LIVRE PREMIER
Intus, et in cute
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont
l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes
semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet
homme ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon coeur et je connais les hommes. Je ne suis
fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait
comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au
moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le
moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger
qu'après m'avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je
viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain
juge. Je dirai hautement: voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai
pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même
franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et
s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce
n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon
défaut de mémoire; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir
pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis
montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été,
bon, généreux, sublime, quand je l'ai été: j'ai dévoilé mon
intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel,
rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables;
qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes
indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux
découvre à son tour son coeur aux pieds de ton trône avec la
même sincérité; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus
meilleur que cet homme-là.
Je suis né à Genève en 1712, d'Isaac Rousseau, Citoyen, et de
Suzanne Bemard, Citoyenne. Un bien fort médiocre à partager
entre quinze enfants, ayant réduit presque à rien la portion de
mon père, il n'avait pour subsister que son métier d'horloger,
dans lequel il était à la vérité fort habile. Ma mère, fille
du ministre Bernard, était plus riche; elle avait de la sagesse
et de la beauté: ce n'était pas sans peine que mon père
l'avait obtenue. Leurs amours avaient commencé presque avec leur
vie: dès l'âge de huit à neuf ans ils se promenaient ensemble
tous les soirs sur la Treille; à dix ans ils ne pouvaient plus
se quitter. La sympathie, l'accord des âmes affermit en eux le
sentiment qu'avait produit l'habitude. Tous deux, nés tendres et
sensibles, n'attendaient que le moment de trouver dans un autre
la même disposition, ou plutôt ce moment les attendait
eux-mêmes, et chacun d'eux jeta son coeur, dans le premier qui
s'ouvrit pour le recevoir. Le sort, qui semblait contrarier leur
passion, ne fit que l'animer. Le jeune amant, ne pouvant obtenir
sa maîtresse, se consumait de douleur; elle lui conseilla de
voyager pour l'oublier. Il voyagea sans fruit, et revint plus
amoureux que jamais. Il retrouva celle qu'il aimait tendre et
fidèle. Après cette épreuve, il ne restait qu'à s'aimer toute
la vie; ils le jurèrent, et le ciel bénit leur serment.
Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint amoureux d'une des
soeurs de mon père; mais elle ne consentit à épouser le frère
qu'à condition que son frère épouserait la soeur. L'amour
arrangea tout, et les deux mariages se firent le même jour.
Ainsi mon oncle était le mari de ma tante, et leurs enfants
furent doublement mes cousins germains. Il en naquit un de part
et d'autre au bout d'une année; ensuite il fallut encore se
séparer.
Mon oncle Bernard était ingénieur: il alla servir dans l'Empire
et en Hongrie sous le prince Eugène. Il se distingua au siège
et à la bataille de Belgrade. Mon père, après la naissance de
mon frère unique, partit pour Constantinople, où il était
appelé, et devint horloger du sérail. Durant son absence, la
beauté de ma mère, son esprit, ses talents, lui attirèrent des
hommages. M. de la Closure, résident de France, fut des plus
empressés à lui en offrir. Il fallait que sa passion fût vive,
puisqu'au bout de trente ans je l'ai vu s'attendrir en me parlant
d'elle. Ma mère avait plus que de la vertu pour s'en défendre,
elle aimait tendrement son mari, elle le pressa de revenir: il
quitta tout et revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix
mois après, je naquis infirme et malade; je coûtai la vie à ma
mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs.
Je n'ai pas su comment mon père supporta cette perte, mais je
sais qu'il ne s'en consola jamais. Il croyait la revoir en moi,
sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée; jamais il ne
m'embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsives
étreintes, qu'un regret amer se mêlait à ses caresses; elles
n'en étaient que plus tendres. Quand il me disait: Jean-Jacques,
parlons de ta mère. je lui disais: hé bien! mon père, nous
allons donc pleurer; et ce mot seul lui tirait déjà des larmes.
Ah! disait-il en gémissant, rends-la-moi, console-moi d'elle,
remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme. T'aimerais-je
ainsi si tu n'étais que mon fils? Quarante ans après l'avoir
perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le
nom de la première à la bouche, et son image au fond du coeur.
Tels furent les auteurs de mes jours. De tous les dons que le
ciel leur avait départis, un coeur sensible est le seul qu'ils
me laissèrent; mais il avait fait leur bonheur, et fit tous les
malheurs de ma vie.
J'étais né presque mourant; on espérait peu de me conserver.
J'apportai le germe d'une incommodité que les ans ont renforcé,
et qui maintenant ne me donne quelquefois des relâches que pour
me laisser souffrir plus cruellement d'une autre façon. Une
soeur de mon père, fille aimable et sage, prit si grand soin de
moi, qu'elle me sauva. Au moment où j'écris ceci, elle est
encore en vie. soignant, à l'âge de quatre-vingts ans, un mari
plus jeune qu'elle, mais usé par la boisson. Chère tante, je
vous pardonne de m'avoir fait vivre, et je m'afflige de ne
pouvoir vous rendre à la fin de vos jours les tendres soins que
vous m'avez prodigués au commencement des miens. J'ai aussi ma
mie Jacqueline encore vivante, saine et robuste. Les mains qui
m'ouvrirent les yeux à ma naissance pourront me les fermer à ma
mort.
Je sentis avant de penser: c'est le sort commun de l'humanité.
Je l'éprouvai plus qu'un autre. J'ignore ce que je fis jusqu'à
cinq ou six ans; je ne sais comment j'appris à lire; je ne me
souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi:
c'est le temps d'où je date sans interruption la conscience de
moi-même. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à
les lire après souper mon père et moi. Il n'était question
d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants;
mais bientôt l'intérêt devint si vif, que nous lisions tour à
tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation.
Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume.
Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait
tout honteux: allons nous coucher; je suis plus enfant que toi.
En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode, non
seulement une extrême facilité à lire et à m'entendre. mais
une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais
aucune idée des choses que tous les sentiments m'étaient déjà
connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti.
Ces émotions confuses que j'éprouvais coup sur coup
n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore; mais
elles m'en formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent de
la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont
l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me guérir.
Les romans finirent avec l'été de 1719. L'hiver suivant, ce fut
autre chose. La bibliothèque de ma mère épuisée, on eut
recours à la portion de celle de son père qui nous était
échue. Heureusement. il s'y trouva de bons livres; et cela ne
pouvait guère être autrement, cette bibliothèque ayant été
formée par un ministre, à la vérité, et savant même, car
c'était la mode alors, mais homme de goût et d'esprit.
L'Histoire de l'Eglise et de l'Empire, par Le Sueur; le Discours
de Bossuet sur l'Histoire universelle; les Hommes illustres de
Plutarque; l'Histoire de Venise par Nani; les Métamorphoses
d'Ovide; La Bruyère; les Mondes de Fontenelle; ses Dialogues des
morts, et quelques tomes de Molière, furent transportés dans le
cabinet de mon père, et je les lui lisais tous les jours, durant
son travail.
J'y pris un goût rare et peut-être unique à cet âge.
Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je
prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans; et
je préférai bientôt Agésilas, Brutus, Aristide, à Orondate,
Artamène et Juba. De ces intéressantes lectures, des entretiens
qu'elles occasionnaient entre mon père et moi, se forma cet
esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier,
impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le
temps de ma vie dans les situations les moins propres à lui
donner l'essor. Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant
pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même citoyen
d'une république. et fils d'un père dont l'amour de la patrie
était la plus forte passion, je m'en enflammais à son exemple;
je me croyais Grec ou Romain; je devenais le personnage dont je
lisais la vie: le récit des traits de constance et
d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux
étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à table
l'aventure de Scaevola, on fut effrayé de me voir avancer et
tenir la main sur un réchaud pour représenter son action.
J'avais un frère plus âgé que moi de sept ans. Il apprenait la
profession de mon père. L'extrême affection qu'on avait pour
moi le faisait un peu négliger, et ce n'est pas cela que
j'approuve. Son éducation se sentit de cette négligence. Il
prit le train du libertinage, même avant l'âge d'être un vrai
libertin. On le mit chez un autre maître, d'où il faisait des
escapades comme il en avait fait de la maison paternelle. Je ne
le voyais presque point, à peine puis-je dire avoir fait
connaissance avec lui; mais je ne laissais pas de l'aimer
tendrement, et il m'aimait autant qu'un polisson peut aimer
quelque chose. Je me souviens qu'une fois que mon père le
châtiait rudement et avec colère, je me jetai impétueusement
entre deux, l'embrassant étroitement. Je le couvris ainsi de mon
corps, recevant les coups qui lui étaient portés, et je
m'obstinai si bien dans cette attitude, qu'il fallut enfin que
mon père lui fît grâce, soit désarmé par mes cris et mes
larmes, soit pour ne pas me maltraiter plus que lui. Enfin mon
frère tourna si mal, qu'il s'enfuit et disparut tout à fait.
Quelque temps après, on sut qu'il était en Allemagne. Il
n'écrivit pas une seule fois. On n'a plus eu de ses nouvelles
depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils
unique.
Si ce pauvre garçon fut élevé négligemment, il n'en fut pas
ainsi de son frère, et les enfants des rois ne sauraient être
soignés avec plus de zèle que je le fus durant mes premiers
ans, idolâtré de tout ce qui m'environnait, et toujours, ce qui
est bien plus rare, traité en enfant chéri, jamais en enfant
gâté. Jamais une seule fois, jusqu'à ma sortie de la maison
paternelle, on ne m'a laissé courir seul dans la rue avec les
autres enfants, jamais on n'eut à réprimer en moi ni à
satisfaire aucune de ces fantasques humeurs qu'on impute à la
nature, et qui naissent toutes de la seule éducation. J'avais
les défauts de mon âge; j'étais babillard, gourmand.
quelquefois menteur. J'aurais volé des fruits, des bonbons, de
la mangeaille; mais jamais je n'ai pris plaisir à faire du mal,
du dégât, à charger les autres, à tourmenter de pauvres
animaux. Je me souviens pourtant d'avoir une fois pissé dans la
marmite d'une de nos voisines, appelée Mme Clot. tandis qu'elle
était au prêche. J'avoue même que ce souvenir me fais encore
rire, parce que Mme Clot, bonne femme au demeurant, était bien
la vieille la plus grognon que je connus de ma vie. Voilà la
courte et véridique histoire de tous mes méfaits enfantins.
