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3 - Expériences de Michel Siffre
sur les rythmes biologiques
Dr Jean-Michel Crabbé, janvier 2008.
En France, on ne peut pas parler de rythmes biologiques sans évoquer les expériences en isolement inaugurées par Michel Siffre.
Le premier séjour souterrain de Michel Siffre eu un impact médiatique considérable et il fut traité en héros. En pleine guerre froide, on envisage la nécessité de vivre pendant de longues périodes dans des abris anti-atomiques souterrains. Les premiers sous-marins nucléaires inaugurent de longues croisières profondes et le Nautilus passe au pôle Nord sous la calotte glaciaire. Après Gagarine, John Glenn fait son premier vol en 1962 et on pense aux vols spatiaux de longue durée. Le Commandant Cousteau, de son coté, fait ses expériences "Précontinent" de maisons sous la mer. Enfin les vols transatlantiques deviennent fréquents et le décalage horaire devient un problème.
Michel Siffre veut d'abord tenter de survivre en milieu hostile et étudier le glacier souterrain du gouffre de Scarasson, à 2000 m d'altitude dans les Alpes du sud. Puis il complète son projet par l'étude de la "perte de la notion de temps" : il décide de ne pas emporter de montre pour retrouver le "rythme originel de l'homme". Aucune expérience d'isolement de longue durée n'a encore été réussie chez l'homme.
Des conditions matérielles terribles ! M. Siffre a 23 ans. Il décharge de toute responsabilité ses amis restés en surface. Du 18 juillet au 14 septembre 1962, il goûte aux joies du camping sur son glacier souterrain. A 130 m de profondeur, il est exposé à de continuelles chutes de glace et de roches. La température est inférieure à 0°C, l'humidité relative est de 100%. Il ne dispose d'aucun médicament et son matériel de survie est des plus insuffisants. Le chemin du retour lui est barré et sa tente est inondée dès les premiers jours. Par téléphone, il signale régulièrement à l'équipe de surface ses différentes activités. Il termine cette aventure à bout de force, ressort avec l'aide de ses camarades, et son succès est salué par la presse française et étrangère.
Cette expérience se révèle très utile pour la connaissance des rythmes biologiques : M. Siffre est incapable d'évaluer le temps qui s'écoule. Il estime à 4 heures une journée de 14 heures. A la fin de son séjour, son évaluation personnelle a 25 jours de retard sur 58 journées "hors du temps" effectives. Pendant 2 mois, l'organisme de M. Siffre conserve une période stable de 24 heures 30. Ses journées sont formées d'environ 16 heures d'activité. La nuit, il dort en moyenne 8 h, soit 1 ou 2 heures de plus qu'à son habitude. En cas d'activité prolongée, la période de sommeil qui suit est diminuée, et inversement. On détecte aussi le rythme de 24 h de son pouls. Spontanément, l'horaire de son repas principal se décale vers la fin de ses périodes d'activité.
Ce séjour a encore un aspect psychologique : dans son journal, M. Siffre raconte les rêves qui jalonnent son séjour souterrain et témoignent de son tempérament... impétueux. A la sortie, son caractère s'est amélioré et il se montre plus calme, moins exigeant avec son entourage.
Ce record est vite battu par une expérience américaine réalisée en laboratoire. Des centres de recherche européens, américains et russes travaillent sur les rythmes biologiques et l'isolement complet pour le compte de l'armée et de la NASA. Il s'agit d'améliorer les rythmes de travail à bord des sous-marins nucléaires et de maintenir la vigilance des pilotes en cas de décalage horaire.
Nouvelles expériences : M. Siffre obtient le soutien et une aide financière de l'armée. Le plus long séjour, avec J-P Mairetet, dure 6 mois du 1 juin au 30 novembre 1966. Un matériel d'enregistrement et de télémesure de plus en plus perfectionné remplace le simple téléphone de la première expérience et permet d'étudier :
- Différents rythmes nycthéméraux : température, pouls,
hormones surrénaliennes.
- L'activité cérébrale par électro-encéphalogramme
(EEG), et l'activité cardiaque (ECG).
- Les variations des performances psychomotrices.
- La notion subjective de temps.
