Le Tour du Monde de Jean Russo

Me voici au royaume de la reine de Saba. L'avion me dépose à Sana'a, 250.000 habitants, capitale de la république du Yémen située à 2400 mètres d'altitude. Pour vos statistiques notez qu'il y a 15 millions d'habitants au Yémen et.. 60 millions d'armes symbole de virilité et de défense. Malgré le soleil il y fait bon vivre. Premier contact, première aventure qui faillit m'être un problème. Il n'en sera rien mais lisez plutôt. Entre l'aéroport et l'hôtel, dans mon taxi, je m'aperçois de la disparition d'un sac. Volé ou perdu ? Je penche pour le vol. Je retourne à l'aéroport sur le conseil des yéménites, mais sans grande conviction. Je contacte le service des objets perdus... Mon sac m'attendait, sagement comme un chat endormi attend le retour de son maître. Ouf ! Pas de vol ici, me dira le chef des douanes, car tout voleur surpris aura les mains coupées. Brr...

Mon hôtel, hôtel Moka, modeste mais propre se situe au centre de la ville à quelques mètres de la vieille cité (1000 rials la nuit soit 40 FF), Après un peu de repos et une bonne douche, je pars à la recherche d'une banque. Je tombe sur le crédit Agricole Indosuez, ma banque. Quelle chance car j'obtiens de l'argent avec un chèque et ma carte de crédit grâce à la gentillesse de Monsieur Bolusset. Je change 2000 FF contre 48.600 rials en coupure de 100 rials. Imaginez l'énorme liasse compose de 486 billets. J'en ai plein les poches au risque de me faire voler. Précision : Avant de sortir, je mets tout cet argent dans un vulgaire sac en plastique. J'apprends à reconnaître l'amabilité de yéménites, toujours souriants. Sont-ils vraiment honnêtes ? Tout le laisse croire. Ils sont avides d'argent, mais pas voleur (tout au moins jusqu'au moment ou j'écris). Une histoire pour le prouver, j'ai vu un vieil homme en haillon et boitant, appuyé sur un gros bâton en guise de canne. Il comptait ses quelques billets obtenus par mendicité, il en perd un. Un homme qui le suivait voit le billet, le ramasse et le remet au vieil homme. On est vraiment en pays arabe et musulman. Les prières du muezzin, tous les matins à 4 heures vous le font savoir par haut-parleurs du haut des minarets. Les maisons, les environs, les montagnes arides, les caractères et les dessins géométriques, les arabesques rappellent qu'on est en terre musulmane où la figure humaine et celle d'Allah ne peuvent être représentées. Les hommes enrubannés ou coiffés d'une calotte sont vêtus d'une longue djellaba, longue robe blanche pour la plupart et ils portent à leur large ceinture un étrange poignard recourbé, le fameux Ganibia yéménite que les femmes, parait-il aiment voir sur les hommes (pourquoi ! Est ce la position sur le ventre un tant soit peu érotique de cette arme ?). Les femmes, quant à elles, sont voilées ou non voilées. Les voilées le sont entièrement de la tête aux pieds y compris les mains gantées. D'autres laissent apparaître de magnifiques yeux rehaussés par le noir mystérieux du voile. Peut-on deviner l'âge de ces femmes et leur beauté ? Je pense que oui. Il n'y a qu'à les regarder marcher. Celles qui semblent mal à l'aise dans leur longue robe sont les jeunes filles ayant atteint la puberté, car à ce stade elles doivent porter le voile et elles n'en sont pas encore accoutumées. Ou au contraire elles peuvent être délurées lorsqu'elles sont en bande. Les mères de famille sont plus alertes et traînent avec elles plusieurs enfants. Les plus mûres ou plus âgées se dandinent nonchalamment avec une lourde poitrine et un imposant fessier. Enfin certaines se montrent élégantes, leur voile et leur robe noir sont bordés de broderies. Elles chaussent des souliers à talons hauts et s'imposent une allure altière et fière. J'ai voulu interroger l'une d'entre elles sur le port du voile. Est-ce ennuyeux, est-ce gênant ? Pas du tout m'a t elle répondu, nous en avons pris l'habitude, ça cache nos défauts, pas de frais excessif de maquillage et à présent ça nous protège de la pollution.

