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DIDEROT (1713 - 1784)
La Religieuse (1760 - 1781, éd. 1796+)
Suzanne, une des trois filles de la famille Simonin, est rejetée par ses parents : sans doute est-elle le fruit d'un adultère. Voyant que le promis de sa soeur aînée s'intéresse à elle, car elle est belle et spirituelle, contrairement à ses deux soeurs, elle l'avoue à sa mère qui la place dans un couvent. Une fois ses deux soeurs mariées, elle espère en sortir, mais ses parents décident de lui faire prendre le voile. Malgré ses réticences, en proie aux conseils insidieux de la mère supérieure, elle accepte de devenir novice. Vient le moment de confirmer ses voeux. Pour s'attacher un protecteur, le marquis de Croismare, elle entreprend ses mémoires.
Début du roman
La réponse de M. Le marquis de Croismare, sil men fait une, me fournira les premières lignes de ce récit. Avant que de lui écrire, jai voulu le connaître. Cest un homme du monde, il sest illustré au service ; il est âgé, il a été marié ; il a une fille et deux fils quil aime et dont il est chéri. Il a de la naissance, des lumières, de lesprit, de la gaieté, du goût pour les beaux-arts, et surtout de loriginalité. On ma fait léloge de sa sensibilité, de son honneur et de sa probité ; et jai jugé par le vif intérêt quil a pris à mon affaire, et par tout ce quon men a dit, que je ne métais point compromise en madressant à lui : mais il nest pas à présumer quil se détermine à changer mon sort sans savoir qui je suis, et cest ce motif qui me résout à vaincre mon amour-propre et ma répugnance, en entreprenant ces mémoires, où je peins une partie de mes malheurs, sans talent et sans art, avec la naïveté dune enfant de mon âge et la franchise de mon caractère.
EXTRAIT
Alors je devins rêveuse, je sentis mes répugnances se réveiller et s'accroître. Je les allais confier à la supérieure, ou à notre mère des novices. Ces femmes se vengent bien de l'ennui que vous leur portez : car il ne faut pas croire qu'elles s'amusent du rôle hypocrite qu'elles jouent, et des sottises qu'elles sont forcées de vous répéter ; cela devient à la fin si usé et si maussade pour elles ; mais elles s'y déterminent, et cela pour un millier d'écus qu'il en revient à leur maison. Voilà l'objet important pour lequel elles mentent toute leur vie, et préparent à de jeunes innocentes un désespoir de quarante, de cinquante années, et peut-être un malheur éternel ; car il est sûr, monsieur, que, sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il y en a cent tout juste de damnées, sans compter celles qui deviennent folles, stupides ou furieuses en attendant.
Il arriva un jour qu'il s'en échappa une de ces dernières de la cellule où on la tenait enfermée. Je la vis. Voilà l'époque de mon bonheur ou de mon malheur, selon, monsieur, la manière dont vous en userez avec moi. Je n'ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et presque sans vêtement ; elle traînait des chaînes de fer ; ses yeux étaient égarés; elle s'arrachait les cheveux ; elle se frappait la poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait ; elle se chargeait elle-même, et les autres, des plus terribles imprécations ; elle cherchait une fenêtre pour se précipiter. La frayeur me saisit, je tremblai de tous mes membres, je vis mon sort dans celui de cette infortunée, et sur le champ il fut décidé, dans mon coeur, que je mourrais mille fois plutôt que de m'y exposer. On pressentit l'effet que cet événement pourrait faire sur mon esprit ; on crut devoir le prévenir. On me dit de cette religieuse je ne sais combien de mensonges ridicules qui se contredisaient : qu'elle avait déjà l'esprit dérangé quand on l'avait reçue ; qu'elle avait eu un grand effroi dans un temps critique ; qu'elle était devenue sujette à des visions ; qu'elle se croyait en commerce avec les anges ; qu'elle avait fait des lectures pernicieuses qui lui avait gâté l'esprit ; quelle avait entendu des novateurs dune morale outrée, qui lavaient si fort épouvantée des jugements de Dieu, que sa tête ébranlée en avait été renversée ; qu'elle ne voyait plus que des démons, l'enfer, des gouffres de feu ; qu'elles étaient bien malheureuses ; qu'il était inouï qu'il y eût jamais eu un pareil sujet dans la maison; que sais-je encore quoi ? Cela ne prit point auprès de moi. A tout moment ma religieuse folle me revenait à l'esprit, et je renouvelais le serment de ne faire aucun voeu.
JEU ET MYSTIFICATION
L'oeuvre est à l'origine une plaisanterie du
petit groupe de Mme d'Epinay, certes spirituelle, mais aussi
cruelle.
Le marquis de Croismare admis au sein du clan est fort apprécié
pour sa candeur et son esprit de justice. En 1758 il est
contraint de retourner sur ses terres de Normandie pour régler
quelques affaires.