- La vision et l'effet de la lumière.
- La réadaptation à un rythme normal et les décalages de
phase.
On enregistre des rythmes de 24 heures pour la température, le pouls, les hormones surrénaliennes, le comportement alimentaire, la vigilance, la force musculaire. On observe aussi les désynchronisations de ces rythmes les uns par rapport aux autres. Chez certains volontaires, on observe le passage spontané à un rythme "bi-circadien" d'environ 48 heures, formé de 35 heures d'activité et de 13 heures de repos. Le suivi biologique est assuré par le laboratoire de chronobiologie du Pr. Reinberg.
Etudes du sommeil : A partir de 1966, les observations s'orientent vers l'étude du sommeil et des rêves. Le sommeil paradoxal est identifié depuis peu comme un phénomène physiologique et psychique d'une grande importance. 2000 heures d'enregistrement sont analysés dans le laboratoire du Pr Jouvet, avec des découvertes : La durée du sommeil paradoxal augmente avec la durée de l'activité du jour précédent. Au cours des phases de rythme bi-circadien, la durée de sommeil paradoxal double alors que le sommeil total passe de 8 à 13 heures :
- 16 h d'activité = 8 h de sommeil = 90 mn de sommeil
paradoxal.
- 35 h d'activité = 13 h de sommeil = 180 mn de sommeil
paradoxal.
Les observations confirment l'importance du sommeil paradoxal, mais, comme le remarque Michel Siffre, elles passent à coté d'un aspect essentiel des rêves, celui de leur sens. Les résultats de ces expériences courageuses étaient destinés aux militaires et à la NASA, aussi la médecine n'en a guère profité. Il s'agit de découvrir des méthodes ou une "pilule" qui donne aux militaires et pilotes une vigilance optimale et les libère du besoin de dormir.
En 1972, M.Siffre réalise une deuxième
expérience souterraine de 205 jours au Texas.
Conséquence positive, l'existence des rythmes biologiques
est portée à la connaissance du grand public et du milieu
médical. On a mis en évidence ou confirmé de nombreux aspects des rythmes biologiques :
- la stabilité du rythme veille-sommeil chez l'homme, avec
une période spontanée légèrement supérieure à 24 h.
- l'importance du sommeil paradoxal.
- le rythme spontané de la principale prise alimentaire
avant la période de sommeil.
- plusieurs rythmes de 24 h indépendants : température,
force musculaire, hormones surrénaliennes, sommeil.
- des désynchronisations dans l'ordre de succession de
différents rythmes.
- l'absence de rythme nycthéméral simple.
- les effets du stress et du café sur les rythmes.
- le passage possible à un rythme bicircadien de 48 h.
- les troubles liés au décalage horaire en fin
d'expérience.
Effets pervers : toutes ces études, réalisées avec des moyens techniques importants, ont fait des rythmes un domaine hyperspécialisé, abandonné aux chercheurs et aux laboratoires de recherche. On y étudie les rythmes de sommeil, les rythmes des végétaux et des invertébrés... et même "l'oscillation du système glycolytique des cellules de levures."
Médecine et rythmes :dans la pratique médicale courante, le message ne passe pas. Médecine et physiologie vont continuent à ignorer les rythmes et à établir des "dictionnaires de constantes biologiques". On se désintéresse même des conséquences du travail de nuit et des rythmes scolaires. Géologue de formation, Siffre en savait bien plus sur les rythmes biologiques que 95% des médecins des années 90.
37 ans après son premier séjour en isolement, M. Siffre réalise sa troisième expérience "hors du temps". Il réussit un séjour de 2 mois dans la grotte de CLAMOUSE et passe son réveillon de l'an 2000 seul sous la terre, sans repère temporel, pour étudier l'évolution de ses rythmes biologiques avec l'âge.
Espérons que la chronobiologie émergera des profondeurs où elle a été enterrée, et trouvera sa place au coeur de la médecine.
Suite : après plus de 2 mois passés sous terre,
Michel Siffre rejoint la surface le 14/02/2000. Certains résultats sont
disponibles sur le site de la Clamouse : courbes de température,
rythme veille-sommeil (actimétrie).
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