Victor Hugo - Les Châtiments - NAPOLEON-LE-PETIT

NAPOLEON-LE-PETIT

Daumier,

Paquebot Napoléonien

Le Charivari (02/12/1848)

1/ Biographie hugolienne
2/ Portrait charge
3/ Fragments divers pour mettre en pièces
4/ De la petitesse au néant
5/ Le Petit dans Châtiments

1/ Biographie hugolienne

Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris le 20 avril 1808, est fils d'Hortense de Beauharnais, mariée par l'empereur à Louis-Napoléon, roi de Hollande. En 1831, mêlé aux insurrections d'Italie, où son frère aîné fut tué, Louis Bonaparte essaya de renverser la papauté. Le 30 octobre 1836 il tenta de renverser Louis-Philippe. Il avorta à Strasbourg, et, gracié par le roi, s'embarqua pour l'Amérique, laissant juger ses complices derrière lui. Le 11 novembre il écrivait : "Le roi, dans sa clémence, a ordonné que je fusse conduit en Amérique" ; il se déclarait "vivement touché de la générosité du roi", ajoutant : "Certes nous sommes tous coupables envers le gouvernement d'avoir pris les armes contre lui, mais le plus coupable, c'est moi", et terminait ainsi : "J'étais coupable envers le gouvernement; or, le gouvernement a été généreux envers moi." Il revint d'Amérique en Suisse, se fit nommer capitaine d'artillerie à Berne et bourgeois de Salenstein en Thurgovie, évitant également, au milieu des complications diplomatiques causées par sa présence, de se déclarer français et de s'avouer suisse, et se bornant, pour rassurer le gouvernement français, à affirmer, par une lettre du 20 août 1838, qu'il vit "presque seul" dans la maison "où sa mère est morte", et que sa "ferme volonté" est de "rester tranquille". Le 6 août 1840, il débarque à Boulogne, parodiant le débarquement à Cannes, coiffé du petit chapeau, apportant un aigle doré au bout d'un drapeau et un aigle vivant dans une cage, force proclamations, et soixante valets, cuisiniers et palefreniers, déguisés en soldats français avec des uniformes achetés au Temple et des boutons du 42e de ligne fabriqués à Londres. Il jette de l'argent aux passants dans les rues de Boulogne, met son chapeau à la pointe de son épée, et crie lui-même : vive l'empereur; tire à un officier un coup de pistolet qui casse trois dents à un soldat, et s'enfuit. Il est pris, on trouve sur lui cinq cent mille francs en or et en bank-notes; le procureur général Franck-Carré lui dit en pleine cour des pairs : "Vous avez fait pratiquer l'embauchage et distribuer l'argent pour acheter la trahison." Les pairs le condamnent à la prison perpétuelle. On l'enferme à Ham. Là son esprit parut se replier et mûrir; il écrivit et publia des livres empreints, malgré une certaine ignorance de la France et du siècle, de démocratie et de foi au progrès : l'Extinction du paupérisme, l'Analyse de la question des sucres, les Idées napoléoniennes où il fit l'empereur "humanitaire". Dans un livre intitulé Fragments historiques, il écrivit : "Je suis citoyen avant d'être Bonaparte." Déjà, en 1832, dans son livre des Rêveries politiques, il s'était déclaré "républicain". Après six ans de captivité, il s'échappa de la prison de Ham, déguisé en maçon, et se réfugia en Angleterre. Février arriva, il acclama la République, vint siéger comme représentant du peuple à l'Assemblée constituante, monta à la tribune le 21 septembre 1848, et dit : "Toute ma vie sera consacrée à l'affermissement de la République", publia un manifeste qui peut se résumer en deux lignes : liberté, progrès, démocratie, amnistie, abolition des décrets de proscription et de bannissement; fut élu président par cinq millions cinq cent mille voix, jura solennellement la Constitution le 20 décembre 1848, et, le 2 décembre 1851, la brisa. Dans l'intervalle il avait détruit la République romaine et restauré en 1849 cette papauté qu'il voulait jeter bas en 1831. Il avait en outre pris on ne sait quelle part à l'obscure affaire dite Loterie des lingots d'or; dans les semaines qui ont précédé le coup d'Etat, ce sac était devenu transparent et l'on y avait aperçu une main qui ressemblait à la sienne. Le 2 décembre et les jours suivants, il a, lui pouvoir exécutif, attenté au pouvoir législatif, arrêté les représentants inviolables, chassé l'Assemblée, dissous le conseil d'Etat, expulsé la Haute cour de justice, supprimé les lois, pris vingt-cinq millions à la Banque, gorgé l'armé d'or, mitraillé Paris, terrorisé la France, jonché les rues de cadavres, versé des flots de sang; depuis il a proscrit quatrevingt-quatre représentants du peuple, volé aux princes d'Orléans les biens de Louis-Philippe leur père, auquel il devait la vie, décrété le despotisme en cinquante-huit articles sous le titre de Constitution, employé l'armée à la honte, garrotté la République, fait de l'épée de la France un bâillon dans la bouche de la liberté, brocanté les chemins de fer, fouillé les poches du peuple, réglé le budget par ukase, déporté en Algérie et à Cayenne dix mille démocrates, exilé en Belgique, en Espagne, en Piémont, en Suisse et en Angleterre quarante mille républicains, mis dans toutes les ames le deuil et sur tous les fronts la rougeur.
Louis Bonaparte croit monter au trône, il ne s'aperçoit pas qu'il monte au poteau. (Napoléon-le-petit, I, 5)

