La vie de Guillaume Farel, par F

Guillaume Farel, la vie de, par F. Bevan, partie 1

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CHAPITRE PREMIER

L'enfant sans Bible.

Près de la ville de Gap, non loin de la frontière sud-est de la France, au pied des Alpes, existe un petit hameau à demi caché sous les arbres et entouré de vertes prairies émaillées de fleurs. La Durance, qui descend en bouillonnant des montagnes, passe près du village. A la fin du quinzième siècle, les Farelles, c'est le nom du hameau, dépendaient d'un manoir dominant les chaumières et habité par un seigneur nommé Farel. On voit encore les ruines du château et de sa haute terrasse entourée d'un verger. Ce seigneur avait cinq fils, Daniel, Jean, Jaques, Claude, Guillaume et Gauthier, et une fille. Guillaume, qui parait avoir été l'avant-dernier, naquit en 1489. Le nid paternel de Guillaume Farel n'était pas une retraite que ni troubles ni tumultes ne pouvaient atteindre. Au contraire, les montagnes du Dauphiné n'étaient rien moins que paisibles. Les vallées voisines du Piémont étaient habitées par les Vaudois, humbles montagnards qui obéissaient en grande partie à la Parole de Dieu et avaient souvent été persécutés par les papes de Rome et leurs suppôts.

Deux ans avant la naissance de Farel, Innocent VIII ordonna que ce qui restait du malheureux peuple des Vaudois, fût poursuivi et exterminé. « Ecrasez ces hérétiques sous vos pieds, s'écria le pontife, comme des serpents venimeux. » Conformément à cet ordre pastoral, les modestes demeures qui abritaient le petit troupeau de Christ, furent attaquées en 1488 et 89, par une armée de dix-huit mille soldats, à la tête desquels marchait le légat du pape. Les malheureux Vaudois se réfugièrent dans les cavernes et les antres des rochers, mais les soldats les poursuivirent de retraite en retraite, ne laissant pas une forêt ou un vallon inexplorés et couvrant le sol des victimes de celui qui s'appelait le vicaire de Christ sur la terre. Ces scènes sanglantes se passaient autour du village des Farelles lorsque Guillaume naquit, et ses parents ont dû en avoir connaissance, mais ils ne paraissent pas avoir mis en doute que les soldats du pape ne fissent l'œuvre de Dieu; ils avaient des oreilles pour ne pas ouïr, des yeux pour ne pas voir. Du reste, les prêtres n'affirmaient-ils pas que ces pauvres gens étaient tous des sorciers et des magiciens, qui se réunissaient avec les Juifs les nuits de sabbat pour adorer le diable et commettre toute sorte d'abominations. Les prêtres racontaient encore que les Vaudois se rendaient à ces sabbats nocturnes en chevauchant à travers les airs sur le dos de monstres, ou bien assis sur un manche à balai, en bois de bouleau, franchissant ainsi de grandes distances avec la rapidité de l'éclair. C'étaient, ajoutait le clergé, ces invocations des hérétiques au diable, qui produisaient les mauvaises récoltes, les épidémies et autres calamités.

« Mes parents, dit Farel, croyaient à toutes ces choses. » Il nous est difficile de comprendre que pareille folie et pareille ignorance aient jamais existé. Et pourtant il y a de nos jours bien des gens aussi crédules que les Farel, qui mettent la parole de l'homme à la place de celle de Dieu et pensent faire acte de foi en acceptant les inventions de l'homme. Il y a, par exemple, des milliers de personnes qui croient encore qu'un prêtre peut pardonner les péchés, et qu'il suffit d'être baptisé d'eau par un pasteur, consacré par les hommes, pour être né de nouveau. Cela nous paraît peut-être moins absurde que de croire aux sorciers voyageant dans les airs sur des manches à balai, mais aux yeux de Dieu c'est tout aussi condamnable, surtout de la part de ceux qui, possédant la Bible, peuvent s'éclairer. Nous devons avoir pitié des Farel, car ils n'avaient que la parole de l'homme, celle de Dieu leur était inconnue; ils croyaient bien, mais leur foi était en l'homme et non en Dieu, or le Seigneur Jésus a dit: « Croyez en Dieu. » Cette foi-là est la seule efficace

Guillaume était aussi crédule que ses parents; on lui enseigna, comme il le dit lui-même, à prier tant de saints et d'anges, que son esprit devint comme un temple d'idoles et qu'il était semblable à un calendrier ambulant des jours de saints et de jeûnes. Guillaume apprit en outre les merveilleuses légendes de ces saints; comment St-François en causant amicalement avec un loup dans les bois, lui persuada de ne plus dévorer les hommes, comment il fit monter en chaire devant toute la congrégation le loup qui donna la patte en signe d'obéissance, et enfin comment ce bon loup tint fidèlement sa promesse. On lui racontait aussi l'histoire de Ste-Elisabeth dont le mari lui avait défendu de donner du pain aux pauvres. La sainte continua ses distributions malgré les ordres de son mari. Or un jour qu'elle allait en ville avec son tablier plein de pain et de viande, elle rencontra son époux qui lui demanda ce qu'elle portait. Ste Élisabeth répondit que c'étaient des fleurs; le mari méfiant ouvrit son tablier, mais n'y trouva en effet que des lis et des roses. Le petit Guillaume aimait à réfléchir, il aura pu se demander s'il était louable pour une femme de désobéir à son mari, et s'il pouvait être mal de mentir puisque les saints en donnaient l'exemple.

On lui apprit à lire lorsqu'il était encore un tout jeune garçon, mais hélas, personne ne lui donna la Bible, c'était un livre que lui et ses parents n'avaient jamais vu. « Quand je pense, dit-il lui-même, où j'en ai été auparavant, l'horreur me prend, en songeant aux heures, prières et services divins que j'ai faits et fait faire à la croix et à autres telles choses contre le commandement de Dieu. Et si alors Satan ne m'eût aveuglé, ce que je faisais et ce que je voyais me devait bien montrer et faire connaître combien j'étais hors du droit chemin. La première notable idolâtrie dont il me souvienne et le premier pèlerinage auquel j'aie été, fut à la sainte croix qui est en une montagne auprès de Tallard, diocèse de Gap, laquelle croix sert, à ce qu'on dit, à faire recouvrer la vue; le lieu porte le nom de la croix et l'on dit qu'elle est du propre bois de la croix en laquelle Jésus-Christ a été crucifié. Or le bois d'icelle croix est couleur de cendre, c'est un bois tout rude et non aplani, et en tout contraire à celui de la croix que j'ai adorée et baisée à Paris... et je ne pense point qu'il y ait un seul des bois que j'ai vas qu'on dit être de 'a croix, qui ressemble à l'aube ni qui soit de la même espèce de bois. Cette croix de laquelle j'ai tantôt parlé est garnie de cuivre... si le bois est saint, le cuivre l'est aussi au dire des prêtres, car ils prétendent qu'il vient du bassin dans lequel notre Seigneur lava les pieds à ses disciples... On a voulu maintes fois transporter cette croix ailleurs et l'enfermer, néanmoins elle retourne toujours en son lieu... le prêtre nous disait que quand le mauvais temps venait, toute la croix frémissait; mais que cela arrivait surtout à un petit crucifix mal en ordre et peint d'une manière burlesque, lequel était attaché à la croix. Ce crucifix, disait le prêtre, se mouvait tellement qu'il semblait sur le point de se détacher de la croix, comme voulant courir contre le diable. Et, en outre, il disait que le crucifix jetait des étincelles de feu, affirmant que si cela ne se faisait, il ne demeurerait rien sur la terre. »

Le père et la mère de Guillaume, il avait alors sept ans, écoutaient tous ces prodiges et y croyaient fermement. Mais leur enfant semble avoir déjà eu l'esprit éveillé et manifeste cet amour du vrai, cette haine des faux semblants qui, nous le verrons plus tard, est un des traits les plus remarquables de son caractère. Il nous raconte que pendant que lui et ses parents regardaient avec dévotion celle croix, une jeune femme arriva pour rendre visite au prêtre qui eut l'air enchanté de la voir et l'emmena dans la chapelle voisine. « J'ose bien dire, ajoute Farel, que jamais danseur ne prit femme et ne la mena faisant meilleure mine que ces deux ne faisaient.» Même alors, les manières effrontées de la jeune femme déplurent à Farel. « Mais, dit-il, nous étions tous si aveuglés que nous n'eussions pas même osé soupçonner quelque mal. » Il y avait encore un spectacle à contempler au pied de cette croix, c'était un homme qu'on appelait « le sorcier du prêtre ». Il était effrayant à voir avec ses yeux couverts de peaux blanches; le sorcier avait pour mission d'appuyer tous les récits miraculeux du prêtre, lequel affirmait que personne ne pouvait voir trembler le crucifix excepté lui et le sorcier aux yeux blancs.

La famille Farel s'en retournait satisfaite d'avoir vu la croix merveilleuse, mais Guillaume se livrait à beaucoup de réflexions qu'il ne communiquait à personne. Néanmoins, il ajoutait foi à ce que ses parents lui disaient et il ne se serait pas permis de douter de la véracité des prêtres, mais il se sentait malheureux et perplexe. C'est à regret que j'ai donné cette esquisse peu édifiante de I'enfance de Guillaume Fatal. Dieu veut que nous sachions ces choses afin qu'elles nous servent d'avertissement. Il a fait écrire les histoires de Jéroboam, d'Achab et d'Achaz, afin qu'Israël vît les fruits amers de la désobéissance envers Dieu. Les péchés des Juifs et de la chrétienté doivent nous servir d'avertissement. Laissez-moi vous faire observer que pour les Juifs comme pour la chrétienté, les malheurs qui sont survenus ont eu pour origine l'abandon de la Parole de Dieu pour des inventions humaines. Et dans les deux cas, ce sont les pasteurs et les aveugles qui ont été les aveugles conducteurs d'autres aveugles.

« Il est arrivé dans le pays, dit l'Eternel à Israël, une chose étonnante et qui fait horreur, les prophètes prophétisent le mensonge, les sacrificateurs dominent par leur moyen et mon peuple a pus plaisir à cela. » Nous avons vu que Paul prédisait un temps où les hommes détourneraient leurs oreilles pour rechercher des fables. Ne croyez pas, chers lecteurs, que ce temps-là soit passé et que nous ne soyons pas en danger de nous laisser conduire par l'homme plutôt que par Dieu. Satan met peut-être plus d'habileté que jadis à se déguiser en ange de lumière, mais cela me fait qu'augmenter le péril, à moins que nous ne soyons enseignés de Dieu à reconnaître la voix du bon Berger et à la distinguer de celle de Satan. Du temps de Farel, alors que la Bible était introuvable, Satan pouvait bien faire enseigner des erreurs par ses serviteurs sans être obligé de dissimuler le mal sous un mélange de bien. Les ténèbres étalent si profondes que les hommes n'auraient pas su discerner de la vérité les plus absurdes folies. Mais à présent que nous avons tous la Bible, l'Ennemi s'y prend autrement; il réunit dans un même livre (peut-être un recueil d'hymnes ou de sermons), le bien et le mal, si habilement présentés que Dieu seul peut nous faire découvrir le piège.

