Pot-Bouille ou la tambouille
bourgeoise
Eau, gaz, adultère à tous les étages
1. Note de Paul Alexis
2. Du Carnet d'enquêtes à l'oeuvre
3. Les observateurs : médecin et prêtre
4. Le thème du roman dans le roman
Zola trouva d'abord le titre : Pot-Bouille, c'est-à-dire le pot-au-feu bourgeois, le train-train du foyer, la cuisine de tous les jours, cuisine terriblement louche et menteuse sous son apparente bonhomie. Aux bourgeois qui disent : Nous sommes l'honneur, la morale, la famille, il voulait répondre : Ce n'est pas vrai, vous êtes le mensonge de tout cela, votre pot-bouille est la marmite où mijotent toutes les pourritures de la famille et tous les relâchements de la morale.
Roman écrit en 1881-1882 en pleine effervescence "naturaliste" qui suit les Soirées de Médan et les attaques incessantes contre ces précédents romans L'Assommoir et Nana. On peut considérer que Pot-Bouille est une réponse directe à la critique bourgeoise, bien-pensante, Napoléon III, amoureuse de l'ordre et de la respectabilité. Zola limite son investigation à la description d'un immeuble bourgeois "exemplaire", belle façade hypocrite qui cache toutes les turpitudes. Le jeune méridional Octave Mouret qui deviendra bientôt le directeur de Au Bonheur des Dames y fait ses premières armes de la vie parisienne.
Du Carnet d'enquêtes à l'oeuvre
Un livre férocement gai et tragique dans le simple.
La bourgeoisie, l'acte d'accusation le plus violent qu'on puisse faire contre la société
française.
Dans la colonne de gauche : notes de Zola ou d'Henri
Céard pour Pot-Bouille
Dans la colonne de droite : texte correspondant extrait de Pot-Bouille
| Un charbonnier couchant avec une bonne, une
perle d'ailleurs. Les draps sont noirs. On flanque la bonne à la porte. |
- Et puis, ajouta-t-il, il y a eu Eugénie.
Vous avez dû la remarquer, une grande belle fille, une Vénus, mon cher! mais sans
blague, cette fois : on se retournait dans la rue pour la regarder... Alors, pendant dix
jours, la maison a été en l'air. Ces dames étaient furieuses. Les hommes ne tenaient
plus : Campardon tirait la langue, Duveyrier avait trouvé le truc de monter tous les
jours ici, pour voir si des fuites ne se produisaient pas dans la toiture. Une vraie
révolution, un allumage dont leur sacrée baraque flambait des caves aux greniers... Moi,
je me suis méfié. Elle était trop chic ! Croyez-moi, mon cher, laides et bêtes, pourvu
qu'on en ait plein les bras :- voilà mon opinion, par principe et par goût... Et quel
nez j'ai eu ! Eugénie a fini par être flanquée dehors, le jour où madame s'est
aperçue, à ses draps, noirs'comme de la suie, qu'elle recevait chaque matin le
charbonnier de la place Gaillon ; des draps de nègre dont le blanchissage coûtait les
yeux de la tête 1 Mais qu'est-il arrivé ? Le charbonnier en a été très malade, et le
cocher des gens du second, laissé ici par ses maîtres, ce butor de cocher qui les prend
toutes, a étrenné également, au point qu'il en tire encore la jambe. Celui-là, je ne
le plains pas, il m'embête ! Enfin, Octave put se dégager. Il laissait Trublot dans l'obscurité profonde du grenier, lorsque ce dernier s'étonna brusquement. - Mais vous, que fichez-vous donc, chez les bonnes ? .. Ah ! scélérat, vous y venez ! |
| Madame Juzeur La petite femme bien malheureuse. Une femme lâchée par son mari.
On ne voit pas comment le mari a filé, ni pourquoi, c'est un gredin. Garder le mystère. |
J'étais certaine que vous viendriez ce
matin, soupira-t-elle d'un air d'abattement. Toute la nuit, j'ai rêvassé, je vous
voyais... Impossible de dormir, vous comprenez, avec ce mort dans la maison ! Et elle avoua qu'elle s'était levée trois fois pour regarder sous les meubles. - Mais il fallait m'appeler ! dit gaillardement le jeune homme. A deux, on n'a pas peur, dans un lit. Elle prit un air de honte charmant. - Taisez-vous, c'est vilain ! Et elle lui appliqua sa main ouverte sur les lèvres. Naturellement, il dut la baiser. Alors, elle écarta les doigts davantage, en riant, comme chatouillée. Mais lui, excité par ce jeu, chercha à pousser les choses plus loin. Il l'avait saisie, la serrait contre sa poitrine, sans qu'elle fît un mouvement pour se dégager ; et très bas, dans un souffle, à l'oreille : - Voyons, pourquoi ne voulez-vous pas - Oh !, en tout cas, pas aujourd'hui - Pourquoi, pas aujourd'hui ? - Mais, avec ce mort, là-dessous... Non, non, ça me serait impossible. Il la serrait plus rudement, et elle s'abandonnait. Leurs haleines chauffaient leurs visages. - Alors, quand ? demain ? - Jamais. - Vous êtes libre pourtant, votre mari s'est conduit si mal, que vous ne lui devez rien... Hein ? la peur d'un enfant peut-être ? - Non, je ne puis en avoir, des médecins me l'ont dit. - Eh bien ! s'il n'y a aucune raison sérieuse, ce serait trop bête... Et il la violentait. Très souple, elle glissa. Puis, le reprenant elle-même dans ses bras, l'empêchant de faire un mouvement, elle murmura de sa voix caressante : - Tout ce que vous voudrez, mais pas ça !... Entendez-vous, ça, jamais ! jamais ! J'aimerais mieux mourir... C'est une idée à moi, mon Dieu ! J'ai juré au Ciel, enfin vous n'avez pas besoin de savoir... Vous êtes donc brutal comme les autres hommes, que rien ne satisfait, tant qu'on leur refuse quelque chose. Pourtant, je vous aime bien. Tout ce que vous voudrez, mais pas ça, mon amour ! Elle se livrait, lui permettait les caresses les plus vives et les plus secrètes, ne le repoussant, d'un mouvement de brusque vigueur nerveuse, que s'il tentait le seul acte défendu. Et, dans son obstination, il y avait comme une réserve jésuitique, une peur du confessionnal, une certitude d'obtenir le pardon des petits péchés, tandis que le gros lui causerait trop d'ennuis avec son directeur. Puis, c'étaient encore d'autres sentiments inavoués, l'honneur et l'estime de soi-même mis en un seul point, la coquetterie de tenir toujours les hommes en ne les satisfaisant jamais, une savante jouissance personnelle à se faire manger de baisers