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Un voyage à Madagascar, 25/08/1983 - 23/09/1983

- Lili et Galli dans l'Île Rouge -

Première semaine : 23/8/83 au 28/8/83 -

C'était il y a des lustres mais le temps ne s'écoule pas aussi vite d'un point du globe à l'autre, retournons donc dans les lointains souvenirs.

Mardi 23.8. 83

Il est très tôt. Alger s'éveille. Nous devons, par delà la canicule et la foule exubérante, embarquer pour Orly. Il faut franchir un mur humain plus solide que béton armé. Les femmes et les gamins algériens tiennent à être aux premiers rangs. C'est un grand jour de fête et personne ne se résigne à en perdre un grain. Les policiers à l'étroit dans leur uniforme s'essaient au calme. Les femmes, en robes longues chatoyantes brodées font tinter leurs bijoux en se trémoussant aux rythmes des darboukas et des tambourins. Leurs pères, leurs maris, leurs frères ou leurs connaissances habillés de gandouras immaculées, guindés et silencieux, s'attroupent au cœur de cette foule hurlante et gesticulante. Les adieux aux proches font déjà partis du passé. Ils s'avancent raides d'émotion vers........... la Mecque.
Notre émotion n'est pas de même nature, nous nous installons au fond de l'avion derrière tous ces hommes en blanc pour la première étape vers Madagascar. Dieu nous protège : pas de retard, pas de trou d'air, pas d'imprévu.


Le dîner est au restaurant du Sofitel (Paris) abusivement appelé italien, près de nous, deux canadiens vident leurs assiettes de bon cœur. Ils ont participé à la construction du mémorial à la gloire des martyrs de la révolution, fierté des gouvernants algériens mais, les Algérois l'ont tout de suite baptisé " la banane " (probablement à cause d'une perpétuelle pénurie dont souffrent les marchés pour ce fruit exotique). Ils déplacent leurs deux mètres avec lenteur et maladresse, vêtus de lourd velours côtelé et de drap plus rêche que bure. Ils nous expliquent avec leur accent rocailleux proche de la caricature qu'ils veulent s'encanailler au Quartier Latin avant de rejoindre leur Montréal natal. Nous leur souhaitons bonne chance, convaincus qu'il est bien difficile de s'encanailler dans ce quartier depuis plus d'un quart de siècle.

Mercredi 24.8.83

Nous avons rendez-vous à 8 heures 15 avec la responsable du charter, les estomacs se relâchent quant elle apparaît vers 9 heures 15, aucun sourire aux lèvres mais les billets en mains. Il ne reste que peu de temps pour visiter le " free-shop " pourtant il nous faut provision de bouteilles et de pellicules. Embarquement pour Moscou (pour faire court le charter passe par cette capitale!!!!). S'il faut qualifier l'illiouchine qui nous transporte, un seul mot : spartiate!!!!!. Les Hôtesses sont actives et fort peu soucieuses de plaire. Nous débarquons un peu meurtris à l'aéroport construit, nous annonce-t-on par des français pour de certains jeux olympiques : c'est tristounet comme un hangar désaffecté, par contre l'air est doux. Les bouleaux ferment l'horizon. Leurs feuilles argentines tressaillent aux rythmes cardiaques des Russes de retour au pays. Le temps s'écoule lentement, déjà 6 heures que nous sommes parqués dans ce triste hall, sans explication. Le free shop offre à des prix exorbitants des laques, du caviar, des porcelaines et autres fourrures pas très gracieuses. Pour tromper son ennui un éditeur français (fier de ses 40 esclaves-employés) nous tanne le cuir avec son poujadisme exacerbé, son racisme primaire : impossible de l'éloigner.

Pourtant tout près de nous deux jeunettes de l'institut des sciences naturelles nous passionnent bien davantage : elles partent, elles aussi, pour Madagascar étudier les lémuriens; Pas tous, uniquement les nocturnes. Et puis sans savoir pourquoi c'est enfin l'embarquement...... pour encore de nombreuses escales. Entre chacune d'elle un repas sans caractère. Simfertopol, Le Caire, Nairobi, Eden. Autant de villes qui font rêver mais qui nous restent inaccessibles. S'évader vers elles, comme ce serait bon! Mais nous devons rester parqués dans des salles de transit. Au cours des heures, l'avion s'imprègne de tabac, de carburant, la chaleur y devient insupportable. À l'escale, l'hôtesse m'autorise à rester dans l'avion mais pas le moindre geste de compassion pour mon estomac en révolution : ce n'est pas dans ses attributions. Encore un plateau-repas et c'est Nairobi. L'avion s'est délesté de beaucoup de ses occupants nous pouvons prendre nos aises et faire un bon somme réparateur afin d'avoir le teint plus frais à l'heure du débarquement.

C'est le jeudi 25

Il est 15 h 30 et nous sommes à Tananarive : affirme l'hôtesse qui ne sera pas contredite.
Douane, police, bureau de santé tout glisse. Alain et Dominique qui font le pied de grue derrière la grille s'en réjouissent. Ouf! l'air est frais et tout parfumé! Nous sommes accueillis par un adorable coton de Tuléar frétillant et pisseur, chez les amis Dupuy absents : gardien, femme de ménage et berger allemand nous accueillent eux, avec cérémonie et réserve. À la Rotonde, on peut se restaurer sans effort, le patron est un grand amateur de minéraux. Il nous invite pour le lendemain. Le lit est une bien belle invention !!!!!

