Semaine du jeudi 8 novembre 2001 Semaine du jeudi 8 novembre 2001 - n°1931 - Notre époque

La fin d’un splendide isolement

Où est passé le «propre de l’homme»?

Toutes les recherches récentes le démontrent: les animaux ont des cultures spécifiques, sont capables de communiquer, et l’homme n’est finalement que le plus bavard des primates

 

 

L’éthologie, il faut le savoir, n’est pas une discipline de tout repos. Pierre Jouventin ne dira pas le contraire, lui qui a failli se faire croquer le nez par un chimpanzé. On a beau être un spécialiste chevronné du comportement animal, directeur de recherche au CNRS, expert en manchots de l’Antarctique et en mandrills d’Afrique tropicale, lorsqu’on se retrouve l’appendice nasal coincé entre deux rangées de dents tranchantes comme des lames de rasoir, on réalise soudain que la science a ses limites. Ce jour-là, Pierre Jouventin «sauva la face» in extremis, le chimpanzé ayant finalement préféré s’abstenir. D’autant plus ulcéré que son agresseur était un jeune mâle avec qui il entretenait d’affectueuses relations, Jouventin décida de lui donner une leçon. Des farceurs ayant déposé un serpent mort dans sa voiture, notre chercheur emporta secrètement le cadavre à la pointe de l’île où résidait la troupe de singes. Quand le fautif vint à sa rencontre, Jouventin lui balança le serpent à la figure, provoquant la terreur et les hurlements de toute la bande. L’éthologue pensait avoir eu le dernier mot. Or, le lendemain, son collègue vétérinaire lui reprocha d’avoir taquiné les chimpanzés. Comment était-il au courant de cette vengeance exécutée en toute discrétion? A sa grande surprise, Jouventin découvrit qu’il avait été «cafardé» par sa victime! Lorsque le vétérinaire s’était rendu sur l’île, les chimpanzés l’avaient accueilli en manifestant leur désarroi. Le jeune mâle lui avait pris la main et l’avait conduit, suivi de la troupe entière, près du serpent mort. Le vétérinaire avait bien sûr reconnu le cadavre, ayant participé à la blague de la veille. Sans paroles mais tout à fait clairement, le chimpanzé avait réussi à narrer sa mésaventure. L’homme ne serait donc pas le seul animal capable de raconter des histoires. Pierre Jouventin relate l’anecdote dans «les Confessions d’un primate», un livre pétillant d’humour où il dévoile «les coulisses d’une recherche sur le comportement animal» (1). Jouventin souligne le grand virage de l’éthologie: «Pendant des décennies, on a cherché à définir “le propre de l’homme”, à mettre en évidence une frontière qui nous sépare radicalement des autres espèces, explique-t-il. Force est de constater que l’on n’y est pas parvenu. Les animaux communiquent, manipulent des symboles, ont des souvenirs, font preuve de ruse, de stratégie. Ils ne cessent d’empiéter sur ce qui était censé être le “domaine réservé” de l’humanité. Sans nier l’originalité de l’homme, on ne peut espérer le comprendre si l’on continue à le couper de ses racines animales. Il y a tout de même moins de différence entre un homme et un chimpanzé qu’entre ce dernier et une huître!» En somme, observe Jouventin, on retrouve toute la pertinence du jugement de Darwin, qui écrivait déjà en 1871: «La différence d’intelligence entre hommes et animaux les plus évolués, aussi grande soit-elle, est une différence de degré et non de nature.» Pierre Jouventin n’est pas le seul à mettre l’accent sur la remarquable continuité entre le monde animal et le nôtre. Des recherches de plus en plus nombreuses apportent de l’eau à ce moulin, comme en témoignent deux ouvrages récents et intéressants. Le premier, «Aux origines de l’humanité», sous la direction des anthropologues Pascal Picq et Yves Coppens, consacre un volume entier à démontrer qu’une grande part du «propre de l’homme» est commune aux autres primates: la bipédie, la main, l’outil, le partage de la nourriture, la conscience de soi, la sympathie existent aussi chez les singes (2). Le splendide isolement de l’humanité ne serait donc qu’une pure fiction? Dominique Lestel, philosophe et éthologue, plaide en ce sens dans «les Origines animales de la culture», un livre qui pulvérise l’opposition classique