soutenir, je me rassurai ; puis, sans
abuser de la parole quand elle m'était accordée, je tâchai de
résumer les discussions par des mots plus ou moins incisifs,
profonds ou spirituels. Je produisis quelque sensation. Pour la
millième fois de sa vie Rastignac fut prophète. Quand il y eut
assez de monde pour que chacun retrouvât sa liberté, mon
introducteur me donna le bras, et nous nous promenâmes dans les
appartements. - "N'aie pas l'air d'être trop émerveillé
de la princesse, me dit-il, elle devinerait le motif de ta
visite." Les salons étaient meublés avec un goût exquis.
J'y vis des tableaux de choix. Chaque pièce avait, comme chez
les Anglais les plus opulents, son caractère particulier, et la
tenture de soie, les agréments, la forme des meubles, le moindre
décor s'harmoniaient avec une pensée première. Dansun boudoir
gothique dont les pones étaient cachées par des rideaux en
tapisserie, les encadrements de l'étoffe, la pendule, les
dessins du tapis étaient gothiques ; le plafond formé de
solives brunes sculptées présentait à l'oeil des caissons
pleins de grâce et d'originalité, les boiseries étaient
artistement travaillées, rien ne détruisait l'ensemble de cette
jolie décoration, pas même les croisées dont les vitraux
étaient coloriés et précieux. Je fus surpris à l'aspect d'un
petit salon moderne où je ne sais quel artiste avait épuisé la
science de notre décor si léger, si frais, si suave, sans
éclat, sobre de dorures. C'était amoureux et vague comme une
ballade allemande, un vrai réduit taillé pour une passion de
1827, embaumé par des jardinières pleines de fleurs rares.
Après ce salon, j'aperçus en enfilade une pièce dorée où
revivait le goût du siècle de Louis XIV qui, opposé à nos
peintures actuelles, produisait un bizarre mais agréable
contraste. - "Tu seras assez bien logé, me dit Rastignac
avec un sourire où perçait une légère ironie. N'est-ce pas
séduisant ?" ajouta-t-il en s'asseyant. Tout à coup il se
leva, me prit par la main, me conduisit à la chambre à coucher,
et me montra sous un dais de mousseline et de moire blanches un
lit voluptueux doucement éclairé, le vrai lit d'une jeune fée
fiancée à un génie. - "N'y a-t-il pas, s'écria-t-il à
voix basse, de l'impudeur, de l'insolence et de la coquetterie
outre mesure, à nous laisser contempler ce trône de l'amour? Ne
se donner à personne, et permettre à tout le monde de mettre
là sa carte! si j'étais libre, je voudrais voir cette femme
soumise et pleurant à ma porte.
Préoccupé par ma passion, j'ignorais comment j'avais pu vivre sans argent, je savais seulement que les quatre cent cinquante francs qui m'étaient dus suffiraient à payer mes dettes; j'allais donc chercher mon salaire, et je rencontrai Rastignac, qui me trouva changé, maigri, - "De quel hôpital sors-tu ? me dit-il. - Cette femme me tue, répondis-je. Je ne puis ni la mépriser ni l'oublier. - Il vaut mieux la tuer, tu n'y songeras peut-être plus, s'écria-t-il en riant. - J'y' ai bien pensé, répondis-je. Mais si parfois je rafraîchis mon âme par l'idée d'un crime, viol ou assassinat, et les deux ensemble, Je me trouve incapable de le commettre en réalité. La comtesse est un admirable monstre qui demanderait grâce, et n'est pas Othello qui veut ! - Elle est comme toutes les femmes que nous ne pouvons pas avoir, dit Rastignac en m'interrompant. - Je suis fou, m'écriai-je. Je