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Jacques et Raïssa Maritain 

"Maîtres dans l'art de prier, de penser, et de vivre" Paul VI

J'ai ici compulser un article de Bernard Chevin (Feu et Lumière) avec des éléments  du livre "Jacques et Raïssa Maritain Les mendiants du Ciel" de Jean Luc Barré.

L'enfance

Jacques et Raïssa

La violence et la grâce

L'Allemagne

Retour en France

Les années de Meudon

Entrée dans l'âge adulte de la foi

"Dieu, mon dieu, je me tiens devant Toi"

L'expression de la vocation sponsale dans une rare pureté

L'heure de la tourmente et de l'épreuve

L'après guerre

Jacques, Petit frère de Jésus

Dans la paix vers l'autre vie

Quelques textes

Bibliographie autour des Maritain

 

 

L'enfance :

Jacques Maritain

Jacques Maritain voit le jour à Paris le 18 novembre 1882. Petit fils de Jules Favre, l'un des pères fondateurs de la IIIème République, Jacques grandit à l'ombre du grand homme dans une atmosphère protestante et bourgeoise qui lui devient vite irrespirable. "Enfant je détestais l'idée de ressembler, comme les amis de la famille se plaisaient à le faire gentiment remarquer, au buste de ma grand père qui ornait la cheminée du salon de ma mère. Ce n'était pas seulement orgueil ni révolte de n'être pas "seulement moi même". J'avais le pressentiment d'une sorte d'élément fatal, et de ce qu'il y avait de violence et d'amertume, mêlé à beaucoup de grandeur et de générosité, dans ma lignée héréditaire" dira t'il. 

Sa mère, Geneviève Favre est entraînée dans le sillon du protestantisme de Jules Favre dont il épouse une fille de pasteur. Mais Geneviève est farouchement hostile à toute religion et l'ennemie jurée des prêtres dont elle ne cessera de stigmatiser la propension à peser sur les consciences. Geneviève Favre se veut une femme libre, élevée dans l'idée d'une supériorité morale des femmes dont se réclame George Sand.

Elle épouse un avocat, Paul Maritain. Mais n'ayant à peu près rien en commun, leur mariage sera un échec. Paul Maritain aime la vie facile et les soirées de célibataires en compagnie de femmes du monde. Lui est catholique de tradition.  De leur union naîtront deux enfant, Jeanne, baptisée dans la religion de son père et Jacques, baptisée dans la religion de sa mère. Paul Maritain chasse Geneviève du domicile conjugal peu après la naissance de Jacques. La rupture éclate et Geneviève Favre sera ainsi l'une des premières divorcée de France en 1886, elle a alors la garde de ses enfants. 

En 1889 Paul Maritain dans un ouvrage dédié à son fils " Le bonnet de coton" celui ci écrit " Il est un temps pour croire aux enseignements de l'Église, ce temps ne dure que les jours de la pieuse enfance [...]; il est un temps pour aimer une femme et ce temps passe comme le reste ; il est un temps pour éprouver les ardeurs généreuses de l'ambition et l'ambition se dissipe à son tour comme une vapeur légère ; il est un temps où règne la foi et cette foi nous abandonne sans espoir de retour. Que reste-t-il de cet amas de ruines ? la curiosité et le souvenir. Quand un homme a bu à toutes les fontaines, quand il  a joué tous les rôles, que lui reste-t-il ?".

Ces quelques lignes nous disent beaucoup du personnage qu'était son père, blasé par la vie, un sentiment d'usure et de plaisirs éphémères.

Raïssa Oumançoff

le 31 Août 1883 naît Raïssa Oumançoff dans les confins de la Russie. La vie y est austère : l'assassinat d'Alexandre II attribué à un complot juif sert de prétexte à la discrimination de cette population, rejetant ainsi les populations juives vers l'Europe de l'ouest et les États unis. En 1893 la famille Oumançoff est ainsi contrainte de quitter la Russie pour la France afin d'avoir pour leurs filles une éducation  correcte. C'est une élève douée, baigné par un climat familial favorable à son épanouissement intellectuel. elle est avide de connaissance et de découverte.

Veille sur son enfance un grand père rempli de piété et de sagesse religieuse qui donnera à Raïssa le "respect de la science divine, et de l'étude qui lui est consacrée".

