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Tommaso Campanella (1568-1639)
La Cité du Soleil (1623)
Ce sont les quatre chefs et les maîtres des
arts respectifs qui élisent les officiers car ils savent bien
qui est le plus doué pour tel art ou vertu où il aura le
gouvernement. La décision est prise par ce conseil où chacun
fait des objections aux diverses candidatures. N'est désigné
comme Soleil nul autre que celui qui sait toute l'histoire des
peuples, les rites et les sacrifices, les différents régimes
politiques, les inventeurs des lois et des différents arts. Il
faut qu'il sache aussi toutes les techniques ; mais chez eux deux
jours suffisent pour en apprendre une, car c'est par l'usage et
la figuration de la peinture qu'ils en acquièrent la maîtrise
théorique. Il doit connaître toutes les sciences, les
mathématiques, la physique et l'astrologie. Il n'a cure des
langues, car il a ses interprètes, qui sont là-bas les
grammairiens de chez nous... L'on voit donc clairement qui est
celui qui a l'étoffe de devenir Soleil ; honneur auquel il est
impossible d'accéder avant 35 ans et qui dure aussi longtemps
que ne s'est pas trouvé quelqu'un de plus savant et plus capable
de gouverner.
- Mais est-il possible d'en savoir autant ? Qui se consacre aux
sciences n'a aucune aptitude à gouverner.
- C'est ce que je leur dis, mais ils me répondirent : "
Notre système nous semble plus sûr que le vôtre car il y a
plus d'apparence que notre grand lettré sache gouverner, que les
ignorants que vous exaltez, les croyant habiles parce qu'ils sont
nés seigneurs ou ont été élus par une faction puissante.
Admettons même que notre Soleil soit peu doué politiquement :
il sera toujours bien trop savant pour devenir cruel, scélérat
ou tyrannique. D'ailleurs c'est là une distinction qui ne vaut
que pour vous puisque vous pensez que mérite le nom de docte
celui qui sait le plus de grammaire et de logique d'Aristote ou
de quelque autre. Résultat auquel peut suffire une mémoire
servile qui fait de l'homme un être passif, perdu dans la
contemplation non des réalités, mais des livres, choses mortes
où il dégrade son esprit... Nous avons conscience du fait que
celui qui ne sait qu'une chose, ne sait bien ni cela ni le reste
et que n'avoir qu'une aptitude puisée dans les livres implique
un esprit inerte et mal dégrossi. C'est tout le contraire qui se
produit avec les intelligences vives et ouvertes à toute
connaissance, comme notre Soleil. Dans notre cité, l'on apprend
les sciences avec une telle aisance que, comme tu le vois, l'on
en sait plus en une année que chez vous en dix ou quinze, preuve
en soit les enfants que tu as sous les yeux."
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