Plus tard Farel écrivit les paroles suivantes que je voudrais savoir gravées dans tous les coeurs à jamais: « Je prie tous ceux qui aiment Jésus-Christ... de ne pas prendre autrement qu'il ne faut, si je ne mets pas les Pères de l'Église au rang de la Sainte Ecriture et si je regarde diligemment si ce qu'ils ont écrit est selon la vérité de la Sainte Ecriture ou non. Tant s'en faut que je voulusse contredire les grands et saints personnages disant la vérité, car même le plus petit, le moindre qui soit et le moins estimé, parlant vérité, m'est en telle réputation que pour quoi que ce soit, je ne voudrais le contredire dans ce qu'il dit de vrai. Or la vérité doit être manifestée par la Sainte Ecriture et maintenue parce qu'elle y est contenue... car l'Ecriture est très ferme et ne dit rien qui ne soit vrai et que chacun ne doive recevoir et tenir, mais tout ce qui est sans l'Ecriture ne doit avoir lieu, poids ni autorité dans les choses qui regardent le service de Dieu... Christ est la vérité et Lui seul doit être écouté; il ne faut avoir égard à aucun autre, quoi qu'il dise ou fasse, mais suivre Jésus-Christ. Et si l'on doute que Jésus-Christ ait dit ou ordonné quelque chose, il faut en référer aux Saintes Ecritures comme à la source divine par laquelle le Seigneur veut que nous éprouvions toutes choses pour savoir ce qui est selon Jésus-Christ et ce que nous devons selon lui, croire et tenir, sans y faire rien ajouter ou diminuer, sans tirer ni çà ni là, ni à droite ni à gauche, mais seulement suivre ce qu'II a ordonné. » Qu'il serait à désirer que tous ceux qui s'appellent chrétiens marchassent en suivant une telle règle.

Comment Dieu prépara la Réforme.

Revenons au petit Guillaume, qui, j'aime à le constater, ne passait pas tout son temps à apprendre les légendes des saints. C'était un enfant courageux, entreprenant, parfois même téméraire et emporté. Le développement de son corps fut plus rapide que celui de son âme, car de bonne heure il apprit à escalader les rochers et à traverser les rivières à la nage. Il était fort et robuste, Dieu lui avait donné une grande énergie physique, laquelle devait un jour lui être précieuse. Guillaume grimpait avec ses frères dans les endroits les lus périlleux, il ne craignait ni les hommes ni les bêtes, ni les précipices, ni les torrents impétueux. Son père, lui le destinait à la carrière des armes, disait qu'il ferait n excellent soldat. Mais, en grandissant, Guillaume manifesta de tout autres désirs. Il demanda à consacrer tout son temps à l'étude afin de devenir un savant.

A cette époque les études commençaient à être à là mode, non seulement parmi les fils de famines nobles, mais dans toutes les classes de la société. Il y avait un grand désir d'apprendre; en France et ailleurs, le peule sentait son ignorance et soupirait après la lumière. Je crois pouvoir signaler trois faits qui contribuaient surtout à cet état des esprits.

Premièrement, il était arrivé en Italie beaucoup de savants de Constantinople, d'où les Turcs les avaient chassés une trentaine d'années avant la naissance de Farel. Les Grecs, qui possédaient Constantinople avant l'invasion des Turcs, étaient des chrétiens de nom, aussi éloignés de Christ que leurs frères d'occident, bien que supérieurs aux Français et aux Italiens quant à l'instruction. Lorsque les Turcs arrivèrent en Europe, les savants grecs se réfugièrent en Italie, emportant avec eux les livres de la bibliothèque de Constantinople. Malheureusement la plupart de ces écrits étaient ceux d'anciens philosophes et poètes païens de la Grèce qui ne pouvaient être d'aucun profit pour le bien des âmes, mais Dieu fait servir toutes choses à ses desseins bénis. Le désir de pouvoir lire les livres des savants fugitifs poussa beaucoup de personnes à apprendre le grec; des écoles où l'on enseignait cette langue s'ouvrirent à Paris et attirèrent une foule d'étudiants. On pouvait voir, pendant les nuits d'hiver, des vieillards, des jeunes gens, même de jeunes garçons, traverser les rues en tenant un chandelier d'une main et un gros cahier de notes dans l'autre. C'est ainsi que se préparaient les voies par lesquelles le Nouveau Testament dans l'original grec devait se répandre rapidement avant d'être traduit dans toutes les langues de l'Europe.

Cette remarquable soif d'instruction fut encore excitée par un second fait. Peu avant l'époque dont nous parlons, les Maures, qui possédaient depuis des siècles une partie de l'Espagne,` en furent expulsés par les soi-disant chrétiens espagnols. Ces Maures étaient des Mahométans comme les Turcs; les sciences étaient en grand honneur parmi eux; ils semblent les avoir reçues surtout des Juifs qu'ils encourageaient à vivre dans leurs états. Les Juifs avaient d'anciens livres appelés la Cabale qui contenaient des choses fort curieuses; ils avaient aussi l'Ancien Testament en hébreu et en avaient fait de nombreuses copies; de sorte que tandis que les chrétiens étaient privés de la Bible, les Juifs en avaient une partie et la connaissaient très bien. Du moins ils en avaient la connaissance qui vient de l'intelligence naturelle, mais non celle que donne l'Esprit de Dieu, qui est la seule efficace.

Quand les chrétiens s'emparèrent du territoire des Maures, ils commencèrent une persécution terrible contre les Juifs qui s'y trouvaient. Beaucoup d'entre eux furent mis à la torture, brûlés vifs et massacrés de diverses manières. En 1492, 800,000 Juifs furent bannis de l'Espagne et dispersés dans toute l'Europe, emportant avec eux leurs livres cabalistiques et leurs copies de l'Ancien Testament. Les moines dominicains se signalèrent parmi leurs plus acharnés persécuteurs Un million de volumes juifs et maures furent brûlés à Grenade. Quatre-vingt mille manuscrits juifs furent aussi brûlés par les ordres du cardinal Ximénès. Mais il arriva le contraire de ce que voulaient le clergé et les moines; la curiosité s'éveilla, et chacun voulut savoir ce que contenaient les livres défendus. Les Juifs seuls, écrivait en 1494 Reuchlin, un savant allemand qui avait étudié leurs livres, les Juifs seuls ont conservé quelque connaissance du nom de Dieu.

En vain les prêtres avertissaient le peuple que quiconque apprenait l'hébreu se trouvait immédiatement transformé en Juif, et que le grec était une langue d'invention nouvelle dont tout chrétien devait se méfier. Ils ne réussissaient pas à arrêter le mouvement et beaucoup de personnes se mirent à apprendre l'hébreu aussi bien que le grec. Si vous lisez la biographie de Thomas Platter, vous verrez comment ce jeune homme, qui vivait du temps de Farel et qui avait gardé les chèvres dans les montagnes, copia toute une grammaire hébraïque et donna jusqu'à son dernier sou pour acheter un Nouveau Testament. Dieu préparait donc les voies pour l'Ancien aussi bien que pour le Nouveau Testament, mais jusqu'' alors on ne savait que copier les livres à la main et ils n'auraient jamais pu se répandre facilement, si Dieu dans sa Providence n'y avait pourvu.

Ceci m'amène à vous parler du troisième fait qui contribua puissamment à mettre les études à la mode, comme dit Thomas Platter. Vers le milieu du quinzième siècle, l'art de l'imprimerie fut découvert; avant l'an 1500, quatre millions de volumes furent imprimés, et dix-sept millions dans les trente-six années qui suivirent. C'étaient les premiers rayons de lumière qui commençaient à éclairer les hommes; Satan excita en vain les ennemis de Dieu, ils ne réussirent pas à les éteindre et cependant de 1480 à 1488 les persécutions furent continuelles en Espagne. Les Juifs furent cruellement éprouvés, mais les persécuteurs tournèrent aussi leur fureur contre les personnes qui avaient commencé à lire la -Parole de Dieu. En 1481, à Séville seulement, deux mille hommes et femmes furent brûlés par les dominicains. Pour sauver les âmes et remettre en lumière l'Evangile de Dieu, il ne suffisait pas d'avoir retrouvé la Bible, ni de savoir le grec et l'hébreu car les Juifs qui lisaient si diligemment l'Ancien Testament demeuraient aussi aveuglés que jamais. La Bible seule, sans l'enseignement de Dieu le St-Esprit, est un livre scellé. Or le St-Esprit n'habite que dans des temples vivants, dans le coeur des croyants, et s'il n'y avait point de vrais croyants, le monde serait plongé dans les ténèbres, lors même qu'il serait rempli de Bibles. C'est pourquoi Dieu ne préparait pas seulement les moyens de répandre sa Parole, mais aussi des hommes qui la comprissent et qui, étant remplis du St-Esprit, prêchassent la bonne nouvelle. Cependant les premières lueurs du jour avaient seules commercé à poindre; des imprimeurs travaillaient sans relâche; malheureusement ils ne publiaient que des Bibles ou des psautiers en latin, des livres de messe ou des classiques païens. Aussi Guillaume Farel et les autres hommes choisis du Maître étaient-ils encore dans l'aveuglement. Dieu seul pouvait dire: « Que la lumière soit» et quand vint le temps, la lumière parut. Mais le temps n'était pas encore venu, les Turcs et les Juifs incrédules avaient été employés de Dieu à leur insu; plus tard le Maître enverra des ouvriers qui travailleront par amour pour Lui et dans la puissance du St-Esprit.

CHAPITRE III

Comment Farel alla à Paris.

Le seigneur Farel était mécontent du goût que son fils manifestait pour l'étude; cependant Guillaume finit par obtenir ce qu'il désirait. Il chercha d'abord quelqu'un qui pût lui enseigner le latin, mais il ne trouva que des maîtres très ignorants, probablement les prêtres du voisinage. Les messes et tout le service d'église se faisait pourtant en latin, il semble donc que le clergé aurait dû connaître cette langue, mais les prêtres apprenaient à réciter les paroles sans en comprendre le sens. Nous pouvons juger d'après le témoignage d'un membre du clergé d'alors, Nicolas de Clemengis, de la corruption et de l'ignorance dans laquelle les prêtres étaient tombés. Un évêque allemand, qui vivait aussi à cette époque, s'exprime ainsi: « Le malheureux clergé de nos jours s'adonne aux choses temporelles, étant destitué de lumière divine. Ils s'aiment eux-mêmes, négligeant l'amour de Dieu et du prochain; ils sont pires que les gens du monde qu'ils entraînent avec eux à la destruction. Ils sont adonnés à toutes sortes de pratiques honteuses en voyant leur mauvaise conduite le peuple perd tout respect pour l'Eglise et tombe dans l'insubordination étant égaré par des guides aveugles qui, ô honte I sont d'ignorants idiots, vains, avides, hypocrites. On les voit plus souvent dans les banquets, les tavernes et les théâtres, que dans les lieux de culte. Les évêques ornent leur corps avec de l'or, mais ils souillent leurs âmes d'impuretés. Ils regardent comme une honte de s'occuper des choses spirituelles et mettent leur gloire à se mêler de celles qui sont viles. Ils prennent avec violence ce qui appartient à autrui et distribuent les biens de l'Eglise à leurs familles, à des comédiens, à des flatteurs, à leurs gens de chasse et aux personnes de mauvaise vie. »

Vous comprenez que Guillaume chercha vainement parmi de telles gens un maître instruit; il fut amèrement désappointé de voir leur ignorance du latin, mais encore bien plus de découvrir que ces hommes traitaient avec mépris les cérémonies et les rites de leur propre église. Guillaume dit qu'il chercha partout un prêtre qui parut sincère et convaincu de la religion qu'il professait. Ne trouvant autour de lui ni hommes religieux, ni moyens d'étudier, Farel réussit à forces d'instances à obtenir de son père qu'il le laissât aller à Paris où il pourrait étudier à son aise. Ce fut en 1509 que Guillaume Farel partit pour la capitale. Ses parents avaient lieu d'être satisfaits de l'éducation qu'ils lui avaient donnée, car il était plein de zèle pour la religion et sa dévotion austère contrastait avec l'indifférence des autres gens.