J'ai récupéré mes 27 heures sans dormir par 14 heures de sommeil (décalage horaire compris). Frais, dispos et rasé, je parcours la vieille ville et ses maisons typiques en pisé et harmonieusement décorées (La cité est devenue patrimoine international de l'UNESCO). Je cherche l'agence BTA (Brother Tours Agency) tenue par un français. Il m'organise une virée dans le désert et les montagnes. Les premiers jours à Sana'a je visite les musées. Le premier renferme les traditions yéménites depuis les nomades Bédouins, leurs troupeaux et leurs grandes tentes jusqu'à nos jours. En quatre étages on découvre la vie des habitants. Le jour suivant je pénètre dans un sinistre bâtiment, le musée militaire. Il possède des centaines de fusils, d'épées, de poignards, de tanks, de canons, un avion, des documents, des photos dans plusieurs salles rappelant les révolutions et les guerres avec leurs héros, mais aussi les traîtres et les ennemis. D'atroces photos vous montrent les pendaisons et des têtes coupées. L'une des photos reprise en peinture plus loin, représente le bourreau tranchant la tête d'un supplicié, le cou sanguinolent à moitié sectionné et le poignard du bourreau recouvert de sang. Affreux, je n'y suis pas resté longtemps.

J'ai mâché du Qat. Tous les hommes se promènent avec un petit sac en plastique. A l'intérieur on y trouve quelques branches feuillues d'un arbrisseau, le Qat. Ils le broutent à longueur de journée. Les feuilles ne durent que 24h qu'il faut renouveler tous les jours. La cueillette débute à l'aube. Les paysans la trient, puis la transportent dans les grands centres urbains. Achetées dès leur arrivée - il faut voir la bousculade lorsque l'on débarque les branches le matin sur les marchés -et se font des chiques qui gonflent petit à petit leurs joues à la Louis Armstrong. On m'en propose, après explications de l'emploi j'en mâche quelques feuilles. On choisit les petites feuilles tendres du bout des branches. En ai-je assez goûté, car je n'y trouve aucun goût. Sur une place de Sana'a je remarque à la vitre d'un café l'affiche du "Routard 98" un livre-guide français. J'entre dans ce café pour signaler que je suis français et on m'offre une tasse de thé. J'en bois une seconde pour pouvoir la payer. Là encore on me l'offre. Les Yéménites ne sont-ils pas sympas ?

Pour mon troisième jour je vais au Musée National, une imposante bâtisse. Le contenu ressemble un peu au précédent musée avec au rez-de-chaussée des statues en bronze datant du 3ème ou 4ème millénaire avant notre ère. Une collection d'objets et photos de vestiges de l'époque sabéenne, pré-islamique, compose le premier étage. Au second on a installé des objets, poteries, cuivres, tissus, inscriptions sur pierre, livres du début de l'islamisme. Enfin le troisième étage est réservé à l'artisanat, aux costumes traditionnels, hommes et femmes, et aux coutumes, fêtes, cérémonies, réunions à l'intérieur des maisons, métiers, etc. Le tout sur fond de musique arabe.

Décidément chaque pays m'offre sa manifestation. Cette fois en sortant du musée, je croise un important défilé de voitures et de cars bourrés d'hommes brandissant des drapeaux bleus et crachant des slogans par haut-parleurs. Je n'y comprends rien. Que manifestent-ils ? J'ai le temps de mettre en marche le caméscope. Ce vendredi n'est pas un jour comme les autres. Voilà peut-être l'explication de la manifestation. La ville est vide, peu de monde, peu de circulation. Qu'arrive t il donc ? J'y trouve trois raisons. Tout d'abord le vendredi c'est jour férié chez les musulmans. Les magasins sont fermés. Puis au stade il y a un important match de football, Yémen contre Arabie Saoudite, un derby ! (Résultat match nul, 2 à 2 mais l'équipe Saoudite devait être normalement la plus forte puisqu'elle est l'équipe nationale, alors qu'il n'en est rien de celle du Yémen). Enfin le tribunal international vient de reconnaître la souveraineté du Yémen sur les îles Honish occupées depuis 1995 par l'Erythrée. A signaler que la France a servi de médiateur. C'était donc un très grand jour pour les Yéménites. Quant à moi ce soir là j'ai regardé Jospin sur CNN pendant une demi-heure.