sens la folie rugir par moments dans mon cerveau. Mes idées sont comme des fantômes, elles dansent devant moi sans que je puisse les saisir. Je préfère la mort à cette vie. Aussi cherché-je avec conscience le meilleur moyen de terminer cette lutte. Il ne s'agit plus de la Foedora vivante, de la Foedora du faubourg Saint-Honoré, mais de ma Foedora, de celle qui est là, dis-je en me frappant le front. Que penses-tu de l'opium ? - Bah ! des souffrances atroces, répondit Rastignac. - L'asphyxie ? - Canaille ! - La Seine ? - Les fìilets et la Morgue sont bien sales. - Un coup de pistolet ? - Et si tu te manques, tu restes défiguré. Écoute, reprit-il, j'ai comme tous les jeunes gens médité sur les suicides. Qui de nous, à trente ans, ne s'est pas tué deux ou trois fois ? Je n'ai rien trouvé de mieux que d'user l'existence par le plaisir. Plonge-toi dans une dissolution profonde, ta passion ou toi, vous y périrez. L'intempérance, mon cher ! est la reine de toutes les morts. Ne commande-t-elle pas à l'apoplexie foudroyante ? L'apoplexie est un coup de pistolet qui ne nous manque point. Les orgies nous prodiguent tous les plaisirs physiques, n'est-ce pas l'opium en petite monnaie ? En nous forçant de boire à outrance, la débauche porte de mortels défis au vin. Le tonneau de malvoisie du duc de Clarence n'a-t-il pas meilleur goût que les bourbes de la Seine ? Quand nous tombons noblement sous la table, n'est-ce pas une petite asphyxie périodique ! Si la patrouille nous ramasse, en restant étendus sur les lits froids des corps-de-garde, ne jouissons-nous pas des plaisirs de la Morgue, moins les ventres enflés, turgides, bleus, verts, plus l'intelligence de la crise ? Ah ! reprit-il, ce long suicide n'est pas une mort d'épicier en faillite. Les négociants ont déshonoré la rivière, ils se jettent à l'eau pour attendrir leurs créanciers. A ta place, je tâcherais de mourir avec élégance. Si tu veux créer un nouveau genre de mort en te débattant ainsi contre la vie, je suis ton second. Je m'ennuie, je suis désappointé. L'Alsacienne qu'on m'a proposée pour femme a six doigts au pied gauche, je ne puis pas v'ivre avec une femme qui a six doigts ! cela se saurait, je deviendrais ridicule. Elle n'a que dix-huit mille francs de rente, sa fortune diminue et ses doigts augmentent. Au diable ! En menant une vie enragée, peut-être trouverons-nous le bonheur par hasard ! " Rastignac m'entraîna. Ce projet faisait briller de trop fortes séductions, il rallumait trop d'espérances, enfin il avait une couleur trop poétique pour ne pas plaire à un poète. - "Et de l'argent ? lui dis-je. - N'as-tu pas quatre cent cinquante .francs ? - Oui, mais je dois à mon tailleur, à mon hôtesse. - Tu payes ton tailleur ? Tu ne seras jamais rien, pas même ministre. - Mais que pouvons-nous avec vingt louis ? - Aller au jeu. Je frissonnai. - Ah ! reprit-il en s'apercevant de ma pruderie, tu veux te lancer dans ce que je nomme le Système dissipationnel, et tu as peur d'un tapis vert ! - Écoute, lui répondis-je, j'ai promis à mon père de ne jamais mettre le pied dans une maison de Jeu. Non seulement cette promesse est sacrée, mais encore j'éprouve une horreur invincible en passant devant un tripot ; prends mes cent écus, et vas-y seul. Pendant que tu risqueras notre fortune, j'irai mettre mes affaires en ordre et reviendrai t'attendre chez toi."
