RÉMI LANGE

LES YEUX BROUILLES

3- Critiques

TEXTES SUR LES YEUX BROUILLES

Lettre de Tanguy Viel, reçue le premier juillet 1995 deux jours après la première projection de Les Yeux Brouillés, le 29 juin 1995, chez Antoine & moi, à Tours, au 24 rue du cygne.

Tours, le lendemain

Rémi, je veux te remercier. Pour m'avoir convié à cette soirée, pour m'avoir touché, pour m'avoir donné l'occasion de t'écrire, je te remercie. Je ne saurais que très mal parler de ton film, surpris même par l'envie d'en parler, le désir de dire comme une volonté d'appropriation ou de perpétuation, signifier, là où ta caméra a donné le sens qui efface toute possibilité de discours, sinon enjamber les poncifs cadavériques de la théorie - qu'en outre je ne connais pas. D'où reste que signifier est la tâche du spectateur lambda, celle de reproduire son émotion et sa jouissance dans l'oreille du cinéaste, la tienne.
Il y a, entre cette lettre et ton film, un point commun de taille : ni moi lorsque je vois ton film, ni toi lorsque tu lis cette lettre, ne nous posons la question :
est-ce de l'art ?
Il y a, entre ton film et cette lettre, une différence de taille : ton film est de l'art, ma lettre non. Nous nous sommes bien passés de la même question, n'est-ce pas ?
Il y a quelque chose de grand dans ce que tu fais, pour cette question que je ne me pose pas, tant dès la première image, cela me paraît évident et tant, pourtant, tu construis ton film sur ce fil du rasoir, cette toujours illégitime limite entre ce qui serait art et ce qui ne le serait pas, ce qui serait fiction et ce qui serait documentaire, ce qui documentaire deviendrait fiction et jamais inversement.
Caméra funambule, qui efface le fil duquel elle pourrait chuter, pour mieux se suspendre dans le vide. Le vide comme filet. Le filet comme cette question qui s'absente à jamais :
est-ce de l'art ?
Oui, c'en est. Et après ?
On s'en fout puisque la question ne se pose pas. Puisque ce n'est pas le propos, pas le tien en tout cas, et c'est bien le seul qui importe.
Tu es bien au-dessus de ça, puisque tu es dans le vide. C'est fou comme ça peut se remplir, le vide. Jamais je n'avais pensé qu'on pût y mettre tant de choses. Tant de charge, tant de force, tant de visages ou d'yeux ou de larmes ou de. C'est impressionnant. En cet endroit du vide il y a tout sauf le vide. Dans les mailles du filet, il y a tout sauf des trous, il y a des poissons, " ma mère est un poisson " dit Vardaman dans Tandis que j'agonise, sa mère est morte pourtant, mais éternellement vivante dans la parole qui le porte. Ce n'est pas la parole qui te porte, Rémi, c'est une caméra. Antoine est un poisson, David est un poisson et Grégory et Lionel, des histoires passées et plus que présentes : belles. Parce que la douleur, quand elle est filmée, devient belle. Peut-être, sûrement : parce que c'est toi qui la filmes.

Encore merci.

Tanguy




Un petit mot de ma soeur écrit à chaud juste après la projection de Les Yeux Brouillés :


Après toutes ces images qui continuent d'embrouiller mon esprit, je ne peux m'empêcher de me conforter dans l'idée que les sentiments sont toujours aussi complexes et torturants quel que soit notre sexe.
Pourtant ma version de l'amour total et absolu n'est pas celle-ci.
Si aimer c'est souffrir, pourquoi aimer. Je reste dans l'entière conviction que l'amour entre deux êtres doit rester pur et propre et doit passer par la transparence des sentiments.
Cependant, je ne peux qu'être émue devant cette confusion de corps et de mots. Je demeure perplexe et l'esprit préoccupé mais les expériences de la vie nous permettent toujours d'aller de l'avant lorsqu'elles sont enrichissantes.
Bravo, c'est toujours un chef d'oeuvre !

Thérèse, le 14/07/95




Extrait d'un article de Stéphane Bouquet dans Les cahiers du cinéma n°499 (février 1996).

(...) Quelques films heureusement furent des lieux de rencontre. Des journaux intimes singulièrement, en quoi le cinéma Gay & Lesbien ne diffère pas du cinéma en général où, de Moretti à Calle en passant par Cahen, un nouveau genre se construit lentement.
Rémi Lange avait déjà donné Omelette, film super 8 où il filmait la réaction de ses proches à l'annonce de son homosexualité. Les Yeux Brouillés, toujours en super 8, est la suite de son journal intime.
Mais cette fois, l'innocence est terminée, Lange ne peut plus faire semblant de croire qu'il filme comme ça, pour rien, sans but. Chaque séquence est tournée en vue d'un film ultérieur - et Les Yeux Brouillés n'arrête pas de dire son insincérité ou du moins sa sincérité problématique. Si Rémi quitte Antoine pour David, c'est peut-être simplement qu'il faut au film du moût à broyer.
Mais, en même temps, Rémi quitte vraiment Antoine, et celui-ci réagit à chaud, sans trop se soucier de la caméra, encore qu'il demande une fois à rejouer une scène.Les Yeux brouillés, film autoréflexif, joue sans fin du partage entre réalité et fiction, mais ce jeu n'est pas rien. Il renvoie au plus intime de Rémi qui ne cesse, Freud en poche, d'interpréter la réalité en d'incroyables scénarios analytiques. C'est le réel même qui au fond fait problème, nous dit cet étrange film névrotique, marqué par quelques obsessions vivaces (figures de la mort) ou par ces phrases qui commencent inlassablement par " oui " comme pour étayer léxicalement une réalité bien tremblante, incertaine d'elle-même (...).