partout, sans le coup de bâton de l'assouvissement final. Elle trouvait ça meilleur, elle s'y entêtait, pas un homme ne pouvait se flatter de l'avoir eue, depuis le lâche abandon de son mari. Et elle était une femme honnête ! - Non, monsieur, pas un ! Ah ! je puis aller la tête haute, moi ! Que de malheureuses, dans ma position, se seraient mal conduites Elle l'écarta avec douceur et se leva du canapé. - Laissez-moi... Ça me tourmente trop, ce mort, en dessous. Il me semble que la maison entière le sent. D'ailleurs, l'heure de l'enterrement approchait. Elle voulait aller avant le corps à l'église, pour ne pas voir toute la cuisine funèbre. Mais, comme elle le reconduisait, elle se souvint de lui avoir parlé de sa liqueur des îles ; et elle le fit rentrer, elle apporta elle-même deux verres et la bouteille. C'était une crème très sucrée, avec des parfums de fleurs. Quand elle but, une gourmandise de petite fille mit une langueur ravie sur son visage. Elle aurait vécu de sucre, les douceurs à la vanille et 'à la rose la troublaient comme un attouchement. - Ça nous soutiendra, dit-elle. Et, dans l'antichambre, elle ferma les yeux, lorsqu'il la baisa sur la bouche. Leurs lèvres sucrées fondaient, pareilles à des bonbons. |
| Le ménage à trois des Campardon
(Achille, Rose et Gasparine) L'adultère est parfois déterminé par de pures situations physiologiques. L'impuissance du mari par exemple. Les maladies de matrice, chez la femme, amènent naturellement l'adultère de l'homme. Il devient ainsi une nécessité et la femme le tolère. Il y a ainsi de très bons ménages. L'homme dévoué, aimant même sa femme, et ayant en ville une maîtresse, chez laquelle il va dans la journée. Le soir, il reste chez lui, bon époux, bon père. Dans ce cas, la maîtresse n'est qu'une sorte de meuble intime qui sert au ménage et ne le ruine pas. C'est une affaire d'organisation. Elle s'intéresse même à la femme et demande de ses nouvelles. |
Dès qu'il fut parti, la famille parla de se
coucher. Rose, chaque soir, avant de se mettre au lit, passait une heure dans son cabinet
de toilette. Elle procéda à un débarbouillage complet, se trempa de parfums, puis se
coiffa, s'examina les yeux, la bouche, les oreilles, et se fit même un signe sous le
menton. La nuit, elle remplaçait son luxe de peignoirs par un luxe de bonnets et de
chemises. Elle choisit, pour cette nuit-là, une chemise et un bonnet garnis de
valenciennes. Gasparine l'avait aidée, lui donnant les cuvettes, épongeant derrière
elle l'eau répandue, la frottant avec un linge, petits soins intimes dont elle
s'acquittait beaucoup mieux que Lisa. - Ah ! je suis bien ! dit enfin Rose, allongée, pendant que la cousine bordait les draps et remontait le traversin. Et elle riait d'aise, toute seule au milieu du grand lit. Dans ses dentelles, avec son corps douillet, délicat et soigné, on eût dit une belle amoureuse, attendant l'homme de son coeur. Quand elle se sentait jolie, elle dormait mieux, disait-elle. Puis, elle n'avait plus que ce plaisir. - Ça y est ? demanda Campardon en entrant. Eh bien, bonne nuit, mon chat. Lui, prétendait avoir à travailler. Il veillerait encore. Mais elle se fâchait, elle voulait qu'il prit un peu de repos : c'était stupide, de se tuer de la sorte ! - Entends-tu, couche-toi... Gasparine, promets-moi de le faire coucher. La cousine, qui venait de poser sur la table de nuit un verre d'eau sucrée et un roman de Dickens, la regardait. Sans répondre, elle se pencha, elle laissa échapper : - Tu es gentille comme tout, ce soir! Et elle lui mit deux baisers sur les joues, les lèvres sèches, la bouche amère, dans une résignation de parente laide et pauvre. Campardon, lui aussi, regardait sa femme, le sang à la peau, crevant d'une digestion pénible. Ses moustaches eurent un petit tremblement, il la baisa à son tour. - Bonne nuit, ma cocotte. - Bonne nuit, mon chéri... Mais, tu sais, couche-toi tout de suite. - N'aie donc pas peur ! dit Gasparine. Si, à onze heures, il ne dort pas, je me lèverai et j'éteindrai sa lampe. Vers onze heures, Campardon, qui bâillait sur un chalet suisse, une fantaisie d'un tailleur de la rue Rameau, se déshabilla lentement en songeant à Rose, si gentille et si propre ; puis, après avoir défait son lit, pour les bonnes, il alla retrouver Gasparine dans le sien. Ils y dormaient fort mal, trop à l'étroit, gênés par leurs coudes. Lui surtout, réduit à se tenir en équilibre au bord du sommier, avait une cuisse coupée, le matin. |
| Les Josserand Le père est la bête de somme. |
Hortense, sans s'émouvoir, entra en disant : - Je n'avais pas besoin d'écouter, on vous entend du fond de la cuisine. La bonne se tord... D'ailleurs, je suis d'âge à être mariée, je puis bien savoir. - Verdier, n'est-ce pas ? reprit la mère avec amertume. Voilà les satisfactions que tu me donnes, toi aussi... Maintenant, tu attends la mort d'un mioche. Tu peux attendre, il est gros et gras, on me l'a dit. C'est bien fait. Tout un flot de bile avait jauni le visage maigre de la jeune fille. Elle répondit, les dents serrées : - S'il est gros et gras, Verdier peut le lâcher. Et je le lui ferai lâcher plus tôt qu'on ne pense, pour vous attraper tous... Oui, oui, je me marierai seule. Ils sont trop solides, les mariages que tu bâcles ! Puis, comme sa mère revenait sur elle. - Ah ! tu sais, on ne me gifle pas, moi !... Prends garde. Elles se regardèrent fixement, et Mme Josserand céda la première, cachant sa retraite sous un air de domination dédaigneuse. Mais le père avait cru à un recommencement de la bataille. Alors, pris entre les trois femmes, lorsqù'il vit cette mère et ces filles, toutes les créatures qu'il avait aimées, finir par se manger entre elles, il sentit un monde crouler sous, lui, il s'en alla de son côté, se réfugia au fond de la chambre, comme frappé à mort et désireux d'y mourir seul. Il répétait au milieu de ses sanglots : - Je ne peux plus... je ne peux plus... |
| Les Josserand Réception. |
C'est que je ne vois rien du tout .