Bien que mon hôtel ne soit pas d'un grand confort, j'ai la télévision dans ma chambre. En regardant de plus près je m'aperçois que mon poste possède des entrées vidéo. Je branche mon caméscope et... ça marche. Pour la première fois je peux voir mon film sur un écran de TV. Je suis assez satisfait du résultat. Le garçon de la réception étant en costume local avec son poignard, je le filme et je projette la séquence sur l'écran. Les curieux arrivent. A la réception il y avait au moins une trentaine de personnes émerveillées. Chacun pose sa question. Le prix de la caméra revient souvent. Tous veulent être filmés.

Sana'a qui fut, il y a bien des siècles, un carrefour et une halte des caravanes transportant les épices pour l'Europe, construisit de grands établissements pour recevoir les marchands et leurs chameaux. Ce sont les caravansérails. Tout en longueur et sur deux niveaux, ils ont fières allures, d'autant plus que le gouvernement a entrepris la restauration des plus anciens. Le rez-de-chaussée était réservé aux montures, chameaux et chevaux, ainsi qu'aux chèvres, chiens, poules, tout animal qui suivait la caravane, et servait de dépôt aux marchandises. Le premier étage avait des chambres, comme un hôtel, pour héberger la clientèle. Il y a de nombreux caravansérails dans la vieille cité, tous du même style d'architecture, avec de grandes fenêtres pour une meilleure aération et plus de clarté. De grandes colonnes en pierre soutiennent l'édifice, et le toit est recouvert de pierres noires. Certains d'entre eux, restaurés, font fonction de café où on y vient boire le thé et fumer le narguilé, et aussi d'hôtel. Les anciennes écuries du rez-de-chaussée ont été transformées en souk ou en garage.

Histoire de chapeau. J'en suis à mon sixième chapeau. Ou je les perds ou on me les vole. Je suis parti de France avec deux couvre-chefs, un chapeau style ranger acheté en Afrique du Sud et une casquette, style joueur de pétanque avec le logo de ma ville. Le premier je l'ai oublié sur un bateau au Japon, la casquette s'est envolée lorsque j'étais en moto. J'ai donc acheté un autre chapeau, style "Indiana Jones" à Bali. On me l'a volé au théâtre de marionnettes de Yogyakarta. Le quatrième, style JR (Dallas) acheté au parc aux oiseaux de Singapour m'a suivit jusqu'à Bombay. Enfin celui que j'ai actuellement, style... ?. J'espère bien pouvoir le ramener en France. A signaler aussi l'oubli d'un mini parapluie au musée de Pondichéry, le seul jour où à la sortie il ne pleuvait pas.

Mon hôtel s'appelle Moka, c'est aussi le nom d'une ville sur la Mer Rouge et bien sûr, c'est un excellent café vendu au Yémen. Ayant terminé celui d'Indonésie sans hésitation j'achète ce délicieux Moka. Un peu plus amer que le précèdent, il est néanmoins remarquablement agréable à boire. J'espère que cette livre de café fera mes petits déjeuners et mes quatre heures jusqu'en Turquie. Ce matin j'ai cherché la station des autocars pour Shebam, un village que m'avait conseillé le Français de l'agence de voyage. On m'indique une rue et je tombe sur des taxis brinquebalants, prêts à rendre l'âme. "Où se trouve la station des bus ?" "Ici" me répond-on "... ?" Je marchande le prix et j'obtiens 1500 rials au lieu de 2000. Je suis satisfait et je crois que mon chauffeur l'est encore plus que moi.