Son père un peu effacé dissimule une profonde sensibilité " Il me semble, écrit Raïssa, qu'un nuage de mélancolie était sur lui". Atteint d'une pneumonie après la naissance de sa jeune sœur Vera, ce dernier souffrira avant de s'éteindre complètement. Sa mère est habitée par l'optimisme et attachée aux rites juifs elle donne à Raïssa la paix une jeunesse.

Jacques et Raïssa

Ils font connaissance à Paris alors qu'ils sont tous les deux étudiants à la Sorbonne. Ils n'ont pas alors 20 ans. Raïssa évoque leur première rencontre : "Un jour où, toute mélancolique, je sortais d'un cours... je vis venir à moi un jeune homme au doux visage, aux abondants cheveux blonds, à la barbe légère, l'allure un peu penchée. Il se présenta, me dit qu'il était en train de former un comité d'étudiants pour susciter un mouvement de protestations parmi les écrivains et les universitaires français contre les mauvais traitements dont les étudiants socialistes russes étaient victimes dans leur pays [...] Il me demanda mon nom pour ce comité. Telle fut ma première rencontre avec Jacques Maritain". Raïssa ajoute "Nous devînmes vite inséparables [...]. Après les cours, il m'accompagnait à la maison ; parfois d'autres camarades se joignaient à nous, mais le plus souvent nous étions seuls. Nous avions un assez long chemin à faire. Nos causeries étaient interminables. [...]Il fallait repenser ensemble l'univers tout entier ! le sens de la vie, le sort des hommes, la justice et l'injustice des sociétés. [...]. Le temps passait trop vite.[...] Jacques Maritain avait les mêmes préoccupations profondes que moi, les mêmes questions le tourmentaient, le même désir de la vérité l'animait tout entier. Mais il avait plus de maturité que moi, déjà plus de science et plus d'expérience, plus de génie surtout ! Il devint donc tout de suite mon grand appui. Il était déjà alors débordant d'activités intérieure, de bonté de générosité - sans nul préjugé : d'une âme toute neuve, et qui paraissait constamment inventer elle même sa loi; sans nul respect humain - parce qu'il avait le plus grand respect de la conscience ; très apte à passionner le débat quel qu'il fût, comme le lui avait déjà reproché son professeur de philosophie au lycée. Toujours prêt à l'initiative d'une action généreuse, si la justice ou la vérité y étaient intéressées. Sa culture artistique était déjà alors d'un niveau très élevé, grandement favorisée par sons sens inné de la poésie et de la beauté plastique."

Ils se découvrent bien différents dans leurs origines et pourtant si proches dans leurs recherche de base, et leurs aspiration.

La violence et la grâce

"Nous décidâmes donc de faire pendant  quelques temps encore confiance à l'inconnu, nous allions faire crédit à l'existence comme d'un expérience à faire... Si cette expérience n'aboutissait pas, la solution serait le suicide, le suicide avant que les années aient accumulé leur poussière, avant que nos jeunes forces ne soient usées. Nous voulions mourir par un libre refus, s'il était impossible de vivre selon la vérité." On comprend ici toute la soif qui les habite et en même temps tout le drame qui se joue.

Le poète Charles Péguy

Pourtant, un ami, le poète Charles Péguy, les conduit au cours de Bergson. C'est là que le philosophe les ouvre à une perspective presque inespérée. La philosophie de Bergson convertit la philosophie en expérience de vérité et de vie. Jacques et Raïssa trouvent chez Bergson les réponses philosophiques, "décisives et inoubliables", à une angoisse existentielle qui a remis en cause jusqu'à leur désir de vivre. 

La lecture d'un roman de Léon Bloy, la femme pauvre, les bouleverse en mettant en présence de réalités tout à fait nouvelles pour eux : la foi, la pauvreté. "On n'entre pas au Paradis demain, ou dans dix ans, on y entre aujourd'hui, quand on est pauvre et crucifié". La sainteté aussi : "Il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints". 

Jacques réussit brillamment son agrégation de philosophie. Ils ne se quittent plus, s'aiment tendrement et décident d'unir leur vies.

Enfin, ils se posent la vraie question, celle de Dieu, dans toute sa force et dans toute son urgence.

En février 1906, Raïssa tombe gravement malade. Jacques alors se met à prier ce Dieu inconnu : "Mon Dieu, si vous existez et si vous êtes la Vérité, faites-le moi connaître". Leur cheminement les conduit au baptême et Léon Bloy devient leur parrain.