Au bout de quinze mois d'absence, Diderot et le clan d'Epinay
regrettent leur charmant compagnon et décident de le faire
revenir. Ils montent alors une tragique histoire, qui repose sur
des faits authentiques, connus d'ailleurs du bon marquis.
Le marquis était intervenu dans un procès intenté par une
certaine Marguerite Delamarre, cloîtrée contre son gré, qui
avait perdu son procès. Le clan décide alors de faire croire au
marquis que Marguerite s'est enfuie.
Diderot est chargé de composer une correspondance fictive : il
compose les lettres de Marguerite et de la femme qui l'a
recueillie, Mme Madin. Le Marquis propose un emploi de femme de
chambre à Marguerite et le clan est alors obligé de faire
mourir Marguerite pour éviter que le brave marquis ne découvre
la supercherie. Il ne l'apprendra que 10 ans plus tard de la
bouche de Grimm.
DE LA MYSTIFICATION A L'OEUVRE
Si le marquis est pris au piège, il en va de même pour Diderot qui par pitié, attendrissement et enthousiasme décide de changer les lettres de la prétendue Suzanne Simonin en un récit en règle. (Cf correspondance de Grimm)
LA PUBLICATION
Le roman restera inachevé et Diderot n'a guère envie, par prudence, de le publier. En 1780 il modifie son manuscrit, le corrige. Il ne paraîtra qu'après sa mort, en 1796.
LA RELIGIEUSE ET LE ROMAN NOIR
I/ LE ROMAN NOIR AU XVIII°
Il est encore en gestation lors de la composition de LA RELIGIEUSE. Le Château d'Otrante d'Horace Walpole ne paraît qu'en 1764 en Angleterre et n'est publié qu'en 1767 en France.
QUELQUES TITRES :
ANN RADCLIFFE : Les mystères
d'Udolphe (1794) - Le Confessionnal des pénitents noirs
(1797)
LEWIS : Le Moine (1795)
MARQUIS DE SADE :Juliette ou les malheurs de la vertu
(1791)
DUCRAY-DUMINIL :Coelina ou l'enfant du mystère
(1799)
II/ LEMPRUNT AU ROMAN NOIR DANS LA RELIGIEUSE
LES THEMES
Innocence et beauté des victimes
Solitude : enfant naturel ou exclu du milieu familial
Univers clos : château, monastère, souterrain, démulti-plication fréquente en petits univers clos (couvent => cellule => cachot)
Persécution : derrière une façade respectable un monde hierarchisé à l'extrême (maîtres et esclaves - supérieure et favorites), tortures physiques et morales entraînant maladie, folie, mort, suicide
RELATIONS AVEC D'AUTRES GENRES ROMANESQUES
Le roman policier : naissance secrète, mystère et évasion
Le roman libertin : libération des moeurs sexuelles, scènes de dévoilement, de flagellation...
Le roman fantastique : communication avec l'au-delà lors des apparitions de la folie, scènes nocturnes de sorcellerie et dexorcisme
MODE DE RECIT => UTILISATION DU ROMAN-MEMOIRES
Un "je" qui écrit : le point de vue dominant est celui de la souffrance, accentuation de l'émotion.
Narration rétrospective : le roman-mémoires tend même à devenir un journal intime où les scènes sont souvent répétitives, malgré une fréquente gradation dans la souffrance.
III/ ESPRIT PHILOSOPHIQUE ET LIMITES DU GENRE NOIR
LA CRITIQUE
Dans La Religieuse Diderot fait surtout le procès des institutions religieuses coercitives, contraires à la véritable religion dans la mesure où elles mènent les individus aux souffrances terrestres et à la damnation éternelle.
Le monde clos entraîne la dégradation de la nature humaine. Oisiveté, inutilité sociale, promiscuité plongent peu à peu les reclus dans les rêveries morbides ou mystiques, puis dans la folie et les mènent parfois au suicide.
LE ROMAN D'APPRENTISSAGE PHILOSOPHIQUE
A travers les trois douloureux séjours de Suzanne dans des couvent différents, Diderot se livre donc à une véritable enquête.
Le personnage de Suzanne ne correspond pas aux victimes traditionnelles des romans noirs. Elle sait faire preuve d'analyse dans sa narration rétrospective, de fermeté et de courage dans son comportement de résistance aux séductions et à la force parentale et conventuelle.
CONCLUSION
Il s'agit d'un roman qui s'adresse :
à la raison : discours intégrés dans la narration rétrospective, nombreux dialogues, mais peu de passages vraiment philosophiques.
à la sensibilité : esthétique expressionniste de Diderot (grandes scènes théâtrales destinées à provoquer la pitié du lecteur).
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