murmura Berthe, qui fouillait une armoire. Les planches avaient le vide mélancolique et le faux luxe des familles où l'on achète de la basse viande, afin de pouvoir mettre des fleurs sur la table. Il ne traînait là que des assiettes de porcelaine à filets dorés, absolument nettes, une brosse -à pain dont le manche se désargentait, des burettes où l'huile et le vinaigre avaient séché ; et pas une croûte oubliée, pas une miette de desserte, ni un fruit, ni une sucrerie, ni un restant de fromage. On sentait que la faim d'Adèle, jamais contentée, torchait, jusqu'à dédorer les plats, les rares fonds de sauce laissés par les maîtres. - Mais elle a donc mangé tout le lapin ! cria Mme Josserand. - C'est vrai, dit Hortense, il restait le morceau de la queue... Ah ! non, le voici. Aussi ça m'étonnait qu'elle eût osé... Vous savez, je le prends. Il est froid, mais tant pis ! Berthe furetait de son côté, inutilement. Enfin, elle mit la main sur une bouteille, dans laquelle sa mère avait délayé un vieux pot.de confiture, de façon à fabriquer du sirop de groseille pour ses soirées. Elle s'en versa un demi-verre, en disant : - Tiens, une idée ! je vais tremper du pain là-dedans, moi !... Puisqu'il n'y a que ça ! Mais Mme Josserand, inquiète, la regardait avec sévérité. - Ne te gêne pas, emplis le verre pendant que tu y es !... Demain, n'est-ce pas ? j'offrirai de l'eau à ces dames et à ces messieurs ? |
| Les Josserand La bibliothèque d'un bourgeois : Revue des Deux Mondes. Les journaux enlevés quand il y a des procès; traiter la question en entier de la morale de l'abonné. Le côté intellectuel du bourgeois. On ne mène pas les filles au Louvre, parce qu'il y a des femmes nues. |
Pour faire diversion, Mme Josserand chercha
une autre querelle à M. Josserand : elle le priait de remporter son journal chaque matin,
de ne pas le laisser traîner tout un jour dans l'appartement, comme la veille par
exemple; justement un numéro où il y avait un procès abominable, que ses filles
auraient pu lire. Elle reconnaissait bien là son peu de moralité. [...] Mme Josserand cria: - C'est vrai, je n'y songeais plus... Voyez donc, monsieur Mouret, vous qui aimez les arts. - Prenez garde, le coup de l'aquarelle ! murmura Trublot, qui connaissait la maison. C'était mieux qu'une aquarelle. Comme par hasard, une coupe de porcelaine se trouvait sur la table; au fond, encadrée dans la mont,-ire toute neuve de bronze verni, était peinte la Jeune fille à la cruche cassée, en teintes lavées qui allaient du lilas clair au bleu tendre. Berthe souriait au milieu des éloges. - Mademoiselle a tous les talents, dit Octave avec sa bonne grâce. Oh ! c'est d'un fondu, et très exact, très exact ! - Pour le dessin, je le garantis ! reprit Mme Josserand triomphante. Il n'y a pas un cheveu en plus ni en moins... Berthe a copié ça ici, sur une gravure. Au Louvre, on voit vraiment trop de nudités, et le monde y est si mêlé parfois ! Elle avait baissé la voix, pour donner cette appréciation, désireuse d'apprendre au jeune homme que, si sa fille était artiste, cela n'allait point jusqu'au dévergondage. D'ailleurs, Octave dut lui paraître froid, elle sentit que la coupe ne portait pas, et elle se mit à l'épier d'un air d'inquiétude, pendant que Valérie et Mme Juzeur, qui en étaient à leur quatrième tasse de thé, examinaient la peinture avec de légers cris d'admiration. |
| Les Josserand L'oncle Bachelard Deux nièces tâchant de griser un oncle pingre, pour en tirer des cadeaux au jour de l'An. Et elles n'en tiraient rien. Dix francs de liqueur pour avoir une pièce de vingt francs. Le jour où l'on voulait faire les vingt francs à l'oncle, on l'accepte, bien qu'on le regarde très mal dans la famille. Un individu obscène, qu'on redoute, dont on a honte, et qu'on dorlote parce qu'il est riche. |
Après le poisson, une tourte grasse parut,
et ces demoiselles crurent le moment arrivé de commencer l'attaque. - Buvez donc, mon oncle ! dit Hortense. C'est votre fête... Vous ne donnez rien pour votre fête ? - Tiens ! c'est vrai, ajouta Berthe d'un air naïf. On donne quelque chose, le jour de sa fête... Vous allez nous donner vingt francs. Du coup, en entendant parler d'argent, Bachelard exagéra son ivresse. C'était sa malice accoutumée: ses paupières retombaient, il devenait idiot. - Hein ? quoi ? bégaya-t-il. - Vingt francs, vous savez bien ce que c'est que vingt francs, ne faites pas la bête, reprit Berthe. Donnez-nous vingt francs, et nous vous aimerons, oh ! nous vous aimerons tout plein ! Elles s'étaient jetées à son cou, lui prodiguaient des noms de tendresse, baisaient son visage enflammé, sans répugnance pour l'odeur de débauche canaille qu'il exhalait. M. Josserand, que troublait ce continuel fumet d'absinthe, de tabac et de musc, eut une révolte, lorsqu'il vit les grâces vierges de ses filles 'se frotter à ces hontes ramassées sur tous les trottoirs. - Laissez-le donc ! cria-t-il. - Pourquoi ? dit Mme Josserand, qui lança un terrible regard à son mari. Elles s'amusent... Si Narcisse veut leur donner vingt francs, il est bien le maître. - Monsieur Bachelard est si bon pour elles ! murmura complaisamment la petite Mme Juzeur. Mais l'oncle se débattait, redoublant de ramollissement, répétant, la bouche pleine de salive: - C'est drôle... Sais pas, parole d'honneur ! sais pas... Alors Hortense et Berthe le lâchèrent, en échangeant un coup d'oeil. Il n'avait sans doute pas assez bu. Et elles se mirent de nouveau à remplir son verre, avec des rires de filles qui veulent dévaliser un homme. Leurs bras nus, d'une rondeur adorable de jeunesse, passaient à toute minute sous le grand nez flamboyant de l'oncle. [...] Il était distrait, ses cheveux et ses favoris roux plus hérissés encore que de coutume, très intéressé par la manoeuvre de ces demoiselles autour de l'oncle. Employé dans une compagnie d'assurances, il retrouvait Bachelard dès sa sortie du bureau, et rie le lâchait plus, battant à sa suite les mêmes cafés et les mêmes mauvais lieux. Derrière le grand corps dégingandé de l'un, on était toujours sûr d'apercevoir la petite figure blême de l'autre. - Hardi ! ne le lâchez pas ! dit-il brusquement, en homme qui juge les coups. L'oncle, en effet, perdait pied. Lorsque, après les légumes, des haricots verts trempés d'eau, Adèle servit une glace à la vanille et à la groseille, ce fut une joie inespérée autour de la table ; et ces demoiselles abusèrent de la situation pour faire boire à l'oncle la moitié de la bouteille de champagne, que Mme Josserand payait trois francs, chez un épicier voisin. Il devenait tendre, il oubliait sa comédie de l'imbécillité. - Hein, vingt francs !... Pourquoi vingt francs ?... Ah ! vous voulez vingt francs ! Mais je ne(Ies ai pas, bien vrai. Demandez à Gueulin. N'est-ce pas ? Gueulin, j'ai oublié ma bourse, tu as dû payer au café... Si je les avais, mes petites chattes, je vous les donnerais, vous êtes trop gentilles. Gueulin, de son air froid, riait avec un