« Le papisme lui-même, raconte Farel, n'était pas si papiste que moi, non par méchanceté, ni que je tinsse à ceux qui vivaient dans le péché, lorsque j'en avais connaissance, mais le diable, se transformant en ange de lumière, me détournait complètement de Dieu, de la vérité, de la foi et de la doctrine chrétienne. De telle sorte que je tournais le dos à Dieu, abandonnant tous ses commandements et m'enfonçant toujours plus dans l'esclavage du diable, car Satan m'avait tellement aveuglé et perverti, que si quelqu'un était approuvé du pape, il Et ait pour moi en lieu et place de Dieu et j'aurais voulu, quand j'entendais quelqu'un mépriser le pape, que cette personne fût détruite et Guinée. »

Cependant Guillaume doit avoir entendu souvent proférer des paroles de mépris contre le pape, même dans son village, car pendant son enfance il y avait eu des guerres continuelles entre les rois de France et quelques-uns des états italiens. Les soldats français, parfois les rois eux-mêmes, avaient franchi les Alpes dans le voisinage de Gap. Les soldats revenaient en faisant d'étranges récits sur le St-Père qu'ils avaient pourtant regardé comme Dieu sur la terre, jusqu'à ce qu'ils eussent été eux-mêmes à Rome.

Innocent VIII, celui qui avait fait mettre à mort les Vaudois, mourut trois ans après les massacres. Sa mémoire fut maudite du peuple romain parce qu'il avait négligé les pauvres et enrichi sa famille aux dépens de l'état. Son successeur, Alexandre VI, que maint soldat français avait vu à Rome, était un homme abominable dont nous passerons la vie sous silence, mais les circonstances de sa mort ont dû parvenir aux oreilles de Farel et nous devons en dire un mot.

Ce pape ayant invité quelques cardinaux à un banquet, empoisonna les mets qu'il voulait leur offrir. Son fils, un vaurien qui était cardinal et archevêque, faisait partie du complot, dont la rapacité était le mobile Le pape était à court d'argent et les richesses de ces cardinaux devaient à leur mort passer entre ses mains. Le meurtre n'était pas chose nouvelle pour le pape et son fils, ces deux misérables en avaient commis bien d'autres, mais, cette fois-ci, l'heure du jugement avait sonné; les domestiques du palais, soit par erreur, soit qu'ils eussent été gagnés par les cardinaux, servirent les plats empoisonnés au pape et à son fils. Le premier mourut la même nuit, après avoir demandé les sacrements en guise de passeport pour se présenter devant Dieu. Son fils, le cardinal, se guérit après une longue maladie et continua à augmenter le nombre de ses crimes.

C'est précisément Alexandre VI qui eut le premier la prétention de pardonner aux pécheurs Ce fut un des moyens qu'il inventa pour se procurer de l'argent, et il se mit à vendre la rémission des péchés à tous ceux qui voulurent l'acheter. Bientôt tout ce qui avait eu le nom d'Église de Dieu se détourna de l'Agneau sans tache qui donne le pardon complet, gratuit, sans argent et sans aucun prix, préférant l'acheter d'un criminel dont les vices remplissaient Rome d'horreur.

A l'époque où nous sommes arrivés, le pape se nommait Jules II. Farel le révérait à l'égal d'un dieu et cependant Llorente, dans sa Vie politique des papes, nous dit que Jules II était un « prodige de vice », qu'il était « abhorré par les Italiens qui le regardaient comme un monstre féroce, sanguinaire, batailleur, turbulent, ennemi de la paix ». La foi de Farel n'était-elle pas ébranlée à l'ouïe de ces choses ? Au contraire, il nous dit qu'il grinçait les dents comme un loup en colère, à la pensée qu'on pouvait ainsi calomnier celui qu'il regardait comme un Dieu parmi les hommes et qui avait déclaré au dernier concile tenu à Rome, que lui, le pape, avait reçu tout pouvoir dans le ciel et sur la terre.

« La vie d'un grand nombre de papes, dit encore Llorente, a été telle que ce serait insulter le St-Esprit que de prétendre que ces monstres de vice furent choisis sous sa direction, pour être mis à la tête de l'Eglise. » Mais Guillaume Farel était alors c, que nous sommes vous et moi dans notre état naturel, c'est-à-dire, sans intelligence. (Romains III, 11.) Que la Parole de Dieu est vraie, mais qu'il est rare qu'on y ajoute foi ! « Je croyais être un bon chrétien, dit Farel, justement à cause des choses qui m'éloignaient le plus de Jésus-Christ... j'étais tellement plongé dans les ténèbres et la fange de La papauté qu'aucun pouvoir, ni sur la terre ni dans le ciel, n'eût pu m'en retirer, si ce bon Dieu et notre tendre Sauveur Jésus-Christ, par sa grande grâce, ne m'en eût sauvé, en m'amenant à son Evangile qui est la doctrine du salut. Je vois et je sens que j'ai été plongé jusqu'au plus profond des abîmes d'iniquité, quand je me souviens de la foi que je mettais aux croix, aux pèlerinages, reliques, vœux et autres inventions du diable. Mais surtout quand je pense à l'idolâtrie de la messe, il me semble que des légions de démons m'avaient possédé et tenu en leur pouvoir. Sans cela, comment aurais-je pu m'éloigner à ce point de ce que Dieu commande, et croire que l'hostie que le prêtre tenait en ses mains, mettait dans une boîte, mangeait et donnait à manger, fût mon Seul Vrai Dieu... qu'il n'y en eût point d'autre sur la terre ni dans le ciel I pouvais-je plus ouvertement prendre le diable pour maître et abandonner plus complètement la Parole de Dieu, qu'en acceptant ainsi une tromperie pour mon Dieu I Oh I que j'ai horreur de moi et de mes fautes quand j'y pense I Car l'enfer ne pouvait rien inventer contre Dieu de plus abominable que cette idolâtrie pour laquelle j'ai tant souffert dans mon âme, mon corps et mes biens. O Seigneur, si je t'avais servi, prié et honoré par une foi vivante et vraie, comme tu l'as commandé et comme l'ont fait tes fidèles serviteurs, au lieu d'avoir mis mon cœur à la messe à servir un morceau de pâte ! J'ai pu croire que toi, le Dieu bon, sage et vrai, tu approuvais une pareille tromperie et méchanceté, comme si ce Dieu de pâte n'était pas aussi éloigné de Toi que je l'étais de la vraie foi !... Et en suivant cette doctrine endiablée, je croyais être ton serviteur et ceux qui étaient égarés comme moi, m'aimaient et me tenaient en haute estime à cause de mon excès d'idolâtrie... Ainsi Satan avait introduit le pape et le papisme dans mon cœur à tel point que je pense bien que le pape lui-même ne croyait pas à ses droits aussi fermement que moi, car on dit que lui et son entourage ont parfois des doutes, tandis que je n'en avais aucun. »

Farel n'a porté ce jugement sur lui-même qu'après avoir été enseigné de Dieu. L'homme ne juge jamais le péché de cette manière: il s'indignera contre Alexandre VI et Jules II, mais il regardera Farel avec admiration, parce qu'un homme sent toute la noirceur de péchés commis contre d'autres hommes, tandis qu'il n'attache aucune importance à ceux qui se commettent contre Dieu. Quand les papes sont adultères, meurtriers, voleurs, le monde les blâme, mais il ne s'inquiète nullement des obligations de l'homme vis-à-vis de Dieu. Un mauvais serviteur jugera de la conduite de ses camarades, parce qu'ils sont avec lui, mais il tolèrera sans objection leur malhonnêteté ou leur insolence envers leur maître Et il en est de même de vous et de moi, à moins que Dieu n'ait répandu son amour dans nos coeurs. Notre conscience ne nous reproche point d'être incrédules à ses promesses de salut, ni d'introduire des commandements d'homme dans le culte et le service qui lui sont dus, tandis que nous sentons bien le poids de péchés commis contre nos semblables, Iesquels ne sont pourtant que d'une importance secondaire.

Que personne ne se méprenne sur mes paroles et ne croie que je considère la malhonnêteté, l'envie la malice, le mensonge, comme de petits péchés. Telle n'est pas ma pensée, mais on ne comprend pas assez que le

plus grand de tous les péchés c'est l'incrédulité à l'égard de Dieu. On ne voit pas grand mal à croire ce que l'homme invente plutôt que la Parole de Dieu. Et dans le temps de tiédeur où nous vivons, le langage de Fard à ce sujet paraît beaucoup trop énergique. Combien de personnes de nos jours, estimées et respectées, ne voient aucun mal à ce que chacun soit libre dans ce qui concerne la vérité de Dieu, de penser ce qu'il voudra. « Ne partageons pas un cheveu en quatre pour des affaires d'opinion, chacun a la sienne. » Ces phrases qui viennent de l'ennemi, sont admirées et approuvées. Dieu demande que nous obéissons à sa Parole, sans nous en écarter même de l'épaisseur du centième d'un cheveu. Puissions-nous tous marcher dans cette obéissance.

CHAPITRE IV

La source à laquelle Guillaume but, sans pouvoir se désaltérer.

Le jour vint enfin pour Guillaume de quitter ses montagnes et de se lancer dans le vaste monde; c'était un vrai campagnard, jeune et simple, qui, dans sa tranquille demeure, avait été tenu à l'abri de la corruption des grandes villes. Il nous raconte que lorsqu'il arriva

en vue de Lyon et qu'il entendit les cloches sans nombre des églises, son cœur tressaillit de joie, en pensant à tous les gens pieux et saints qui devaient vivre près de ces cloches qui résonnaient nuit et jour. « Hélas I ajouta-t-il, j'en vis assez, rien qu'en passant, pour m'étonner de ce que la terre ne s'ouvrait point et n'engloutissait pas une cité si corrompue. » Il devait s'étonner encore plus de ce qu'il verrait à Paris I

Cette ville était, depuis longtemps déjà, le rendez-vous des savants et de tous ceux qui désiraient s'instruire. Les étudiants accouraient de toutes les parties de l'Europe, se logeant en chambres garnies ou dans les nombreux collèges qui existaient alors. La faculté de théologie portait le nom de Sorbonne en souvenir de Robert Sorbon , qui l'avait fondée vers le milieu du treizième siècle. Une portion considérable de la ville s'appelait l'Université; il y avait des cours, des conférences, des professeurs en nombre suffisant pour satisfaire le jeune homme le plus avide de science. Guillaume put apprendre le latin à son aise, car nous lisons que dans les maisons des grands imprimeurs, les femmes, les enfants et même les domestiques parlaient toujours latin, afin de pouvoir converser avec les étrangers qui arrivaient à Paris. L'un des souhaits de Guilaume put donc recevoir son accomplissement, mais il lui restait encore à découvrir des hommes sincèrement dévoués à Dieu et aux saints. Ce désir là semblait plus loin que jamais d'être exaucé. Les étudiants parisiens étaient célèbres dans l'Europe entière pour leur désordre et leur turbulence; ils ne se souciaient point de la religion et n'y pensaient qu'à l'époque de trois grandes fêtes: Noël, la fête des fous et la foire du Lendit. Dans ces occasions-là, ils jouaient avec grand zèle leur rôle qui consistait à se déguiser à l'aide des habits les plus bouffons, à boire, à chanter et à se quereller dans les églises, les rues, les auberges, partout enfin...

La foire du Lendit était le plus grand jour de l'année pour eux; ils se réunissaient hors de la ville, dans une plaine, appelée le Pré aux Clercs; deux cérémonies avaient lieu dans cet endroit. D'abord on exhibait un morceau de la vraie croix, ensuite le recteur de l'Université achetait la provision de parchemin dont l'Université avait besoin pour l'année. Après cela les étudiants banquetaient, buvaient, tapageaient et finissaient dans leur excitation par des batailles rangées. Cette foire ne se terminait jamais, disait-on, sans qu'il y eût du sang répandu, aussi fut-elle abolie plus tard pour ce motif; d'ailleurs le papier ayant remplacé le parchemin, cette fête n'avait plus de raison d'être. Bientôt on dot aussi mettre fin aux folies de Noël à cause des scènes inconvenantes qui se passaient dans les églises. Peu à peu les étudiants remplacèrent leurs fêtes par des représentations théâtrales dans lesquelles ils paraissaient comme acteurs. La mort du Sauveur était le sujet des pièces qu'ils jouaient le plus fréquemment avec d'autres scènes de la Bible dans lesquelles des jeunes gens impies jouaient les rôles de Moïse Paul ou David. Beaucoup d'entre eux blasphémaient ouvertement le nom de Dieu, et quant à la Bible, ils la connaissaient très peu et la traitaient comme un recueil de fables.