Comment serais-je devenu méchant, quand je n'avais sous les yeux
que des exemples de douceur, et autour de moi que les meilleures
gens du monde? Mon père, ma tante, ma mie, mes parents, nos
amis, nos voisins, tout ce qui m'environnait ne m'obéissait pas
à la vérité, mais m'aimait, et moi je les aimais de même. Mes
volontés étaient si peu excitées et si peu contrariées, qu'il
ne me venait pas dans l'esprit d'en avoir. Je puis jurer que
jusqu'à mon asservissement sous un maître, je n'ai pas su ce
que c'était qu'une fantaisie. Hors le temps que je passais à
lire ou écrire auprès de mon père, et celui où ma mie me
menait promener, j'étais toujours avec ma tante, à la voir
broder, à l'entendre chanter, assis ou debout à côté d'elle,
et j'étais content. Son enjouement, sa douceur, sa figure
agréable, m'ont laissé de si fortes impressions. que je vois
encore son air, son regard, son attitude: je me souviens de ses
petits propos caressants; je dirais comment elle était vêtue et
coiffée, sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs
faisaient sur ses tempes, selon la mode de ce temps-là.
Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion
pour la musique, qui ne s'est bien développée en moi que
longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d'airs et
de chansons qu'elle chantait avec un filet de voix douce. La
sérénité d'âme de cette excellente fille éloignait d'elle et
de tout ce qui l'environnait la rêverie et la tristesse.
L'attrait que son chant avait pour moi fut tel que non seulement
plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la
mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai
perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se
retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne
puis exprimer. Dirait-on que moi, vieux radoteur, rongé de
soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme
un enfant en marmottant ces petits airs d'une voix déjà cassée
et tremblante? Il y en a un surtout qui m'est bien revenu tout
entier quant à l'air; mais la seconde moitié des paroles s'est
constamment refusée à tous mes efforts pour me la rappeler,
quoiqu'il m'en revienne confusément les rimes. Voici le
commencement et ce que j'ai pu me rappeler du reste:
Tircis, je n'ose
Écouter ton chalumeau
Sous l'ormeau;
Car on en cause
Déjà dans notre hameau.
. . . . . . . . . . . . . . un berger
. . . . . . . . . . . . . . s'engager
. . . . . . . . . . . . sans danger,
Et toujours l'épine est sous la rose.
Je cherche où est le charme attendrissant que mon coeur
trouve à cette chanson: c'est un caprice auquel je ne comprends
rien; mais il m'est de toute impossibilité de la chanter
jusqu'à la fin sans être arrêté par mes larmes. J'ai cent
fois projeté d'écrire à Paris pour faire chercher le reste des
paroles, si tant est que quelqu'un les connaisse encore. Mais je
suis presque sûr que le plaisir quc je prends à me rappeler cet
air s'évanouirait en partie, si j'avais la preuve que d'autres
que ma pauvre tante Suzon l'ont chanté.
Telles furent les premières affections de mon entrée à la vie:
ainsi commençait à se former ou à se montrer en moi ce coeur
à la fois si fier et si tendre, ce caractère efféminé, mais
pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse
et le courage, entre la mollesse et la vertu, m'a jusqu'au bout
mis en contradiction avec moi-même, et a fait que l'abstinence
et la jouissance, le plaisir et la sagesse, m'ont également
échappé.
Ce train d'éducation fut interrompu par un accident dont les
suites ont influé sur le reste de ma vie. Mon père eut un
démêlé avec un M. Gautier, capitaine en France et apparenté
dans le Conseil. Ce Gautier, homme insolent et lâche, saigna du
nez, et, pour se venger, accusa mon père d'avoir mis l'épée à
la main dans la ville. Mon père, qu'on voulut envoyer en prison,
s'obstinait à vouloir que, selon la loi, l'accusateur y entrât
aussi bien que lui. N'ayant pu l'obtenir, il aima mieux sortir de
Genève, et s'expatrier pour le reste de sa vie, que de céder
sur un point où l'honneur et la liberté lui paraissaient
compromis.
Je restai sous la tutelle de mon oncle Bernard, alors employé
aux fortifications de Genève. Sa fille aînée était morte,
mais il avait un fils de même âge que moi. Nous fûmes mis
ensemble à Bossey, en pension chez le ministre Lambercier, pour
y apprendre avec le latin tout le menu fatras dont on
l'accompagne sous le nom d'éducation.
Deux ans passés au village adoucirent un peu mon âpreté
romaine, et me ramenèrent à l'état d'enfant. A Genève, où
l'on ne m'imposait rien, j'aimais l'application, la lecture;
c'était presque mon seul amusement; à Bossey, le travail me fit
aimer les jeux qui lui servaient de relâche. La campagne était
pour moi si nouvelle, que je ne pouvais me lasser d'en jouir. Je
pris pour elle un goût si vif, qu'il n'a jamais pu s'éteindre.
Le souvenir des jours heureux que j'y ai passés m'a fait
regretter son séjour et ses plaisirs dans tous les âges,
jusqu'à celui qui m'y a ramené. M. Lambercier était un homme
fort raisonnable, qui, sans négliger notre instruction, ne nous
chargeait point de devoirs extrêmes. La preuve qu'il s'y prenait
bien est que, malgré mon aversion pour la gêne, je ne me suis
jamais rappelé avec dégoût mes heures d'étude, et que si je
n'appris pas de lui beaucoup de choses, ce que j'appris je
l'appris sans peine, et n'en ai rien oublié.
La simplicité de cette vie champêtre me fit un bien d'un prix
inestimable en ouvrant mon cur à l'amitié. Jusqu'alors je
n'avais connu que des sentiments élevés, mais imaginaires.
L'habitude de vivre ensemble dans un état paisible m'unit
tendrement à mon cousin Bernard. En peu de temps j'eus pour lui
des sentiments plus affectueux que ceux que j'avais eus pour mon
frère, et qui ne se sont jamais effacés. C'était un grand
garçon fort efflanqué, fort fluet, aussi doux d'esprit que
faible de corps, et qui n'abusait pas trop de la prédilection
qu'on avait pour lui dans la maison comme fils de mon tuteur. Nos
travaux, nos amusements, nos goûts, étaient les mêmes: nous
étions seuls; nous étions de même âge; chacun des deux avait
besoin d'un camarade; nous séparer était, en quelque sorte,
nous anéantir. Quoique nous eussions peu d'occasions de faire
preuve de notre attachement l'un pour l'autre, il était
extrême, et non seulement nous ne pouvions vivre un instant
séparés, mais nous n'imaginions pas que nous puissions jamais
l'être. Tous deux d'un esprit facile à céder aux caresses,
complaisants quand on ne voulait pas nous contraindre, nous
étions toujours d'accord sur tout. Si, par la faveur de ceux qui
nous gouvernaient, il avait sur moi quelque ascendant sous leurs
yeux, quand nous étions seuls j'en avais un sur lui qui
rétablissait l'équilibre. Dans nos études, je lui soufflais sa
leçon quand il hésitait; quand mon thème était fait je lui
aidais à faire le sien, et dans nos amusements mon goût plus
actif lui servait toujours de guide. Enfin nos deux caractères
s'accordaient si bien, et l'amitié qui nous unissait était si
vraie, que, dans plus de cinq ans que nous fûmes presque
inséparables, tant à Bossey qu'à Genève, nous nous battîmes
souvent, je l'avoue, mais jamais on n'eut besoin de nous
séparer, jamais une de nos querelles ne dura plus d'un quart
d'heure, et jamais une seule fois nous ne portâmes l'un contre
l'autre aucune accusation. Ces remarques sont, si l'on veut,
puériles, mais il en résulte pourtant un exemple peut-être
unique depuis qu'il existe des enfants.
La manière dont je vivais à Bossey me convenait si bien, qu'il
ne lui a manqué que de durer plus longtemps pour fixer
absolument mon caractère. Les sentiments tendres, affectueux,
paisibles, en faisaient le fond. Je crois que jamais individu de
notre espèce n'eut naturellement moins de vanité que moi. Je
m'élevais par élans, à des mouvements sublimes, mais je
retombais aussitôt dans ma langueur. Être aimé de tout ce qui
m'approchait était le plus vif de mes désirs. J'étais doux,
mon cousin l'était; ceux qui nous gouvernaient l'étaient
eux-mêmes. Pendant deux ans entiers je ne fus ni témoin ni
victime d'un sentiment violent. Tout nourrissait dans mon coeur
les dispositions qu'il reçut de la nature. Je ne connaissais
rien d'aussi charmant que de voir tout le monde content de moi et
de toute chose. Je me souviendrai toujours qu'au temple,
répondant au catéchisme, rien ne me troublait plus, quand il
m'arrivait d'hésiter, que de voir sur le visage de Mlle
Lambercier des marques d'inquiétude et de peine. Cela seul
m'affligeait plus que la honte de manquer en public, qui
m'affectait pourtant extrêmement; car, quoique peu sensible aux
louanges, je le fus toujours beaucoup à la honte, et je puis
dire ici que l'attente des réprimandes de Mlle Lambercier me
donnait moins d'alarmes que la crainte de la chagriner.
Cependant elle ne manquait pas au besoin de sévérité, non plus
que son frère; mais comme cette sévérité, presque toujours
juste, n'était jamais emportée, je m'en affligeais, et ne m'en
mutinais point. J'étais plus fâché de déplaire que d'être
puni, et le signe du mécontentement m'était plus cruel que la
peine afflictive. Il est embarrassant de s'expliquer mieux, mais
cependant il le faut. Qu'on changerait de méthode avec la
jeunesse, si l'on voyait mieux les effets éloignés de celle
qu'on emploie toujours indistinctement, et souvent
indiscrètement! La grande leçon qu'on peut tirer d'un exemple
aussi commun que funeste me fait résoudre à le donner.
Comme Mlle Lambercier avait pour nous l'affection d'une mère,
elle en avait aussi l'autorité, et la portait quelquefois
jusqu'à nous infliger la punition des enfants quand nous
l'avions méritée. Assez longtemps elle s'en tint à la menace,
et cette menace d'un châtiment tout nouveau pour moi me semblait
très effrayante; mais après l'exécution, je la trouvai moins
terrible à l'épreuve que l'attente ne l'avait été, et ce
qu'il y a de plus bizarre est que ce châtiment m'affectionna
davantage encore à celle qui me l'avait imposé.
Il fallait même toute la vérité de cette affection et toute ma
douceur naturelle pour m'empêcher de chercher le retour du même
traitement en le méritant; car j'avais trouvé dans la douleur,
dans la honte même, un mélange de sensualité qui m'avait
laissé plus de désir que de crainte de l'éprouver derechef par
la même main. Il est vrai que, comme il se mêlait sans doute à
cela quelque instinct précoce du sexe, le même châtiment reçu
de son frère ne m'eût point du tout paru plaisant. Mais, de
l'humeur dont il était, cette substitution n'était guère à
craindre, et si je m'abstenais de mériter la correction,
c'était uniquement de peur de fâcher Mlle Lambercier; car tel
est en moi l'empire de la bienveillance, et même de celle que
les sens ont fait naître, qu'elle leur donna toujours la loi
dans mon coeur.