J'étais presque assoupi quand, d'un coup de pied, Rastignac enfonça la porte de sa chambre, et s'écria : - "Victoire ! nous pourrons mourir à notre aise!" ll me montra son chapeau plein d'or, le mit sur la table, et nous dansâmes autour comme deux Cannibales ayant une proie à manger, hurlant, trépignant, sautant, nous donnant des coups de poing à tuer un rhinocéros, et chantant à l'aspect de tous les plaisirs du monde contenus pour nous dans ce chapeau. - "Vingt-sept mille francs, répétait Rastignac en ajoutant quelques billets de banque au tas d'or. A d'autres cet argent suffirait pour vivre, mais nous suffira-t-il pour mourir? Oh! oui, nous expirerons dans un bain d'or. Houra!" Et nous cabriolâmes derechef. Nous partageâmes en héritiers, pièce à pièce, commençant par les doubles napoléons, allant des grosses pièces aux petites, et distillant notre joie en disant longtemps : A toi. A moi. - "Nous ne dormirons pas, s'écria Rastignac. Joseph, du punch!" Il jeta de l'or à son fidèle domestique: - "Voilà ta part, dit-il, enterre-toi si tu peux." Le lendemain, j'achetai des meubles chez Lesage, je louai l'appartement où tu m'as connu, rue Taitbout, et chargeai le meilleur tapissier de le décorer. J'eus des chevaux. Je me lançai dans un tourbillon de plaisirs creux et réels tout à la fois. Je jouais, gagnais et perdais tour à tour d'énormes sommes, mais au bal, chez nos amis ; jamais dans les maisons de jeu pour lesquelles je conservai ma sainte et primitive horreur. Insensiblement je me fis des amis. Je dus leur attachement à des querelles ou à cette facilité confiante avec laquelle nous nous livrons nos secrets en nous avilissant de compagnie; mais peut-être aussi, ne nous accrochons-nous bien que par nos vices? Je hasardai quelques compositions littéraires qui me valurent des compliments. Les grands hommes de la littérature marchande, ne voyant point en moi de rival à craindre, me vantèrent, moins sans doute pour mon mérite personnel que pour chagriner celui de leurs camarades. Je devins un viveur, pour me servir de l'expression pittoresque consacrée par votre langage d'orgie. Je mettais de l'amour-propre à me tuer promptement, à écraser les plus gais compagnons par ma verve et par ma puissance. J'étais toujours frais, élégant. Je passais pour spirituel. Rien ne trahissait en moi cette épouvantable existence qui fait d'un homme un entonnoir, un appareil à chyle, un cheval de luxe. Bientôt la Débauche m'apparut dans toute la majesté de son horreur, et je la compris ! Certes les hommes sages et rangés qui étiquettent des bouteilles pour leurs héritiers ne peuvent guère concevoir ni la théorie de cette large vie, ni son état normal ; en inculquerez-vous la poésie aux gens de province pour qui l'opium et le thé, si prodigues de délices, ne sont encore que deux médicaments!
ROMAN publié en partie en 1847 sous le titre L'Election, resté inachevé.
RESUME
Ce roman retrace les luttes politiques dans la ville d'Arcis-sur -Aube lors de l'élection du député. Deux candidats, Simon Giguet, un opposant au régime, et Charles Keller, le candidat du ministère, briguent les suffrages. A la mort de Charles Keller, tué en Afrique lors d'une expédition coloniale, le ministre Rastignac offre une dernière chance à son "vieil ami", Maxime de Trailles en l'envoyant en mission à Arcis : le député doit être un partisan du régime.
RASTIGNAC et les personnages du Père Goriot
Il s'agit d'un roman de la fin :
- évocation rapide et élogieuse du seul grand homme d'Etat, feu
de Marsay, l'ex-amant de Delphine de Nucingen
- le déclin d'un vieux dandy, Maxime de Trailles, qui est resté
sans argent.
- le succès de l'arriviste Rastignac, mais après vingt ans de
travaux forcés, selon Maxime.
Les relations dans le groupe sont surprenantes (la jungle est
assagie) :
- de Trailles qui a causé la perte d'Anastasie de Restaud est
accepté par sa soeur Delphine
- Rastignac reçoit la récompense de l'amant fidèle, Augusta,
... la jolie fille de Delphine de Nucingen.
EXTRAITS
Environ deux mois avant le triomphe de Simon Guiguet comme
candidat, à onze heures, dans un hôtel du faubourg
Saint-Honoré, au moment où l'on servit le thé chez la marquise
d'Espard, le chevalier d'Espard, son beau-frère, dit en posant
sa tasse et en regardant le cercle formé autour de la cheminée
:
- Maxime était bien triste ce soir, ne trouvez-vous pas?...
- Mais, répondit Rastignac, sa tristesse est assez explicable,
il a quarante-huit ans; à cet âge, on ne se fait plus d'amis;
et quand nous avons enterré de Marsay, Maxime a perdu le seul
homme capable de le comprendre, de le servir et de se servir de
lui...
- Il a sans doute quelques dettes pressantes, ne pourriez-vous
pas le mettre à même de les payer? dit la marquise à
Rastignac.
En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre, il
venait d'être fait comte presque malgeé lui; son beau-père, le
baron de Nucingen, avait été nommé pair de France; son frère
était évêque; le comte de la Roche-Hugon, son beau-frère,
était ambassadeur, et il passait pour être indispensable dans
les combinaisons ministérielles à venir.
- Vous oubliez toujours, chère marquise, répondit Rastignac,
que notre gouvernement n'échange son argent que contre de l'or;
il ne comprend rien aux hommes. - Maxime est-il homme à se
brûler la cervelle? demanda Du Tillet.
