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8 - Analyse et interprétation des rêves selon S Freud
Dr Jean-Michel Crabbé, 13 février 2008.
Les bases - 3 rêves de Freud Les rêves d'astronautes
Ce chapitre est basé sur le livre "le rêve et son interprétation", de S Freud. Il nous y propose un condensé de sa façon d'interpréter les rêves avec quelques exemples simples, faciles à étudier et à discuter.
Le psychisme infantile et le rêve selon Freud
Biblio : Freud S. - L'interprétation des rêves - 1900.
Freud S. - Le rêve et son interprétation - (1925 trad. française) - Gallimard, 1989.
Pour expliquer l'existence du rêve et son langage étrange, Freud formule trois hypothèses fondamentales :
1 - Pulsions et refoulement : le petit enfant male est envahi par des pulsions d'inceste (complexe d'Oedipe), de meurtre (tuer le père) et d'anthropophagie : ("Par un acte cannibale, dévorer le père, les fils s'identifient à lui et s'approprient la force qu'il incarne." S. Freud, Pierre Babin, Gallimard, 1990) Selon Freud, ces pulsions infantiles sont universelles, refoulées, et elles s'accumulent sous forme de désirs inconscients.
2 - Ces désirs inconscients sont ensuite à l'origine des rêves, qui se produisent pendant un sommeil léger avant l'éveil.
3 - Censure, déplacement et travestissement sont les 3 mécanismes imaginés par Freud pour expliquer la formation du rêve et son apparence absurde. Il s'agit de cacher au rêveur ses désirs infantiles incompatibles. Les pensées et les images des journées précédentes, les "restes diurnes", fournissent au désirs qui émergent pendant le sommeil léger, avant l'éveil, un déguisement qui explique l'aspect incompréhensible du rêve.
Le rêve selon Freud réalise un désir sexuel infantile et refoulé tout en dissimulant au rêveur des pulsions inconciliables avec sa personnalité.
Dans "le rêve et son interprétation", S. Freud explique assez clairement sa méthode d'interprétation des rêves. Il nous présente quelques rêves personnels et des rêves de patients, et utilise les libres associations pour accéder aux idées latentes et aux désirs refoulés.
Libres associations : pour Freud, le rêve sert de point de départ à la découverte des arrière-plans psychiques refoulés du rêveur. Le rêveur commente lui-même les images de ses rêves. Peu à peu, il s'en éloigne et en vient à révéler à l'analyste ses arrière-plans inconscients et ses refoulements sexuels.
Censure et déplacement : selon Freud, la censure du désir est un mécanisme très puissant destiné à cacher des désirs sexuels. Ces désirs sont "déplacés", remplacés par d'autres images. Inversement, avec la censure et le délacement, Freud s'autorise à négliger le récit d'un rêve et à faire de n'importe quel rêve une preuve de désir sexuel refoulé en se basant sur un simple détail :
S'il y a dans un rêve un stylo, cet objet allongé et pointu remplace un sexe mâle et l'ensemble du rêve a une signification sexuelle.
Où Freud manipule son lecteur :
Au début du livre, Freud propose des interprétations de quelques rêves personnels, et sa méthode le conduit à nous confier ses "associations personnelles", ses "idées latentes". Or quelques chapitres plus loin, page 87, Freud revient sur les interprétations modèles et il informe son lecteur d'une façon inattendue :
" Quand, au début de ce travail, j'ai donné un de mes rêves en exemple d'analyse, j'ai dû interrompre l'inventaire de mes idées latentes parce qu'il s'en trouvait parmi elles que je préférais garder secrètes, que je ne pouvais pas communiquer sans manquer gravement à certaines convenances.
J'ajoute qu'il ne servirait à rien de remplacer cette analyse par une autre car, quel que soit le rêve choisi, je me heurterais en fin de compte à des idées latentes que je ne pourrais pas révéler sans indiscrétion. " S. Freud.
Dans son exposé, Freud a gardé secrètes ses véritables associations, pourtant indispensables, selon lui, à la compréhension des rêves. Ses exemples d'interprétations n'ont plus aucune valeur car elles se basent sur des associations inventées pour la circonstance : Freud est incapable d'être clair et honnête avec son lecteur, jetant lui-même le doute sur le reste de son travail !
L'étude attentive de ces rêves prend un nouvel intérêt :
il s'agit de découvrir ce que Freud cache à ses lecteurs et de mieux le connaître grâce à ses rêves ! Aussi, pour chacun de ces trois rêves, après un résumé de l'interprétation proposée par Freud, nous en chercherons une autre, fidèle au récit du rêve. Cette nouvelle interprétation aura d'autant plus de valeur qu'elle expliquera pourquoi Freud a refusé de nous confier ses véritables associations.