Cette récidive, que j'éloignais sans la craindre, arriva sans
qu'il y eût de ma faute, c'est-à-dire de ma volonté, et j'en
profitai, je puis dire, en sûreté de conscience. Mais cette
seconde fois fut aussi la dernière, car Mlle Lambercier,
s'étant sans doute aperçue à quelque signe que ce châtiment
n'allait pas à son but, déclara qu'elle y renonçait et qu'il
la fatiguait trop. Nous avions jusque-là couché dans sa
chambre, et même en hiver quelquefois dans son lit. Deux jours
après on nous fit coucher dans une autre chambre, j'eus
désormais l'honneur, dont je me serais bien passé d'être
traité par elle en grand garçon.
Qui croirait que ce châtiment d'enfant, reçu à huit ans par la
main d'une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes
désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela
précisément dans le sens contraire à ce qui devait s'ensuivre
naturellement? En même temps que mes sens furent allumés, mes
désirs prirent si bien le change, que, bornés à ce que j'avais
éprouvé, ils ne s'avisèrent point de chercher autre chose.
Avec un sang brûlant de sensualité presque dès ma naissance,
je me conservai pur de toute souillure jusqu'à l'âge où les
tempéraments les plus froids et les plus tardifs se
développent. Tourmenté longtemps sans savoir de quoi, je
dévorais d'un oeil ardent les belles personnes; mon imagination
me les rappelait sans cesse, uniquement pour les mettre en oeuvre
à ma mode, et en faire autant de demoiselles Lambercier.
Même après l'âge nubile, ce goût bizarre, toujours
persistant, et porté jusqu'à la dépravation, jusqu'à la
folie, m'a conservé les murs honnêtes qu'il semblerait
avoir dû m'ôter. Si jamais éducation fut modeste et chaste,
c'est assurément celle que j'ai reçue. Mes trois tantes
n'étaient pas seulement des personnes d'une sagesse exemplaire,
mais d'une réserve que depuis longtemps les femmes ne
connaissaient plus. Mon père, homme de plaisir, mais galant à
la vieille mode, n'a jamais tenu, près des femmes qu'il aimait
le plus, des propos dont une vierge eût pu rougir, et jamais on
n'a poussé plus loin que dans ma famille et devant moi le
respect qu'on doit aux enfants; je ne trouvai pas moins
d'attention chez M. Lambercier sur le même article, et une fort
bonne servante y fut mise à la porte pour un mot un peu gaillard
qu'elle avait prononcé devant nous. Non seulement je n'eus
jusqu'à mon adolescence aucune idée distincte de l'union des
sexes, mais jamais cette idée confuse ne s'offrit à moi que
sous une image odieuse et dégoûtante. J'avais pour les filles
publiques une horreur qui ne s'est jamais effacée: je ne pouvais
voir un débauché sans dédain, sans effroi même, car mon
aversion pour la débauche allait jusque-là, depuis qu'allant un
jour au Petit Sacconex par un chemin creux, je vis des deux
côtés des cavités dans la terre, où l'on me dit que ces
gens-là faisaient leurs accouplements. Ce que j'avais vu de ceux
des chiennes me revenait aussi toujours à l'esprit en pensant
aux autres, et le coeur me soulevait à ce seul souvenir.
Ces préjugés de l'éducation, propres par eux-mêmes à
retarder les premières explosions d'un tempérament combustible,
furent aidés, comme j'ai dit, par la diversion que firent sur
moi les premières pointes de la sensualité. N'imaginant que ce
que j'avais senti, malgré des effervescences de sang très
incommodes, je ne savais porter mes désirs que vers l'espèce de
volupté qui m'était connue, sans aller jamais jusqu'à celle
qu'on m'avait rendue haïssable et qui tenait de si près à
l'autre sans que j'en eusse le moindre soupçon. Dans mes sottes
fantaisies, dans mes érotiques fureurs, dans les actes
extravagants auxquels elles me portaient quelquefois,
j'empruntais imaginairement le secours de l'autre sexe, sans
penser jamais qu'il fût propre à nul autre usage qu'à celui
que je brûlais d'en tirer.
Non seulement donc c'est ainsi qu'avec un tempérament très
ardent, très lascif, très précoce, je passai toutefois l'âge
de puberté sans désirer, sans connaître d'autres plaisirs des
sens que ceux dont Mlle Lambercier m'avait très innocemment
donné l'idée; mais quand enfin le progrès des ans m'eut fait
homme, c'est encore ainsi que ce qui devait me perdre me
conserva. Mon ancien goût d'enfant, au lieu de s'évanouir,
s'associa tellement à l'autre, que je ne pus jamais l'écarter
des désirs allumés par mes sens, et cette folie, jointe à ma
timidité naturelle, m'a toujours rendu très peu entreprenant
près des femmes, faute d'oser tout dire ou de pouvoir tout
faire, l'espèce de jouissance dont l'autre n'était pour moi que
le dernier terme ne pouvant être usurpée par celui qui la
désire, ni devinée par celle qui peut l'accorder. J'ai ainsi
passé ma vie à convoiter et me taire auprès des personnes que
j'aimais le plus. N'osant jamais déclarer mon goût, je
l'amusais du moins par des rapports qui m'en conservaient
l'idée. Être aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à
ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi
de très douces jouissances, et plus ma vive imagination
m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant transi. On
conçoit que cette manière de faire l'amour n'amène pas des
progrès bien rapides, et n'est pas fort dangereuse à la vertu
de celles qui en sont l'objet. J'ai donc fort peu possédé, mais
je n'ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière,
c'est-à-dire par l'imagination. Voilà comment mes sens,
d'accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque, m'ont
conservé des sentiments purs et des moeurs honnêtes, par les
mêmes goûts qui peut-être, avec un peu plus d'effronterie,
m'auraient plongé dans les plus brutales voluptés.
J'ai fait le premier pas et le plus pénible dans le labyrinthe
obscur et fangeux de mes confessions. Ce n'est pas ce qui est
criminel qui coûte le plus à dire, c'est ce qui est ridicule et
honteux. Dès à présent je suis sûr de moi: après ce que je
viens d'oser dire, rien ne peut plus m'arrêter. On peut juger de
ce qu'ont pu me coûter de semblables aveux, sur ce que, dans
tout le cours de ma vie, emporté quelquefois près de celles que
j'aimais par les fureurs d'une passion qui m'ôtait la faculté
de voir, d'entendre, hors de sens et saisi d'un tremblement
convulsif dans tout mon corps, jamais je n'ai pu prendre sur moi
de leur déclarer ma folie, et d'implorer d'elles, dans la plus
intime familiarité, la seule faveur qui manquait aux autres.
Cela ne m'est jamais arrivé qu'une fois dans l'enfance, avec une
enfant de mon âge; encore fut-ce elle qui en fit la première
proposition.
En remontant de cette sorte aux premières traces de mon être
sensible, je trouve des éléments qui, semblant quelquefois
incompatibles, n'ont pas laissé de s'unir pour produire avec
force un effet uniforme et simple, et j'en trouve d'autres qui,
les mêmes en apparence, ont formé, par le concours de certaines
circonstances, de si différentes combinaisons, qu'on
n'imaginerait jamais qu'ils eussent entre eux aucun rapport. Qui
croirait, par exemple, qu'un des ressorts les plus vigoureux de
mon âme fut trempé dans la même source d'où la luxure et la
mollesse ont coulé dans mon sang? Sans quitter le sujet dont je
viens de parler, on en va voir sortir une impression bien
différente.
J'étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à
la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque les
peignes de Mlle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il
s'en trouva un dont tout un côté de dents était brisé. A qui
s'en prendre de ce dégât? personne autre que moi n'était
entré dans la chambre. On m'interroge: je nie d'avoir touché le
peigne.
M. et Mlle Lambercier se réunissent, m'exhortent, me pressent,
me menacent; je persiste avec opiniâtreté; mais la conviction
était trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations,
quoique ce fût la première fois qu'on m'eût trouvé tant
d'audace à mentir. La chose fut prise au sérieux; elle
méritait de l'être. La méchanceté, le mensonge,
l'obstination, parurent également dignes de punition; mais pour
le coup ce ne fut pas par Mlle Lambercier qu'elle me fut
infligée. On écrivit à mon oncle Bernard; il vint. Mon pauvre
cousin était chargé d'un autre délit, non moins grave; nous
fûmes enveloppés dans la même exécution. Elle fut terrible.
Quand, cherchant le remède dans le mal même, on eût voulu pour
jamais amortir mes sens dépravés, on n'aurait pu mieux s'y
prendre. Aussi me laissèrent-ils en repos pour longtemps.
On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs
fois et mis dans l'état le plus affreux, je fus inébranlable.
J'aurais souffert la mort, et j'y étais résolu. Il fallut que
la force même cédât au diabolique entêtement d'un enfant, car
on n'appela pas autrement ma constance. Enfin je sortis de cette
cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.
Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je
n'ai pas peur d'être aujourd'hui puni derechef pour le même
fait. Eh bien, je déclare à la face du Ciel que j'en étais
innocent, que je n'avais ni cassé, ni touché le peigne, que je
n'avais pas approché de la plaque, et que je n'y avais pas même
songé. Qu'on ne me demande pas comment ce dégât se fit: je
l'ignore et ne puis le comprendre; ce que je sais très
certainement, c'est que j'en étais innocent.
Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie
ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions; un
enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours
traité avec douceur, équité, complaisance, qui n'avait pas
même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en
éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu'il
chérit et qu'il respecte le plus. Quel renversement d'idées!
quel désordre de sentiments! quel bouleversement dans son coeur,
dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral!
Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible, car pour
moi, je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre
trace de ce qui se passait alors en moi.
Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les
apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des
autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais,
c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que
je n'avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive,
m'était peu sensible; je ne sentais que l'indignation, la rage,
le désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et
qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte
prémédité, se mettait en fureur à mon exemple, et se montait,
pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit nous
nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions
et quand nos jeunes coeurs un peu soulagés pouvaient exhaler
leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous
mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force:
Carnifex, Carnifex, Carnifex.
Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore; ces
moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille
ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est
resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les
idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion, et ce
sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle
consistance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout
intérêt personnel, que mon coeur s'enflamme au spectacle ou au
récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en
quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait
sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les
subtiles noirceurs d'un fourbe de prêtre, je partirais
volontiers pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent
fois y périr. Je me suis souvent mis en nage à poursuivre à la
course ou à coups de pierre un coq, une vache, un chien, un
animal que j'en voyais tourmenter un autre, uniquement parce
qu'il se sentait le plus fort. Ce mouvement peut m'être naturel,
et je crois qu'il l'est; mais le souvenir profond de la première
injustice que j'ai soufferte y fut trop longtemps et trop
fortement lié pour ne l'avoir pas beaucoup renforcé.
Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce
moment je cessai de jouir d'un bonheur pur, et je sens
aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon enfance
s'arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois.
Nous y fûmes comme on nous représente le premier homme encore
dans le paradis terrestre, mais ayant cessé d'en jouir. C'était
en apparence la même situation, et en effet une tout autre
manière d'être.
