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Thomas More (1478-1535)
Utopia (1516)
Amaurote se déroule en pente douce sur le
versant d'une colline. Sa forme est presque un carré. Sa largeur
commence un peu au-dessous du sommet de la colline, se prolonge
deux mille pas environ sur les bords du fleuve Anydre, et
augmente à mesure que l'on côtoie ce fleuve.
Dans tout l'espace compris entre la ville et la mer, et quelques
miles au-dessus de la ville, le flux et le reflux, qui durent six
heures par jour, modifient singulièrement le cours du fleuve. A
la marée montante, l'Océan remplit de ses flots le lit de
l'Anydre sur une longueur de trente miles, et le refoule vers sa
source. Alors, le flot salé communique son amertume au fleuve ;
mais celui-ci se purifie peu à peu, apporte à la ville une eau
douce et potable, et la ramène sans altération jusque près de
son embouchure, quand la marée descend. Les deux rives de
l'Anydre sont mises en rapport au moyen d'un pont de pierre,
construit en arcades merveilleusement voûtées. Ce pont se
trouve à l'extrémité de la ville la plus éloignée de la mer,
afin que les navires puissent aborder à tous les points de la
rade...
Une ceinture de murailles hautes et larges enferme la ville et,
à des distances très rapprochées s'élèvent des tours et des
forts. Les remparts, sur trois côtés, sont entourés de fossés
toujours à sec, mais larges et profonds, embarrassés de haies
et de buissons. Le quatrième côté a pour fossé le fleuve
lui-même.
Les rues et les places sont convenablement disposées, soit pour
le transport, soit pour abriter contre le vent. Les édifices
sont bâtis confortablement ; ils brillent d'élégance et de
propreté, et forment deux rangs continus, suivant toute la
longueur des rues, dont la largeur est de vingt pieds.
Derrière et entre les maisons se trouvent de vastes jardins.
Chaque maison a une porte sur la rue et une porte sur le jardin.
Ces deux portes s'ouvrent aisément d'un léger coup de main, et
laissent entrer le premier venu.
Les Utopiens appliquent en ceci le principe de la possession
commune. Pour anéantir jusqu'à l'idée de la propriété
individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans,
et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage.
Les habitants des villes soignent leurs jardins avec passion ;
ils y cultivent la vigne, les fruits, les fleurs et toute sorte
de plantes. Ils mettent à cette culture tant de science et de
goût, que je n'ai jamais vu ailleurs plus de fertilité et
d'abondance réunies à un coup d'oeil plus gracieux. Le plaisir
n'est pas le seul mobile qui les excite au jardinage; il y a
émulation entre les différents quartiers de la ville, qui
luttent à l'envi à qui aura le jardin le mieux cultivé.
Vraiment, l'on ne peut rien concevoir de plus agréable ni de
plus utile aux citoyens que cette occupation. Le fondateur de
l'empire l'avait bien compris, car il appliqua tous ses efforts
à tourner les esprits vers cette direction.
Les Utopiens attribuent à Utopus le plan général de leurs
cités. Ce grand législateur n'eut pas le temps d'achever les
constructions et les embellissements qu'il avait projetés ; il
fallait pour cela plusieurs générations. Aussi légua-t-il à
la postérité le soin de continuer et de perfectionner son
oeuvre.
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