Shebam est un petit village rural au cœur d'une montagne dans un immense désert à 45 Km de Sana'a. C'est jour de marché, un marché très coloré et très animé. On y vend de tout, du Qat au dentifrice. Les maisons en pisé semblent très anciennes, Chèvres, ânes, chiens et basse-cour vivent en communauté avec les habitants. Quelques kilomètres plus loin, haut perché au bord d'une falaise dort le village de Kawkaban. A flanc de falaise des ouvertures rappellent les habitations de troglodytes. La route montagneuse, à travers le désert est assez pittoresque quoique sans trop de verdure. Les oueds dans les wadi (vallées) sont à sec et il y a beaucoup de gros cailloux. La police vous arrête en cour de route, vous demande vos papiers et vous laisse passer. Au-dessus de vous un hélicoptère de la police tourne et patrouille. Est-ce une zone à risque ou l'approche de la frontière saoudite ? Dans cette région on cultive le qat dont les Yéménites font grand usage. La randonnée aura duré trois heures. Elle aurait pu être le double si j'avais escaladé la montagne jusqu'à Kawkaban.

Voulez-vous connaître les limites de votre patience ? Je vous livre une méthode. Allez dans un hôtel moyen au Yémen (mais peut être ailleurs aussi). Vous ne parlez pas un mot d'arabe et votre interlocuteur (le type de la réception) pas un mot d'anglais. Dites-lui que vous voulez aller à Ta'iz en partant de Sana'a.

1- Ou prend-on le bus ?

2- Faut-il prendre un taxi jusqu'à la gare routière ?

3- Quel bus et à quelle heure le départ ?

4- Quel est le coût ?

C'est tout. Patientez à présent... Pour moi j'ai usé ma patience pendant une heure et demie, interrompue par l'arrivée opportune d'un client parlant anglais. Quelle chance, j'ai obtenu mes renseignements en moins de 10 minutes grâce à mon interprète. Avant de quitter l'hôtel j'ai du subir l'invitation au Qat offert par le personnel. Je commence à comprendre pourquoi tout le monde crache. Je n'ai pas osé, mais j'ai dû presque tout avaler. Le reste s'est logé dans ma dent creuse.

Quatre heures de bus pour rejoindre Ta'iz, ville du sud, seconde étape de mon périple au Yémen. Un bus très confortable (800 rials), un bon chauffeur et un excellent accompagnateur qui ne demandent aucun pourboire.

Mon bulletin de liaison "Globe Trotter" m'avait recommandé l'hôtel Tareer (prononcez Tarir). C'est un bon hôtel (650 rials), propre et bon personnel (peut-être trop bon chez le personnel féminin originaire de Somalie) Un restaurant yéménite jouxte l'hôtel. Mon bulletin me signale aussi que Ta'iz est une ville occidentalisée. Je n'ai pas trouvé où se loge l'occident, car c'est une ville comme les autres au Yémen, peut être même plus bruyante. Les deux musées sont fermés pour cause de rénovation et de plus aujourd'hui c'est fête nationale (la TV diffuse sans arrêt les parades militaires avec vue photogénique sur le président de la république). J'ai quand même visité un immense souk en prenant des risques. C'est un marché très animé dispersé dans toutes les rue et places des vieux quartiers. On y accède par une porte monumentale vieille de plusieurs siècles. Il y a aussi une des plus vieilles mosquées du Yémen. J'ai fait mon marché : Une miche de pain 5 rials (enfin après le riz d'Asie je trouve du pain presque comme en France. Ca ne m'était pas arrivé depuis San Francisco, un demi-kilo de dattes : 100 rials, une boite de sardines : 50 rials, une boite de portion de crème de fromage 65 rials. J'ai mangé aussi au restaurant pour 100 rials, un plat yéménite fait d'épinards et de blanc d'œuf cru. Je n'en prendrai pas deux fois.