L'attachement, le respect, l'intimité, la confiance, ne liaient
plus les élèves à leurs guides; nous ne les regardions plus
comme des dieux qui lisaient dans nos coeurs: nous étions moins
honteux de mal faire et plus craintifs d'être accusés: nous
commencions à nous cacher, à nous mutiner, à mentir.
Tous les vices de notre âge corrompaient notre innocence, et
enlaidissaient nos jeux. La campagne même perdit à nos yeux cet
attrait de douceur et de simplicité qui va au coeur. Elle nous
semblait déserte et sombre; elle s'était comme couverte d'un
voile qui nous en cachait les beautés. Nous cessâmes de
cultiver nos petits jardins, nos herbes, nos fleurs. Nous
n'allions plus gratter légèrement la terre, et crier de joie en
découvrant le germe du grain que nous avions semé. Nous nous
dégoûtâmes de cette vie; on se dégoûta de nous; mon oncle
nous retira, et nous nous séparâmes de M. et Mlle Lambercier,
rassasiés les uns des autres, et regrettant peu de nous quitter.
Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey
sans que je m'en sois rappelé le séjour d'une manière
agréable par des souvenirs un peu liés: mais depuis qu'ayant
passé l'âge mûr je décline vers la vieillesse, je sens que
ces mêmes souvenirs renaissent tandis que les autres s'effacent,
et se gravent dans ma mémoire avec des traits dont le charme et
la force augmentent de jour en jour; comme si, sentant déjà la
vie qui s'échappe, je cherchais à la ressaisir par ses
commencements. Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par
cela seul qu'ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les
circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la
servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle
entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis
que je récitais ma leçon: je vois tout l'arrangement de la
chambre où nous étions; le cabinet de M. Lambercier à main
droite, une estampe représentant tous les papes, un baromètre,
un grand calendrier, des framboisiers qui, d'un jardin fort
élevé dans lequel la maison s'enfonçait sur le derrière,
venaient ombrager la fenêtre, et passaient quelquefois jusqu'en
dedans. Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de
savoir tout cela, mais j'ai besoin, moi, de le lui dire.
Que n'osé-je lui raconter de même toutes les petites anecdotes
de cet heureux âge, qui me font encore tressaillir d'aise quand
je me les rappelle!
Cinq ou six surtout... Composons. Je vous fais grâce des cinq;
mais j'en veux une, une seule, pourvu qu'on me la laisse conter
le plus longuement qu'il me sera possible, pour prolonger mon
plaisir.
Si je ne cherchais que le vôtre, je pourrais choisir celle du
derrière de Mlle Lambercier, qui, par une malheureuse culbute au
bas du pré, fut étalé tout en plein devant le Roi de Sardaigne
à son passage: mais celle du noyer de la terrasse est plus
amusante pour moi qui fus acteur au lieu que je ne fus que
spectateur de la culbute; et j'avoue que je ne trouvai pas le
moindre mot pour rire à un accident qui, bien que comique en
lui-même, m'alarmait pour une personne que j'aimais comme une
mère, et peut-être plus.
O vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de la
terrasse, écoutez-en l'horrible tragédie et vous abstenez de
frémir, si vous pouvez.
Il y avait, hors la porte de la cour, une terrasse à gauche en
entrant, sur laquelle on allait souvent s'asseoir l'après-midi,
mais qui n'avait point d'ombre. Pour lui en donner, M. Lambercier
y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec
solennité: les deux pensionnaires en furent les parrains; et,
tandis qu'on comblait le creux, nous tenions l'arbre chacun 'une
main avec des chants de triomphe. On fit pour l'arroser une
espèce de bassin tout autour du pied. Chaque jour, ardents
spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions, mon cousin
et moi, dans l'idée très naturelle qu'il était plus beau de
planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche, et
nous résolûmes de nous procurer cette gloire sans la partager
avec qui que ce fût.
Pour cela nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule, et
nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix pieds de
l'auguste noyer. Nous n'oubliâmes pas de faire aussi un creux
autour de notre arbre: la difficulté était d'avoir de quoi le
remplir; car l'eau venait d'assez loin, et on ne nous laissait
pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait
absolument pour notre saule. Nous employâmes toutes sortes de
ruses pour lui en fournir durant quelques jours, et cela nous
réussit si bien, que nous le vîmes bourgeonner et pousser de
petites feuilles dont nous mesurions l'accroissement d'heure en
heure, persuadés, quoiqu'il ne fût pas à un pied de terre,
qu'il ne tarderait pas à nous ombrager.
Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendait
incapables de toute application, de toute étude, que nous
étions comme en délire, et que, ne sachant à qui nous en
avions, on nous tenait de plus court qu'auparavant, nous vîmes
l'instant fatal où l'eau nous allait manquer, et nous nous
désolions dans l'attente de voir notre arbre périr de
sécheresse.
Enfin la nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra une
invention pour garantir l'arbre et nous d'une mort certaine: ce
fut de faire par-dessous terre une rigole qui conduisît
secrètement au saule une partie de l'eau dont on arrosait le
noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit
pourtant pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente, que l'eau
ne coulait point; la terre s'éboulait et bouchait la rigole;
l'entrée se remplissait d'ordures; tout allait de travers. Rien
ne nous rebuta: Omnia vincit labor improbus. Nous creusâmes
davantage et la terre et notre bassin, pour donner à l'eau son
écoulement; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites
planches étroites, dont les unes mises de plat à la file, et
d'autres posées en angle des deux côtés sur celles-là, nous
firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes
à l'entrée de petits bouts de bois minces et à claire-voie,
qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudine, retenaient
le limon et les pierres sans boucher le passage à l'eau. Nous
recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de terre bien foulée;
et le jour où tout fut fait, nous attendîmes dans des transes
d'espérance et de crainte l'heure de l'arrosement. Après des
siècles d'attente, cette heure vint enfin; M. Lambercier vint
aussi à son ordinaire assister à l'opération, durant laquelle
nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre
arbre, auquel très heureusement il tournait le dos.
A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau que nous
commençâmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet aspect la
prudence nous abandonna; nous nous mîmes à pousser des cris de
joie qui firent retourner M. Lambercier, et ce fut dommage, car
il prenait grand plaisir à voir comment la terre du noyer était
bonne et buvait avidement son eau.
Frappé de la voir se partager entre deux bassins, il s'écrie à
son tour, regarde, aperçoit la friponnerie se fait brusquement
apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois
éclats de nos planches, et criant à pleine tête: Un aqueduc!
un aqueduc! il frappe de toutes parts des coups impitoyables,
dont chacun portait au milieu de nos curs. En un moment,
les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit,
tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette expédition
terrible, nul autre mot prononcé, sinon l'exclamation qu'il
répétait sans cesse. Un aqueduc! s'écriait-il en brisant tout,
un aqueduc! un aqueduc!
On croira que l'aventure finit mal pour les petits architectes.
On se trompera: tout fut fini. M. Lambercier ne nous dit pas un
mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage, et ne nous
en parla plus; nous l'entendîmes même un peu après rire
auprès de sa soeur à gorge déployée, car le rire de M.
Lambercier s'entendait de loin, et ce qu'il y eut de plus
étonnant encore, c'est que, passé le premier saisissement, nous
ne fûmes pas nous mêmes fort afligés. Nous plantâmes ailleurs
un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du
premier, en répétant entre nous avec emphase: Un aqueduc! un
aqueduc! Jusque-là j'avais eu des accès d'orgueil par
intervalles quand j'étais Aristide ou Brutus. Ce fut ici mon
premier mouvement de vanité bien marquée. Avoir pu construire
un aqueduc de nos mains, avoir mis une bouture en concurrence
avec un grand arbre, me paraissait le suprême degré de la
gloire. A dix ans j'en jugeais mieux que César à trente.
L'idée de ce noyer et la petite histoire qui s'y rapporte m'est
si bien restée ou revenue, qu'un de mes plus agréables projets
dans mon voyage de Genève, en 1754, était d'aller à Bossey y
revoir les monuments des jeux de mon enfance, et surtout le cher
noyer, qui devait alors avoir déjà le tiers d'un siècle. Je
fus si continuellement obsédé, si peu maître de moi-même, que
je ne pus trouver le moment de me satisfaire. Il y a peu
d'apparence que cette occasion renaisse jamais pour moi.
Cependant je n'en ai pas perdu le désir avec l'espérance, et je
suis presque sûr que si jamais, retournant dans ces lieux
chéris, j'y retrouvais mon cher noyer encore en être, je
l'arroserais de mes pleurs.
De retour à Genève, je passai deux ou trois ans chez mon oncle
en attendant qu'on résolût ce que l'on ferait de moi. Comme il
destinait son fils au génie, il lui fit apprendre un peu de
dessin, et lui enseignait les éléments d'Euclide. J'apprenais
tout cela par compagnie, et j'y pris goût, surtout au dessin.
Cependant on délibérait si l'on me ferait horloger, procureur
ou ministre. J'aimais mieux être ministre, car je trouvais bien
beau de prêcher.
Mais le petit revenu du bien de ma mère à partager entre mon
père et moi ne suffisait pas pour pousser mes études. Comme
l'âge où j'étais ne rendait pas ce choix bien pressant encore,
je restais en attendant chez mon oncle, perdant à peu près mon
temps, et ne laissant pas de payer, comme il était juste, une
assez forte pension.
Mon oncle, homme de plaisir ainsi que mon père, ne savait pas
comme lui se captiver par ses devoirs, et prenait assez peu de
soin de nous. Ma tante était une dévote un peu piétiste, qui
aimait mieux chanter les psaumes que veiller à notre éducation.
On nous laissait presque une liberté entière dont nous
n'abusâmes jamais. Toujours inséparables, nous nous suffisions
l'un à l'autre, et n'étant point tentés de fréquenter les
polissons de notre âge, nous ne primes aucune des habitudes
libertines que l'oisiveté nous pouvait inspirer. J'ai même tort
de nous supposer oisifs, car de la vie nous ne le fûmes moins,
et ce qu'il y avait d'heureux était que tous les amusements dont
nous nous passionnions successivement nous tenaient ensemble
occupés dans la maison sans que nous fussions même tentés de
descendre à la rue. Nous faisions des cages, des flûtes, des
volants, des tambours, des maisons, des équiffles, des
arbalètes. Nous gâtions les outils de mon bon vieux grand-père
pour faire des montres à son imitation. Nous avions surtout un
goût de préférence pour barbouiller du papier, dessiner,
laver, enluminer, faire un dégât de couleurs. Il vint à
Genève un charlatan italien, appelé Gamba-Corta, nous allâmes
le voir une fois, et puis nous n'y voulûmes plus aller: mais il
avait des marionnettes, et nous nous mîmes à faire des
marionnettes; ses marionnettes jouaient des manières de
comédies, et nous fimes des comédies pour les nôtres. Faute de
pratique, nous contrefaisions du gosier la voix de Polichinelle,
pour jouer ces charmantes comédies que nos pauvres bons parents
avaient la patience de voir et d'entendre. Mais mon oncle Bernard
ayant un jour lu dans la famille un très beau sermon de sa
façon, nous quittâmes les comédies, et nous nous mîmes à
composer des sermons. Ces détails ne sont pas fort
intéressants, je l'avoue; mais ils montrent à quel point il
fallait que notre première éducation eût été bien dirigée,
pour que, maîtres presque de notre temps et de nous dans un âge
si tendre, nous fussions si peu tentés d'en abuser. Nous avions
si peu besoin de nous faire des camarades que nous en négligions
même l'occasion. Quand nous allions nous promener, nous
regardions en passant leurs jeux sans convoitise, sans songer
même à y prendre part.
