Alain Bosquet (1919-1998)
Passage d'un poète
Le poète est passé : un remous
dans l'argile
se dresse en monument,
avec soudain le bras qui se profile,
la lèvre et l'oeil aimants ;
Le poète est passé : le
ruisseau qui hésite,
devient fleuve royal ;
il n'a plus de repos ni de limites ;
il ressemble au cheval.
Le poète est passé : au milieu
du silence
s'organise un concert,
comme un lilas ; une pensée se pense,
le monde s'est ouvert.
Le poète est passé : un océan
consume
ses bateaux endormis.
La plage est d'or et tous les ors s'allument
pour s'offrir aux amis.
Le poète est passé : il n'est
plus de délire
qui ne soit oeuvre d'art.
Le vieux corbeau devient un oiseau-lyre.
Il n'est jamais trop tard
pour vivre quinze fois : si le
poète hirsute
repasse avant l'été,
consultez-le car de chaque minute
il fait l'éternité.
Un jour après la vie (Editions Gallimard, 1984)