J'ai lu quelque part dans la presse spécialisée dans le tourisme que pour venir au Yémen il faut renoncer à l'alcool et aux filles, c'est faux pour les deux abstinences. A Aden on m'a proposé de l'alcool. Quant aux filles... c'est également faux ! Croyez moi j'en ai fait l'expérience. J'ai constaté aussi que les femmes désirent s'émanciper, car pour la première fois une femme voilée (elles étaient deux) m'a lancé un vibrant "Hello !" et une autre... (mais là c'est une histoire personnelle). Pour faire suite à ce petit mystère, laissez moi vous dire que sans être Casanova, je suis un grand amoureux (grand dans le sens de gros cœur), car si j'entreprends une conquête avec l'idée de ne pas vouloir y donner suite, en cour de route je m'attache à ma partenaire (en 3 mots, je tombe amoureux). Et au moment de la séparation, c'est un déchirement au cœur. Je vous livre ça à chaud, car demain je n'oserais pas l'écrire. Un dernier conseil : Si vous faites le tour du Monde incluant les sentiments, ne soyez pas raciste. Et messieurs, restez "couverts".

Le centre commercial que j'ai découvert n'a rien d'extraordinaire, boutiques de bijoux et de vêtements. Si je le mentionne c'est parce qu'il possède 3 ascenseurs, un pour hommes, un pour femmes et le troisième pour la famille. Comme à Sana'a j'ai aussi la TV dans ma chambre. Je capte même TV5 en français. Mais comme les TV dans les chambres sont reliées à la réception de l'hôtel, le concierge veut écouter Radio Monte Carlo en arabe et le son se superpose au français de TV5. Ce qui fait que j'entends Patricia Kass en... arabe, alors qu'elle chante "l'aigle noir" de Barbara. Quelle liaison ! L'aigle de Barbara, comme je vous l'écris, me fait penser aux figues de barbarie ! (Suis-je bête). Ca me fait aussi penser à la route de Sana'a à Ta'iz que je ne vous ai pas décrite. Tout d'abord on parcourt une région aride, montagneuse et désertique. Puis, plus on descend en latitude et plus on se rapproche de la mer, le décor change. Il est plus vert. Il y a plus de cultures, les plantes grasses font leur apparition : Cactus, aloès, figuiers de barbarie. J'ai aperçu plusieurs grandes cascades sur les hauteurs. L'air est plus chaud et plus humide. Les autochtones sont plus vivants, plus loquaces comme tous les méridionaux du monde qu'ils soient d'un pays du Nord ou d'un pays du Sud, à l'exception des écossais qui sont les "méridionaux" situés au nord de la Grande Bretagne. Il est vrai que l'Ecosse est un pays à lui tout seul dans le Royaume Uni.

Je m'étais juré de ne plus prendre de vieux bus. On ne m'a pas demandé mon avis et le taximan m'a conduit à la station des autocars pour Aden. N'y avait-il que ce bus ? Deux heures de route suffisent entre Ta'iz et Aden. Nous en mettrons quatre et demi. Sans en connaître le motif je pense que nous avons eu des problèmes de radiateur. Nous nous arrêtons souvent près des marigots (le souvenir du bus de Sulawesi me revient en mémoire). Mais ici, en fin de parcours, le chauffeur s'excuse pour ce désagrément

Dans l'adversité il faut toujours trouver le positif. Je m'emploie dans ces haltes forcées à photographier le splendide paysage de montagnes nues, de plaines ou poussent quelques arbrisseaux et le désert. Et moi qui croyais trouver plus de verdure à l'approche de la mer. Je ne suis cependant pas déçu, bien au contraire. Dans ce car déglinguandé je trouve des gens aimables, sympathiques, serviables. Est-ce dû à la fatigue, l'énervement contre un chauffeur de taxi, la précarité de mon hôtel, je ne passe qu'une nuit à Aden. Mon premier souci est de prendre mon billet pour Djibouti. J'ai quand même vu l'essentiel d'Aden : Les tanks tout près de mon hôtel. Attention rien à voir avec les engins motorisés, chenillés militaires. Ce sont de vastes citernes construites dans une gorge volcanique aux portes de la vieille ville. En tout 18 citernes datant du premier siècle avant notre ère. Creusées par le peuple du moment, les Himyantes, elles peuvent contenir 45 millions de litres d'eau servant à alimenter la ville. Tout près de ces tanks, dans un jardin se trouve le musée d'Ethnographie. Le panorama d'Aden est assez saisissant. C'est une ville enchâssée dans un cercle de montagnes avec une ouverture sur la mer et le port. Comme dans les 22 pays arabes on y compte plusieurs mosquées dont l'une fut une église chrétienne édifiée par les Britanniques lors de leur présence au Yémen.