2/ Portrait-charge

Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, pâle, lent, qui a l'air de n'être pas tout à fait réveillé. Il a publié, nous l'avons rappelé déjà, un Traité assez estimé sur l'artillerie, et connaît à fond la manoeuvre du canon. Il monte bien à cheval. Sa parole traïne avec un léger accent allemand. Ce qu'il y a d'histrion en lui a paru au tournoi d'Eglington. Il a la moustache épaisse et couvrant le sourire comme le duc d'Albe, et l'oeil éteint comme Charles IX.
Si on le juge en dehors de ce qu'il appelle "ses actes nécessaires" ou "ses grands actes", c'est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Les personnages invités chez lui, l'été, à Saint-Cloud, reçoivent en même temps que l'invitation, l'ordre d'apporter une toilette du matin et une toilette du soir. Il aime la gloriole, le pompon, l'aigrette, la broderie, les paillettes et les passequilles, les grands mots, les grands titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. En sa qualité de parent de la bataille d'Austerlitz, il s'habille en général.
Peu lui importe d'être méprisé, il se contente de la figure du respect.
Cet homme ternirait le second plan de l'histoire, il souille le premier. L'Europe riait de l'autre continent en regardant Haïti quand elle a vu apparaître ce Soulouque blanc. Il y a maintenant en Europe, au fond de toutes les intelligences, même à l'étranger, une stupeur profonde, et comme le sentiment d'un affront personnel; car le continent européen, qu'il le veuille ou non, est solidaire de la France, et ce qui abaisse la France humilie l'Europe. (Napoléon-le-petit, I, 6)

3/ Fragments divers pour mettre en pièces

- Vous avez nommé Louis Bonaparte président de la République?
- Oui.
- Le prendriez-vous pour garçon de caisse?
- Non, certes! (Napoléon-le-petit, VI, 4)

Monsieur Louis Bonaparte, Napoléon-le-Petit vous fâche, aimez-vous mieux Cartouche-le-Grand ?
M. Louis Bonaparte était mon obligé. J'avais contribué à faire rentrer en France sa famille exilée. De là nos relations. (Choses vues, 1854)

Il y aura dans l'histoire deux Napoléon : le Napoléon à la colonne et le Napoléon au poteau. L'angleterre aura eu cette fortune d'être le bourreau du premier et l'amie intime du dernier. (Choses vues, 1854)

L.B. Neveu à la mode de Hollande. (Choses vues, 1854)

Alexandre passe le Granique, César passe le Rubicon ; Louis Bonaparte enjambe l'égout Montmartre.
Fais donc vite quelque infamie nouvelle, coquin. Dépêche-toi. J'attends après.
Maintenant je vais vous parler de l'empereur Napoléon III. Soyez tranquille, je gazerai.
Présidence, dictature, empire, c'est toujours Louis Bonaparte. Pas de confiance réelle, pas de stabilité, pas de durée, pas de lendemain possible. Cela n'a pas la figure de ces établissements qui, même mauvais pour les idées, rassurent les intérêts. Tout le monde sent que c'est une aventure.
Il a frappé de son stylet la République, mais la République est comme les déesses d'Homère, elle saigne et ne meurt pas.
Je sais bien que telle industrie, telle banque et tel commerce ont voté pour Louis Bonaparte ; le faux poids a acclamé le faux serment. (Choses vues, 1854)

L'idée, partie de 89, a ses étapes à fournir ; elle crie en avant ! en avant ! Mais à tout moment les intérêts veulent dételer.
Stabilité! et l'on acclame Louis XVIII.
Ordre! et l'on couronne Louis-Philippe.
Sécurité! et l'on accepte Louis-Bonaparte.
Comme cette France, qui est un cheval de révolution, désire l'écurie! (Choses vues, 1855)