Dans la nuit Guillaume était souvent réveillé par ses camarades, qui parcouraient les rues en troublant le sommeil des citoyens paisibles par leurs cris et leurs chants. Un de leurs amusements favoris était de se saisir des agents de police qui les poursuivaient et de les jeter dans la Seine.

Ce fut en vain que Farel chercha parmi ces tapageurs l'homme qu'il désirait, mais un beau jour lui était réservé. Il n'avait pas été longtemps à Paris lorsqu'il remarqua dans les églises où il allait souvent, un petit vieillard d'apparence chétive. « Sur ceci, dit Farel, Dieu dans sa sage et grande patience, voyant un si grand pécheur et si infâme idolâtre; fit que j'en trouve un qui passait tous les autres, car jamais je n'avais vu chanteur de messe qui la tînt en plus grande révérence, quoique partout je les aie cherché, jusqu'au plus profond des chartreux. Celui-ci s'appelait maître Faber(Connu sous le nom de Lefèvre d'Etaples.). Il faisait aux images plus grandes révérences qu'aucun autre personnage que j'aie jamais connu, demeurant à genoux et disant ses heures devant icelles, à quoi souvent je lui ai tenu compagnie, fort joyeux d'avoir accès à un tel homme. »

Guillaume avait facilement trouvé moyen de faire la connaissance de Faber; il apprit à sa grande joie que c'était un des professeurs les plus savants de Paris, où il jouissait de l'estime et du respect universels. Il était docteur en théologie, avait étudié les classiques païens et les écrits soi-disant chrétiens; de plus, il avait voyagé, à la recherche de la science, non seulement en Europe, mais en Asie et en Afrique. D'après Erasme, c'était le premier des savants de France. «Vous ne trouverez pas, disait-il, un Faber sur mille. » Son talent pour l'enseignement était aussi remarquable que son érudition, et ce fut bientôt un des plus grands plaisirs de Farel que de suivre ses cours. de causer avec lui et de l'accompagner d'église en église pour adorer à ses côtés. C'est ainsi que Farel trouva dans l'amitié de Faber l'accomplissement de tous ses souhaits. Ce vieillard était d'ailleurs un excellent compagnon, bienveillant, sympathique et parfois même très gai.

Mais il avait des heures de tristesse; souvent Guillaume et lui allaient ensemble déposer des roses, des muguets et des boutons d'or sur l'autel de Notre-Dame, puis ils s'agenouillaient côte à côte pendant longtemps et priaient avec ferveur. Mais en retournant chez eux, Faber disait à Farel que Dieu renouvellerait le monde et que lui, Guillaume, le verrait, car << il était impossible que le monde demeurât en sa méchanceté ».

Oui, il était nécessaire que Dieu renouvelât tout, même maître Faber; mais celui-ci ne se doutait pas encore qu'il tût avoir sa part de la réforme. Il voyait avec indignation l'hypocrisie de ceux qui l'entouraient: « Que c'est inconvenant, disait-il, de voir un évêque inviter des amis à venir boire, jouer aux cartes et aux dés avec lui, ou bien passer son temps au milieu des chiens et des faucons, à la chasse et dans les mauvaises compagnies ! »

Maître Faber discernait la paille dans l'œil de son prochain, mais il était complètement aveugle quant à la poutre qui se trouvait dans le sien, je veux dire sa terrible idolâtrie. Loin d'avoir la moindre hésitation à cet égard, Faber était précisément occupé à faire un recueil de légendes de saints; il rassemblait soigneusement ces innombrables histoires, les classait par ordre d'après le calendrier. C'était un travail long et laborieux mais le pauvre homme croyait employer utilement son temps, car il pensait rendre service à Dieu!

Pendant ce temps, Farel étudiait avec zèle; il lut d'abord les classiques païens, comme maître Faber l'avait fait avant lui, espérant en retirer quelque bien pour son âme, car on lui avait dit que les philosophes de l'antiquité étaient des hommes d'un savoir et d'une sagesse extraordinaires. Mais il ne trouva pas dans leurs livres ce qu'il cherchait; il y avait dans son âme des besoins que ces écrits païens ne pouvaient satisfaire, car Farel voulait la paix avec Dieu. « Je m'efforçais de devenir chrétien avec le secours d'Aristote, écrivait-il, cher chant le bon fruit sur un mauvais arbre. » Guillaume se mit ensuite à lire plus soigneusement que jamais les légendes des saints, « qui me rendirent, dit-il, encore plus insensé que je ne l'étais. » Il s'étonnait fort de se sentir, malgré tout son zèle à prier, lire et adorer, toujours

plus effrayé à la pensée de Dieu et de l'éternité. A ce moment-là, le pape Jules II, celui qu'on nommait « un prodige de vice », donna la permission d'appeler l'Ancien et le Nouveau Testament «la Sainte Bible». Farel, en apprenant cela, conçut pour les Saintes Ecritures un respect qu'il n'avait jamais éprouvé jusqu'alors et il commença à les lire.

Voici ce qu'il nous dit lui-même à ce sujet: «J'eusse été perdu sans cela, car tout était tellement retiré de la doctrine de Dieu, que rien n'était demeuré sain, sauf la Bible. Mais quoiqu'ayant lu la Bible et me trouvant fort ébahi en voyant que tout sur la terre lui était con traire en vie et doctrine, et que tout était autrement que ne le porte la Sainte Ecriture... tant s'en faut, pour cela que je me sois retiré, je suis demeuré autant séduit et abusé qu'auparavant... car soudain Satan est survenu de peur de perdre sa possession et a travaillé en moi selon sa coutume... car auparavant j'obéissais à ses commandements de grand cœur et sans m'enquérir si je faisais mal, croyant sans aucun doute que ses commandements et ce qu'il avait dit par la bouche du pape était chose bonne et parfaite... Maintenant cet ennemi, dans sa malice, me bailla (donna) toute sorte de craintes et de doutes, alors que j'aurais dû croire à la parole de Dieu, assuré qu'elle ne peut mentir et qu'en la suivant on ne peut faire mal... Au lieu de cela, Satan me persuadait que je ne prenais et n'entendais pas bien ces choses... que je devais bien me garder de suivre mon propre jugement et avis, mais qu'il fallait me tenir à l'ordonnance de l'Église, c'est-à-dire de l'Église papiste, car je n'en connaissais point d'autre. Ayant ainsi oui prêcher Satan et les siens, je me tins, tout comme auparavant, coi sous la tyrannie du diable et de son premier-né, chef de toute iniquité, le pape. »

Guillaume rencontra à la même époque un docteur qui le blâma sévèrement d'avoir lu les Ecritures, lui disant qu'il ne fallait jamais le faire sans avoir d'abord étudié la philosophie. Guillaume obéit et mit de côté sa Bible, mais il en avait lu assez pour être profondément malheureux. La Parole avait atteint sa conscience, et sa fausse paix avait disparu pour toujours. « J'étais le plus misérable des hommes, nous dit-il, fermant les yeux de peur de voir trop clair. » Faber ne pouvait lui être d'aucun secours. « Il demeurait, dit Farel, en sa vieillesse papale (ses anciennes erreurs), et faisait que j'y fusse toujours plus enragé. »

Quelques personnes riches, qui vivaient à Paris, crurent bien faire d'employer Guillaume à distribuer de l'argent aux pauvres. Il accepta cette offre avec empressement, comme un moyen de tranquilliser son esprit. Mais tous ses efforts échouaient les uns après les autres et la paix ne venait pas, quoiqu'il eût auprès de Dieu « des sauveurs et des avocats sans nombre », c'est-à-dire les saints, qu'il adorait main tenant plus dévotement que jamais. Il y avait près de Paris un couvent de chartreux dans lequel Guillaume se retira pour un temps, afin de se soumettre à leurs jeûnes et à leurs pénitences.

Les règles de ce monastère étaient fort sévères; il n'était presque jamais permis de parler, et même les personnes qui s'y retiraient pour quelque temps, comme Farel, ne pouvaient parler qu'au confessionnal. On ne mangeait qu'une fois par jour et l'on ne se rencontrait qu'à l'office divin. Il n'est donc pas étonnant si Farel nous dit qu'après avoir été insensé, il devenait fou ».

Fort heureusement, il ne resta pas longtemps chez les chartreux peut-être soupirait-il après la société de son cher vieux professeur. « Je n'ai jamais trouvé nulle part, dit-il, le pareil de maître Faber »1.

1 Remarquons en passant que tous les réformateurs ont été amenés de la même manière à la découverte de la vérité. Les doutes de Farel, sa conscience troublée, ses lectures dans la Bible, lectures qui le frappent sans produire d'abord de résultat sensible, sans le détacher de longtemps encore des croyances. de ses pères, tout cela se remarque chez Zwingli et surtout chez Luther.

CHAPITRE V

L'eau que Jésus donne.

Ce n'était point de maître Faber, ni d'aucun autre savant docteur, que devait venir la délivrance. Guillaume en tendit quelque part certaines paroles qui descendirent dans son âme troublée comme un rayon lumineux te la gloire d'en haut. Dieu seul pourrait nous dire maintenant quelles furent les lèvres qui prononcèrent ces paroles de grâce. Il y avait, dans les recoins ignorés de Paris, quelques petits troupeaux du Seigneur, pauvres et méprisés; ils sont oubliés depuis longtemps, mais Farel nous dit qu'ils « faisaient mention de l'Évangile ». « Et Dieu sait comment, par les plus méprisés de ses enfants, Il m'apprit à connaître la valeur de la mort de Jésus. Lorsque j'ouïs ces choses, je priai Dieu pendant trois ans de m'enseigner la bonne voie Je comparais ce que j'entendais avec les Testaments grec et latin, les lisant souvent à genoux. Et je parlais de ces choses avec grands et petits, ne cherchant qu'à être éclairé et ne méprisant personne. » Guillaume était devenu bachelier ès-arts et donnait des cours de philosophie dans un des principaux collèges de Paris. Mais ces croyants obscurs et inconnus lui avaient parlé de la valeur de la mort de Jésus, et ce seul rayon de la glorieuse grâce de Dieu éclipsa tout le reste. Ce trésor qu'on appelle l'amour de Dieu était seul digne de ses pensées et de ses désirs. Si seulement il pouvait apprendre ce que les anges désirent sonder: la valeur de la mort de Christ ! La connaissez-vous, chers lecteurs ? Avez-vous conscience de la valeur du précieux sang du Fils de Dieu aux yeux de Celui qui l'a donné pour nous ? Soyez assurés, si vous avez quelque peu compris la valeur de ce sang, que l'entrée dans la gloire vous est pleinement assurée car il a été versé pour vous, il est pleinement suffisant pour assurer votre salut, et vous ne chercherez plus à ajouter des prières, des larmes, des œuvres, des sentiments, à ce qui est d'une valeur infinie aux yeux de Dieu.