Freud rapporte le rêve de l'une de ses patientes :
" Cette dame va au marché en compagnie de sa cuisinière, qui porte le panier. Elle fait sa commande au boucher. Celui-ci répond « cela ne se trouve plus », et il veut lui donner un autre morceau qui, dit-il, est de même qualité ; mais elle refuse et se tourne vers la marchande de légumes. Cette femme lui offre un légume d'aspect singulier, noirâtre et lié par bottes. « Je ne veux pas voir cela, dit-elle, je n'en prendrai pas. » (p. 79)
Dans son interprétation, Freud lui-même se reconnaît dans le personnage du boucher, puis il concentre son attention sur les dialogues et leur associe un incident récent entre la patiente et sa cuisinière :
La veille, cette patiente avait grondé sa cuisinière et lui avait dit :
" Conduisez-vous convenablement, je ne veux pas voir cela. "
Freud néglige alors le récit du rêve. Il prétend que ces quelques mots
" ne pas voir " servent à censurer un désir sexuel : Freud conclu à priori, sans aucune preuve valable, que sa patiente a souhaité inconsciemment qu'il ait un " comportement inconvenant " à son égard. Enfin Freud interprète le refus de sa patiente d'admettre un tel désir (dénégation) comme une preuve de la réalité de ce désir. (Mais absence de preuve ne vaut pas preuve, n'est-ce pas !)
Cette soi-disant " interprétation " repose sur le préjugé initial de Freud selon lequel le rêve cache certainement un désir sexuel de sa patiente. Le récit réel du rêve n'a finalement aucune importance et Freud serait parvenu à la même conclusion avec n'importe quel autre rêve de sa patiente. Freud utilise un banal dialogue de la veille, et il prétend arbitrairement qu'il s'agit d'un désir sexuel réprimé.
L'étude du même rêve sur le plan de l'objet lui donne une toute autre signification, beaucoup plus pertinente et importante.
Freud lui-même se reconnait dans le personnage onirique du boucher, il nous indique involontairement son intuition première et nous ouvre la porte de toute l'interprétation.
Le boucher est une excellente image pour un psychanalyste ! L'analyse est pour le patient une façon de nourrir son psychisme, et il s'agit souvent de trancher dans le vif, parfois jusqu'à la moelle. De même qu'on fait son marché une fois par semaine, on va régulièrement chez son analyste.
La marchande de légumes est l'anima de Freud : sa présence d'abord étrange au coté du "boucher-analyste" indique qu'elle représente la partie féminine de la psyché de Freud, sa sensibilité et ses fonctions irrationnelles.
La patiente commande un aliment consistant et de bonne qualité. La viande contient les protéines nécessaires à une bonne croissance, symboliquement c'est une nourriture de l'esprit. Cette femme vient chercher chez son boucher-analyste des conseils destinés à structurer sa personnalité, et la quête de nourriture est à l'image de son besoin psychologique. La cuisinière, avec son panier, précise la démarche de la patiente. Elle est active (cuisiner) et réceptive (le panier). Elle est prête à écouter et elle a l'énergie nécessaire pour un tel travail. Donc la démarche de cette patiente est correcte, sincère, elle n'a rien à se reprocher.
Tout cet étalage représente Freud et sa théorie : il n'y a rien de bon là dedans, la qualité de la viande est incertaine, et les légumes noirâtres
n'ont rien d'appétissant...
Ainsi ce rêve est un avertissement : l'inconscient de cette patiente refuse ce que ce "boucher-analyste" propose et fait une carricature de Freud. Elle y trouve des produits de mauvaise qualité et doit changer de boucherie, donc d'analyste !
Le message est on ne peut plus clair et on comprend mieux pourquoi Freud ignore le récit du rêve et nous cache ses véritables associations :
En accusant sa patiente d'avoir de mauvaises pensées, il évite de se remettre lui-même en cause.
Dans le même ouvrage, Freud présente des rêves personnels
destinés à illustrer sa méthode :
Freud " se voit assis sur la banquette d'un
compartiment de chemin de fer, tenant son chapeau sur ses
genoux. C'est un chapeau haut-de-forme en verre
transparent. "
Pour son interprétation, Freud associe son chapeau en verre au "bec Auer". Il s'agit d'un bec de gaz à manchon breveté en 1885 par l'un de ses amis, qui fit ainsi fortune. Freud interprète son rêve comme un voyage avec son chapeau, « avec sa propre découverte d'une utilité encore discutable ». Il y voit sa découverte, l'interprétation des rêves, et son espoir de devenir célèbre.
Freud interprète son rêve comme son désir d'adulte, en réalité
bien conscient et non refoulé, de devenir aussi célèbre et riche que son ami Auer.