Je traverse la ville en taxi. J'aperçois de beaux immeubles, des monuments dont une immense fontaine en forme de pont de pierre et un moulin semblable à ceux de Hollande habillée de guirlandes lumineuses. Est-ce le souvenir d'une expédition scientifique danoise au 18ème siècle ? Une petite ombre au tableau, une colère contre le taximan qui me réclame un prix exorbitant de la course, et en revenant des tanks, des enfants qui me bombardent de pierres. L'une, et pas une petite, m'atteint au talon. Mon compagnon de l'hôtel qui m'accompagne, un gentil jeune homme intervient et j'ai failli assister à un pugilat en mon honneur.

Je quitte l'hôtel à 4 heures du matin. L'aéroport est assez sommaire. Quatre murs et des chaises, ajoutez-y un estanco et vous aurez une idée du bâtiment. Aden est une ville franche. Je constate que le contrôle des bagages est fictif, car les écrans restent noirs. On me réclame mon passeport plus par curiosité que par nécessité. Là aussi le personnel est très accueillant, aussi bien à l'immigration qu'aux comptoirs d'embarquement. Par contre la salle d'attente mérite un peu plus de propreté.

Je survole la mer Rouge, plus bleue que jamais. J'aurais aimé embarquer sur un bateau, mais on me dit qu'il n'y a pas de compagnie maritime qui effectue la traversée. Il n'y a que des bateaux de pêche qui sont plutôt des bateaux de trafiquants avec beaucoup de risques d'être intercepté par la douane ou d'être, pour moi, dévalisé par les marins et arriver à Djibouti en tenue d'Adam.

Première colère à Djibouti contre le chauffeur de taxi qui m'arnaque en me demandant 2000F Djibouti (72FF) au lieu de 500FD la course. Je n'ai plus aucune confiance aux taxis du monde entier. L'hôtel "Dar es Salem" m'accueille, chambre propre sans plus, 5000FD la nuit. La vie semble très chère à Djibouti. Le mal vient-il des soldes des fonctionnaires français ? Je suis content de mettre à nouveau les pieds sur ce territoire après ma première visite 47 ans plus tôt, mais je n'y resterai pas longtemps. En 1951, avec quelques camarades militaires comme moi, nous désirions boire un pastis, on nous l'avait servi avec de l'eau chaude. A l'époque et jusqu'à ce jour, j'ai mis cette eau chaude sur le compte d'une panne d'électricité. Or je viens de me doucher. Il n'y a qu'un robinet, c'est donc de l'eau distribuée par la ville qui m'arrose. Et bien cette eau est chaude.