- Ah! tu le voudrais bien, nous serions quittes, répondit au
banquier le comte Maxime de Trailles que chacun croyait parti.
Et le comte se dressa comme une apparition du fond d'un fauteuil
placé derrière celui du chevalier d'Espard. Tout le monde se
mit à rire.
- Voulez-vous une tasse de thé? lui dit la jeune comtesse de
Rastignac que la marquise avait priée de faire les honneurs à
sa place.
- Volontiers, répondit le comte en venant se mettre devant la
cheminée.
Cet homme, le prince des mauvais sujets de Paris, s'était
jusqu'à ce jour soutenu dans la position supérieure
qu'occupaint les dandies, alors appelés Gants jaunes, et depuis
des Lions. Il est assez inutile de raconter l'histoire de sa
jeunesse pleine d'aventures galantes et marquées par des drames
horribles où il avait toujours su garder les convenances. Pour
cet homme, les femmes ne furent jamais que des moyens, il ne
croyait pas plus à leurs douleurs qu'à leurs plaisir; il les
prenait comme feu de Marsay, pour des enfants méchants. Après
avoir mangé sa propre fortune, il avait dévoré celle d'une
fille célèbre, nommée la Belle Hollandaise, mère de la
fameuse Esther Gobseck. Puis il avait causé les malheurs de
Madame de Restaud, la soeur de Madame Delphine de Nucingen, mère
de la jeune comtesse de Rastignac.
Le monde de Paris offre des bizarreries inimaginables. La baronne
de Nucingen se trouvait en ce moment dans le salon de Madame
d'Espard, devant l'auteur de tous les maux de sa soeur, devant un
assassin qui n'avait tué que le bonheur d'une femme. Voilà
pourquoi, sans doute, il était là. Madame de Nucingen avait
dîné chez la marquise avec sa fille, mariée depuis un an au
comte de Rastignac, qui avait commencé sa carrière politique en
occupant une place de sous-secrétaire d'Etat dans le célèbre
ministère de feu de Marsay, le seul grand homme d'Etat qu'ait
produit la Révolution de Juillet.
[...]
- Rastignac, dit-il en acceptant la tasse de thé que la jolie
Mme de Rastignac lui tendit, voulez-vous venir avec moi à
l'ambassade d'Autriche?
- Mon cher, je suis trop nouvellement marié pour ne pas rentrer
avec ma femme!
- C'est-à-dire que plus tard?... dit la jeune comtesse en se
retournant et regardant son mari.
- Plus tard, c'est la fin du mode, répondit Maxime. Mais
n'est-ce pas me faire gagner mon procès que de me donner madame
pour juge?
Le comte, par un geste gracieux, amena la jolie comtesse auprès
de lui; elle écouta quelques mots, regarda sa mère et dit à
Rastignac: "Di vous voulez aller avec M. de Trailles à
l'ambassade, ma mère me ramènera."
Quelques instants après, la baronne de Nucingen et la comtesse
de Rastignac sortirent ensemble. Maxime et Rastignac descendirent
bientôt, et quand ils furent assis tous deux dans la voiture du
baron:
- Que me voulez-vous, Maxime? dit le nouveau marié. Qu'y a-t-il
de si pressé pour me prendre à la gorge? Qu'avez-vous dit à ma
femme?
- Que j'avais à vous parler, répondit M. de Trailles. Vous
êtes heureux, vous! Vous avez fini par épouser l'unique
héritière des millions de Nucingen, et vous l'avez bien
gagné... vingt ans de travaux forcés!
ROMAN, publié en 1845
RESUME
Un provincial naïf, à l'accent catalan des
Pyrénées-Orientales, Gazonal, fait le lointain voyage vers la
capitale, pour suivre un de ses procès porté devant le Conseil
d'Etat. Il retrouve à Paris, un cousin, Léon de Lora, jadis
parti comme un gueux de chez lui, aujourd'hui devenu peintre
célèbre. Le cousin et les amis du cousin lui font connaître
les milieux de la politique et du "demi-monde". Il
gagne certes son procès, mais laisse entre "de charmantes
mains" plus d'argent qu'il n'avait de biens.
Dans l'extrait notre naïf catalan est introduit par son cousin
dans le saint des saints, la chambre des députés et rencontre
un "homme supérieur".