Léon Bloy

le 11 juin 1906, en la fête de Saint Barnabé, Jacques, Raïssa et sa sœur Véra sont baptisés en l'église Saint Jean l'évangéliste à Montmartre. Raïssa écrit : " Une paix immense descendit en nous, portant en elle les trésors de la foi. Il n'y avait plus de questions, plus d'angoisse, plus d'épreuves, il n'y avait plus que l'infinie réponse de Dieu. L'Église tenait ses promesses, et c'est elle la première que nous avons aimée. C'est par elle que nous avons connu le Christ."

Aussitôt après leur baptême, Jacques et Raïssa reçoivent de l'Église la bénédiction de leur mariage.

L'Allemagne

Jacques et Raïssa se rendent en Allemagne car Jacques bénéficie d'une bourse afin d'y étudier les sciences biologiques à Heidelberg. C'est à cette période que l'état de santé de Raïssa empire, elle reçoit alors le sacrement des malades et guérie très rapidement. "L'extrême onction est ressentie par Raïssa comme un nouveau baptême, elle est inondée de grâce et de paix. Ineffable grâce de l'abandon total à dieu et de la joie de souffrir.[...]Quant au corps, l'amélioration est soudaine et indéniable. Le médecin est étonné." écrit Jacques. Pour Jacques et Raïssa, la Vierge de La Salette, tant défendue par Léon Bloy est à l'origine de cette guérison.

Retour en France

De retour en France, Jacques Raïssa et Véra feront l'expérience d'une vie communautaire dont Jacques donne le programme : "Lever 6h, Messe et Sainte Communion à 7h15, on revient, lit un peu pendant qu'on nous prépare le déjeuner. Ensuite je me mets au travail jusqu'à 11h30. Jusqu'à 10 heures (les jours où il y a pas de marché), Véra fait de l'harmonium ou bien lit ; puis oraison de 10 heures à 10 heures 45. Ensuite cuisine. Jusqu'à 10h45, Raïssa raccommode, range, lit ou travaille. Oraison de 10 heures 45 à 11 heures et demie. Harmonium ou (cuisine !). Je fais oraison de 11 heures et demie à midi 15. Après le déjeuner Raïssa et Véra se reposent un peu, lisent ou cousent. Quand on peut, on dit quelques psaumes. Puis travail. Latin, allemand, lectures diverses. Véra a charge de lire un peu d'histoire, et de nous faire des conférences. Vers 5 heures, tous trois nous allons prier devant le saint Sacrement. On dîne à 6 heures 30 ou à 7 heures, on bavarde un peu, on se communique les nouvelles du jour, la dernière conférence du Père Faber ou le dernier avis de Madame l'Abbesse (de Sainte Cécile); on compose le menu du lendemain. A 8 heures, Raïssa et Véra sont au lit. complies. Chapelet.  On s'endort. Je vais à la cuisine, à la clarté d'un bec Auer, et je travaille encore un peu, dans la paix du père de famille qui a couché ses enfants. Puis une heure de lecture dogmatique. Couché à 11 heures"

C'est à cette époque que le Père Clérissac, leurs père spirituel, leurs fait découvrir la "Somme Théologique" de Saint Thomas d'Aquin. Raïssa est "inondée de joie et d'amour".  Raïssa compose des cantiques, prières sorties spontanément de son cœur et les met en musique. Jacques aimait encore les chanter durant les dernières années de sa vie. La découverte de Saint Thomas fut pour Jacques une révélation "J'éprouvais alors comme une illumination de la raison : ma vocation philosophique m'était rendue en plénitude".

Cependant comme un passage nécessaire, voulu par dieu, la petite communauté connaît la nuit de la foi ; maladie, difficultés pécuniaires, viennent purifier et éprouver l'ardeur de leur foi. Jacques écrit : "Tout à coup assailli de  violentes tentations contre la foi... Je me souviens des longues heures de tortures intérieures... seul..., je me gardais d'en parler. Je suis sorti de cette épreuve par la grâce de Dieu, très fortifié, mais j'avais perdu mon enfance..., le noviciat était terminé, nous étions en rase campagne."

Les années de Meudon

C'est avec un héritage d'un jeune homme mort à la guerre, Pierre Villard, que la petite communauté peut s'installer plus confortablement à Meudon, dans une grande maison. Leur style de vie ne change pas et la maison devient très vite le centre d'un rayonnement spirituel envisagé par Jacques et qu'il n'avait jusqu'à présent pas pu réaliser. Au premier étage, le Saint Sacrement  accueille les prières de cette petite communauté.

