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Louis-Sébastien Mercier (1740-1814)
LAn 2440 (publié en 1771)
L.-S. Mercier est l'un des plus féconds écrivains du XVIII° siècle : il a publié notamment le Tableau de Paris (1781-1788), un ouvrage en douze tomes, observation minutieuse et satirique de Paris à la fin du siècle, en particulier des classes populaires, qui l'obligea à fuir la France. Il a été aussi dramaturge, essayiste et romancier. Député à la Convention, il échappe de peu à l'échafaud. Il finit par renier toutes ses idées philosophiques et progressistes à la fin de sa vie.
L'An 2440, rêve s'il en fut jamais fut sans doute publié en 1771. Le narrateur s'endort un beau soir. A son réveil, il se trouve étrangement vieilli : son sommeil a duré 672 ans. Lextrait suivant constitue lépilogue du roman.
J'arrive, je cherche des yeux ce palais superbe
d'où partaient les destinées de plusieurs nations. Quelle
surprise ! je n'aperçus que des débris, des murs entrouverts,
des statues mutilées ; quelques portiques, à moitié
renversés, laissaient entrevoir une idée confuse de son antique
magnificence. Je marchais sur ces ruines, lorsque je fis
rencontre d'un étrange vieillard assis sur le chapiteau d'une
colonne.
« Oh ! lui dis-je, qu'est devenu ce vaste palais ?
- Il est tombé !
- Comment ?
- Il s'est écroulé sur lui-même. Un homme, dans son orgueil
impatient a voulu forcer ici la nature ; il a précipité
édifices sur édifices ; avide de jouir dans sa volonté
capricieuse, il a fatigué ses sujets. Ici est venu s'engloutir
tout l'argent du royaume. Ici a coulé un fleuve de larmes pour
composer ces bassins dont il ne reste aucun vestige. Voilà ce
qui subsiste de ce colosse qu'un million de mains ont élevé
avec tant d'efforts douloureux. Ce palais péchait par ses
fondements ; il était l'image de la grandeur de celui qui l'a
bâti. Les rois, ses successeurs, ont été obligés de fuir, de
peur d'être écrasés. Puissent ces ruines crier à tous les
souverains que ceux qui abusent d'une puissance momentanée ne
font que dévoiler leur faiblesse à la génération
suivante... »
A ces mots, il versait un torrent de larmes, et regardait le ciel
d'un air contrit.
« Pourquoi pleurez-vous ? lui dis-je. Tout le monde est
heureux, et ces débris n'annoncent rien moins que la misère
publique. »
Il leva sa voix et dit :
« Ah ! malheureux ! sachez que je suis ce Louis XIV qui a
bâti ce triste palais. La justice divine a rallumé le flambeau
de mes jours pour me faire contempler de plus près mon
déplorable ouvrage... Que les monuments de l'orgueil sont
fragiles... Je pleure et je pleurerai toujours... Ah ! que
n'ai-je su...»
J'allais l'interroger lui-même, lorsqu'une des couleuvres dont
ce séjour était encore empli, s'élançant du tronçon d'une
colonne autour de laquelle elle était repliée, me piqua au col,
et je m'éveillai.
(chap. XLIV)
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