RASTIGNAC
Fin de l'ascension : jeune homme ... de 48 ans, il considère la politique comme un jeu, mais conclut un marché avec Gazonal. Le dernier paragraphe précise le bonheur tout relatif de l'arriviste.
EXTRAIT
Quand l'huissier ouvrit l'un des battants de la porte par
laquelle il n'entre que des députés, des ministres ou des
commissaires du Roi, Gazonal en vit sortir un homme qui lui parut
jeune encore, quoiqu'il eût quarante-huit ans, et à qui
l'huissier indiqua Léon de Lora.
- Ah! vous voilà! dit-il en allant donner une poignée de mains
à Léon et à Bixiou. Drôles! ... que venez-vous faire dans le
sanctuaire des lois?
- Parbleu, nous venons apprendre à blaguer, dit Bixiou, l'on se
rouillerait, sans cela.
- Passons alors dans le jardin, répliqua le jeune homme sans
croire que le Méridional fût de la compagnie.
En voyant cet inconnu bien vêtu, tout en noir, et sans aucune
décoration, Gazonal ne savait dans quelle catégorie politique
le classer; mais il le suivit dans le jardin contigu à la salle
et qui longe le quai, jadis appelé quai Napoléon. Une fois dans
le jardin, le ci-devant jeune homme donna carrière à un rire
qu'il comprimait depuis son entrée dans la salle des Pas-Perdus.
- Qu'as-tu donc...? lui dit Léon de Lora.
- Mon cher ami, pour pouvoir établir la sincérité du
Gouvernement constitutionnel, nous sommes forcés à commettre
d'effroyables mensonges avec un aplomb incroyable. Mais, moi, je
suis journalier. S'il y a des jours où je mens comme un
programme, il y en a d'autres où je ne peux pas être sérieux.
Je suis dans mon jour d'hilarité. Or, en ce moment, le Chef du
cabinet, sommé par l'Opposition de livrer les secrets de la
diplomatie, qui se refuserait à les livrer si elle était le
Ministère, est en train de faire ses exercices à la tribune;
et, comme il est honnête homme, qu'il ne ment pas pour son
compte, il m'a dit à l'oreille avant de monter à l'assaut:
"Je ne sais quoi leur débiter!..." En le voyant là,
le fou-rire m'a pris, et je suis sorti, car on ne peut pas rire
au banc des ministres, où ma jeunesse me revient parfois
intempestivement.
- Enfin! s'écria gazonal, je trouve un honnête homme dans
paris! Vous devez être un homme bien supérieur! dit-il en
regardant l'inconnu.
- Ah! çà, qui est monsieur? dit le ci-devant jeune homme en
examinant Gazonal.
- Mon cousin, répliqua vivement Léon. Je réponds de son
silence et de sa probité comme de moi-même. C'est lui qui nous
amène ici, car il a un procès administratif qui dépend de ton
ministère, son préfet veut tout bonnement le ruiner, et nous
sommes venus te voir pour empêcher le Conseil d'Etat de
consommer une injustice...
- Quel est le rapporteur?...
- Massol.
- Bon!
- Et nos amis Giraud et Claude Vignon sont dans la section, dit
Bixiou.
- Ah! çà, mais c'est dans les Pyrénées?... demanda le jeune
homme devenu sérieux.
- Oui, dit Gazonal.
- Et vous ne votez pas pour nous dans les élections?... dit
l'homme d'Etat en regardant Gazonal.
- Non; mais après ce que vous venez de dire devant moi, vous
m'avez corrompu: foi de commandant de la garde nationale, je vous
fait nommer votre candidat...
- Eh! bien, peux-tu garantir encore ton cousin?... demanda le
jeune homme à Léon.
- Nous le formons... dit Bixiou d'un ton profondément comique.
- Eh! bien, je verrai... dit ce personnage en quittant ses amis
et retournant avec précipitation à la salle des séances.
- Ah! çà, qui est-ce? demanda Gazonal.
- Eh! bien, le comte de Rastignac, le ministre dans le
département de qui se trouve ton affaire...
- Un ministre!... c'est pas plus que cela?
- Mais c'est un vieil ami à nous. Il a trois cent mille livres
de rente, il est pair de France, le Roi l'a fait comte, c'est le
gendre de Nucingen, et c'est un des deux ou trois hommes d'Etat
enfantés par la Révolution de Juillet; mais le pouvoir l'ennuie
quelquefois, et il vient rire avec nous...