bruit de poulie mal graissée. Et il murmurait - Ce vieux filou ! Puis, tout d'un coup, emporté, il cria - Fouillez-le donc ! Alors, Hortense et Berthe, de nouveau, se jetèrent sur l'oncle sans retenue. L'envie des vingt francs, que leur bonne éducation contenait, finissait par les enrager ; et elles lâchaient tout. L'une, à deux mains, visitait les poches du gilet, tandis que l'autre enfonçait les doigts jusqu'au poignet dans les poches de la redingote. Cependant, l'oncle, renversé, luttait encore ; mais le rire le prenait, un rire coupé des hoquets de l'ivresse. - Parole d'honneur ! Je n'ai pas un sou... Finissez donc, vous me chatouillez. - Dans le pantalon ! cria énergiquement Gueulin, excité par ce spectacle. Et Berthe, résolue, fouilla dans une des poches du pantalon. Leurs mains frémissaient, toutes deux devenaient brutales, elles auraient giflé l'oncle. Mais Berthe eut une exclamation de victoire : elle ramenait du fond de la poche une poignée de monnaie, qu'elle éparpilla sur une assiette; et là, parmi un tas de gros sous et quelques pièces blanches, il y avait une pièce de vingt francs. - Je l'ai ! dit-elle, rouge, décoiffée, en la jetant en l'air et en la rattrapant. Toute la table battait des mains, trouvait ça très drôle. Il y eut un brouhaha, ce fut la gaieté du dîner. Mme Josserand regardait ses filles avec un sourire de mère attendrie. L'oncle, qui ramassait sa monnaie, disait d'un air sentencieux que, lorsqu'on voulait vingt francs, il fallait les gagner. Et ces demoiselles, lasses et contentées, soufflaient à sa droite et à sa gauche, les lèvres encore tremblantes, dans l'énervement de leur désir. |
| Les Josserand Saturnin & Berthe Un fou enfermé dans un asile devenant amoureux d'une
des soeurs et se guérissant par son amour, qu'il veut épouser. |
Mme Josserand prenait le bras de
Trublot, lorsque Saturnin, qui était resté seul à table, et que tout le tapage des
vingt francs n'avait pas éveillé du sommeil dont il dormait, les yeux ouverts, renversa
sa chaise, dans un brusque accès de fureur, en criant: - Je ne veux pas, nom de Dieu ! je ne veux pas C'était toujours là ce que redoutait sa mère. Elle fit signe à M. Josserand d'emmener Mme Juzeur. Puis, elle se dégagea du bras de Trublot, qui comprit et disparut ; mais il dut se tromper, car il fila du côté de la cuisine, sur les talons d'Adèle. Bachelard et Gueulin, sans s'occuper du toqué, comme ils le nommaient, ricanaient dans un coin, en s'allongeant des tapes. - Il était tout drôle, je sentais quelque chose pour ce soir, murmura Mme Josserand très inquiète. Berthe, viens vite ! Mais Berthe montrait la pièce de vingt francs à Hortense. Saturnin avait pris un couteau. Il répétait: - Nom de Dieu ! je ne veux pas, je vais leur ouvrir la peau du ventre ! - Berthe ! appela la voix désespérée de la mère. Et, quand la jeune fille accourut, elle n'eut que le temps de lui saisir la main, pour qu'il n'entrât pas dans le salon. Elle le secouait, mise en colère, tandis que lui s'expliquait, avec sa logique de fou. - Laisse-moi faire, il faut qu'ils y passent... Je te dis que ça vaut mieux... J'en ai assez, de leurs sales histoires. Ils nous vendront tous. - A la fin, c'est assommant ! cria Berthe. Qu'as-tu ? que chantes-tu là ? Il la regarda, bouleversé, agité d'une rage sombre, bégayant: - On va encore te marier... Jamais, entends-tu Je ne veux pas qu'on te fasse du mal. La jeune fille ne put s'empêcher de rire. Où prenait-il qu'on allait la marier ? Mais lui, hochait la tête: il le savait, il le sentait. Et, comme sa mère intervenait pour le calmer, il serra son couteau d'une main si rude, qu'elle recula. Cependant, elle tremblait que cette scène ne fût entendue, elle dit rapidement à Berthe de l'emmener, de l'enfermer dans sa chambre; tandis que, s'affolant de plus en plus, il haussait la voix. - Je ne veux pas qu'on te marie, je ne veux pas qu'on te fasse du mal... Si on te marie, je leur ouvre la peau du ventre. Alors Berthe lui mit les mains sur les épaules, en le regardant fixement. - Écoute, dit-elle, tiens-toi tranquille, ou je ne t'aime plus. Il chancela, un désespoir amollit sa face, ses yeux s'emplirent de larmes. Tu ne m'aimes plus, tu ne m'aimes plus... Ne dis pas ça. Oh ! je t'en prie, dis que tu m'aimes encore, dis que tu m'aimes toujours et que jamais tu n'en aimeras un autre. Elle l'avait pris par le poignet, elle l'emmena, docile comme un enfant. |
| Les Josserand Le mariage d'Hortense Le mariage de I. avec le docteur D. Une fille de la bourgeoisie qui, pour se faire épouser, détache un garçon d'une maîtresse avec laquelle il vit depuis quinze ans, qui le fait, absolument comme une fille. La cuisine de cela. La fille de la bourgeoisie au courant de la liaison, en parlant ouvertement, disant de la maîtresse : c'est une dinde, il la quittera ; et attendant des mois qu'il la quitte, ou tolérant très bien qu'il continue de coucher avec elle. (Faire la maîtresse très sympathique, une ancienne roulure bonne fille.) Maintenant, si je veux empêcher le mariage, le garçon peut faire un enfant à sa maîtresse, ce qui fait pousser ce cri à la bourgeoise : " J'ai trop attendu. " Ou bien malgré l'enfant (qui meurt ou non), le mariage peut avoir lieu, ce qui montrerait la bourgeoise encore plus honnêtement coquine. |
- Oh ! moi, avec Verdier, ce
sera bien simple, déclara Hortense brusquement. Je ferai comme il voudra. Au nom de Verdier, Berthe eut un- mouvement de surprise. Elle croyait le mariage rompu, car la femme avec laquelle il habitait depuis quinze années venait d'avoir un enfant, juste au moment où il était sur le point de la lâcher. Tu comptes donc l'épouser quand même ? demanda-t-elle. Tiens ! pourquoi pas ?... J'ai fait la bêtise de trop attendre. Mais l'enfant va mourir. C'est une fille, elle est toute scrofuleuse. Et, crachant le mot de maîtresse, dans un dégoût, ,elle montra sa haine d'honnête bourgeoise à marier, contre cette créature qui vivait depuis si longtemps avec un homme. Une manoeuvre, pas davantage, son petit enfant ! oui, un prétexte qu'elle avait inventé, lorsqu'elle s'était aperçue que Verdier, après lui avoir acheté des chemises pour ne pas la renvoyer nue, voulait l'habituer à une séparation prochaine, en découchant de plus en plus fréquemment ! Enfin, on verrait, on attendrait. - Pauvre femme ! laissa échapper Berthe. - Comment ! pauvre femme ! cria Hortense avec aigreur. On voit que tu as des choses à te faire pardonner, toi aussi |
| Trublot Les plaisirs ancillaires Un monsieur qui sait tout par les bonnes (qui monte là-haut et couche). Les femmes de ménage. On en change. Il couche dans toutes les maisons, va dans les cuisines, attend et monte. Le jeune homme montant à l'étage des bonnes, en habit et cravate blanche. |
Mais Octave, qui n'était plus
monté depuis le jour de son arrivée, enfilait l'aile de gauche, lorsque, brusquement, un
spectacle qu'il aperçut au fond d'une des chambres, par la porte entrebâillée,