Jacques travail beaucoup, c'est ainsi que le raconte Raïssa : "L'irruption de la foi dans son âme avait dispersé tous ses plans de travaux méthodiques, la foi et l'aiguillon de Dieu lui interdisaient une vie paisible où le soin d'une oeuvre édifiée à loisir passât avant tout... c'est comme un homme d'église, c'est avec les armes de l'Église militante que ce laïc affrontait le public universitaire... Plus il a avancé dans la vie, pus son amour de l'Église et sa conscience d'appartenir au corps mystique du Christ se sont approfondis. Et plus, en même temps, sa liberté a grandi, mieux il a compris sa vocation de philosophe engagé dans le drame du monde profane et de la civilisation temporelle".

Entrée dans l'âge adulte de la foi

En 1922, Raïssa entreprend la rédaction du "Directoire", qui deviendra "De la vie d'oraison". dans ce travail elle nous confie ce qu'elle a de plus précieux, ce qui a animé le zèle de toute sa vie en Dieu. "L'intelligence elle même ne peut développer ses plus hautes virtualités que si elle est protégée et fortifiée par la paix que donne l'oraison. Plus une âme s'approche de Dieu par l'amour, plus simple devient le regard de l'intelligence et plus lumineuse sa vision... L'oraison seule nous permet, en rectifiant surnaturellement nos facultés de désir, de faire passer la vérité dans la pratique."

Jacques de son côté note : "... Nous avons l'impression que nous voilà tous deux, malgré nous, en haute mer et forcés de juger par nous mêmes... c'est comme arrivée à l'age adulte... Il faut être prêt à recevoir tous les conseils, mais ne pas compter sur eux..., solitude immense du côté des hommes. Se conduire selon l'esprit de Jésus. Être fidèle à l'oraison. C'est dans le conseil divin, si terriblement infini et transcendant, que nous sommes jetés".

"Dieu, mon dieu, je me tiens devant Toi"

Raïssa a tout dit de sa prière, de sa vie pour Dieu, dans ses poèmes, car elle eut le rare privilège de pouvoir exprimer son expérience mystique dans une intuition poétique, limpide et pure. dans son journal elle note : " en moi les poèmes ne se font pas au sein d'une rumeur continue de l'imagination, mais au sein du silence le plus dépouillé quand il atteint un degré suffisant de profondeur et de pureté...". Et cette phrase qui n'est pas sans rappeler la petite voie de Sainte Thérèse de Lisieux : "Je veux que le prochain ait un abri dans mon cœur, comme je veux moi même trouver un abri dans le cœur compatissant de Jésus".

Raïssa se heurte au problème de la souffrance : "La souffrance met l'esprit du monde ... quand la souffrance déborde, souffrez bien, souffrez à fond, mais souffrez devant Dieu... Ainsi de palier en palier, à pas de douleur bien sentie, à pas d'amour sans le savoir peut être, se fait l'âme spirituelle et bienfaisante".

Raïssa, 1932

L'expression de la vocation sponsale dans une rare pureté

La fécondité du couple est pleinement surnaturelle, elle est le fruit de leur enracinement en Dieu par l'oraison quotidienne. Jacques remarque : "Il lui fallait arracher de force à la malice des jours ce qu'elle pouvait de temps, si haché fut il, pour cette oraison sans laquelle il ne lui était pas possible de vivre". Raïssa note : "J'ai tenu à faire oraison dès le premier jour".

cette lettre exprime bien la beauté  de leur amour réciproque, ce regard plein de tendresse qu'ils portent l'un sur l'autre. "continue de m'aimer ainsi, j'ai besoin de beaucoup d'amour pour vivre, et je sais que moi, je dois aimer "comme n'aimant pas", dans le sens de Saint Paul ... Quelle terrible vocation ! (Raïssa évoque l'oblation de tout leur être par un vœu de chasteté prononcé après un long discernement spirituel) c'est pour cela que Dieu a mis auprès de moi la merveilleuse tendresse. Et auprès de qui aurais je pu vivre une telle vocation si ce n'est auprès de toi ?..; Ce qu'il y a d'admirable, c'est que ce repos, je peux le prendre dans ton cœur sans gêner en rien l'action de Dieu en nous. Tellement Dieu est avec toi. Et tu es bien toute ma douceur en ce monde".