Il paraît que Guillaume n'ouvrit pas tout de suite son cœur à Faber; cependant son respect pour le vieux maître augmentait journellement. «Faber avait du savoir, plus que tous les autres docteurs de Paris, ce qui était cause qu'il était persécuté par eux; je commençais par cela à voir la lâcheté des théologiens et ne les eus en telle estime comme auparavant. Et avec cela comme ce pauvre idolâtre, par sa vie, fit que l'estime des docteurs fut abattue en mon cœur, aussi par sa parole il me retira de la fausse opinion du mérite et m'enseigna que nous n'avons point de mérite, mais que tout vient de la grâce de Dieu, sans qu'aucun l'ait mérité. » C'était cette question qui tourmentait Farel depuis trois ans. Car si la mort de Christ seul sauve les pécheurs qui se confient en Lui, de quelle utilité sont donc leurs œuvres, leur repentance, leurs prières et leurs aumônes ? Maître Faber répondait à cela que nous n'avons point de mérites, que tout vient de la pure grâce de Dieu accordée à ceux qui ne méritent rien, « ce qué je crus, raconte Farel, sitôt que cela me fut dit». Oui maître Faber, «ce pauvre idolâtre, faisait aussi men tion de l'Evangile ». Il avait même écrit ces choses déjà en 1512, dans son Commentaire sur les Epîtres de Paul. Mais c'était un livre qu'on lisait peu, et au lieu

d'enseigner cette précieuse vérité, Faber semble l'avoir gardée cachée dans son coeur sous une masse d'idolâtries; Ceci semble difficile à comprendre, mais l'esprit de I homme déchu est un étrange mystère. Pareil à cet aveugle qui vit d'abord des hommes « semblables à des arbres qui narchent», maître Faber aura été touché de Dieu et aura reçu d'abord quelque faible lueur de la lumière qu'il devait recevoir plus éclatante, par un second appel divin dont Farel nous parle en ces termes: «Après cela me fut proposée (par quelqu'un à qui Dieu fasse grâce) la pure invocation de Dieu, parce que j'avais tant de confiance dans la vierge Marie, les saints et les saintes. » Pendant ce temps, maître Faber était toujours occupé à préparer son Recueil de légendes, et il publia pour janvier 1519 les Vies de tous les saints dont les noms sont dans le calendrier pour ce mois. Il fit de même pour le mois de février, mais il en resta là. Une transformation aussi soudaine qu'inattendue s'était opérée chez le vieux maître comme si, au milieu de ses stériles labeurs, la main de Christ s'était soudain posée sur ses yeux à demi ouverts. Il se sentit saisi d'horreur et d'effroi à la pensée des paroles contenues dans les légendes des saints et des prières qui leur étaient adressées. Il les jeta loin de lui pour toujours, en disant que c'était du soufre propre à alimenter le feu de l'idolâtrie; il les laissa, pour lire les saintes Ecritures et ne plus adorer que Dieu seul.

Et maintenant que la lumière s'était faite dans son âme, Faber se mit à enseigner à tous autour de lui ce qu'il avait vu et entendu. Etant professeur de philosophie, ses leçons devaient traiter des livres de l'antiquité, mais dans les conversations et peut-être dans ces réunions privées qui avaient déjà lieu à Paris, il parlait hardiment et fidèlement de son Sauveur béni. « Dieu, disait le vieillard, Dieu seul, dans sa grâce et par la foi, justifie les pécheurs. Il donne la vie éternelle. Il y a une justice des œuvres qui est de l'homme, et une justice de grâce qui vient de Dieu. La justice de la grâce procède de Dieu Lui-même, c'est Lui qui la donne à l'homme, ce n'est pas une justice que l'homme apporte à Dieu. Comme la lumière vient du soleil et nous la recevons dans nos yeux, ainsi la justice descend de Dieu. La lumière n'est pas dans nos yeux, mais dans le soleil. La justice de Dieu est révélée et les hommes sont justifiés, c'est-à-dire qu'ils deviennent justes croyant en Lui. Tel par exemple un miroir gui brille aux rayons du soleil et réfléchit la lumière qu''' il reçoit du ciel; c'est l'image du soleil qu'il réfléchit, n'ayant point de lumière à lui.

—Alors pourquoi ferions-nous de bonnes oeuvres ? demandèrent les docteurs de Paris. Si nous sommes rendus justes par Dieu sans les bonnes œuvres. il est bien inutile d'en faire.

—Il est vrai, répondait Faber, que nous sommes justifiés sans les œuvres; nous sommes justifiés avant d'avoir accompli une seule bonne œuvre, et alors que nous n'en avons encore fait que de mauvaises. Nous sommes justifiés dès le moment où nous croyons en Jésus; mais comme un miroir terni ou défectueux reflète la lumière du soleil imparfaitement, de même si nous ne sommes pas saints dans notre marche et notre conversation, nous ne reflétons que faiblement la lumière qui a lui dans nos âmes de la part de Dieu. Nous devons être comme des miroirs bien polis et bien unis dans lesquels on voie Dieu. »

Ces paroles étonnantes furent comme un coup de foudre au milieu des docteurs et des étudiants de Paris. Lés uns s'élevaient contre le vieux maître les autres étaient stupéfaits. Mais il y avait quelqu'un d'autre plongé dans la contemplation, non de Faber, mais du Sauveur béni qui venait de se révéler à son âme et qui justifie les pécheurs... Guillaume Farel ne voyait ni Faber, ni les docteurs indignés, il ne voyait que Jésus seul. Guillaume ne reçut pas toute la vérité à la fois; la première chose qu'il comprit clairement, c'est qu'il était sauvé par grâce, par la foi. Mais il ne vit pas tout de suite que la messe et le culte des saints sont un péché devant Dieu. Fallait-il donc que tout ce qu'il avait adoré et révéré tombât d'un seul coup ? Et pouvait-il tourner le dos au pape et à tous les prêtres qui avaient institué ces choses ?

Farel nous dit lui-même qu'il n'a « laissé les dites abominations papales tout en un coup, mais il a fallu que petit à petit le papisme soit tombé de mon cœur, car elle n'est point venue en bas (n'a pas été renversée) par le premier ébranlement et j'ai eu beaucoup de peine à venir à la connaissance complète de la dignité de la Parole de Dieu, à comprendre que tout ce qui n'est pas selon cette Parole, est une abomination aux yeux de Dieu... et j'ai eu beaucoup de peine à ôter de mon cœur tout ce qui y était enraciné. Il en a été de moi comme de ces jeunes vaches qui étaient attelées au chariot portant l'arche de l'Éternel ; elles prirent bien tout droit le chemin sans se détourner ni à droite ni à gauche par la puissance de Dieu, mais le souvenir et le regret qu'elles avaient de leurs petits, firent qu'elles' beuglaient et mugissaient le long de la route. Comme ces vaches auraient bien voulu emmener leurs veaux, de même, tout en acceptant la parole évangélique et en désirant lui obéir, cependant les ordonnances papistes me tenaient fort à cœur. Et nous voyons des hommes de grand mérite qui n'ont pu se séparer de leurs vœux et qui les gardent avec eux au grand détriment de l'Église de Dieu. Ils sont semblables à Jéroboam qui a divisé le royaume de l'Éternel et détourné le peuple de la Parole de Dieu par les veaux qu'il mit à Dan et à Béthel et par sa ruse et ses belles apparences, détourna le peuple du service de l'Éternel Dieu suscite de braves gens comme Josias qui renversent les veaux et leurs autels et purifient la maison de Dieu... Or puisque, par la prédication du St-Evangile notre Seigneur s'est approché de nous, travaillons tous à reconnaître cette grande bénédiction et cheminons de telle sorte que nous honorions Dieu; qu'aucune lâcheté ne soit trouvée en nous... car si le jugement réservé au pape et à ses adhérents est sévère, et s'il l'est plus que celui des pécheurs qui étaient avant lui, quel ne sera pas le jugement des faux pasteurs, de ceux qui se vantent de leur connaissance de l'Évangile et qui le déshonorent par leur conduite I II aurait mieux valu pour eux rester dans les abominations du papisme. »

Farel avait raison, et ses paroles devraient nous pousser à examiner si nous, qui croyons être riches, rassasiés de biens et n'avoir besoin de rien, ne risquons pas finalement d'être trouvés parmi ceux qui font une fausse profession et que Christ vomira de sa bouche. Dans ce cas il vaudrait mieux pour nous n'être jamais sortis des ténèbres du papisme.

CHAPITRE VI

La lumière au milieu des ténèbres.

- Ce fut probablement au commencement de l'année 1519 que Faber et Guillaume Farel furent amenés à la connaissance de l'Évangile.. Ce changement produisit une vive agitation dans l'Université de Paris. « Lorsque Jacques Faber se mit à prêcher Jésus-Christ, dit un contemporain, il y eut grand émoi parmi les étudiants. Ils commencèrent à s'occuper presque autant des doctrines de l'Évangile que de leurs études et de leurs pièces de théâtre. »

Quelques-uns d'entre eux prirent contre Faber la défense du salut par les œuvres. Ces jeunes gens sentaient que l'Évangile condamnait leur mauvaise vie, c'est pourquoi ils parlaient beaucoup de bonnes œuvres. St-Jacques, disaient-ils, ne s'accordait pas avec St-Paul, mais il enseignait que les hommes sont sauvés par leurs œuvres. « St-Jacques, répliquait maître Faber, dit dans son chapitre Ier que tout don parfait vient d'en-haut Pouvez-vous nier que la justice et le salut soient des dons parfaits ? Il est vrai que les œuvres sont un signe nécessaire de la foi, tout comme la respiration est le signe de la vie. Mais l'homme respire parce qu'il est vivant, et lorsqu'il cesse de respirer vous savez qu'il est mort. L'homme est justifié par la foi, les bonnes œuvres suivent cette justification nécessairement.» Faber ne s'arrêtait pas là; il continuait en expliquant comment Dieu peut traiter ainsi des pécheurs coupables sans faire tort à sa justice, comment Il peut en même temps déployer Son amour et Sa miséricorde en les sauvant et infliger au péché le jugement qui lui est dû.

« Il peut punir le péché et faire grâce au pécheur; s'écriait Faber. Merveilleuse substitution. L'innocent est condamné et le coupable est acquitté ! Le béni est maudit et celui qui était maudit est béni I Celui qui est la vie meurt, et celui qui était mort vit ! La gloire est couverte de honte et celui qui était dans la honte est couvert de gloire. Tout cela vient de l'amour souverain de Dieu I Ceux qui sont sauvés le sont par grâce, parce que Dieu le veut et non par leur propre volonté. Notre volonté, nos œuvres sont inutiles, c'est la volonté de Dieu seule qui nous donne le salut. Ce n'est pas notre conversion qui fait de nous les élus de Dieu, mais c'est l'appel, la grâce et la volonté de Dieu, qui font des convertis, et plus que des convertis, des membres du corps de son Fils, de sorte que nous soyons remplis de Lui-même. Car en Christ habite corporellement la plénitude de la divinité. Si les hommes pouvaient comprendre ce privilège, comme ils vivraient purement et saintement I Ils ne feraient aucun cas de la gloire de ce monde, ils feraient leurs délices de la gloire qui est cachée aux yeux de la chair. »

Telles sont les choses que Faber proclamait, et, à partir de ce moment, il y eut deux partis dans l'Université de Paris, ceux auxquels la prédication de. la croix était folie, et ceux pour lesquels c'était la puissance de Dieu. Farel écoutait avec bonheur les paroles de son cher vieux maître qui lui était maintenant plus précieux que jamais.

« Après cela, dit Farel, il me sembla être d'une nouvelle création; les Ecritures me devinrent compréhensibles, la lumière se fit dans mon âme. Une voix jusqu'alors inconnue, celle de Christ, mon Berger, mon Maître, mon Docteur, me parlait avec puissance. Dieu, ayant pitié de nos erreurs, nous enseigna que c'est Lui seul qui efface nos transgressions, pour l'amour de Lui-même, par Christ, fait propitiation pour nos péchés, par Christ notre seul Médiateur, notre Avocat qui lave nos offenses dans son sang. C'est à lui seul que je me suis attaché; après avoir été ballotté ça et là par divers troubles, j'ai enfin atteint le port.