l'arrêta net de, stupeur. Un monsieur, debout devant une petite glace, renouait sa
cravate blanche, encore en manches de chemise. - Comment ! c'est vous ! dit-il. C'était Trublot. Lui-même, d'abord, resta pétrifié. Jamais, à cette heure, personne ne montait. Octave, qui était entré, le regardait dans cette chambre à l'étroit lit de fer, à la table de toilette où un petit paquet de cheveux de femme nageait sur l'eau savonneuse ; et, devant l'habit noir encore pendu parmi des tabliers, il ne put retenir ce cri : - Vous couchez donc avec la cuisinière! - Mais non ! répondit Trublot effaré. Puis, sentant la bêtise de ce mensonge, il se mit à rire de son air satisfait et convaincu. - Hein ? elle est drôle !... Je vous assure, mon cher, C'est très chic ! Quand il dînait en ville, il s'échappait du salon pour aller pincer les cuisinières devant leurs fourneaux ; et, lorsqu'une d'elles voulait bien lui donner sa clef, il filait avant minuit, il montait l'attendre patiemment dans ' sa chambre, assis sur une malle, en habit noir et en cravate blanche. Le lendemain, il descendait par le grand escalier, vers dix heures, et passait devant les concierges, comme s'il avait rendu une visite matinale à quelque locataire. Pourvu qu'il fût à peu près exact chez son agent de change, son père était content. D'ailleurs, maintenant, il faisait la Bourse, de midi à trois heures. Le dimanche, il lui arrivait de rester la journée entière dans un lit de bonne, heureux, perdu, le nez au fond de l'oreiller. - Vous qui devez être si riche un jour dit Octave, dont le visage gardait un air de dégoût. Alors, Trublot déclara doctement : - Mon cher, vous ne savez pas ce que c'est, n'en parlez pas. Et il défendit Julie, une grande Bourguignonne de quarante ans, au large visage troué de petite vérole, mais qui avait un corps de femme superbe. On aurait pu déshabiller ces dames de la maison ; toutes des flûtes, pas une ne lui serait allée au genou. Avec ça, une fille parfaitement bien ; et, pour le prouver, il ouvrit des tiroirs, montra un chapeau, des bijoux, des chemises garnies de dentelle, sans doute volées à Mme Duveyrier. Octave, en effet,, remarquait à présent une coquetterie dans la chambre, des boîtes de carton doré rangées sur la commode, un rideau de perse tendu sur les jupes, toute la pose d'une cuisinière jouant à la femme distinguée. - Celle-là, voyez-vous, il n'y a pas à dire, répétait Trublot, on peut l'avouer... - Si elles étaient toutes comme ça! A ce moment, un bruit vint de l'escalier de service. C'était Adèle qui remontait se laver les oreilles, Mme Josserand lui ayant défendu furieusement de toucher à la viande, tant qu'elle ne les aurait pas nettoyées au savon. Trublot allongea la tête et la reconnut. - Fermez vite la porte ! dit-il très inquiet. Chut ne parlez plus ! Il tendait l'oreille, il écoutait le pas lourd d'Adèle suivre le corridor. - Vous couchez donc aussi avec ! demanda Octave, surpris de sa pâleur, devinant qu'il redoutait une scène. Mais Trublot, cette fois, eut une lâcheté. - Non, par exemple ! pas avec ce torchon !... Pour qui me prenez-vous, mon cher ? Il s'était assis au bord du lit, il attendait pour achever de se vêtir, en suppliant Octave de ne pas bouger ; et tous deux restèrent immobiles, tant, que cette malpropre d'Adèle se décrassa les oreilles, ce qui exigea dix grandes minutes. Ils entendaient la tempête de l'eau dans la cuvette. |
| Mr Duveyrier Fournier. Toujours gai, très grand, très noceur, aimant les jeunes gens. A eu de belles relations. Un chapeau toujours bossué dans les voitures. Son mariage. Une femme mangée par le piano. Dégoût de la première nuit : il sent mauvais des pieds. L'antipathie physique s'aggrave de l'antipathie morale. Pas les mêmes goûts. Trop de musique. Tous les amis sont éloignés. Ils font deux lits. Fournier fait des plaisanteries sur la hauteur de sa femme et ses prétentions libérales. La citoyenne Louis XIV. Rêvant un intérieur tranquille. En est chassé par les criailleries. Retourne à des maîtresses. Cherche à se créer en ville la maison hospitalière pour les amis qu'il n'a pas pu avoir chez lui. Court les coulisses. Ramasse un soir, autour du ministère des Finances, une fille, couche chez elle, croit avoir trouvé son idéal, la met coûteusement dans ses meubles. Organisation d'un intérieur. On reçoit. La fille, une fille bourgeoise, pratique, terrible. Elle aussi a le dégoût de Fournier. Reste avec lui pour l'argent, mais le trompe avec tout le monde, avec le chef de gare de Bezons, très poli quand elle se rend à sa maison de campagne avec un sculpteur. Finit même par fuir avec celui-là, laissant seulement à Fournier dans l'appartement démeublé une paire de chaussettes sales et un faux col. Fournier essaie de se rapprocher de sa femme. Tentative inutile. L'exaspération s'accentue. Toujours terrible avec sa musique. Et rien autre chose à lui reprocher. Elle est d'une honnêteté d'acier. Insupportable et chaste. Décidément le ménage est impossible. Il court après son ancienne maîtresse. La retrouve. Attendrissement auprès d'elle dans un cabinet particulier. Et puis il voudrait avoir ses quinze mille francs de meubles. Pardon réciproque. Ils se remettent ensemble. Mais la maîtresse abuse maintenant de la situation. La voilà insupportable aux amis. Elle veut des visites comme une femme du monde. Tout le monde s'éloigne d'elle comme on s'est éloigné de la légitime. La solitude recommence. La femme emplit successivement la maison de sa soeur, de son fils, de son frère. Fournier pourvoit à tout. Lui-même, certains soirs, est chassé comme gênant. On le met à la porte quand il prétend coucher. Il n'a plus ni intérieur légal ni illégal. Il court les coulisses. Connu partout dans les petits théâtres, soupant avec les femmes. Sa situation s'obère. Il a vendu des propriétés à lui. Mauvaises spéculations. A mis de l'argent des autres dans des affaires véreuses. Ça se découvre. Il se tue. Un coup de revolver dans les lieux. |
Et l'autre
l'approuvait, en confessant également d'anciennes craintes, au sujet de Clarisse ;
d'abord, il avait écarté ses amis ; puis, il s'était plu à les recevoir, à se faire
là un intérieur charmant, lorsqu'elle lui avait donné des preuves extraordinaires de
fidélité. Oh ! une femme de tête, incapable d'un oubli, et beaucoup de coeur, et des
idées très saines ! Sans doute, on pouvait lui reprocher de petites choses dans le
passé, par manque de direction ; seulement, elle était revenue à l'honneur, depuis
qu'elle l'aimait. Et, tout le long de la rue de Rivoli, le conseiller ne tarissait pas ;
tandis que l'oncle, vexé de ne plus placer un mot sur la petite, se retenait pour ne pas
lui apprendre que sa Clarisse couchait avec tout le monde. |
| Mr Vabre L'oncle qui fait des fiches pour un ouvrage. Sur le livret, il dépouille le livret du Salon et porte chaque oeuvre à une fiche. Quand une femme peintre se marie, ça le trouble, ça ne sera jamais complet. |
Dans le petit salon, M.