L'heure de la tourmente et de l'épreuve

La guerre de 1939 met brutalement fin à cette époque bénie de Meudon. Jacques a assez lutté contre les totalitarismes et facismes de droite et de gauche, alors si menaçants, pour comprendre la gravité de la situation.

Dès le début de la guerre, les nouvelles en provenance de la Pologne sont désastreuses et jettent Raïssa dans l'angoisse. Quelques mois auparavant, au cours de la messe, Raïssa a offert sa vie à Dieu pour la paix. A la même époque Edith Stein (au carmel) avait fait à Dieu la même offrande de sa vis pour la paix du monde.

Au début de l'année 1940, Jacques est appelé au canada puis aux États Unis pour donner une série de cours. Malgré les risques que comporte la traversée de l'atlantique, il décide d'y emmener Raïssa et Véra. En France, la chasse aux juifs fait fureur, il est prévenu que les Nazis sont allés à l'institut Catholique dans le but de l'arrêter.

De new York, Jacques s'adresse par la radio à la "France Libre" et communique régulièrement des messages. Il combat le gouvernement de Pétain à distance et correspond souvent avec le Général De Gaulle.

En 1944, dès la fin de la guerre, ce dernier nomme Jacques Maritain ambassadeur auprès du Vatican, ce que Jacques se croit contraint d'accepter malgré ses réticences. Raïssa et Véra ne pourront le rejoindre à Rome que trois mois plus tard.

L'après guerre

En France pendant cette période et alors que Jacques est à Rome, la France intellectuelle vit à l'heure de l'existentialisme de Sartre et de Camus, en 1947 Maritain écris Court traité de l'existence et de l'existant, un essai sur le seul existentialisme authentique à ses yeux, celui de Saint Thomas. Maritain oppose ici à l'existentialisme du néant et de l'angoisse, condamné à se dévorer lui même, celui qui, "impliquant et sauvant les essences ou natures" manifeste "une suprême victoire de l'intelligence et de l'intelligibilité".

Mais Jacques étouffe rapidement et demande au quai d'Orsay de lui rendre plus tôt sa liberté. C'est en 1948 que Jacques quitte Rome pour revenir aux États Unis. 

Dans un article de La Croix du 10 janvier 1948, Stanislas fumet s'indigne de ce que la France laisse partir un homme comme Maritain. En effet, Maritain n'aura pas la chaire au collège de France qu'il espérai, ce ne sera qu'à la démission d'Etienne Gilson que finalement la chaire lui sera proposée mais trop tard.

C'est à partir de 1954 que se succèdent pour eux les ennuis. Jacques est victime de problèmes cardiaques. En 1956 Raïssa se fait renverser par un motocycliste dans une rue de Paris et Véra est alors frappée d'un infarctus du myocarde. Puis à la fin de cette année, on décèle chez Véra un cancer du sein qui impose une difficile opération en 1957 à New York. Mais le sort semble inévitable, en 1958 Véra confie à Jacques et Raïssa le message qu'elle à reçut du Seigneur Jésus le jour de l'Ascension : "Vos sacrifices sont comme une rosée pour moi, dis-le à ta petite soeur et à ton frère de Jésus. Vous êtes mon petit troupeau. Je suis toujours avec vous et je serai toujours avec vous, ne craignez rien. Je vous garde et vous garderai."

Véra dans la souffrance persiste dans la prière. "Le temps est doux mais les fleurs ont passé. Les oiseaux sont cachés dans leur nids. La caravane vers le Ciel lentement s'organise. La paix viendra un jour. Mais quand ?".

Début 1959, les analyses révèlent que le Cancer à atteint les os, Véra doit subir un traitement aux rayons X qu'elle supporte mal. Elle affronte néanmoins la douleur avec un courage si bouleversant que ses médecins la croient sauvée pour quelques années. Le lendemain de Noël, une nouvelle métastase réveille ses douleurs. "Elle ne poussait pas un cri mais pleurait de douleur", se souvient Jacques qui décide la garder auprès d'eux. Puis Véra s'endort "d'une mort si douce qu'elle semblait ne rien brisé" le 1er janvier 1960.