L. B. se vante, s'étale - son succès - la prospérité publique, l'escompte abaissé, le pape le bénissant, Victoria donnant le bras à son ambassadeur, les cerises à une guinée la livre, Walewski, Odessa, les alliances, ses flottes de la Baltique et de la mer Noire, ses [...] aux quatre vents, son empire, son triomphe, sa grandeur, etc., etc. (Enumérer et finir ainsi :)
- Silence, néant ! ta queue de paon traîne sur de la boue.
Un à peu près d'empereur.
Pas de parlement, pas de journaux, pas de bavardage. Des complices, mais pas de témoins. Nuit sur sa vie, nuit sur son palais, nuit sur son alcôve, nuit sur son budget. Là surtout, obscurité profonde ; les chiffres ténébreux s'alignent dans l'ombre à la voix de César. Comme homme d'action, il surprend, comme homme de gouvernement, il prend. Toute son histoire tiendra dans ces deux mots. Le silence sur tout et le jour sur rien. Cet aigle aime le crépuscule. Cet empereur de grand chemin hait les indiscrétions. Ses combinaisons financières sont tellement délicates qu'il leur faut la chambre noire. Mais aussi comme il travaille ! Il excelle à troubler l'eau où il pêche, et quelle pêche miraculeuse ! Il lance un décret comme on jette un filet. Quant à ses serviteurs, tout leur est permis. Il est bon prince ; prenez mes amis ! - Mais il leur recommande le secret. Que ta main droite ne sache pas ce que ta main gauche a volé.
[...]
... Et de là je continuerai de jeter l'horreur de son nom et les foudres de son propre crime sur Napoléon-le-Petit, empereur des Français et des Anglais.
Quel dommage que je n'aie pas été exilé plus tôt ! j'aurais fait bien des choses pour lesquelles je sens que le temps va me manquer. (Choses vues, 1855)

J'ai fait cette nuit un rêve dans lequel L. Bonaparte rendait contre la rage le décret que voici : Je, Napoléon, etc... décrète : article 1er. Il n'y a plus de chiens. Art. II. Tous les chiens sont élevés à la dignité de gendarmes. Art. III. Quiconque mordra sera destitué. Art. IV. On aboiera en français. (Choses vues, 1858)

L'erreur du malheureux qui a aujourd'hui le succès et qui gouverne ce qu'il nomme l'Empire, c'est de croire qu'il a proscrit des hommes ; il a proscrit le droit. Il n'a pas expulsé tel ou tel représentant du peuple, il a expulsé la justice ; il n'a pas banni tel ou tel citoyen, il a banni la liberté. Il a frappé d'ostracisme les idées, la raison, le progrès, la lumière ; et l'on pourrait dire que ce qu'il a exilé de France, c'est la France elle-même. Le jour où tout cela rentrera, nous rentrerons. Quant à la chose appelée amnistie par ces hommes, qu'il nous soit permis de passer sous silence cette effronterie. (Choses vues, 1859)

Qu'est-ce que la constitution de l'empire n° 2 ? C'est 89. Mais c'est 89 composé du mutisme de la tribune, de la servitude de la presse, de la liberté individuelle supprimée, de la conscience muselée, de l'omnipotence du goupillon et de la toute-puissance du sabre ; plus la police.
Cela fait songer à cette poule qui avait la tête d'un loup, le corps d'un tigre, les pattes d'une oie, la queue d'un singe, les yeux d'un crocodile et les oreilles d'un lièvre. (Choses vues, 1860)

4/ De la petitesse au néant

Soyez tranquille, l'histoire le tient.
Du reste, si ceci flatte l'amour-propre de M. Bonaparte d'être saisi par l'histoire, s'il a par hasard, et vraiment on le croirait, sur sa valeur comme scélérat politique, une illusion dans l'esprit, qu'il se l'ôte.
Qu'il n'aille pas s'imaginer, parce qu'il a entassé horreurs sur horreurs, qu'il se hissera jamais à la hauteur des grands bandits historiques. Nous avons eu tort peut-être, dans quelques pages de ce livre, çà et là, de le rapprocher de ces hommes. Non, quoiqu'il ait commis des crimes énormes, il restera mesquin. Il ne sera jamais que l'étrangleur nocturne de la liberté; il ne sera jamais que l'homme qqui a soûlé les soldats, non avec de la gloire, comme le premier Napoléon, mais avec du vin; il ne sera jamais que le tyran pygmée d'un grand peuple. Lacabit de l'individu se refuse de fond en comble à la grandeur, même dans l'infamie. Dictateur, il est bouffon; qu'il se fasse empereur, il sera grotesque. Ceci l'achèvera. Faire hausser les épaules au genre humain, ce sera sa destinée. Sera-t-il moins rudement corrigé pour cela? Point. Le dédain n'ôte rien à la colère; il sera hideux, et il resstera ridicule. Voilà tout. L'histoire rit et foudroie.
Les plus ondignés même ne le tireront point de là. Les grands penseurs se plaisent à châtier les grands despotes, et quelquefois même les grandissent un peu pour les rendre dignes de leur furie; mais que voulez-vous que l'historien fasse de ce personnage?
L'historien ne pourra que le mener à la postérité par l'oreille.
L'homme une fois déshabillé du succès, le piédestal ôté, la poussière tombée, le clinquant et l'oripeau et le grand sabre détachés, le pauvre petit squelette mis à nu et grelottant, peut-on s'imaginer rien de plus chétif et de plus piteux? (Napoléon-le-petit, Conclusion, I)