L'amitié remplissait si bien nos curs, qu'il nous
suffisait d'être ensemble pour que les plus simples goûts
fissent nos délices.
A force de nous voir inséparables, on y prit garde; d'autant
plus que, mon cousin étant très grand et moi très petit, cela
faisait un couple assez plaisamment assorti. Sa longue figure
effilée, son petit visage de pomme cuite, son air mou, sa
démarche nonchalante, excitaient les enfants à se moquer de
lui.
Dans le patois du pays on lui donna le surnom de Barnâ Bredanna,
et sitôt que nous sortions nous n'entendions que Barnâ Bredanna
tout autour de nous. Il endurait cela plus tranquillement que
moi. Je me fâchai, je voulus me battre; c'était ce que les
petits coquins demandaient. Je battis, je fus battu. Mon pauvre
cousin me soutenait de son mieux; mais il était faible, d'un
coup de poing on le renversait. Alors je devenais furieux.
Cependant, quoique j'attrapasse force horions, ce n'était pas à
moi qu'on en voulait, c'était à Barnâ Bredanna; mais
j'augmentai tellement le mal par ma mutine colère que nous
n'osions plus sortir qu'aux heures où l'on était en classe, de
peur d'être hués et suivis par les écoliers.
Me voilà déjà redresseur des torts. Pour être un Paladin dans
les formes, il ne me manquait que d'avoir une dame; j'en eus
deux. J'allais de temps en temps voir mon père à Nyon, petite
ville du pays de Vaud, où il s'était établi. Mon père était
fort aimé, et son fils se sentait de cette bienveillance.
Pendant le peu de séjour que je faisais près de lui, c'était
à qui me fêterait. Une Madame de Vulson, surtout, me faisait
mille caresses; et pour y mettre le comble, sa fille me prit pour
son galant. On sent ce que c'est qu'un galant de onze ans pour
une fille de vingt-deux. Mais toutes ces friponnes sont si aises
de mettre ainsi de petites poupées en avant pour cacher les
grandes, ou pour les tenter par l'image d'un jeu qu'elles savent
rendre attirant! Pour moi, qui ne voyais point entre elle et moi
de disconvenance, je pris la chose au sérieux; je me livrai de
tout mon cur, ou plutôt de toute ma tête, car je n'étais
guère amoureux que par là, quoique je le fusse à la folie, et
que mes transports, mes agitations, mes fureurs donnassent des
scènes à pâmer de rire.
Je connais deux sortes d'amours très distincts, très réels, et
qui n'ont presque rien de commun, quoique très vifs l'un et
l'autre, et tous deux différents de la tendre amitié. Tout le
cours de ma vie s'est partagé entre ces deux amours de si
diverses natures, et je les ai même éprouvés tous deux à la
fois; car, par exemple, au moment dont je parle, tandis que je
m'emparais de Mlle de Vulson si publiquement et si tyranniquement
que je ne pouvais souffrir qu'aucun homme approchât d'elle,
j'avais avec une petite Mlle Goton des tête-à-tête assez
courts, mais assez vifs, dans lesquels elle daignait faire la
maîtresse d'école, et c'était tout; mais ce tout, qui en effet
était tout pour moi, me paraissait le bonheur suprême, et,
sentant déjà le prix du mystère, quoique je n'en susse user
qu'en enfant, je rendais à Mlle de Vulson, qui ne s'en doutait
guère, le soin qu'elle prenait de m'employer à cacher d'autres
amours. Mais à mon grand regret mon secret fut découvert, ou
moins bien gardé de la part de ma petite maîtresse d'école que
de la mienne, car on ne tarda pas à nous séparer, et quelque
temps après, de retour à Genève, j'entendis, en passant à
Coutance, de petites filles me crier à demi-voix: Goton tic-tac
Rousseau.
C'était en vérité, une singulière personne que cette petite
Mlle Goton. Sans être belle, elle avait une figure difficile à
oublier, et que je me rappelle encore, souvent beaucoup trop pour
un vieux fou. Ses yeux surtout n'étaient pas de son âge, ni sa
taille, ni son maintien. Elle avait un petit air imposant et
fier, très propre à son rôle, et qui en avait occasionné la
première idée entre nous. Mais ce qu'elle avait de plus bizarre
était un mélange d'audace et de réserve difficile à
concevoir. Elle se permettait avec moi les plus grandes
privautés, sans jamais m'en permettre aucune avec elle; elle me
traitait exactement en enfant: ce qui me fait croire, ou qu'elle
avait déjà cessé de l'être, ou qu'au contraire elle l'était
encore assez elle-même pour ne voir qu'un jeu dans le péril
auquel elle s'exposait.
J'étais tout entier, pour ainsi dire, à chacune de ces deux
personnes, et si parfaitement, qu'avec aucune des deux il ne
m'arrivait jamais de songer à l'autre. Mais du reste rien de
semblable en ce qu'elles me faisaient éprouver. J'aurais passé
ma vie entière avec Mlle de Vulson sans songer à la quitter;
mais en l'abordant ma joie était tranquille et n'allait pas à
l'émotion. Je l'aimais surtout en grande compagnie; les
plaisanteries, les agaceries, les jalousies même, m'attachaient,
m'intéressaient; je triomphais avec orgueil de ses préférences
près des grands rivaux qu'elle paraissait maltraiter. J'étais
tourmenté, mais j'aimais ce tourment. Les applaudissements, les
encouragements, les ris m'échauffaient, m'animaient. J'avais des
emportements, des saillies; j'étais transporté d'amour dans un
cercle; tête-à-tête j'aurais été contraint, froid,
peut-être ennuyé. Cependant je m'intéressais tendrement à
elle; je souffrais quand elle était malade, j'aurais donné ma
santé pour rétablir la sienne, et notez que je savais très
bien par expérience ce que c'était que maladie, et ce que
c'était que santé. Absent d'elle, j'y pensais, elle me
manquait; présent, ses caresses m'étaient douces au coeur, non
aux sens. J'étais impunément familier avec elle; mon
imagination ne me demandait que ce qu'elle m'accordait; cependant
je n'aurais pu supporter de lui en voir faire autant à d'autres.
Je l'aimais en frère, mais j'en étais jaloux en amant.
Je l'eusse été de Mlle Goton en Turc, en furieux, en tigre, si
j'avais seulement imaginé qu'elle pût faire à un autre le
même traitement qu'elle m'accordait, car cela même était une
grâce qu'il fallait demander à genoux.
J'abordais Mlle de Vulson avec un plaisir très vif, mais sans
trouble; au lieu qu'en voyant seulement Mlle Goton, je ne voyais
plus rien; tous mes sens étaient bouleversés. J'étais familier
avec la première sans avoir de familiarités; au contraire,
j'étais aussi tremblant qu'agité devant la seconde, même au
fort des plus grandes familiarités. Je crois que si j'avais
resté trop longtemps avec elle, je n'aurais pu vivre; les
palpitations m'auraient étouffé. Je craignais également de
leur déplaire; mais j'étais plus complaisant pour l'une et plus
obéissant pour l'autre. Pour rien au monde je n'aurais voulu
fâcher Mlle de Vulson; mais si Mlle Goton m'eût ordonné de me
jeter dans les flammes, je crois qu'à l'instant j'aurais obéi.
Mes amours ou plutôt mes rendez-vous avec celle-ci durèrent
peu, très heureusement pour elle et pour moi. Quoique mes
liaisons avec Mlle de Vulson n'eussent pas le même danger, elles
ne laissèrent pas d'avoir aussi leur catastrophe, après avoir
un peu plus longtemps duré. Les fins de tout cela devaient
toujours avoir l'air un peu romanesque, et donner prise aux
exclamations. Quoique mon commerce avec Mlle de Vulson fût moins
vif, il était plus attachant peut-être. Nos séparations ne se
faisaient jamais sans larmes, et il est singulier dans quel vide
accablant je me sentais plongé après l'avoir quittée. Je ne
pouvais parler que d'elle, ni penser qu'à elle: mes regrets
étaient vrais et vifs; mais je crois qu'au fond ces héroïques
regrets n'étaient pas tous pour elle, et que, sans que je m'en
aperçusse, les amusements dont elle était le centre y avaient
leur bonne part. Pour tempérer les douleurs de l'absence, nous
nous écrivions des lettres d'un pathétique à faire fendre les
rochers. Enfin j'eus la gloire qu'elle n'y put plus tenir, et
qu'elle vint me voir à Genève. Pour le coup, la tête acheva de
me tourner; je fus ivre et fou les deux jours qu'elle y resta.
Quand elle partit, je voulais me jeter dans l'eau après elle, et
je fis longtemps retentir l'air de mes cris. Huit jours après,
elle m'envoya des bonbons et des gants; ce qui m'eût paru fort
galant, si je n'eusse appris en même temps qu'elle était
mariée, et que ce voyage dont il lui avait plu de me faire
honneur, était pour acheter ses habits de noces. Je ne décrirai
pas ma fureur; elle se conçoit. Je jurai dans mon noble courroux
de ne plus revoir la perfide, n'imaginant pas pour elle de plus
terrible punition. Elle n'en mourut pas cependant; car vingt ans
après étant allé voir mon père, et me promenant avec lui sur
le lac, je demandai qui étaient des dames que je voyais dans un
bateau peu loin du nôtre. Comment! me dit mon père en souriant,
le cur ne te le dit il pas? ce sont tes anciennes amours;
c'est Mme Christin, c'est Mlle de Vulson. Je tressaillis à ce
nom presque oublié: mais je dis aux bateliers de changer de
route; ne jugeant pas, quoique j'eusse assez beau jeu pour
prendre ma revanche, que ce fût la peine d'être parjure, et de
renouveler une querelle de vingt ans avec une femme de quarante.
Ainsi se perdait en niaiseries le plus précieux temps de mon
enfance, avant qu'on eût décidé de ma destination. Après de
longues délibérations pour suivre mes dispositions naturelles,
on prit enfin le parti pour lequel j'en avais le moins, et l'on
me mit chez M. Masseron, greffier de la ville, pour apprendre
sous lui, comme disait M. Bernard, l'utile métier de grapignan.