entre nature et culture (3). Lestel soutient la thèse radicale selon laquelle «loin de s’opposer à la nature, la culture est un phénomène qui est intrinsèque au vivant dont elle constitue une niche particulière, qu’on en trouve les prémices dès les débuts de la vie animale, et que le développement de ces comportements permet de comprendre comment un authentique “sujet” a émergé dans l’animalité».L’idée qu’il existe des cultures animales est apparue dans les années 60, lorsque des chercheurs japonais ont observé qu’un groupe de macaques de la presqu’île de Koshima avaient appris à laver des patates après qu’une femelle astucieuse eut inventé le procédé. Dans la suite, d’autres observations du même genre se sont accumulées. Ainsi, en Côte d’Ivoire, des chimpanzés observés par Christophe Boesch se servent de marteaux de pierre pour casser des noix, ce qui nécessite des années d’entraînement en imitant le modèle maternel (voir «le N. O.» du 12 juillet 2001). Les animaux seraient donc capables d’inventer et de se transmettre leurs inventions par un processus équivalent à un apprentissage, et non par les gènes. Dans la vie sauvage, les communautés d’animaux évolués semblent bien posséder, comme l’homme, des cultures spécifiques. Mais, comme le montre Dominique Lestel, cette notion de culture animale entraîne tout un écheveau de questions passionnantes. S’agit-il de cultures au sens où l’entendent les anthropologues et les ethnologues? Pour ces derniers, il ne peut exister de culture sans sujet. «Les animaux peuvent-ils être d’authentiques sujets, et donc avoir de vraies cultures?» Jusqu’ici, les éthologues ont considéré qu’admettre une subjectivité animale ne permettait pas une approche scientifique du comportement. Dominique Lestel juge à l’inverse que «l’animal est devenu un sujet, non pas parce que nos représentations populaires et affectives nous le font voir ainsi, mais parce que les travaux scientifiques les plus modernes ne nous laissent plus le choix».Le problème des cultures animales est étroitement lié à celui de savoir ce que les animaux sont capables de communiquer. Or, remarque Lestel, «la question de la communication est totalement sous-estimée dans l’évaluation du phénomène culturel chez l’animal, alors que les anthropologues n’arrêtent pas d’expliquer que si les humains ont des cultures (et eux seuls, ajoutent-ils in petto), c’est parce que l’homme a un système de communication d’une complexité adéquate – le langage». Pour l’éthologie classique, les communications animales se limitent à transmettre des informations, à la manière des abeilles qui, grâce à une danse codée, indiquent à leurs congénères la position d’une source de nourriture. Mais l’animal peut-il aussi s’exprimer comme sujet? «L’éthologue cherche toujours ce que l’animal peut “avoir à dire”; et s’il avait un “soi” à exprimer plutôt qu’un message à communiquer? Les cultures de l’animal pourraient-elles avoir été expressives avant d’avoir été instrumentales?»Le fond du problème réside dans cette interrogation. Revenons au chimpanzé qui a failli manger le nez de Pierre Jouventin. En entraînant le vétérinaire près du serpent mort, il a bien sûr transmis des informations. Mais on peut aussi admettre, sans anthropomorphisme, que le chimpanzé a exprimé son émotion, sa subjectivité d’animal perturbé par un événement choquant. Les cultures et les communications animales ne seraient donc pas de simples codes, elles impliqueraient des échanges entre sujets. Et l’homme ne serait que le plus bavard des primates. Inconfortable, l’hypothèse n’en est pas moins cohérente. Décidément, l’éthologie n’est pas une discipline de tout repos.

Michel de PRACONTAL
(1) «Les Confessions d’un primate. Les coulisses d’une recherche sur le comportement animal», par Pierre Jouventin, Belin-Pour la science, 190 p., 98 F, 15 €.(2) «Aux origines de l’humanité», sous la direction de Pascal Picq et Yves Coppens, Fayard; tome 1 «De l’apparition de la vie à l’homme moderne», 650 p.; tome 2 «le Propre de l’homme», 578 p., 341,10 F, 52 € chacun.(3) «Les Origines animales de la culture», par Dominique Lestel, Flammarion, 368 p., 131,20 F, 20 €.