Je suis assez déçu de Djibouti. Pour la première fois depuis mon départ on m'insulte. Les Djiboutiens donnent une impression de "fierté" mal employée. Ils vous regardent de leur hauteur. Un militaire a failli me confisquer mon caméscope parce que je filmais parait-il sans autorisation. Je prenais les plaques de rue rédigées en français, prises de vue pour les moins originales comme à Pondichéry. Ici il ne faut pas. Dans une des rues se trouve une ambassade. En est-ce la raison ? Plus loin je filme un marché, un homme affalé sur une table de bistro (j'apprendrai plus tard que c'est le patron) me demande d'un air hautain si je détiens une autorisation et par un geste et des paroles m'incite à décamper. Un taximan (encore une histoire de taxi) après m'avoir demandé de monter dans sa voiture et devant mon refus prononce quelques paroles dont je ne comprends pas le sens, mais qui, certes, ne doivent pas être des mots d'amour. Il y a cependant des exceptions comme le personnel des chemins de fer qui me fournit d'amples renseignements et m'indique, en plus l'hôtel ou descendre à la halte des trains. Les Ethiopiens résidant à Djibouti sont aimables. J'ai rencontré deux jeunes gens qui m'ont aidé. Plut au ciel qu'il en soit ainsi à Addis-Abeba ma prochaine étape ! C'est samedi. Hier tout était fermé (jour musulman). Aujourd'hui il en est de même. Demain dimanche on me promet que tout sera ouvert. C'est important pour moi, car je n'ai pas un franc Djiboutien. Depuis mon arrivée je n'ai mangé que quelques biscuits achetés au Yémen et bu deux ou trois tasses de café. La faim commence à me tenailler. Il me faut attendre demain pour aller à la banque, puis à l'aéroport retirer visa et passeport et ensuite à l'ambassade d'Ethiopie prendre et payer encore un visa, là aussi. Enfin je ne désespère pas, car si j'ai vraiment faim, j'ai vu un restaurant "le Café de Paris" sur la porte duquel un autocollant signale qu'on accepte les cartes de crédit. Je me rends à l'office de tourisme. Une aimable personne me remet une brochure (en italien, il n'y en a plus en français) et un plan de la ville. Lorsqu'elle apprend que j'ai travaillé dans des offices de tourisme elle me les offre, car ils sont payants.

Quoique ravagé par le climat et un intense soleil, Djibouti se veut être une ville nouvelle n'ayant qu'une centaine d'année. Des arcades s'alignent le long de certaines rues et des arbres sur les places procurent d'agréables ombrages. De nombreuses boutiques aux enseignes françaises font commerce de tout. J'en ai même vu une qui proposait de l'artisanat malgache. On y vend des œufs d'autruche, des coquillages, des colliers de perles, des chapeaux en paille et des poignards ciselés. Sur la place Mahmoud-Harbi règne une ambiance chaude et colorée au sein d'un vieux marché qu'a dû connaître Arthur Rimbaud. La mosquée Hamoudi, vieillotte, blanche et au toit bleu occupe le centre. Partout en ville et plus particulièrement devant les établissements scolaires, de grands panneaux mettent en garde contre le Sida, du genre "un seul rapport sexuel suffit pour être infecte par le virus du Sida" ou encore "l'abstinence et la fidélité sont les moyens les plus sûr pour éviter le Sida".

J'aurais voulu aimer ce pays. Je crois que je n'en garderai pas un bon souvenir. Je peux affirmer que c'est un pays de voleurs. Je ne veux pas généraliser mais je suis terriblement déçu à cause du premier vol du taxi, d'un second où on me demande 8000FD pour mon visa alors qu'on appose un timbre de 3000FD sur mon passeport, et d'un troisième vol par un homme qui me réclame 3000FD pour s'acheter un "petit paquet de qat" sous prétexte qu'il m'a accompagné en taxi (que j'ai payé) jusqu'à une rivière pour que je puisse la photographier.

Je suis allé au Centre Culturel Arthur Rimbaud où le personnel est aimable et accueillant. J'y fais la connaissance de la bibliothécaire aux magnifiques yeux gris, et du directeur de l'Alliance Française, un homme jeune et charmant originaire de Nîmes. J'y découvre l'excellent livre de Roger Forestier : "Le train du Négus", celui que je vais prendre. Je languis de quitter Djibouti. Pour me changer les idées et pour calmer mon énervement, je m'offre un repas à la Française au "Café de Paris" : Salade niçoise, filet de bœuf au poivre, mousse au chocolat. Tout ça arrosé d'une 1/2 bouteille de "Rouge Bocuse" (255FF) payé avec ma carte de crédit. Je retire mon visa éthiopien et je vais prendre mon billet de chemin de fer. Allez cherchez vous-même votre visa. Pas d'intermédiaire. J'en ai fait la triste expérience et je me suis fait escroquer de 3000 FD.

Départ pour l'Ethiopie mercredi 21 octobre.

 

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