Contrairement à ce qu'il enseigne, Freud ne considère pas son rêve comme la réalisation voilée d'un désir infantile refoulé. Il ne se découvre aucune pulsion agressive ou sexuelle travestie par sa censure. Et pourtant ce chapeau, objet creux et aux bords évasés posé sur ses genoux, pourrait avoir une signification sexuelle (sexe féminin, matrice). Le commentaire de Freud évite tout ce que le rêve a de gênant pour lui-même.
L'interprétation de ce rêve sur le plan du sujet s'appuie,
comme celle de Freud, sur la signification symbolique du chapeau.
Le chapeau est typique de l'appartenance à une société quelconque, professionnelle ou religieuse : porter le chapeau, c'est avoir des responsabilités. Très logiquement, Freud met son haut-de-forme en relation avec sa "découverte", l'interprétation des rêves, et avec la nouvelle corporation dont il est le fondateur.
Le chapeau est posé sur les genoux de Freud, et non sur sa
tête. Cette place confirme qu'il ramène tout au niveau du sexe.
Le verre est un matériaux lourd, fragile et transparent.
S'il convient pour le manchon d'un bec de gaz, il est
impropre à la fabrication d'un chapeau...!
Le voyage en train est à l'image de la vie elle-même, qui est une sorte de voyage.
Dans ce voyage qu'est son existence terrestre, Freud emporte cet étrange chapeau.
Ce rêve montre à Freud ce qu'il a entre les mains : une
théorie pesante, fragile, transparente et incapable de s'élever au dessus du
niveau sexuel : une doctrine qui risque de voler en éclats au moindre
choc. On comprend mieux pourquoi Freud n'approfondit pas son idée que ce chapeau
représente sa propre découverte. 70 années plus tard, la conception freudienne
du rêve est pulvérisée par la réalité scientifique, la découverte de la
neurophysiologie du rêve, le sommeil paradoxal :
Le rêve de Freud était en quelque sorte prémonitoire : il savait que
son chapeau, sa théorie allait voler en éclats tôt ou tard.
Il s'agit d'un autre rêve de Freud qu'il présente et nous
commente : (Le rêve et son interprétation, p. 68)
"Un jeune homme de sa connaissance, M. H., a été violemment pris à parti, dans une polémique, par un adversaire qui n'est rien moins que le grand Goethe. Les attaques, de notre avis à tous, sont aussi injustes que violentes. M. H., à la suite de cet incident, se voit perdu de réputation. Il s'en plaint amèrement à table d'hôte. Toutefois son enthousiasme pour Goethe n'a subi de ce fait aucune atteinte.
Je cherche, de mon coté, à éclaircir certains points de la chronologie qui me paraissent invraisemblables. Goethe est mort vers 1832. Sa polémique avec M. H. a eu lieu à une époque antérieure... mais à cette époque, H. était un tout jeune homme. En y réfléchissant, il me paraît plausible d'admettre qu'il avait dix-huit ans. Mais je ne sais pas en quelle année nous sommes ; et le reste de mon calcul se perd dans l'ombre. Au surplus, toute cette polémique se trouve dans l'ouvrage célèbre de Goethe : Nature."
Dans son interprétation, Freud ignore à nouveau ses propres
désirs infantiles refoulés. Il raconte d'abord quelques événements
extérieurs : Ce M.H. a commis quelques écarts de jeunesse et il a un
frère malade mental. La polémique est associée à une critique
du livre de l'un de ses amis. Enfin le cri "Nature"
ressemble à celui de l'un de ses malades, délirant.
Puis Freud conclu que les absurdités du rêve disparaissent en inversant son
sens apparent, le contenu latent devenant Goethe pris à parti par
un adolescent. Il évite de voir en Goethe une image paternelle menaçante
et castratrice. Il évite aussi de voir que le rêve le place lui-même au
beau milieu de cet étrange conflit. Il ne se découvre enfin aucun des désirs
infantiles refoulés qu'il identifie chez tous ses patients...
Sur le plan du sujet, chaque personnage de ce rêve décrit un aspect de la personnalité de Freud :
Le grand Goethe représente le meilleur de Freud, une dimension intérieure, une valeur et une intelligence qu'on ne peut pas lui contester.
Le jeune M. H. correspond à un déséquilibre psychique tout aussi incontestable chez Freud, à l'origine de difficultés avec des collègues,
d'un usage très imprudent de cocaïne, de manifestations psychosomatiques,
de malaises imprévisibles, et d'une conception très sombre de la vie psychique...
le mot Nature représente la solution de ce conflit intérieur. Freud lui-même est partagé, dissocié entre deux tendances psychiques opposées et il lui faudrait écouter la voix du grand Goethe, rester proche de la "Nature".
En faisant du rêve le déguisement trompeur de désirs
inavouables, Freud transforme une fonction naturelle en trouble psychique.