Ce surnom me déplaisait souverainement; l'espoir de gagner force
écus par une voie ignoble flattait peu mon humeur hautaine;
l'occupation me paraissait ennuyeuse, insupportable;
l'assiduité, l'assujettissement, achevèrent de m'en rebuter, et
je n'entrais jamais au greffe qu'avec une horreur qui croissait
de jour en jour. M. Masseron, de son côté, peu content de moi,
me traitait avec mépris, me reprochant sans cesse mon
engourdissement, ma bêtise, me répétant tous les jours que mon
oncle l'avait assuré que je savais, que je savais tandis que
dans le vrai je ne savais rien; qu'il lui avait promis un joli
garçon, et qu'il ne le lui avait donné qu'un âne. Enfin je fus
renvoyé du greffe ignominieusement pour mon ineptie, et il fut
prononcé par les clercs de M. Masseron que je n'étais bon qu'à
mener la lime.
Ma vocation ainsi déterminée, je fus mis en apprentissage, non
toutefois chez un horloger, mais chez un graveur. Les dédains du
greffier m'avaient extrêmement humilié et j'obéis sans
murmure. Mon maître, appelé M. Ducommun, était un jeune homme
rustre et violent, qui vint à bout, en très peu de temps, de
ternir tout l'éclat de mon enfance, d'abrutir mon caractère
aimant et vif, et de me réduire, par l'esprit ainsi que par la
fortune, à mon véritable état d'apprenti. Mon latin, mes
antiquités, mon histoire, tout fut pour longtemps oublié; je ne
me souvenais pas même qu'il y eût eu des Romains au monde. Mon
père, quand je l'allais voir, ne trouvait plus en moi son idole,
je n'étais plus pour les dames le galant Jean-Jacques, et je
sentais si bien moi-même que M. et Mlle Lambercier n'auraient
plus reconnu en moi leur élève que j'eus honte de me
représenter à eux, et ne les ai plus revus depuis lors. Les
goûts les plus vils, la plus basse polissonnerie, succédèrent
à mes aimables amusements, sans m'en laisser même la moindre
idée. Il faut que, malgré l'éducation la plus honnête,
j'eusse un grand penchant à dégénérer; car cela se fit très
rapidement, sans la moindre peine, et jamais César si précoce
ne devint si promptement Laridon.
Le métier ne me déplaisait pas en lui-même: j'avais un goût
vif pour le dessin, le jeu du burin m'amusait assez, et, comme le
talent du graveur pour l'horlogerie est très borné, j'avais
l'espoir d'en atteindre la perfection. J'y serais parvenu
peut-être si la brutalité de mon maître et la gêne excessive
ne m'avaient rebuté du travail. Je lui dérobais mon temps pour
l'employer en occupations du même genre, mais qui avaient pour
moi l'attrait de la liberté. Je gravais des espèces de
médailles pour nous servir, à moi et à mes camarades, d'ordre
de chevalerie. Mon maître me surprit à ce travail de
contrebande, et me roua de coups, disant que je m'exerçais à
faire de la fausse monnaie, parce que nos médailles avaient les
armes de la République. Je puis bien jurer que je n'avais nulle
idée de la fausse monnaie, et très peu de la véritable. Je
savais mieux comment se faisaient les as romains que nos pièces
de trois sols.
La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable le
travail que j'aurais aimé, et par me donner des vices que
j'aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol.
Rien ne m'a mieux appris la différence qu'il y a de la
dépendance filiale à l'esclavage servile, que le souvenir des
changements que produisit en moi cette époque. Naturellement
timide et honteux, je n'eus jamais plus d'éloignement pour aucun
défaut que pour l'effronterie. Mais j'avais joui d'une liberté
honnête, qui seulement s'était restreinte jusque-là par
degrés, et s'évanouit enfin tout à fait. J'étais hardi chez
mon père, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle; je
devins craintif chez mon maître, et dès lors je fus un enfant
perdu. Accoutumé à une égalité parfaite avec mes supérieurs
dans la manière de vivre, à ne pas connaître un plaisir qui ne
fût à ma portée, à ne pas voir un mets dont je n'eusse ma
part, à n'avoir pas un désir que je ne témoignasse, à mettre
enfin tous les mouvements de mon coeur sur mes lèvres: qu'on
juge de ce que je dus devenir dans une maison où je n'osais pas
ouvrir la bouche, où il fallait sortir de table au tiers du
repas, et de la chambre aussitôt que je n'y avais rien à faire,
où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais qu'objets
de jouissance pour d'autres et de privations pour moi seul; où
l'image de la liberté du maître et des compagnons augmentait le
poids de mon assujettissement; où dans les disputes sur ce que
je savais le mieux, je n'osais ouvrir la bouche; où tout enfin
ce que je voyais devenait pour mon coeur un objet de convoitise,
uniquement parce que j'étais privé de tout.
Adieu l'aisance, la gaieté, les mots heureux qui jadis souvent
dans mes fautes m'avaient fait échapper au châtiment. Je ne
puis me rappeler sans rire qu'un soir, chez mon père, étant
condamné pour quelque espièglerie à m'aller coucher sans
souper, et passant par la cuisine avec mon triste morceau de
pain, je vis et flairai le rôti tournant à la broche. On était
autour du feu; il fallut en passant saluer tout le monde. Quand
la ronde fut faite, lorgnant du coin de l'oeil ce rôti qui avait
si bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m'abstenir de lui
faire aussi la révérence, et de lui dire d'un ton piteux:
Adieu, rôti. Cette saillie de naïveté parut si plaisante,
qu'on me fit rester à souper. Peut-être eût-elle eu le même
bonheur chez mon maître, mais il est sûr qu'elle ne m'y serait
pas venue, ou que je n'aurais jamais osé m'y livrer.
Voilà comment j'appris à convoiter en silence, à me cacher, à
dissimuler, à mentir, et à dérober enfin, fantaisie qui
jusqu'alors ne m'était pas venue, et dont je n'ai pu depuis lors
bien me guérir. La convoitise et l'impuissance mènent toujours
là. Voilà pourquoi tous les laquais sont fripons, et pourquoi
tous les apprentis doivent l'être; mais dans un état égal et
tranquille, où tout ce qu'ils voient est à leur portée, ces
derniers perdent en grandissant ce honteux penchant. N'ayant pas
eu le même avantage, je n'en ai pu tirer le même profit.
Ce sont presque toujours de bons sentiments mal dirigés qui font
faire aux enfants le premier pas vers le mal. Malgré les
privations et les tentations continuelles, j'avais demeuré plus
d'un an chez mon maître sans pouvoir me résoudre à rien
prendre, pas même des choses à manger. Mon premier vol fut une
affaire de complaisance; mais il ouvrit la porte à d'autres qui
n'avaient pas une si louable fin.
Il y avait chez mon maître un compagnon appelé M. Verrat, dont
la maison, dans le voisinage, avait un jardin assez éloigné qui
produisait de très belles asperges. Il prit envie à M. Verrat,
qui n'avait pas beaucoup d'argent, de voler à sa mère des
asperges dans leur primeur, et de les vendre pour faire quelques
bons déjeuners. Comme il ne voulait pas s'exposer lui-même et
qu'il n'était pas fort ingambe, il me choisit pour cette
expédition.
Après quelques cajoleries préliminaires, qui me gagnèrent
d'autant mieux que je n'en voyais pas le but, il me la proposa
comme une idée qui lui venait sur-le-champ. Je disputai
beaucoup; il insista. Je n'ai jamais pu résister aux caresses;
je me rendis. J'allais tous les matins moissonner les plus belles
asperges; je les portais au Molard, où quelque bonne femme, qui
voyait que je venais de les voler, me le disait pour les avoir à
meilleur compte.
Dans ma frayeur je prenais ce qu'elle voulait bien me donner; je
le portais à M. Verrat. Cela se changeait promptement en un
déjeuner dont j'étais le pourvoyeur, et qu'il partageait avec
un autre camarade; car pour moi, très content d'en avoir quelque
bribe, je ne touchais pas même à leur vin.
Ce petit manège dura plusieurs jours sans qu'il me vint même à
l'esprit de voler le voleur, et de dîmer sur M. Verrat le
produit de ses asperges. J'exécutais ma friponnerie avec la plus
grande fidélité; mon seul motif était de complaire à celui
qui me la faisait faire. Cependant, si j'eusse été surpris, que
de coups, que d'injures, quels traitements cruels n'eussé-je
point essuyés, tandis que le misérable, en me démentant, eût
été cru sur sa parole, et moi doublement puni pour avoir osé
le charger, attendu qu'il était compagnon et que je n'étais
qu'apprenti! Voilà comment en tout état le fort coupable se
sauve aux dépens du faible innocent.
J'appris ainsi qu'il n'était pas si terrible de voler que je
l'avais cru, et je tirai bientôt si bon parti de ma science, que
rien de ce que je convoitais n'était à ma portée en sûreté.
Je n'étais pas absolument mal nourri chez mon maître et la
sobriété ne m'était pénible qu'en la lui voyant si mal
garder.
L'usage de faire sortir de table les jeunes gens quand on y sert
ce qui les tente le plus, me paraît très bien entendu pour les
rendre aussi friands que fripons. Je devins en peu de temps l'un
et l'autre; et je m'en trouvais fort bien pour l'ordinaire,
quelquefois fort mal quand j'étais surpris.
Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois,
est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes
étaient au fond d'une dépense qui, par une jalousie élevée
recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul dans la
maison, je montai sur la maie pour regarder dans le jardin des
Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher.
J'allai chercher la broche pour voir si elle pourrait y
atteindre: elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre
petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maître
aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je
sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très
doucement: déjà la pomme touchait à la jalousie: j'étais
prêt à la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme était trop
grosse, elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne
mis-je point en usage pour la tirer!
Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un
couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la
soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la
partager, espérant tirer ensuite les pièces l'une après
l'autre; mais à peine furent-elles séparées, qu'elles
tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable,
partagez mon affliction.
Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup de temps.
Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une
tentative plus heureuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi
tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux
témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense.
Le lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un nouvel
essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je
l'ajuste; j'étais prêt à piquer... Malheureusement le dragon
ne dormait pas; tout à coup la porte de la dépense s'ouvre: mon
maître en sort, croise les bras, me regarde et me dit: Courage!
... La plume me tombe des mains.
Bientôt, à force d'essuyer de mauvais traitements, j'y devins
moins sensible; ils me parurent enfin une sorte de compensation
du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au lieu de
retourner les yeux en arrière et de regarder la punition, je les
portais en avant et je regardais la vengeance.
Je jugeais que me battre comme fripon, c'était m'autoriser à
l'être. Je trouvais que voler et être battu allaient ensemble,
et constituaient en quelque sorte un état, et qu'en remplissant
la partie de cet état qui dépendait de moi, je pouvais laisser
le soin de l'autre à mon maître. Sur cette idée je me mis à
voler plus tranquillement qu'auparavant. Je me disais: Qu'en
arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour
l'être.