Jacques et Raïssa rentrent alors à Paris pour l'été, et c'est là que Raïssa s'éffondre frappée d'une thrombose cérébrale. Puis frappée d'aphasie, Raïssa s'enfonce dans le silence, le 1er novembre un télégramme à Henry Bars appel "Elle va mourir, venez. Jacques." Le 4 Novembre, Raïssa monte au ciel¨.

Le corps de Raïssa  est transporté à Kolbsheim où elle sera inhumée.  Alors Jacques, brisé par la perte de son épouse partage sa vie entre Kolbsheim et Toulouse où les petits frères de Jésus ont accepté de l'accueillir.

Jacques, Petit frère de Jésus

"A cause de trois petite malles qui contiennent les papiers qui me sont les plus chers, manuscrit de Raïssa, etc, je reviendrai par bateau; compte arriver au Havre le 31 janvier, et aller de là en voiture droit à Kolbsheim avec mes bagages (j'ai horreur de revoir Paris). Ensuite Toulouse avec les Petits Frères jusqu'au mois de juin."

C'est ainsi que Jacques décide rapidement de la suite de sa vie. Il déclare ensuite : "Je reste un philosophe laïc et n'ai nulle intention de me cloitrer. J'ai grande soif de silence. Je ne suis pas rentré en France pour essayer d'y agir, mais pour m'y préparer à mourir." Le vieil homme n'aspire qu'à suivre la voie contemplative engagée très tôt par Raïssa et Véra. "Il prie longuement. On peut le voir le soir au fond de la chapelle de la Fraternité, à genoux dans un coin, prosterné à même le sol, tache sombre éclairée par la lampe à huile du sanctuaire. Il travaille aussi avec le même acharnement dont il a fait preuve toute sa vie, mais avec grande difficulté car il est fatigué, son cœur est malade" raconte un des Petits Frères.

A cette époque, il prend connaissance du journal intime de Raïssa. Aussi l'essentiel de son travail sera de le publier. Ces quatre carnets de 1906 à 1925, son journal de 1931 et quelques autres lettres constitue ce trésor que Jacques découvre alors. Ces écrits constitueront l'intégralité des oeuvres de Raïssa. Jacques s'en trouve d'autant plus  bouleversé que c'est une partie de sa vie secrète, cachée qu'il découvre. 

Il publie alors ce journal sous le nom "Journal de Raïssa" pour quelques amis avec la promesse de ne parler ni de montrer à personne ce journal. Les premières réactions sont de lui faire envisager la publication élargie de cette oeuvre.

De François Mauriac en 1962 : "Je n'avais pas compris qui elle était et ce qu'elle était."

Ce "Journal de Raïssa" continue d'avoir un rayonnement considérable auprès des personnes attirées par la prière contemplative et vivant dans le monde.

Jacques voit et affirme clairement, l'importance pour notre temps de cette vie d'oraison et d'union à Dieu, de cette contemplation dans le monde. Et cela non seulement par de nouvelles familles religieuses, mais aussi par tous ceux qui mènent une vie laïque ordinaire, avec tout ce qui fait la vie des hommes et des femmes de notre époque : la travail, l'agitation, les risques et les engagements temporels. Jacques pense que ces personnes sont moins rares qu'on ne croit et qu'elles seraient plus nombreuses si on ne les en détournait pas, soit parce qu'on les en suppose incapables, soit parce qu'on tient pour plus urgent d'engager tous les laïcs de bonne volonté dans l'action et l'efficacité.

Sa carrière de philosophe prend alors fin avec l'édition de son ouvrage culminant, fruit de toute une vie de recherche philosophique à l'école de Saint Thomas : La philosophie morale

Dans la paix vers l'autre vie

C'est dans un dépouillement total de sa vie chez les Petits Frères que Jacques terminera sa vie, en mars 1973 il se plaint de douleurs persistantes dans les jambes, ses mains sont gonflées. Il ne peut plus aller à la messe. Le 11 avril, Jacques est condamné à rester au lit, , le 19, jour du jeudi saint, il reçoit le sacrement des malades et la communion. Il se rendra à la messe pour la dernière fois le jour de Pâques. Le samedi 28 avril, il se lève comme à l'habitude. Au Petit Frère qui l'a aidé il dit tout simplement "merci" et à 7 heures du matin il s'affaisse, pris d'une syncope. Le médecin ne peut que constater le décès.