Josserand, désireux de satisfaire sa femme, était resté devant M. Vabre, très
embarrassé, car le vieillard dormait, et il n'osait le réveiller pour se montrer
aimable. Mais, quand la musique cessa, M. Vabre ouvrit les paupières. Petit et gros,
complètement chauve, avec deux touffes de cheveux blancs sur les oreilles, il avait une
face rougeaude, à la bouche lippue, aux yeux ronds et à fleur de tête. M. Josserand s'étant informé poliment de sa santé, la conversation s'engagea. L'ancien notaire, dont les quatre ou cinq idées se déroulaient toujours dans le même ordre, lâcha d'abord une phrase sur Versailles, où il avait exercé pendant quarante ans ; ensuite, il parla de ses fils, regrettant encore que ni l'a7iné ni le cadet ne se fût montré assez capable pour reprendre son étude, ce qui l'avait décidé à vendre et à venir habiter Paris ; enfin, arriva l'histoire de sa maison, dont la construction restait le roman de son existence. - J'ai englouti là trois cent mille francs, monsieur. Une spéculation superbe, disait mon architecte. Aujourd'hui, j'ai bien de la peine à retrouver mon argent ; d'autant plus que tous mes enfants sont venus se loger chez moi, avec l'idée de ne pas me payer, et que je ne toucherais jamais un terme, si je ne me présentais moi-même, le quinze... Heureusement, le travail me console. - Vous travaillez toujours beaucoup ? demanda M. Josserand. - Toujours, toujours, monsieur ! répondit le vieillard avec une énergie désespérée. Le travail, c'est ma vie. Et il expliqua son grand ouvrage. Depuis dix ans, il dépouillait chaque année le catalogue officiel du Salon de peinture, portant sur des fiches, à chaque nom de peintre, les tableaux exposés. Il en parlait d'un air de lassitude et d'angoisse ; l'année lui suffisait à peine, c'était une besogne si ardue souvent, qu'il y succombait : ainsi, par exemple, lorsqu'une femme artiste se mariait et qu'elle exposait ensuite sous le nom de son mari, comment pouvait-il s'y reconnaître ? - Jamais mon travail ne sera complet, c'est ce qui me tue, murmura-t-il. - Vous vous intéressez aux arts ? reprit M. Josserand, pour le flatter. M. Vabre le regarda, plein de surprise. - Mais non, je n'ai pas besoin de voir les tableaux. Il s'agit d'un travail de statistique... Tenez ! il vaut mieux que je me couche, j'aurai la tête plus libre demain. Bonsoir, monsieur. Il s'appuya sur une canne, qu'il gardait même dans l'appartement, et se retira d'une marche pénible, les reins déjà gagnés par la paralysie. M. Josserand restait perplexe : il n'avait pas très bien compris, il craignait de ne as avoir parlé des fiches avec assez d'enthousiasme. [...] Mais, tout de suite, il y eut une forte émotion. En reprenant sa place, Clotilde avait trouvé le mourant les yeux grands ouverts. Elle ne put retenir un léger cri ; la famille accourut, et les yeux du vieillard, lentement, firent le tour du cercle, sans que la tête remuât. Le docteur Juillerat, l'air étonné, vint se pencher au chevet, pour suivre cette crise suprême. - Mon père, c'est nous, vous nous reconnaissez ? demanda Clotilde. M. Vabre la regarda fixement ; puis, ses lèvres remuèrent, mais ne rendirent aucun son. Tous se poussaient, voulaient lui arracher sa dernière parole. Valérie, placée derrière, forcée de se hausser sur les pieds, dit avec aigreur : Vous l'étouffez. Écartez-vous donc. S'il désirait quelque chose, on ne pourrait pas savoir. Les autres durent s'écarter. En effet, les yeux de M. Vabre fouillaient la chambre.. - Il désire quelque chose, c'est certain, murmura Berthe. - Voici Gustave, répétait Clotilde. Vous le voyez, n'est-ce pas ?... Il est sorti pour vous embrasser. Embrasse ton grand-père, mon petit. Comme l'enfant, effrayé, reculait, elle le maintenait d'un bras, elle attendait un sourire sur la face décomposée du moribond. Mais Auguste, qui étudiait la direction de ses yeux, déclara qu'il regardait la table : sans doute, il voulait écrire. Ce fut un saisissement. Tous s'empressèrent. On apporta la table, on chercha du papier, l'encrier, une plume. Enfin, on le souleva, on l'adossa contre trois oreillers. Le docteur autorisait ces choses, d'un simple clignement de paupières. - Donnez-lui la plume, disait Clotilde, frémissante, sans lâcher Gustave, qu'elle présentait toujours. Alors, il y eut une minute solennelle. La famille, serrée autour du lit, attendait. M. Vabre, qui semblait ne reconnaître personne, avait laissé échapper la plume de ses doigts. Un instant, il promena les yeux sur la table, où se trouvait la boîte de chêne, pleine de fiches. Puis, glissé des oreillers, tombé en avant comme un chiffon, il allongea le bras par un suprême effort ; et, la main dans les fiches, il se mit à patauger, avec le geste d'un bébé heureux, qui pétrit quelque chose de sale. Il rayonnait, il voulait parler, mais il, ne bégayait qu'une syllabe, toujours la même, une de ces syllabes où les enfants au maillot mettent un monde de sensations. - Ga... ga... ga... ga... C'était au travail de sa vie, à sa grande étude de statistique, qu'il disait adieu. Brusquement, sa tête roula. Il était mort. - Je m'en doutais, murmura le docteur, qui prit le soin de l'allonger et de lui fermer les yeux, en voyant l'effarement de la famille. |
Les observateurs : médecin et prêtre
D'ailleurs, le monde filait, on laissait cette fille se
soulager seule, car il devenait gênant d'écouter des choses désagréables pour chacun ;
d'autant plus que, maintenant, elle s'attaquait à toute la maison. M. Gourd, le premier,
rentra dans sa loge, en faisant remarquer qu'on ne pouvait rien espérer d'une femme en
colère. Mme Juzeur, dont ce cruel déballage de l'amour blessait profondément les
délicatesses, parut si impressionnée, que Trublot, malgré lui, dut l'accompagner chez
elle, dans la crainte d'un évanouissement. Etait-ce malheureux ? les affaires
s'arrangeaient, il ne restait pas le moindre sujet de scandale, la maison retombait au
recueillement de son honnêteté, et il fallait que cette vilaine créature remuât encore
les histoires enterrées dont personne ne se souciait plus !
- Je ne suis qu'une bonne, mais je suis honnête criait-elle, en mettant à ce cri ses
dernières forces. Et il n'y a pas une de vos garces de dames qui me vaille, dans votre
baraque de maison !... Bien sûr, que je m'en vais, vous me faites tous mal au coeur !
L'abbé Mauduit et le docteur Juillerat descendaient lentement. Ils avaient entendu.
Maintenant, une profonde paix régnait . la cour était vide, l'escalier, désert ; les
portes semblaient murées, pas un rideau des fenêtres ne bougeait ; et il ne venait des
appartements clos qu'un silence plein de dignité.
Sous la voûte, le prêtre s'arrêta, comme brisé de fatigue.
- Que de misères ! murmura-t-il avec tristesse.
Le médecin hocha la tête, en répondant:
- C'est la vie.
Ils avaient de ces aveux, lorsqu'ils sortaient côte à côte d'une agonie ou d'une
naissance. Malgré leurs croyances opposées, ils s'entendaient parfois sur l'infirmité
humaine. Tous deux étaient dans les mêmes secrets : si le prêtre recevait la confession
de ces dames, le docteur, depuis trente ans, accouchait les mères et soignait les
filles.
- Dieu les abandonne, reprit le premier.
- Non, dit le second, ne mettez donc pas Dieu là-dedans. Elles sont mal portantes ou mal
élevées, voilà tout.