J'aime à manger, sans être avide: je suis sensuel, et non pas
gourmand. Trop d'autres goûts me distraient de celui-là. Je ne
suis jamais occupé de ma bouche que quand mon coeur était
oisif; et cela m'est si rarement arrivé dans ma vie, que je n'ai
guère eu le temps de songer aux bons morceaux.
Voilà pourquoi je ne bornai pas longtemps ma friponnerie au
comestible, je l'étendis bientôt à tout ce qui me tentait; et
si je ne devins pas un voleur en forme, c'est que je n'ai jamais
été beaucoup tenté d'argent. Dans le cabinet commun, mon
maître avait un autre cabinet à part qui fermait à clef; je
trouvai le moyen d'en ouvrir la porte et de la refermer sans
qu'il y parût. Là je mettais à contribution ses bons outils,
ses meilleurs dessins, ses empreintes, tout ce qui me faisait
envie et qu'il affectait d'éloigner de moi.
Dans le fond, ces vols étaient bien innocents, puisqu'ils
n'étaient faits que pour être employés à son service: mais
j'étais transporté de joie d'avoir ces bagatelles en mon
pouvoir; je croyais voler le talent avec ses productions.
Du reste, il y avait dans des boîtes des recoupes d'or et
d'argent, de petits bijoux, des pièces de prix, de la monnaie.
Quand j'avais quatre ou cinq sols dans ma poche, c'était
beaucoup: cependant, loin de toucher à rien de tout cela, je ne
me souviens pas même d'y avoir jeté de ma vie un regard de
convoitise. Je le voyais avec plus d'effroi que de plaisir. Je
crois bien que cette horreur du vol de l'argent et de ce qui en
produit me venait en grande partie de l'éducation. Il se mêlait
à cela des idées secrètes d'infamie, de prison, de châtiment,
de potence qui m'auraient fait frémir si j'avais été tenté;
au lieu que mes tours ne me semblaient quc des espiègleries, et
n'étaient pas autre chose en effet. Tout cela ne pouvait valoir
que d'être bien étrillé par mon maître, et d'avance je
m'arrangeais là-dessus.
Mais, encore une fois, je ne convoitais pas même assez pour
avoir à m'abstenir; je ne sentais rien à combattre. Une seule
feuille de beau papier à dessiner me tentait plus que l'argent
pour en payer une rame. Cette bizarrerie tient à une des
singularités de mon caractère; elle a eu tant d'influence sur
ma conduite qu'il importe de l'expliquer.
J'ai des passions très ardentes, et tandis qu'elles m'agitent,
rien n'égale mon impétuosité: je ne connais plus ni
ménagement, ni respect, ni crainte, ni bienséance; je suis
cynique, effronté, violent, intrépide; il n'y a ni honte qui
m'arrête, ni danger qui m'effraye: hors le seul objet qui
m'occupe, l'univers n'est plus rien pour moi. Mais tout cela ne
dure qu'un moment, et le moment qui suit me jette dans
l'anéantissement. Prenez-moi dans le calme, je suis l'indolence
et la timidité même: tout m'effarouche, tout me rebute; une
mouche en volant me fait peur; un mot à dire, un geste à faire
épouvante ma paresse; la crainte et la honte me subjuguent à
tel point que je voudrais m'éclipser aux yeux de tous les
mortels. S'il faut agir, je ne sais que faire; s'il faut parler,
je ne sais que dire; si l'on me regarde, je suis décontenancé.
Quand je me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j'ai à
dire; mais dans les entretiens ordinaires, je ne trouve rien,
rien du tout; ils me sont insupportables par cela seul que je
suis obligé de parler.
Ajoutez qu'aucun de mes goûts dominants ne consiste en choses
qui s'achètent. Il ne me faut que des plaisirs purs, et l'argent
les empoisonne tous. J'aime par exemple ceux de la table; mais,
ne pouvant souffrir ni la gêne de la bonne compagnie, ni la
crapule du cabaret, je ne puis les goûter qu'avec un ami; car
seul, cela ne m'est pas possible; mon imagination s'occupe alors
d'autre chose, et je n'ai pas le plaisir de manger. Si mon sang
allumé me demande des femmes, mon coeur ému me demande encore
plus de l'amour. Des femmes à prix d'argent perdraient pour moi
tous leurs charmes; je doute même s'il serait en moi d'en
profiter. Il en est ainsi de tous les plaisirs à ma portée;
s'ils ne sont gratuits, je les trouve insipides. J'aime les seuls
biens qui ne sont à personne qu'au premier qui sait les goûter.
Jamais l'argent ne me parut une chose aussi précieuse qu'on la
trouve. Bien plus, il ne m'a jamais paru fort commode; il n'est
bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir;
il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien payer,
être mal servi. Je voudrais une chose bonne dans sa qualité:
avec mon argent je suis sûr de l'avoir mauvaise. J'achète cher
un oeuf frais, il est vieux, un beau fruit, il est vert, une
fille, elle est gâtée. J'aime le bon vin, mais où en prendre?
Chez un marchand de vin? comme que je fasse, il m'empoisonnera.
Veux-je absolument être bien servi? que de soins, que
d'embarras! avoir des amis, des correspondants, donner des
commissions, écrire, aller, venir, attendre; et souvent au bout
être encore trompé. Que de peine avec mon argent! Je la crains
plus que je n'aime le bon vin.
Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti
dans le dessein d'acheter quelque friandise. J'approche de la
boutique d'un pâtissier, j'aperçois des femmes au comptoir; je
crois déjà les voir rire et se moquer entre elles du petit
gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorgne du coin de
l'oeil les belles poires, leur parfum me tente; deux ou trois
jeunes gens tout près de là me regardent; un homme qui me
connaît est devant sa boutique; je vois de loin venir une fille;
n'est-ce point la servante de la maison? Ma vue courte me fait
mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens de
connaissance; partout je suis intimidé, retenu par quelque
obstacle; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin
comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi
la satisfaire, et n'ayant osé rien acheter.
J'entrerais dans les plus insipides détails, si je suivais dans
l'emploi de mon argent, soit par moi, soit par d'autres,
l'embarras, la honte, la répugnance, les inconvénients, les
dégoûts de toute espèce que j'ai toujours éprouvés. A mesure
qu'avançant dans ma vie le lecteur prendra connaissance de mon
humeur, il sentira tout cela sans que je m'appesantisse à le lui
dire.
Cela compris, on comprendra sans peine une de mes prétendues
contradictions: celle d'allier une avarice presque sordide avec
le plus grand mépris pour l'argent. C'est un meuble pour moi si
peu commode, que je ne m'avise pas même de désirer celui que je
n'ai pas; et que quand j'en ai je le garde longtemps sans le
dépenser, faute de savoir l'employer à ma fantaisie; mais
l'occasion commode et agréable se présente-t-elle, j'en profite
si bien que ma bourse se vide avant que je m'en sois aperçu. Du
reste, ne cherchez pas en moi le tic des avares, celui de
dépenser pour l'ostentation; tout au contraire, je dépense en
secret et pour le plaisir: loin de me faire gloire de dépenser,
je m'en cache. Je sens si bien que l'argent n'est pas à mon
usage, que je suis presque honteux d'en avoir, encore plus de
m'en servir. Si j'avais eu jamais un revenu suffisant pour vivre
commodément, je n'aurais point été tenté d'être avare, j'en
suis très sûr. Je dépenserais tout mon revenu sans chercher à
l'augmenter: mais ma situation précaire me tient en crainte.
J'adore la liberté. J'abhorre la gêne, la peine,
l'assujettissement. Tant que dure l'argent que j'ai dans ma
bourse, il assure mon indépendance; il me dispense de
m'intriguer pour en trouver d'autre; nécessité que j'eus
toujours en horreur: mais de peur de le voir finir, je le choie.
L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté; celui
qu'on pourchasse est celui de la servitude. Voilà pourquoi je
serre bien et ne convoite rien.
Mon désintéressement n'est donc que paresse; le plaisir d'avoir
ne vaut pas la peine d'acquérir: et ma dissipation n'est encore
que paresse; quand l'occasion de dépenser agréablement se
présente, on ne peut trop la mettre à profit. Je suis moins
tenté de l'argent que des choses, parce qu'entre l'argent et la
possession désirée il y a toujours un intermédiaire; au lieu
qu'entre la chose même et sa jouissance il n'y en a point. Je
vois la chose, elle me tente; si je ne vois que le moyen de
l'acquérir, il ne me tente pas. J'ai donc été fripon et
quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me tentent et que
j'aime mieux prendre que demander: mais, petit ou grand, je ne me
souviens pas d'avoir pris de ma vie un liard à personne; hors
une seule fois, il n'y a pas quinze ans, que je volai sept livres
dix sous. L'aventure vaut la peine d'être contée, car il s'y
trouve un concours impayable d'effronterie et de bêtise, que
j'aurais peine moi-même à croire s'il regardait un autre que
moi.
C'était à Paris. Je me promenais avec M. de Francueil au
Palais-Royal, sur les cinq heures. Il tire sa montre, la regarde,
et me dit: Allons à l'Opéra: je le veux bien; nous allons. Il
prend deux billets d'amphithéâtre, m'en donne un, et passe le
premier avec l'autre, je le suis, il entre. En entrant après
lui, je trouve la porte embarrassée. Je regarde, je vois tout le
monde debout; je juge que je pourrai bien me perdre dans cette
foule, ou du moins laisser supposer à M. de Francueil que j'y
suis perdu. Je sors, je reprends ma contremarque, puis mon
argent, et je m'en vais, sans songer qu'à peine avais-je atteint
la porte que tout le monde était assis, et qu'alors M. de
Francueil voyait clairement que je n'y étais plus.
Comme jamais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que ce
trait-là, je le note, pour montrer qu'il y a des moments d'une
espèce de délire où il ne faut point juger des hommes par
leurs actions. Ce n'était pas précisément voler cet argent;
c'était en voler l'emploi: moins c'était un vol, plus c'était
une infamie.
Je ne finirais pas ces détails si je voulais suivre toutes les
routes par lesquelles, durant mon apprentissage, je passai de la
sublimité de l'héroïsme à la bassesse d'un vaurien.
Cependant, en prenant les vices de mon état, il me fut
impossible d'en prendre tout à fait les goûts. Je m'ennuyais
des amusements de mes camarades; et quand la trop grande gêne
m'eut aussi rebuté du travail, je m'ennuyai de tout. Cela me
rendit le goût de la lecture que j'avais perdu depuis longtemps.