Freud remplace l'innocence, la simplicité et l'amour de l'enfant par
des désirs d'inceste, de meurtre ou d'anthropophagie. Ce regard
qu'il porte sur l'enfant est le résultat de sa propre névrose, il projette son déséquilibre intérieur sur le monde extérieur. Ce rêve montre que Freud s'égare et doit revenir à une conception simple et naturelle de la vie psychique et du rêve.
La gravité du rêve vient de ce qu'il décrit un accord général contre le point de vue de Goethe.
Il n'y a donc aucune chance pour que Freud lui-même revienne au point de vue naturel représenté par Goethe. Et Freud ignore effectivement ce reproche que lui fait son propre rêve. Son
interprétation, qui inverse le sens apparent du rêve, lui évite à nouveau de faire son autocritique, comme dans les deux autres rêves.
Si Freud avait écouté son rêve, il aurait admis que le rêve est un phénomène
naturel, comme le démontre maintenant l'existence du sommeil paradoxal et
du rêve chez toutes sortes d'espèces animales. Si Freud avait écouté son rêve,
son travail aurait peut-être eu la grandeur et la clarté de l'oeuvre de Goethe.
La deuxième partie du rêve est une réflexion chronologique
qui tente vainement d'éclairer l'origine du conflit. Il remonte probablement
aux dix-huit ans de Freud lui-même, peut-être à sa vie d'étudiant et à des
écarts de jeunesse. On se souvient alors que Freud a volontairement
détruit tous les documents concernants son passé. Et comme il nous cache
aussi ses vraies idées latentes à propos de ses rêves, il n'y a
rien à dire de plus : Freud cache trop de choses !
Freud et les rêves d'astronautes :
Dans "Le grenier des rêves" (Odile Jacob, 1997), le Pr. Jouvet rapporte que les astronautes ne rêvent jamais de l'espace, ni pendant, ni après leurs vols même prolongés pendant des mois. Or Freud affirmait bien autre chose à propos de la formation des rêves :
"Si, recherchant l'origine des éléments du rêve, j'examine ce que me fournit ma propre expérience, j'affirmerai d'abord que tout rêve est lié aux événements du jour qui vient de s'écouler." (S. Freud. L'interprétation des rêves. Presses Universitaires de France, 1967.)
Freud s'est lourdement trompé en prétendant donner à sa seule expérience personnelle la valeur d'une règle générale indiscutable : les événements récents, les "restes diurnes" ne fournissent pas toujours les matériaux des rêves, loin de là.
Par ailleurs, les objets allongés (fusées) et les corps creux (vaisseaux) ne sont pas repris dans les rêves d'astronautes pour censurer (dissimuler) et réaliser des désirs sexuels incompatibles, seule fonction du rêve selon Freud.
Un rêve de vol spatial a une signification bien précise. Il indique que la psyché du rêveur perd ses attaches avec la vie bien réelle, concrète, et s'évade dans un monde irréel, imaginaire ou spirituel. Un tel "détachement" se produit chez les artistes, les mystiques, les toxicomanes ou les malades mentaux. Ces personnes instables ne pilotent jamais des engins spatiaux.
Les astronautes ne rêvent jamais de l'espace parce qu'ils disposent de toutes leurs facultés mentales et sont solidement ancrés dans la réalité concrète. Même au cours d'un vol de longue durée dans l'espace, ils gardent une conscience aïgue de la réalité et de toutes les tâches nécessaires à leur survie. Le jour où un astronaute rêve qu'il vole dans l'espace, cela signifie qu'il n'a plus "les pieds sur terre" et il est temps pour lui de prendre sa retraite.
La méthode de Freud est terriblement réductrice et limitée. Ainsi elle ignore la distinction fondamentale entre le plan du sujet et le plan de l'objet pour l'interprétation d'un rêve.
Travestissement et déplacement, mécanismes inventés par Freud pour négliger le sens le plus évident des rêves, sont à l'origine d'une sorte de délire interprétatif étranger au récit initial.
Les désirs infantiles incompatibles et refoulés, Freud les découvre chez tous ses patients... mais il n'en signale aucun dans l'interprétation de ses propres rêves : sa doctrine, universelle, ne semble pas le concerner lui-même.
Les exemples de rêves que Freud nous propose se retournent contre lui et sa théorie : chacune de ses interprétations est manifestement destinée à dissimuler une autre signification plus évidente et gênante : le rêve du boucher conteste la valeur de Freud et de son enseignement, le rêve du chapeau montre la fragilité de sa théorie, et le rêve de Goethe décrit Freud comme une personne très intelligente et mentalement déséquilibré.
Ces trois rêves semblent bien indiquer que Freud s'est servi de son intelligence et de sa théorie sexuelle, pour recouvrir l'âme contemporaine du manteau de sa propre névrose.
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