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François Rabelais (1494 ? - 1553)
Gargantua, chapitre LII, LIII, LIV, LV (1534)
Thélème ou le monde à l'envers.
Davantage, vu que en certains couvents de ce
monde est en usance que si femme aucune y entre, on nettoie la
place par laquelle elles ont passé, fut ordonné que si
religieux ou religieuse y entrait par cas fortuit, on nettoierait
curieusement tous les lieux par lesquels auraient passé, et
parce que ès religions de ce monde tout est compassé, limité
et réglé par heures, fut décrété que là ne serait horloge,
ni cadran aucun...
Item parce qu'en icelui temps on ne mettait en religion des
femmes, sinon celles qu'étaient borgnes, boiteuses, bossues,
laides, défaites, folles, insensées, maléficiées et tarées,
ni les hommes, sinon catarrés, mal nés, niais et empêche de
maison...fut ordonné que là ne seraient reçues, sinon les
belles, bien formées et bien naturées et les beaux, bien
formés et bien naturés.
Item, parce que ordinairement les religieux faisaient trois
voeux, savoir est de chasteté, pauvreté et obédience, fut
constitué que là honorablement on pût être marié, que chacun
fût riche et vécût en liberté. Au regard de l'âge légitime,
les femmes y étaient reçues depuis dix jusques à quinze ans,
les hommes depuis douze jusques à dix-huit.
Le bâtiment fut en figure hexagone, en telle façon qu'à chacun
angle était bâtie une grosse tour ronde, à la capacité de
soixante pas de diamètre, et étaient toutes pareilles en
grosseur et portrait.. La rivière de Loire découlait sur
l'aspect de septentrion... Le dit bâtiment était cent fois plus
magnifique que n'est Bonivet, ni Chambourg, ni Chantilly ; car en
icelui étaient neuf mille trois cent trente et deux chambres,
chacune garnie d'arrière-chambre, cabinet, garde-robe, chapelle,
et issue en une grande salle... Depuis la tour Artice jusques à
Crière étaient les belles grandes librairies en grec, latin,
hébreu, français, toscan et espagnol, disparties par les divers
étages selon iceux langages...
Sur la porte était écrit en grosses lettres antiques ce que
s'en suit :
Ci n'entrez pas, hypocrites, bigots,
Vieux matagots marmiteux, boursouflés,
Torcous, badauds, plus que n'étaient les Goths,
Ni Ostrogoths, précurseurs des magots ;
Hères, cagots, cafards empantouflés,
Gueux mitouflés, frapparts écorniflés.
Beffés, enflés, fagoteurs de tabus,
Tirez ailleurs pour vendre vos abus.
Toute leur vie était employée, non par lois,
statuts ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se
levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient,
travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les
éveillait, nul ne les parforçait ni à boire, ni à manger, ni
à faire autre chose quelconque. Ainsi l'avait établi Gargantua.
En leur règle n'était que cette phrase :
Fais ce que voudras.
parce que gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en
compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui
toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel
ils nommaient honneur.
Par cette liberté, entrèrent en louable émulation de faire
tous ce qu'à un seul voyaient plaire. Si quelqu'un ou quelqu'une
disait : buvons, tous buvaient. Si disait : jouons, tous
jouaient. Si c'était pour voler, ou chasser, les dames, montées
sur belles haquenées, avec leur palefroi gorrier, sur le poing
mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un
laneret, ou un émerillon : les hommes portaient les autres
oiseaux.
Tant noblement étaient appris, qu'il n'était entre eux celui ni
celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments
harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer,
tant en carme qu'en oraison solue. Jamais ne furent vus
chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres à pied et à
cheval, plus verts, mieux remuants, mieux maniant tous bâtons
que là étaient. Jamais ne furent vues dames tant propres, tant
mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à
l'aiguille, à tout acte mulièbre honnête et libre, que là
étaient.
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