Vendredi 26.8.83

Le Marché dissimule sous des parasols blancs des trésors : les fruits inconnus, les fleurs aux formes extravagantes, les minéraux semi précieux, puis les jouets fabriqués avec les vieilles boîtes de conserves, et plus loin les dentelles et broderies proposées par des jeunettes souriantes au teint caramel. Pas de bousculade, pas de cris, des sourires à profusion et des chants tendres et nostalgiques s'échappent des petites maisons qui bordent les rues étroites. Cela aurait pu suffire pour rassasier nos mirettes encore un peu chavirées par le décalage horaire, mais il y avait encore la collection minérale de Grégoire. Il ne faut pas oublier le rendez vous avec Rakatobé, le seul neurochirurgien de L'île. La conversation commence avec un grand verre de Grenadelle (fruits de la passion). Pauvre ami, pour exercer son métier il lui faudrait du personnel qualifié, du matériel, une administration moins pesante et plus attentive aux cruelles nécessités de l'hôpital : Le cahier de doléance est infini et l'Algérie nous parait soudain un vrai pays de cocagne. (Dans ce monde d'aveugles, les borgnes sont rois !!!)

Samedi 27.8.83

Le marché nous fait un nouveau clin d'œil mais..... même en francs CFA les Quartz limpides et les belles émeraudes mettraient à mal notre budget vacances. Au deuxième jour, voilà qui ne serait pas raisonnable. Pour soulager un tout petit peu notre frustration nous quittons l'imposant collège confessionnel avec une belle planche de palissandre sculptée : en l'examinant attentivement nous saurons tout sur la culture du riz !!!!!.

Les 170 kilomètres qui nous séparent d'Antsirabé sont un long chemin de croix où l'excès de vitesse atteint tout juste les 40 KMH. IL faut bien 3 conducteurs pour en venir à bout. Les autres tentent de profiter du paysage bien arrimés à tous les montants de la Land qui gémit, grogne, crache, bouscule son monde sans ménagement.
Les Zébus piétinent depuis l'aube dans la terre noire des rizières pour les préparer aux futures plantations. Au milieu du vert tendre des champs, l'ocre rouge des maisons hautes et étroites évoque les tours de gué. A ras du sol les fours à briques et, disséminés, les tombeaux. Les vivants habitent dans du pisé branlant, les morts dans des constructions plus soignées (évidement ils sont installés pour plus longtemps !).

Nous sommes des touristes et donc nous visitons la ville en pousse-pousse, l'air est doux et parfumé. Nous découvrons un marchand de cailloux nobles qui ne les montrera que demain. L'hôtel " le Diamant " qui nous héberge est dit de classe internationale : il nous offre à chacun une douche chaude, nous ne serons pas plus exigeants. Le Night-club est fermé pour cause d'élection. La T.V. harangue en Français et en Malgache les clients silencieux et impassibles. Si Tananarive faisaient voler quelques banderoles dans les rues les plus animées, éloignée de 170 KM Antsirabé ignore ce remue ménage. Par petits groupes des femmes indiennes vêtues de saris au couleurs tendres, embijoutées de partout, déambulent impériales. Elles disparaissent au détour d'une rue, abandonnant un parfum lourd et capiteux qui fait oublier pendant quelques secondes la misère ambiante.

Dimanche 28.8.83. C'est jour d'élection !

Avant tout chose Antsirabé rejoint les lieux de cultes sous l'impérative pression des cloches très matinales. Le devoir électoral ne semble pas impératif. Seuls, les pousse pousses animent les artères de cette ville d'eau qui a connu des jours plus glorieux. Les languissantes dames dissimulées sous les grandes capelines blanches ne descendent plus du train pour rejoindre l'hôtel des Thermes, 500 mètres plus loin, protégées des ardeurs solaires par leur ombrelle de dentelle. L'allée majestueusement ombrée ne les espère plus, l'hôtel essaie de maintenir une élégance de vieux beau, malgré sa pelouse roussie. Les thermes ont baissé rideaux depuis longtemps. Il est possible de fouiller chez quelques marchands de minéraux. Longue ballade en brousse. Nous faisons pique-nique prés d'un tombeau en construction. Le sculpteur s'attaque à l'intérieur à un gros pilier en grès tandis que les maçons s'échinent à mettre en place une grosse dalle de grès en guise de toit. La dalle qui servira de porte est déjà marquée d'une croix monumentale. Voilà une construction prévue pour la vie éternelle!!

Plus tard nous assisterons, un peu tristounets, à notre premier feu de brousse, les arbres craquent et s'effondrent : les agriculteurs profiteront de l'aubaine quelques années puis seront poussés à désertifier un peu plus loin. Sombre avenir. Aujourd'hui les rizières égayent les cours d'eau et les zébus pataugent sans état âme. Au long de la piste infernale, quelques maisons en torchis se groupent en villages bien démunis : pas d'électricité, pas d'école, pas le moindre centre de santé, pas même de commerce. Notre arrivée surprend sans plus, on s'essaie tant bien que mal à répondre à nos questions en souriant. Nous offrons notre première savonnette à celui qui nous propose des minéraux sans grand intérêt : sa femme ravie pense que la journée est bénéfique !!! Brusquement nous voilà obligés de rebrousser chemin, sans crier gare, la piste s'arrête. Pendant le dîner pris à l'hôtel, le serveur nous informe que demain, il sera en congé, donc si nous avons comme il le pense l'intention de lui faire un petit cadeau, il faut le faire ce soir : nous nous exécutons de bonne grâce.


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