Monseigneur Macchi, secrétaire particulier du Pape Paul VI, rapporte qu'apprenant la mort de Jacques Maritain, le Pape a pleuré. Le dimanche suivant devant 30 000 personnes massées sur la Place Saint Pierre, il lui rendit un émouvant hommage, le proposant à tous comme "Maître dans l'art de penser, de prier et de vivre".

Son corps est alors transporté à Kolbsheim. " Il y a tant d'années que je n'ai pas vu Raïssa" disait-il, a présent, il repose avec elle. La cérémonie devait se dérouler dans la seule intimité de ses proches, mais une centaine de personnes sont malgré tout présentes. "Après la levée du corps, le cortège se mit en marche à travers le petit village baigné d'un soleil printanier, se souvient le Cardinal Daniélou. Le cimetière était rempli de Jonquilles, de tulipes, de myosotis. C'était déjà le paradis tel que l'a peint l'Angelico. Des Anges auraient passé que nul n'en aurait été étonné."

Son fidèle ami le cardinal Journet, fit une brève déclaration : "Il fut très grand et avait un courage inébranlable. Il s'est battu de tous les côtés toujours avec grandeur, sérénité et ferme constance. Quelles souffrance il a endurées ! Quelle tendresse de cœur il avait ! Quelle pitié pour les pécheurs ! Combien d'âmes a-t-il conduit à l'Église, à la vérité de l'Évangile, à l'amour de Jésus ? Ce fut une immense traînée de lumière."

Leur témoignage demeure prophétique aujourd’hui. A trop de chrétiens qui rêvent d’une piété dispensée du travail de l’intelligence, Jacques et Raïssa enseignent qu’il faut que « l’Amour procède de la vérité et que la connaissance fructifie en Amour ». Aux apôtres impatients tentés par des stratégies d’évangélisation massive, ils rappellent que chaque âme est unique dans son mystère irréductible. Seule l’amitié spirituelle peut réconcilier l’appel de la charité et celui de la vérité. Les « Grandes amitiés » de Jacques et Raïssa Maritain ouvrent un chemin de sainteté à tous les « mendiants du Ciel » dont ils ont partagé la quête et qu’ils accompagnent encore sur les chemins du Royaume.                              

                           

Quelques textes

L’Orient vénère les vieillards comme détenant la sagesse ; l'Occident les méprise comme des croulants. Erreur des deux côtés.

Les vieux bonhommes sont à plaindre parce qu'ils en ont trop vu, et savent que tout homme est menteur, omnis homo mendax. Mais ils ont souvent plus de liberté d'esprit que les jeunes, et plus de goût pour la fantaisie.

Saint Thomas dit que l'âge le plus excellent est celui de la jeunesse (une trentaine d'années), parce qu'alors la croissance est achevée, et la décrépitude pas encore commencée. Il suit de là qu'une des première obligations de la jeunesse est le respect d'elle-même et de sa dignité.

Jacques Maritain

 

On a rien fondé sans doute ; On voit tout partir en fumée. Mais on a payé de sa peine par la grâce de ces amitiés que Dieu donne et qui sont comme le reflet de la générosité de son amour". Jacques Maritain - Préface du "Journal de Raïssa"

 

« Mon Jésus est tellement mon Dieu que je ne puis avoir d’autre Dieu que lui. Je l’ai vraiment choisi dès ma jeunesse. Il est ma vie dès maintenant.(…)

         Mon bien-aimé Jacques ! Depuis plus de vingt ans je le vois vivre le cœur toujours tendu vers Dieu. Toute ma vie est à son service, au service de son œuvre qui est toute pour Dieu.

 (…) Je suis dans l’extrémité de la détresse et j’ai besoin d’un secours extérieur puisque Dieu s’est éloigné de moi. J’ai des heures de souffrance si terribles qu’il me semble que je vais perdre la raison.

         Mais je ne veux pas m’éloigner de la Croix. Tous les jours je m’abandonne à la souffrance autant que Dieu le veut. Et la Croix de Jésus me porte au-dessus de tous les abîmes.  (Journal de Raïssa, 30 Août 1925)

Bibliographie autour des Maritain

R.Maritain : Les Grandes Amitiés

L.Barré : Jacques et Raïssa Maritain

L.Bloy : La femme pauvre

Correspondance J.Green - J. Maritain

Ch. Péguy : Oeuvre poétiques

H.Massis :   De l'homme à Dieu

E. Psichari : Les voix qui crient dans le désert - Le Voyage du Centurion