Ces lectures, prises sur mon travail, devinrent un nouveau crime
qui m'attira de nouveaux châtiments. Ce goût irrité par la
contrainte devint passion, bientôt fureur. La Tribu, fameuse
loueuse de livres, m'en fournissait de toute espèce. Bons et
mauvais, tout passait; je ne choisissais point: je lisais tout
avec une égale avidité. Je lisais à l'établi, je lisais en
allant faire mes messages, je lisais à la garde-robe, et m'y
oubliais des heures entières; la tête me tournait de la
lecture, je ne faisais plus que lire. Mon maître m'épiait, me
surprenait, me battait, me prenait mes livres. Que de volumes
furent déchirés, brûlés, jetés par les fenêtres! que
d'ouvrages restèrent dépareillés chez la Tribu! Quand je
n'avais plus de quoi la payer, je lui donnais mes chemises, mes
cravates, mes hardes; mes trois sols d'étrennes tous les
dimanches lui étaient régulièrement portés.
Voilà donc, me dira-t-on, l'argent devenu nécessaire. Il est
vrai, mais ce fut quand la lecture m'eût ôté toute activité.
Livré tout entier à mon nouveau goût, je ne faisais plus que
lire, je ne volais plus. C'est encore ici une de mes différences
caractéristiques. Au fort d'une certaine habitude d'être, un
rien me distrait, me change, m'attache, enfin me passionne; et
alors tout est oublié, je ne songe plus qu'au nouvel objet qui
m'occupe. Le coeur me battait d'impatience de feuilleter le
nouveau livre que j'avais dans la poche; je le tirais aussitôt
que j'étais seul, et ne songeais plus à fouiller le cabinet de
mon maître. J'ai même peine à croire que j'eusse volé quand
même j'aurais eu des passions plus coûteuses. Borné au moment
présent, il n'était pas dans mon tour d'esprit de m'arranger
ainsi pour l'avenir. La Tribu me faisait crédit: les avances
étaient petites; et quand j'avais empoché mon livre, je ne
songeais plus à rien. L'argent qui me venait naturellement
passait de même à cette femme, et quand elle devenait
pressante, rien n'était plus tôt sous ma main que mes propres
effets. Voler par avance était trop de prévoyance, et voler
pour payer n'était pas même une tentation.
A force de querelles, de coups, de lectures dérobées et mal
choisies, mon humeur devint taciturne, sauvage; ma tête
commençait à s'altérer, et je vivais en vrai loup-garou.
Cependant si mon goût ne me préserva pas des livres plats et
fades, mon bonheur me préserva des livres obscènes et
licencieux: non que la Tribu, femme à tous égards très
accommodante, se fit un scrupule de m'en prêter. Mais, pour les
faire valoir, elle me les nommait avec un air de mystère qui me
forçait précisément à les refuser, tant par dégoût que par
honte; et le hasard seconda si bien mon humeur pudique, que
j'avais plus de trente ans avant que j'eusse jeté les yeux sur
aucun de ces dangereux livres qu'une belle dame de par le monde
trouve incommodes, en ce qu'on ne peut, dit-elle, les lire que
d'une main.
En moins d'un an j'épuisai la mince boutique de la Tribu, et
alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désoeuvré.
Guéri de mes goûts d'enfant et de polisson par celui de la
lecture, et même par mes lectures, qui, bien que sans choix et
souvent mauvaises, ramenaient pourtant mon coeur à des
sentiments plus nobles que ceux que m'avait donné[s] mon état;
dégoûté de tout ce qui était à ma portée, et sentant trop
loin de moi tout ce qui m'aurait tenté, je ne voyais rien de
possible qui pût flatter mon coeur. Mes sens émus depuis
longtemps me demandaient une jouissance dont je ne savais pas
même imaginer l'objet. J'étais aussi loin du véritable que si
je n'avais point eu de sexe; et, déjà pubère et sensible, je
pensais quelquefois à mes folies, mais je ne voyais rien
au-delà. Dans cette étrange situation, mon inquiète
imagination prit un parti qui me sauva de moi-même et calma ma
naissante sensualité; ce fut de se nourrir des situations qui
m'avaient intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de les
varier, de les combiner, de me les approprier tellement que je
devinsse un des personnages que j'imaginais, que je me visse
toujours dans les positions les plus agréables selon mon goût,
enfin que l'état fictif où je venais à bout de me mettre, me
fit oublier mon état réel dont j'étais si mécontent. Cet
amour des objets imaginaires et cette facilité de m'en occuper
achevèrent de me dégoûter de tout ce qui m'entourait, et
déterminèrent ce goût pour la solitude qui m'est toujours
resté depuis ce temps-là. On verra plus d'une fois dans la
suite les bizarres effets de cette disposition si misanthrope et
si sombre en apparence, mais qui vient en effet d'un coeur trop
affectueux, trop aimant, trop tendre, qui, faute d'en trouver
d'existants qui lui ressemblent, est forcé de s'alimenter de
fictions. Il me suffit, quant à présent, d'avoir marqué
l'origine et la première cause d'un penchant qui a modifié
toutes mes passions, et qui, les contenant par elles-mêmes, m'a
toujours rendu paresseux à faire, par trop d'ardeur à désirer.
J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de
tout et de moi, sans goûts de mon état, sans plaisirs de mon
âge, dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans
sujets de larmes, soupirant sans savoir de quoi; enfin caressant
tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui
les valût. Les dimanches, mes camarades venaient me chercher
après le prêche pour aller m'ébattre avec eux. Je leur aurais
volontiers échappé si j'avais pu; mais une fois en train dans
leurs jeux, j'étais le plus ardent et j'allais plus loin
qu'aucun autre; difficile à ébranler et à retenir. Ce fut là
de tout temps ma disposition constante. Dans nos promenades hors
de la ville, j'allais toujours en avant sans songer au retour, à
moins que d'autres n'y songeassent pour moi. J'y fus pris deux
fois; les portes furent fermées avant que je pusse arriver. Le
lendemain je fus traité comme on s'imagine, et la seconde fois
il me fut promis un tel accueil pour la troisième, que je
résolus de ne m'y pas exposer. Cette troisième fois si
redoutée arriva pourtant. Ma vigilance fut mise en défaut par
un maudit capitaine appelé M. Minutoli, qui fermait toujours la
porte où il était de garde une demiheure avant les autres. Je
revenais avec deux camarades. A demi-lieue de la ville, j'entends
sonner la retraite; je double le pas; j'entends battre la caisse,
je cours à toutes jambes: j'arrive essoufflé, tout en nage; le
cur me bat; je vois de loin les soldats à leur poste;
j'accours, je crie d'une voix étouffée. Il était trop tard. A
vingt pas de l'avancée je vois lever le premier pont. Je frémis
en voyant en l'air ces cornes terribles, sinistre et fatal augure
du sort inévitable que ce moment commençait pour moi.
Dans le premier transport de douleur, je me jetai sur le glacis
et mordis la terre. Mes camarades, riant de leur malheur, prirent
à l'instant leur parti. Je pris aussi le mien; mais ce fut d'une
autre manière. Sur le lieu même je jurai de ne retourner jamais
chez mon maître; et le lendemain, quand, à l'heure de la
découverte, ils rentrèrent en ville. je leur dis adieu pour
jamais, les priant seulement d'avertir en secret mon cousin
Bernard de la résolution que j'avais prise, et du lieu où il
pourrait me voir encore une fois.
A mon entrée en apprentissage, étant plus séparé de lui, je
le vis moins: toutefois, durant quelque temps nous nous
rassemblions les dimanches; mais insensiblement chacun prit
d'autres habitudes, et nous nous vîmes plus rarement. Je suis
persuadé que sa mère contribua beaucoup à ce changement. Il
était, lui, un garçon du haut; moi, chétif apprenti, je
n'étais plus qu'un enfant de Saint-Gervais. Il n'y avait plus
entre nous d'égalité malgré la naissance; c'était déroger
que de me fréquenter. Cependant les liaisons ne cessèrent point
tout à fait entre nous, et comme c'était un garçon d'un bon
naturel, il suivait quelquefois son coeur malgré les leçons de
sa mère. Instruit de ma résolution, il accourut, non pour m'en
dissuader ou la partager, mais pour jeter, par de petits
présents, quelque agrément dans ma fuite; car mes propres
ressources ne pouvaient me mener fort loin. Il me donna entre
autres une petite épée, dont j'étais fort épris, que j'ai
portée jusqu'à Turin, où le besoin m'en fit défaire, et où
je me la passai, comme on dit, au travers du corps. Plus j'ai
réfléchi depuis à la manière dont il se conduisit avec moi
dans ce moment critique, plus je me suis persuadé qu'il suivit
les instructions de sa mère, et peut-être de son père; car il
n'est pas possible que de lui-même, il n'eût fait quelque
effort pour me retenir, ou qu'il n'eût été tenté de me
suivre: mais point. Il m'encouragea dans mon dessein plutôt
qu'il ne m'en détourna; puis, quand il me vit bien résolu, il
me quitta sans beaucoup de larmes. Nous ne nous sommes jamais
écrit ni revus. C'est dommage: il était d'un caractère
essentiellement bon: nous étions faits pour nous aimer.
Avant de m'abandonner à la fatalité de ma destinée, qu'on me
permette de tourner un moment les yeux sur celle qui m'attendait
naturellement si j'étais tombé dans les mains d'un meilleur
maître. Rien n'était plus convenable à mon humeur, ni plus
propre à me rendre heureux, que l'état tranquille et obscur
d'un bon artisan, dans certaines classes surtout, telle qu'est à
Genève celle des graveurs. Cet état, assez lucratif pour donner
une subsistance aisée, et pas assez pour mener à la fortune,
eût borné mon ambition pour le reste de mes jours, et, me
laissant un loisir honnête pour cultiver des goûts modérés,
il m'eût contenu dans ma sphère sans m'offrir aucun moyen d'en
sortir. Ayant une imagination assez riche pour orner de ses
chimères tous les états, assez puissante pour me transporter,
pour ainsi dire à mon gré, de l'un à l'autre, il m'importait
peu dans lequel je fusse en effet. Il ne pouvait y avoir si loin
du lieu où j'étais au premier château en Espagne, qu'il ne me
fût aisé de m'y établir. De cela seul il suivait que l'état
le plus simple, celui qui donnait le moins de tracas et de soins,
celui qui laissait l'esprit le plus libre, était celui qui me
convenait le mieux; et c'était précisément le mien. J'aurais
passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille
et de mes amis, une vie paisible et douce, telle qu'il la fallait
à mon caractère, dans l'uniformité d'un travail de mon goût
et d'une société selon mon coeur. J'aurais été bon chrétien,
bon citoyen, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon
homme en toute chose. J'aurais aimé mon état, je l'aurais
honoré peut-être, et après avoir passé une vie obscure et
simple, mais égale et douce, je serais mort paisiblement dans le
sein des miens. Bientôt oublié, sans doute, j'aurais été
regretté du moins aussi longtemps qu'on se serait souvenu de
moi.
Au lieu de cela... quel tableau vais-je faire? Ah! n'anticipons
point sur les misères de ma vie! Je n'occuperai que trop mes
lecteurs de ce triste sujet.