Préface de Germinie Lacerteux, 1865.
Il nous faut
demander pardon au public de lui donner ce livre et l'avertir de ce qu'il y trouvera.
Le public aime les romans faux, ce roman est un roman vrai.
Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde; ce livre vient de
la rue.
Il aime les petites oeuvres polissonnes, les mémoires de filles, les
confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se retrousse dans une
image aux devantures des librairies; ce qu'il va lire est sévère et pur. Qu'il ne
s'attente point à la photographie décolletée du plaisir, l'étude qui suit est la
clinique de l'amour.
Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les aventures qui
finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa digestion, ni sa sérénité. Ce
livre avec sa triste et violente distraction est fait pour contrarier ses habitudes et
nuire à son hygiène.
Pourquoi donc l'avons-nous écrit ? Est-ce simplement pour choquer le public
et scandaliser ses goûts ?
Non.
Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de
démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle les
"basses classes" n'avait pas droit au roman; si ce monde sous un monde, le
peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et des dédains d'auteurs qui
ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le coeur qu'il peut avoir, nous nous
sommes demandé s'il y avait encore pour l'écrivain et pour le lecteur, en ces années
d'égalité où nous sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop
peu nobles. Il nous est venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une
littérature oubliée et d'une société disparue, la tragédie, était définitivement
morte; si, dans un pays sans caste et sans aristocratie légale, les misères des petits
et des pauvres parleraient à l'intérêt, à l'émotion, à la pitié, aussi haut que les
misères des grands et des riches; si en un mot les larmes qu'on pleure en bas pourraient
faire pleurer comme celles qu'on pleure en haut. Ces pensées nous avaient fait oser
l'humble roman de Soeur Philomène Lacerteux.
Maintenant, que ce livre soit calomnié, peu lui importe. Aujourd'hui que le
Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la grande forme sérieuse,
passionnée, vivante de l'étude littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient par
l'analyse et par la recherche psychologique, l'Histoire morale contemporaine, aujourd'hui
que le Roman s'est imposé les études et les devoirs de la Science, il peut en
revendiquer les libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité, qu'il
montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris, qu'il fasse
voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le courage de voir, ce que les
reines d'autrefois faisaient toucher de l'oeil à leurs enfants dans les hospices : la
souffrance humaine présente et toute vive, qui apprend la charité; que le roman ait
cette religion que le siècle passé appelait de ce large et vaste nom : Humanité; - il
lui suffit de cette conscience : son droit est là !