Et, sans attendre, il gâta ce point de vue, il accusa violemment l'Empire : sous une
république, certes, les choses iraient beaucoup mieux. Mais, au milieu de ses fuites
d'homme médiocre, revenaient des observations justes de vieux praticien, qui connaissait
à fond les dessous de son quartier. Il se lâchait sur les femmes, les unes qu'une
éducation de poupée corrompait ou abêtissait, les autres dont une névrose
héréditaire pervertissait les sentiments et les passions, toutes tombant salement,
sottement, sans envie comme sans plaisir ; d'ailleurs, il ne se montrait pas plus tendre
pour les hommes, des gaillards qui achevaient de gâcher l'existence, derrière
l'hypocrisie de leur belle tenue ; et, dans son emportement de jacobin, sonnait le glas
entêtée d'une classe, la décomposition et l'écroulement de la bourgeoisie, dont les
étais pourris craquaient d'eux-mêmes. Puis, il perdit pied de nouveau, il parla des'
barbares, il annonça le bonheur universel.
- Je suis plus religieux que vous, finit-il par conclure.
Le prêtre semblait avoir écouté silencieusement. Mais il n'entendait pas, il était
tout entier à sa rêverie désolée. Après un silence, il murmura :
- S'ils sont inconscients, que le Ciel les prenne en pitié !
Le thème du roman dans le roman
La bibliothèque des Campardon
Jocelyn à la cuisine
- Ah! La sale! Elle a encore apporté mon Lamartine dans
la cuisine!
C'était un exemplaire de Jocelyn. Elle le prit, le frotta, comme si elle l'eût
essuyé; et elle répétait qu'elle lui avait défendu vingt fois de le traîner ainsi
partout, pour écrire ses comptes dessus.
Ah! George Sand!
Si la lecture ne lui avait pas donné mal à la tête,
elle aurait lu du matin au soir, maintenant qu'il lui était permis de lire.
- Ce qui est contrariant, reprit-elle, c'est qu'ils n'ont rien, au cabinet du passage
Choiseul... Ainsi, j'ai voulu avoir André, pour le relire, tant ça m'a fait pleurer
autrefois. Eh bien! Justement, on leur a volé le volume... Avec ça, mon père me refuse
le sien, parce que Lilitte déchirerait les images.
- Mais, dit Octave, mon ami Campardon a tout George Sand... Je vais lui demander André
pour vous.
Elle rougit, ses yeux brillèrent. Vraiment, il était trop aimable! Et, quand il la
laissa, elle resta devant Lilitte, les bras ballants, la tête sans une idée, dans
l'attitude qu'elle gardait pendant des après-midi entiers.
Les dangers de la lecture
- J'ai, continua-t-il, un George Sand très bien relié,
et malgré les craintes de sa mère, je me suis décidé à lui permettre, quelques mois
avant son mariage, la lecture d'André, une oeuvre sans danger, toute
d'imagination, et qui élève l'âme... Moi, je suis pour une éducation libérale. La
littérature a certainement des droits... Cette lecture lui produisit un effet
extraordinaire, monsieur. Elle pleurait la nuit, en dormant : preuve qu'il n'y a rien de
tel qu'une imagination pure pour comprendre le génie.
- C'est si beau! Murmura la jeune femme, dont les yeux brillèrent.
Mais, Pichon ayant exposé cette théorie: pas de romans avant le mariage, tous les romans
après le mariage, Mme Vuillaume hocha la tête. Elle ne lisait jamais, et s'en trouvait
bien.
Le romantisme écorné
ou un malheur arrive au beau volume de George Sand
Marie l'attendait, debout dans l'étroite pièce, que la
lampe charbonnée éclairait mal. Elle avait tiré le berceau près de la table, Lilitte
dormait là, sous le rond de clarté jaune. Le couvert du déjeuner devait avoir servi
pour le dîner, car le livre fermé se trouvait à côté d'une assiette sale, où
traînaient des queues de radis.
- Vous avez fini ? demanda Octave, étonné du silence de la jeune femme.
Elle semblait ivre, le visage gonflé, comme au sortir d'un sommeil trop lourd.
- Oui, oui, dit-elle avec effort. Oh! J'ai passé une journée, la tête dans les mains,
enfoncée là-dedans... Quand ça vous prend, on ne sait plus où l'on est... J'ai très
mal au cou.
Et, courbaturée, elle ne parla pas davantage du livre, si pleine de son émotion, des
rêveries confuses de sa lecture, qu'elle suffoquait. Ses oreilles bourdonnaient, aux
appels lointains du cor, dont sonnait le chasseur de ses romances, dans le bleu des amours
idéales. Puis, sans transition, elle dit qu'elle était allée le matin à Saint-Roch
entendre la messe de neuf heures. Elle avait beaucoup pleuré, la religion remplaçait
tout.
- Ah ! je vais mieux, reprit-elle en poussant un profond soupir et en s'arrêtant devant
Octave.
Il y eut un silence. Elle lui souriait de ses yeux candides. Jamais il ne l'avait trouvée
si inutile, avec ses cheveux rares et ses traits noyés. Mais, comme elle continuait à le
contempler, elle devint très pâle, elle chancela ; et il dut avancer les mains pour la
soutenir.
- Mon Dieu ! mon Dieu ! bégaya-t-elle dans un sanglot.
Il la gardait, embarrassé.
- Vous devriez prendre un peu de tilleul... C'est d'avoir trop lu.
Oui, ça m'a tourné sur le coeur, quand je me suis vue seule, en fermant le livre... Que
vous êtes bon, monsieur Mouret ! Sans vous, je me faisais du mal.
Cependant, il cherchait du regard une chaise, où il pût l'asseoir.
- Voulez-vous que j'allume du feu ?
- Merci, ça vous salirait... J'ai bien remarqué que vous portiez toujours des gants.
Et, reprise de suffocation à cette idée, tout d'un coup défaillante, elle donna dans le
vide un baiser maladroit, comme au hasard de son rêve, et qui effleura l'oreille du jeune
homme.
Octave reçut ce baiser avec stupeur. Les lèvres de la jeune femme étaient glacées.
Puis, lorsqu'elle eut roulé contre sa poitrine, dans un abandon de tout le corps, il
s'alluma d'un brusque désir, il voulut l'emporter au fond de la chambre. Mais cette
approche si rude éveilla Marie de l'inconscience de sa chute ; l'instinct de la femme
violentée se révoltait, elle se débattit, elle appela sa mère, oubliant son mari, qui
allait rentrer, et sa fille, qui dormait près d'elle.
- Pas ça, oh ! non... c'est défendu.
Lui, ardemment, répétait :
- On ne le saura pas, je ne le dirai à personne.
- Non, monsieur Octave... Vous allez gâter le bonheur que j'ai de vous avoir
rencontré... Ça ne nous avancera à rien, je vous assure, et j'avais rêvé des
choses...
Alors, il ne parla plus, ayant une revanche à prendre, se disant tout bas, crûment :
" Toi, tu vas y passer ! " Comme elle refusait de le suivre dans la chambre, il
la renversa brutalement au bord de la table ; et elle se soumit, il la posséda, entre
l'assiette oubliée et le roman, qu'une secousse fit tomber par terre. La porte n'avait
pas même été fermée, la solennité de l'escalier montait au milieu du silence. Sur
l'oreiller du berceau, Lilitte dormait paisiblement.
Lorsque Marie et Octave se furent relevés, dans le désordre des jupes, ils ne
trouvèrent rien à se dire. Elle, machinalement, alla regarder sa fille, ôta l'assiette,
puis la reposa. Lui, restait muet, pris du même malaise, tant l'aventure était
inattendue, et il se rappelait que, fraternellement, il avait projeté de pendre la jeune
femme au cou de son mari. Il finit par murmurer, sentant le besoin de rompre ce silence
intolérable - Vous n'aviez donc pas fermé la porte ?