On ne peut s'approcher du Père que par le Fils, Jésus; celui qui met toute sa confiance en Lui a la vie éternelle. La religion extérieure et artificielle qui laisse le coeur non purifié, devint un objet de dégoût pour moi; ces observances de jours, ce choix des viandes, la défense de se marier, tout cela me déplut. Je ne trouvais dans ces choses aucune trace de la vraie piété, mais seulement un formalisme emprunté aux Juifs et même aux païens, et je vis que les cérémonies prenaient la place de la piété et du vrai culte de Dieu. Je lus les Ecritures afin de trouver la cause de tout cela; je compris que les pensées des hommes, leurs efforts et leurs inventions ne peuvent en aucune façon exister de concert avec le culte de Dieu. C'est pourquoi la piété, I'Evangile, la loi de Dieu qui est amour, ont disparu; il n'est resté que le levain humain qui est l'hypocrisie. Tout ce que Christ avait prédit concernant la terrible apostasie qui se produirait, est arrivé. Nous voyons maintenant ceux qui portent le nom de chrétiens, n'aimer qu'eux-mêmes, cherchant leurs propres intérêts et mettant de côté tout ce qui appartient à la piété. Il y a beaucoup de chants innombrables, des paroles prononcées sans intelligence et des hommes qui servent, non le Seigneur, mais leur propre ventre. »

Ainsi parlait Farel. Oui, c'était Christ qui l'enseignait maintenant; Faber n'était qu'un des messagers qui lui avaient apporté la bonne nouvelle. « Il n'y a qu' un fondement, qu'un but, disait le vieillard, qu'un Chef, Jésus-Christ béni à toujours. Ne nous réclamons pas de Pierre, de Paul ou d'Apollos. Nous avons un seul Maître, Jésus-Christ. »

Neuf mois environ s'étaient écoulés depuis que Faber avait abandonné les saints et leurs légendes. Pendant ce temps il avait prêché la vérité partout où il en avait trouvé l'occasion. C'était en vain que les prêtres et les docteurs le contredisaient, le haïssaient, le méprisaient. L'orage semblait ne pas pouvoir l'atteindre, le Seigneur avait mis devant lui une porte ouverte et personne ne pouvait la fermer. Les événements furent dirigés de Dieu de manière à ce que Faber ne fut jamais réduit au silence, et il eut même lieu-d'espérer que la vérité serait acceptée par beaucoup de ceux qui I'entendaient.

Quelques années auparavant, un moine ayant publié un livre dans lequel il attribuait toute autorité au pape dans l'Église le roi Louis XII en appela à l'Université. Depuis des siècles les rois de France maintenaient le droit qu'avait l'Église gallicane de choisir elle-même ses évêques, et Louis XII n'était nullement disposé à reconnaître le pouvoir absolu que s'arrogeait le siège pontifical. Il n'était souvent pas facile de discerner si les hommes combattaient le pape à cause de leurs intérêts personnels, ou parce qu'ils avaient compris que la Bible condamne la papauté.

Faber se fit peut-être des illusions et crut que la lumière triomphait, tandis qu'il ne s'agissait, hélas I que d'orgueil froissé et d'intérêts rivaux. Cependant il est certain que plusieurs étudiants écoutaient la Parole avec joie. A la fin parut un auditeur dont Faber et Guillaume purent espérer de grandes choses, c'était Briçonnet, évêque de Meaux. Il avait connu Faber précédemment et il appréciait son grand savoir; depuis 1507 il avait procuré au vieux professeur une tranquille retraite dans son abbaye de St-Germain, où Faber pouvait étudier bien plus paisiblement qu'au milieu des étudiants de Paris. Depuis lors Briçonnet avait été envoyé deux fois à Rome comme ambassadeur du roi de France auprès du pape. Louis XII était mort le 1er janvier 1515 et François Ier lui avait succédé; il y avait aussi un autre pape, Jules II étant mort deux ans avant Louis XII. On ne pouvait dire du nouveau pontife que ce fût un « monstre féroce »; c'était un homme élégant, affable dans ses manières, amateur des arts, de la science et surtout du luxe et des plaisirs. Il ne cherchait qu'à se plaire à lui-même par tous les moyens possibles, bons ou mauvais, dit un historien catholique qui le connaissait et qui en parle en ces termes: « Nous nous souvenons d'avoir eu et adoré un pontife qui était arrivé au comble de l'incrédulité. Il le montrait en pratiquant toute sorte de méchanceté et déclarait même devant ses serviteurs, que ni avant ni après son avènement pontifical, il ne croyait à l'existence de Dieu. Un jour que le cardinal Bemba s'efforçait de lui prouver par les Ecritures l'immortalité de l'âme, il répondit avec colère: Quoi donc! Prétendez-vous me convaincre par un livre de fables ! Ce pape qui s'appelait Léon X, suscitait des guerres dans toute l'Europe pour soutenir les intérêts de sa famille. »

Il n'est guère surprenant que les deux missions dont l'évêque de Meaux fut chargé auprès de lui, n'aient pas contribué à augmenter son respect pour celui qui s'appelait Dieu sur la terre. Lorsqu'il revint, dégoûté par les festins et les orgies du palais des papes, il se rendit chez son ami Faber. Là il eut du plaisir à faire la connaissance de Farel; plusieurs autres jeunes gens, parmi lesquels Gérard Roussel, paraissaient aussi avoir accepté l'Évangile. C'est au milieu de ce petit cercle que l'évêque étudiait la Parole de Dieu, écoutant avec humilité des enseignements qu'il entendait pour la première fois. Il ne pouvait assez exprimer sa joie et sa reconnaissance d'être parvenu à la lumière de l'Évangile. Faber supplia l'évêque d'étudier la Bible par lui-même et de se rendre ainsi compte de ce qu'était le christianisme avant que l'homme y eût rien ajouté ni rien retranché. L'évêque suivit ce conseil; il ne pouvait se rassasier de cette nourriture céleste, il s'étonnait que tout le monde ne sentît pas comme lui l'origine divine du nouvel enseignement. Briçonnet parlait de l'Évangile à tous ses amis dont quelques-uns étaient-aussi les amis du roi et fréquentaient la cour. Le médecin du roi, et même son confesseur, semblaient écouter avec joie et désirer en apprendre davantage. Tout cela encourageait les espérances de Faber et ce fut peut-être une des raisons pour lesquelles Farel ne vit pas tout de suite que son devoir était de sortir de l'Église de Rome. Il allait encore avec Faber dans les églises et les cathédrales.

Comme Guillaume le dit, ce n'est que petit à petit que son cœur se détachait du papisme. Mais si le travail était lent, il était sûr et durable. Les cérémonies, les rites et le chant des litanies lui semblaient toujours plus intolérables, profanes et coupables. Quand la foule s'agenouillait devant un autel, Farel se tenait debout plein de tristesse. 0 Dieu I disait-il, Toi seul Tu es sage I Toi seul Tu es bon I Rien ne doit être retranché de ta loi, rien ne doit y être ajouté. Car Tu es seul Seigneur et Tu dois seul commander. Les pompes religieuses qui faisaient autrefois ses délices, lui paraissaient maintenant détestables. Les prêtres et les docteurs qu'il avait révérés n'étaient plus à ses yeux que des ennemis de l'Évangile. Il avait entrevu la gloire de Christ et, après une aussi éclatante lumière, tout le reste était sombre pour lui.

Maître Faber commença à craindre que Farel n'allât trop loin; j'ignore s'ils discutèrent déjà à cette époque la nécessité de quitter l'Église romaine, mais en tout cas, leurs avis différaient sur ce point. Il y a beaucoup de serviteurs de Dieu qui sont finalement obligés de s'écrier: « Nous avons voulu guérir Babylone, mais nous ne I avons pas pu. » Faber était de ce nombre; il se cramponnait à l'espoir que I'Eglise qu'il aimait et révérait encore, pourrait être faite nouvelle, que les prêtres et le peuple finiraient par se détourner de leurs idoles pour servir le Dieu vivant et vrai.

La soeur du roi, Marguerite, duchesse d'Alençon, était déjà célèbre par ses talents, son affabilité et l'influence extraordinaire qu'elle exerçait sur François Ier Marguerite était l'amie de Briçonnet ; elle causait fa familièrement avec lui et avec d'autres personnes de la cour, qui commençaient à professer les nouvelles opinions. Ses dames d'honneur lui présentèrent des traités que Briçonnet leur avait donnés. La princesse les lut avec avidité, car son cœur souffrait au milieu de la cour dissolue et frivole de son frère. Elle demanda à voir Faber et Farel, puis à lire la Parole de Dieu avec eux et avec l'évêque. C'est ainsi que Marguerite semble s'être réellement convertie à Dieu; elle n'abandonna jamais le papisme et ne suivit pas complètement le Seigneur, car elle ne parvint jamais à la pleine connaissance de la vérité. Mais on ne peut pas douter qu'elle ne soit, malgré ses erreurs et ses faiblesses, parmi ceux qui dorment en Jésus. Il est certain qu'elle employa toujours son influence sur son frère en faveur de la vérité. Elle encourageait ceux qui la prêchaient et, autant qu'elle en avait le pouvoir, elle les protégeait contre la persécution.

Le roi montrait alors des dispositions de nature à encourager Faber, qui espérait l'avoir presque persuadé d'être chrétien, comme Paul, le roi Agrippa. En effet, François Ier semblait disposé à laisser prêcher Faber et Farel, mais c'était seulement par aversion pour la tyrannie des prêtres. « Je veux montrer, disait-il, qu'un roi de France ne se laisse pas tenir en lisières. » D'ailleurs, il méprisait les prêtres à cause de leur ignorance et de leur hostilité à la science. Le clergé s'élevait même contre l'imprimerie qu'il appelait une invention du diable, accusant les imprimeurs d'être des sorciers. Le roi, en homme intelligent, s'intéressait fort aux découvertes nouvelles, il crut d'abord que l'Évangile était une invention moderne destinée à réformer le monde. Quand il comprit que cet évangile condamnait ses vices et ses mauvaises actions, pour lesquelles il pouvait acheter du pape des pardons en abondance, il fallut toutes les supplications de sa soeur pour l'empêcher de se joindre aux prêtres afin d'écraser la vérité. Mais à l'époque dont nous parlons, le roi favorisait encore Faber et ses amis qui étaient pleins d'espérance.

Il vint aussi de bonnes nouvelles d'au-delà du Rhin un moine allemand avait osé enseigner et prêcher déjà en 1517 que le pardon des péchés ne s'achète pas avec de l'argent, mais que Dieu le donne aux pécheurs, sans argent et sans aucun prix, par la foi au Seigneur Jésus. Ce moine avait poussé la hardiesse jusqu'à afficher aux portes de l'église de Wittemberg, un placard avertissant le peuple de ne pas acheter les pardons du marchand d'indulgences. Il s'élevait courageusement contre ce trafic impie sans avoir les lumières et les connaissances de Farel. Martin Luther était courageux et honnête; il proclamait ce que Dieu lui avait enseigné, écrivant des articles et des livres qui se répandaient rapidement partout. Vers l'an 1519 ses ouvrages arrivèrent jusqu'à Paris, et le petit troupeau de chrétiens de cette ville les lut avidement et avec actions de grâces. Tandis que beaucoup de personnes acceptaient sans examen sérieux les paroles de Luther, Farel se recueillait par la prière Il sondait les Ecritures et les comparait avec les écrits du moine allemand; il protesta contre certaines erreurs conservées par Luther, tout en recevant avec joie une grande partie de ses doctrines, il redoutait l'influence de ses ouvrages sur ceux qui ne savaient pas encore distinguer la vérité de l'erreur. « L'Evangile est entravé en France, écrivait-il trois ou quatre ans plus tard, par la circulation des ouvrages de Luther, qui admettent jusqu'à un certain point l'adoration des saints et l'existence du purgatoire. Ces erreurs ont été condamnées parmi nous il y a plusieurs année. »

Les croyants de Paris se réunissaient pour la prière, pour la lecture et la prédication de la Parole de Dieu. Farel était alors leur principal prédicateur. « Personne n'a prêché depuis votre départ, lui écrivait un de ces chrétiens en 1524. Que les choses ont changé depuis que vous nous avez quittés I Les anciennes traditions reparaissent, la Parole de Dieu est négligée, les fidèles ne l'expliquent plus qu'avec crainte et tremblement. Gérard Roussel ne nous a fait qu'une ou deux visites, et cela sans prêcher l Si vous pouviez venir à notre aide I » Tels sont les rares détails que nous possédons sur le peu de temps que Farel passa à Paris comme témoin du Seigneur contre tout ce qui était de l'homme, que ce fût enseigné par un docteur papiste, par le célèbre Luther, ou par son cher maitre Faber. Car Faber croyait encore au purgatoire et n'avait que des idées vagues sur diverses vérités importantes. Guillaume Farel devait apprendre combien cette parole est vraie: «Vous n'avez qu'un seul Maître qui est Christ. »

CHAPITRE VII

Origine des ténèbres dans l'Eglise de Dieu.