Elle jeta un coup d'oeil sur le palier, elle balbutia:
- C'est vrai, elle était ouverte.
Sa marche semblait gênée, et il y avait un dégoût sur son visage. Le jeune homme
songeait maintenant que ce n'était pas drôle, avec une femme sans défense, au fond de
cette solitude et de cette bêtise. Elle n'avait pas même eu de plaisir.
- Tiens ! le livre qui est tombé par terre ! reprit-elle en le ramassant.
Mais un coin de la reliure s'était cassé. Cela les rapprocha, ce fut un soulagement. La
parole leur revenait. Marie se montrait désolée.
- Ce n'est pas ma faute... Vous voyez, je l'avais enveloppé de papier, de peur de le
salir... Nous l'avons poussé, sans le faire exprès.
- Il était donc là ? dit Octave. Je ne l'ai pas remarqué... Oh ! pour moi, je m'en
fiche ! Mais Campardon tient tant à ses livres !
Tous deux se le passaient, tâchaient de redresser le coin. Leurs doigts se mêlaient,
sans un frisson. En réfléchissant aux suites, ils restaient vraiment consternés du
malheur arrivé à ce beau volume de George Sand.
- Ça devait mal finir, conclut Marie, les larmes aux yeux.
Octave fut obligé de la consoler. Il inventerait une histoire, Campardon ne le mangerait
pas. Et leur embarras recommença, au moment de la séparation. Ils auraient voulu se dire
au moins une phrase aimable ; mais le tutoiement s'étranglait dans leur gorge.
Heureusement, un pas se fit entendre, c'était le mari qui montait. Octave, silencieux, la
reprit et la baisa à son tour sur la bouche. Elle se soumit de nouveau, complaisante, les
lèvres glacées comme auparavant. Lorsqu'il fut rentré sans bruit dans sa chambre, il se
dit, en ôtant son paletot, que celle-là non plus n'avait pas l'air d'aimer ça. Alors,
que demandait-elle ? et pourquoi tombait-elle aux bras du monde ? Décidément, les femmes
étaient bien drôles.
Balzac, ça ressemble trop à la vie
Elle redevint sérieuse et ajouta :
- Tenez, je vous rapporte votre Balzac, je n'ai pas pu le finir... C'est trop triste, il
n'a que des choses désagréables à vous dire, ce monsieur-là !
Et elle lui demanda des histoires où il y eût beaucoup d'amour, avec des aventures et
des voyages dans des pays étrangers. Puis, elle parla de l'enterrement, elle irait à
l'église, Jules pousserait jusqu'au cimetière. Jamais elle n'avait eu peur des morts ;
à douze ans, elle était restée une nuit entière près d'un oncle et d'une tante,
emportés par la même fièvre. Jules, au contraire, détestait causer des morts, à ce
point que, depuis la veille, il lui avait défendu de parler du propriétaire, étendu sur
le dos, en bas ; mais elle ne trouvait rien à dire en dehors de cette conversation, lui
non plus, si bien qu'ils n'échangeaient pas dix mots par heure, tout en pensant
continuellement au pauvre monsieur. Ça devenait ennuyeux, elle serait contente pour
Jules, quand on l'emporterait. Et, heureuse d'en pouvoir parler à l'aise, satisfaisant
son goût, elle accabla le jeune homme de questions : l'avait-il vu ? était-il beaucoup
changé ? devait-elle croire ce qu'on racontait, un abominable accident, pendant la mise
ne bière ? quant à la famille, ne décousait-elle pas les matelas, pour fouiller partout
? Tant d'histoires circulaient, dans une maison comme la leur, où galopait une débandade
de bonnes La mort était la mort : on ne s'occupait que de ça.
- Vous me fourrez encore un Balzac, reprit-elle en regardant les livres qu'il lui prêtait
de nouveau. Non, reprenez-le... Ça ressemble trop à la vie.
Comme elle lui tendait le volume, il la saisit par le poignet et voulut l'attirer dans la
chambre. Elle l'amusait, avec sa curiosité de la mort ; elle lui paraissait drôle, plus
vivante, tout d'un coup désirable. Mais elle comprit, devint très rouge, puis se
dégagea, se sauva, en disant :
- Merci, monsieur Mouret... A tout à l'heure, au convoi.
Le romancier invisible du second étage
- Oh! Là dit-il, des gens qu'on ne voit jamais, que
personne ne connaît... La maison s'en passerait volontiers. Enfin on trouve des taches
partout...
Il eut un petit souffle de mépris.
- Le monsieur fait des livres, je crois.
[...]
Du reste, il n'eut que le temps de crier aux deux autres :
- Prenez garde ! ils nous écraseraient comme des chiens.
C'était la voiture des gens du second qui sortait. Les chevaux piaffaient sous la voûte,
le père et la mère, au fond du landau, souriaient à leurs enfants, deux beaux enfants
blonds, dont les petites mains se disputaient un bouquet de roses.
- Quel monde ! murmura le concierge furieux. Ils ne sont même pas allés à
l'enterrement, de peur d'être polis comme les autres... Ça vous éclabousse et si l'on
voulait parler pourtant !
- Quoi donc ? demanda Mme Juzeur, très intéressée.
Alors, M. Gourd raconta qu'on était venu de la police, oui, de la police ! L'homme du
second avait écrit un roman si sale, qu'on allait le mettre à Mazas.
- Des horreurs ! continua-t-il, d'une voix écoeurée. C'est plein de cochonneries sur les
gens comme il faut. Même on dit que le propriétaire est dedans ; parfaitement, M.
Duveyrier en personne ! Quel toupet !... Ah ! ils ont bien raison de se cacher et de ne
fréquenter aucun locataire ! Nous savons maintenant ce qu'ils fabriquent, avec leurs airs
de rester chez eux. Et, vous voyez, ça roule carrosse, ça vend leurs ordures au poids de
l'orCette idée surtout exaspérait M. Gourd. Mme Juzeur ne lisait que des vers, Trublot
déclarait ne pas se connaître en littérature. Pourtant, l'un et l'autre blâmaient le
monsieur de salir dans ses écrits la maison où il abritait sa famille, lorsque des cris
féroces, des mots abominables vinrent du fond de la cour.
- Grosse vache ! tu étais trop contente de m'avoir, pour faire sauver tes hommes !... Tu
entends, sacré chameau ! je ne te l'envoie pas dire !
C'était Rachel, que Berthe chassait, et qui se soulageait dans l'escalier de service.
Tout d'un coup, chez cette fille muette et respectueuse, dont les autres bonnes
elles-mêmes ne pouvaient tirer la moindre indiscrétion, une débandade avait lieu,
pareille à la débâcle d'un égout. Mise déjà hors d'elle-même par la rentrée de
madame chez monsieur, qu'elle volait à l'aise depuis la séparation, elle était devenue
terrible, quand elle avait reçu l'ordre de faire monter un commissionnaire pour enlever
sa malle. Debout dans la cuisine, Berthe écoutait, bouleversée ; tandis que, sur la
porte, Auguste, voulant faire acte d'autorité, recevait au visage les termes ignobles,
les accusations atroces.
- Oui, oui, continuait la bonne enragée, tu ne me flanquais pas dehors, quand je cachais
tes chemises, derrière le dos de ton cocu !... Et le soir où ton amant a dû remettre
ses chaussettes au milieu de mes casseroles, pendant que j'empêchais ton cocu d'entrer,
pour te donner le temps de te refroidir !... Salope, va !