Guillaume Farel ne se contentait pas de prêcher avec hardiesse; il approfondissait en même temps l'étude de la Parole de Dieu et lisait attentivement l'histoire de l'Eglise. Il désirait savoir comment les hommes avaient pu s'égarer, et comment, ayant connu l'Evangile, ils en étaient venus à appeler le mal bien, le bien mal, à être aussi ignorants et dépourvus de sens que des païens. Farel lut l'histoire des premiers temps de l'Eglise et s'en entretint avec ceux des prêtres de Paris qui lui avaient conseillé de lire les écrits des Pères. La conclusion de ses recherches vaut la peine d'être citée: « Quand un ange du ciel écrit-il, vous évangéliserait outre ce que nous avons évangélisé, qu'il soit anathème, » puis il ajoute: « Que cette sentence est digne d'être bien gravée dans tous les cœurs comme venant vraiment de Dieu qui a parlé ainsi par le saint apôtre... Ce bon personnage (Paul) est pressé d'en parler ainsi à cause de la méchanceté des hérétiques qui osent affirmer ce qu'ils ne peuvent prouver par les Saintes-Ecritures. Pourtant ils veulent que leurs raisons et leurs opinions aient cours quoique la Saintes-Ecriture n'en fasse nulle ment on. De là vient la ruine et la perdition des hommes qui ont toujours osé faire plus ou moins que ne le prescrivait la Parole de Dieu et la règle qu'Il a baillée (donnée). On voit comment du temps du saint apôtre, les séducteurs ne se contentant point de la vérité et de la grâce que l'apôtre avait prêchées si clairement, contredisent lâchement et méchamment à la vérité et à la grande bénédiction de Dieu. Car bien qu'ils approuvent la prédication de Christ, néanmoins ils veulent ajouter ce que Dieu ne commandait point et n'a jamais commandé à ceux qui ont reçu Jésus-Christ, mais à Israël. Il est vrai que les séducteurs avaient pour eux l'ombre d une raison, parce que Dieu a parlé à Moïse et ce que Moïse a ordonné, l'a été par le commandement de Dieu. Mais le saint apôtre (et Dieu parlant par sa bouche) a admet et ne reçoit aucunement les raisons de ces séducteurs et ne veut permettre que Moïse qui n'a'' a point eu charge des Gentils, soit mis au rang de Jésus-Christ, ni qu'il faille ajouter Moïse à Jésus-Christ pour donner le salut et la vie. Et même le saint apôtre admet si peu que les sacrifices et autres observances mosaïques soient nécessaires pour parvenir au salut, qu'au contraire il maudit, déteste et anathématise non seulement les misérables qui mettent en déroute l'Église de Jérusalem, mais encore il commande que si un ange du ciel venait prêcher autre chose que ce que Paul avait prêché, qu'il soit tenu en exécration. Car il ne faut rien ajouter ni diminuer, mais purement et simplement, tenir et garder cette sainte et parfaite doctrine. L'apôtre certifie dans l'épître aux Corinthiens que ce qu'il enseignait s'appuyait sur les Saintes-Ecritures, et ailleurs: que toute Ecriture est divinement inspirée et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger et instruire dans la justice, afin que l'homme de Dieu soit accompli et parfait pour toute bonne œuvre. Si tous pouvaient recevoir cette vérité parfaite et donner à Jésus-Christ l'honneur qui lui appartient, et si les Pères avaient observé cette règle en tout et partout, il ne serait pas nécessaire d'écrire contre les doctrines perverses, ni si difficile d'arracher du coeur des hommes ce qui y est si profondément enraciné. Au contraire, chacun aurait en horreur tout ce qui n'est pas sur le vrai fondement et tout ce qui n'est pas contenu dans les Saintes-Ecritures. Et au lieu d'écrire sur le signe de la croix, le bois de la vraie croix et autres choses semblables qu'on ne peut justifier ni prouver par l'Ecriture sainte, les Pères s'y fussent opposés et eussent résisté à de telles doctrines. Mais faute d'avoir maintenu cette règle infaillible, aussitôt qu'un des Pères ayant quelque réputation de savoir et de piété, s'écartait un peu du droit chemin, ceux qui le suivaient s'en écartaient encore davantage, et c'est ainsi que beaucoup de choses mauvaises et méchantes ont été introduites...

«Il faut donc que pasteurs et conducteurs de fidèles suivent la Parole de Dieu seule, et qu'ils nourrissent le troupeau de cette Parole seulement, sans cela ils ne seront que des aveugles conduisant d'autres aveugles et tous tomberont dans la fosse. Et puisque les choses en sont venues au point que tout n'est que poison excepté le pain céleste qui est la Parole de Dieu, quiconque se nourrit d'un autre pain est empoisonné et va à la mort. Guillaume fait aussi remarquer que le pouvoir de la Parole de Dieu, lorsqu'elle est prêchée en simplicité et

sans falsification, est tel que la conscience des adversaires devient un témoin de cette puissance. Ils s'opposent à la Bible justement parce qu'ils en sentent la force Tout l'édifice du papisme s'écroule dès que nous ad mettons la Parole de Dieu comme unique règle de conduite. Car alors comment justifierons-nous la messe, la consécration des autels et des églises, le signe de la croix, etc. ? Dieu n'a commandé aucune de ces choses, et s' il devient loisible à un homme, quel qu'il soit, de dire et d ordonner ce qu'il lui plaira, où s'arrêtera-t-il, et que n'' osera-t-il pas mettre en avant comme venant de Dieu, s'il n'y a pas de règle d'après laquelle reconnaître ce qui est divin et ce qui ne l'est pas) Que Dieu, par sa grâce, ouvre les yeux du pauvre monde afin qu'' on ne cherche plus à mettre en avant quoi que ce soit hors de l'Ancien et du Nouveau Testament. Puisse-t-il nous suffire de savoir ce que l'Ecriture contient et de garder la mesure qui nous y est donnée. Car autrement tout serait incertain et changerait de jour en jour, si nous admettions une autre règle que la seule Parole de Dieu qui est contenue dans la Sainte Ecriture »

Farel cite ce qui est rapporté dans le XVe chapitre des Actes des Apôtres. « C'était pourtant un saint concile que celui qui se réunit à Jérusalem. Il n'était pas composé de papes antichrétiens, de cardinaux, princes de Sodome, ni d'évêques de Gomorrhe ou d'abbés de Balaam. Ceux-là ne servent de rien si ce n'est d'avertissements à chacun pour ne pas imiter leur vie abominable. Mais, au contraire, ceux qui assistaient au concile de Jérusalem étaient les plus excellents en dons et en grâce de Dieu qui aient jamais existé... néanmoins, tout ce qui a été conclu en ce concile n'a d'autorité qu'autant que le commandement de Dieu et la Sainte Ecriture le permettent.

Mais voyons ce que les Pères ont écrit, et si l'on peut dire sans offense à Dieu que tout ce qu'ils enseignaient fût selon la Sainte Ecriture. Quand Ambroise nous dit que l'impératrice Hélène voulut visiter les lieux saints, je voudrais d'abord qu'il nous prouvât par les Saintes Ecritures qu'il y ait des lieux plus saints les uns que les autres, car Jésus-Christ nous a ôté toute différence de lieux lors qu'Il a dit qu'on n'adorerait plus le Père ni en cette montagne, ni à Jérusalem, mais que les vrais adorateurs l'adoreront en esprit et en vérité.

« Ambroise nous dit ensuite que l'Esprit inspira à Hélène le désir de chercher le bois de la vraie croix; encore moins pourra-t-il prouver cela par l'Ecriture, à moins qu'il n'ait voulu parler d'un mauvais esprit. Car le Saint Esprit n'a jamais inspiré personne à croire ou à faire autre chose que ce que contiennent les Ecritures, ce serait contre la nature du Saint Esprit qui est de détourner nos yeux des choses visibles et terrestres pour les attacher aux choses célestes et invisibles, que de pousser quelqu'un à chercher le bois de la croix. Le précieux corps de notre Seigneur qui surpasse en prix tout ce qui est au ciel et sur la terre nous a été ôté, et pourquoi cela ? N'est-ce pas afin que nous le cherchions là où il est, à la droite du Père ? C'est ainsi que le Saint Esprit nous dirige quand c'est lui qui nous enseigne. Par les yeux de la foi, nous voyons comment Jésus-Christ a englouti la mort par sa mort si amère... selon le commandement du Père... puis comment Il a triomphé, ressuscitant en immortalité, comment il est monté triomphalement dans les cieux et s'est assis à la droite du Père, puis il a donné de grands dons de victoire, les grâces excellentes du Saint Esprit; enrichissant son Eglise qui est son corps par le saint ministère et autres dons merveilleux, afin que l'Église entende et sache les biens qu'elle a en Christ. »

CHAPITRE VIII

Comment les ténèbres augmentèrent.

Farel continue ensuite en nous montrant que la protection de l'empereur Constantin fut fatale à l'Eglise « Car, dit-il, les chrétiens, qui se virent loués et approu vés, perdirent l'habitude de sonder diligemment les Ecritures, de sorte que les hérétiques ont plus servi et profité à plusieurs grands et bons personnages que ceux qui les ont favorisés, en tant que les hérétiques furent cause qu'on étudia les Ecritures afin de pouvoir les réfuter.» Plus Guillaume lisait les Pères, plus ceux-ci baissaient dans son estime. « Ambroise, dit-il, nous raconte les propos d'Hélène, à laquelle, si elle a parlé ainsi, on aurait pu dire à bon droit de se taire et de ne pas parler comme une sotte... hélas I nous voyons en lisant les Pères qu'on s'est égaré non pas seulement en ces derniers temps, où l'ignorance, I'idolâtrie et la révolte contre Jésus-Christ sont parvenues à leur comble, et où nous avons pu voir les aveugles conduits par d'autres aveugles... mais déjà dans les premiers temps après les apôtres. Les Eglises s'étaient fort multipliées et il y avait des hommes de grand savoir et de grande piété qu'on admirait fort pour leur sainte conduite. Mais cela n' empêche pas qu'ils ont lourdement failli en mettant en avant des choses que la Parole de Dieu n'ordonne point... Ceci doit nous servir d'avertissement, afin que nous ne souffrions ni ne permettions aucune chose que Dieu n'a pas commandée. Car nous ne pouvons avoir des règlements plus convenables que ceux qui nous ont été donnés par Jésus-Christ lui-même... et nous ne pouvons suivre personne de plus sage que Lui. Si toutes les ordonnances de Moïse ont dû céder la place à Jésus-Christ, combien plus n'ôterons-nous pas les choses qui ont été inventées après Jésus-Christ. Qu'il nous soit suffisant de n'avoir que les pasteurs que Lui-même envoie, la doctrine telle qu'Il l'a donnée, que les lieux de culte soient propres et convenables, que ceux qui sont reçus à la Cène du Seigneur soient dans les conditions requises par l'Evangile et que tout soit fait selon la pureté évangélique. Si Jésus-Christ et ses ordonnances ne suffisent pas à maintenir le respect et le bon ordre dans les assemblées, qui pourra s'en charger ?... Tout ira bien quand Jésus-Christ seul et ses saints commanderont et régneront dans l'Eglise.

Les prêtres essayaient de répondre aux raisonnements de Farel; les uns défendaient le signe de la croix, déclarant que c'est un fait avéré qu'il chasse Satan.

« Et où, je vous le demande, répondait Farel, où le diable est-il plus présent que dans la personne du pape qui porte cependant trois croix sur la tête et qui en est couvert jusque sur ses pantoufles ? Où le diable est-il plus présent que dans l'office de la messe dans lequel on voit plus de croix qu'à tous les autres services ? »

D'autres prêtres faisaient observer que les Pères n'avaient point dit qu'il fallût adorer la croix elle même, mais seulement qu'elle représentait Christ.

« Il ne sert à rien, répondait Guillaume, d'essayer d'excuser et de colorer leurs paroles; il vaut bien mieux convenir qu'ils ne parlaient point selon les Ecritures. Les figures et les types de l'Ancien Testament se sont évanouis quand Jésus-Christ a paru, parce qu'Il était la réalité dont ces figures n'étaient que l'ombre. De même, puisque I'Evangile nous parle en termes si clairs et si simples, devons-nous appeler les choses par leur nom et ne point faire comme les Pères, car il n'y aurait pas eu autant d'erreurs et d'égarements s'ils n'avaient fait si grand usage de la manière de parler de l'Ancien Testament; tels sont, par exemple, ces mots d'autels, sacrifices, immolations et tant d'autres qu'ils emploient si souvent. Je vous prie de considérer quelle convenance il y a à dire que la croix est l'espérance des chrétiens, si c'est de la croix et non de Christ que nous voulons parler. C'est un blasphème. Et comment pourrait-il s'agir de Christ lorsque nous voyons la croix mêlée à des diadèmes, des ornements et autres choses semblables I Car Jésus Christ n'a rien à faire avec les accoutrements et les parures mondaines.

« Si nous sommes des chrétiens rassemblés en son nom, il faut que nous ne soyons plus du monde, mais de nouvelles créatures. Car Christ n'est pas de ce monde, Il a laissé le monde et Il s'en est allé au Père Mais ces théologiens, pour soutenir leur fausse doctrine, mettent la croix à la place de Celui qui est mort, à la place du sang précieux qui peut seul laver nos péchés. Celui qui croit en Lui a la vie éternelle. Puissions-nous tous croire et recevoir ce bon Sauveur Jésus pour notre Rédempteur et notre Libérateur par la foi Remercions donc ce bon Père qui nous donne un si excellent Sauveur dans lequel nous mettons toute notre confiance, n'ayant que faire du bois de la croix, pas plus que d'Hérode, de Pilate ou des autres bourreaux du Seigneur... car le Saint Esprit enseigne aux chrétiens qu'ils sont morts au péché, vivants à Christ, ressuscités en vie nouvelle, et qu'étant ainsi ressuscités, ils doivent chercher les choses qui sont en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu, et penser aux choses du ciel et non point à celles qui sont sur la terre. »

Les docteurs de Paris furent indignés que Farel osât prétendre que les Pères étaient tombés dans l'erreur « Ne craignons pas de contredire qui que ce soit, disait Farel, si leurs paroles ne peuvent être prouvées par les Ecritures, mais plutôt disons: Toi, Seigneur, Tu es le seul qui ne se trompe point. Il n'y a rien en ta Parole

que vérité et droiture; tes commandements sont bons, purs, parfaits, rien ne peut être bon sinon ce qui est fait selon ta Sainte Parole... Et que par cette Parole on condamne même les plus saints et les plus sages dans ce en quoi ils ont failli. Qui ne condamnerait pas l'idolâtrie de Salomon ? Sa sagesse ne doit point nous empêcher de détester son péché. Qui voudrait excuser les péchés de David ? Sa grande piété et bonté ne peuvent nous empêcher de dire qu'il a failli. Prenons donc garde à nous-mêmes et fussions-nous comme des anges de Dieu, ne lâchons jamais la bride à nos actions, nos paroles et nos pensées, mais jugeons-les toujours d'après la Parole de Dieu. »

Mais les docteurs de Paris n'étaient nullement disposés à admettre la pleine suffisance de la Bible.

« Au contraire, dit Farel, ils préfèrent les livres des Pères qui sont souvent aussi contraires à la Bible que la chair l'est à l'Esprit. Au lieu de se contenter de la Bible, ils y ajoutent autre chose, comme si l'on essayait d'orner de l'or et des pierres précieuses avec de la fange et du fumier. Au lieu de s'occuper à enseigner par la Parole de Dieu, ils se sont égarés à la poursuite des rêveries humaines, des Hélène, des morceaux de bois, avançant des choses qui ne sont point dans la Sainte Ecriture... Ainsi est venue la ruine dans l'Eglise et il faut être bien aveugle pour ne pas voir cette ruine, ou bien lâche et méchant pour ne pas s'efforcer d'en retirer les âmes. Ceux qui veulent soutenir la méchanceté actuelle, s'arment de l'excuse que ces coutumes sont anciennes et viennent de forts, grands et bons personnages... et le plus souvent ceux-là mêmes qui désirent le plus que Dieu soit servi en pureté n'osent rien dire contre les Pères. Si les Eglises n'avaient jamais rien accepté qui ne fût contenu dans la Sainte Ecriture, nous ne serions pas maintenant dans des abîmes d'erreurs et de superstitions qui surpassent tout ce qu'on a jamais vu auparavant. ».

Quelques-uns des docteurs les plus éclairés de Paris convinrent qu'on devrait expliquer au peuple que l'adoration ne s'adresse pas aux images et aux croix Il est facile, dirent-ils, d'expliquer qu'on ne doit adorer que Dieu seul. C'est la faute du peuple et non des croix s'il est idolâtre, pourquoi donc supprimer les croix et les images ? Défendons seulement qu'on les adore « Le bon roi Ezéchias vous condamne en ceci, répondait Farel, car lorsqu'il a vu que le peuple rendait honneur et service divin au serpent d'airain, il ne s'est point fait de scrupule de l'abattre; il ne s'est pas contenté de défendre au peuple de l'adorer. Cependant ce serpent avait été fait par Moïse comme signe de la plus grande œuvre que Dieu ait faite, à savoir la rémission de nos péchés. Néanmoins, Ezéchias le mit en pièces et lui donna un nom de mépris qui veut dire: ce morceau d'airain. Les serviteurs de Dieu sont à bien plus forte raison tenus de s'élever contre tout ce qui a été introduit et inventé de contraire au pur Evangile, car celui-ci est bien plus excellent que la Loi, et l'adoration en esprit et en vérité doit être plus pure que celle qui se faisait sur la montagne. »

Farel ne comprit pas en même temps toutes les vérités que nous venons d'exposer; il lui fallut des mois et des années pour apprendre et désapprendre tant de choses. Toutefois, lorsqu'il eut saisi que tout ce que l'homme ajoute à la Parole de Dieu est mauvais, ses erreurs papistes disparurent une à une. J'ai cru devoir insister sur ce sujet pour un motif qui devrait nous remplir de honte et de tristesse.

Il s'est écoulé plus de quatre cents ans depuis que Farel enseigna la nécessité de n'avoir d'autre fondement que la Parole de Dieu; mais, hélas I ses enseignements sont oubliés, et si l'on y revenait, combien de choses ne faudrait-il pas abolir, non seulement dans les contrées papistes, mais aussi chez les réformés !

Les efforts de Farel ne réussirent qu'auprès d'une faible minorité, et de nos jours il ne trouverait pas beaucoup plus d'auditeurs disposés à retourner aux Ecritures et à délaisser tout ce qui n'y est pas contenu. Le cœur de l'homme est le même à présent qu'en 1520, et le monde n'est pas moins « inimitié contre Dieu », ni Satan moins actif.

CHAPITRE IX

Un jour de grâce pour Paris.

L'animosité et la haine des docteurs de l'Université contre Faber et Farel se manifestèrent de plus en plus ouvertement. Aussi, quoique les deux amis eussent l'appui de la princesse Marguerite et de l'évoque de Meaux, il leur aurait été impossible de prêcher et d'enseigner comme ils le faisaient, si le Seigneur n'avait tenu la porte ouverte devant eux et ne les avait protégés par la force de son bras. Dans sa grâce et son amour, Dieu avait décidé que l'Évangile de son Fils serait prêché aux « aveugles, conducteurs d'autres aveugles », et nul ne pouvait réduire au silence ses hérauts. Les docteurs de Paris ne voyaient en Farel qu'un jeune homme vaniteux et irrévérencieux. Qu'il osât arriver du fond d'un village des Alpes, la Bible à la main, pour édifier les papes, les prêtres et tous les Pères de l'Église, leur semblait une insolence inouïe. Ils ne pouvaient souffrir ce que Guillaume appelait parler franchement. Ils savaient que pas un d'entre eux ne saurait répondre à la sommation qui leur était faite de justifier leurs doctrines et leur conduite par la Bible seule. C'est ainsi que le jour de grâce passa, le seul dans toute l'histoire de France où le Seigneur ait envoyé la bonne nouvelle aux chefs et aux conducteurs de la nation. Si Paris avait reçu 1« messagers de Dieu, ni les affreux massacres du la Saint-Barthélemy et des siècles suivants, ni les jugements terribles que le sang de tant de martyrs fit tomber sur le roi et le peuple, il y a cent soixante ans, n'auraient été inscrits dans l'histoire de France.

Sous Louis XII l'Université avait pris parti contre le moine qui avait voulu établir l'autorité suprême du pape dans l'Église. Mais les choses avaient changé depuis la mort du roi. Louise de Savoie, mère de François Ier, et son favori Antoine Duprat, avaient accaparé une partie du gouvernement de l'État. La reine-mère et son favori avaient l'un et l'autre leurs raisons pour haïr l'Evangile d'une haine profonde. Louise de Savoie était une femme dépravée, d'un caractère tyrannique; Duprat, qu un historien catholique appelle « le plus vicieux de tous les bipèdes », n'était entré dans le clergé qu'afin d amasser des richesses par tous les moyens que les prêtres avaient à leur disposition. Duprat était cardinal, archevêque de Sens et chancelier de France; comme sa protectrice, c'était un homme de mœurs dissolues. Ces deux serviteurs de Satan, en s'opposant à l'Evangile, satisfaisaient leurs instincts pervers et espéraient cacher leur mauvaise vie sous de fausses apparences de zèle pour Dieu et l'Église. Louise de Savoie persuada à son fils d'accorder au pape plus de pouvoir dans les affaires de I'Eglise française qu'il n'en avait jamais eu.

En échange de son amitié, le pape céda au roi le droit de nommer les évêques et les curés dans son royaume. Le roi en fit un commerce avantageux, nous dit

on, tout comme les marchands de Venise trafiquaient de poivre et de cannelle. Encouragée par la haine que Louise et Duprat manifestaient contre l'Évangile, I'Université (la Sorbonne surtout) chercha les moyens de réduire les prédicateurs au silence.

Le principal meneur était Noël Bédier, le syndic de la Sorbonne. Avec Louise et Duprat, il fut l'un des grands ennemis de l'Évangile à cette époque. C'était un homme de capacités fort ordinaires, mais doué d'une voix forte et sachant la faire entendre. Les querelles étaient son élément et il était plus content de rencontrer un ennemi qu'on ne l'est généralement de trouver un ami. Bédier avait une haine particulière pour Faber, parce qu'il venait de la même province que lui, et qu'il s'était acquis une réputation de talent et d'érudition qui remplissait Bédier de jalousie. Erasme disait de cepauvre homme qu'il avait l'ignorance, la stupidité, les préjugés et l'hypocrisie de trois mille moines réunis. Il répondait longuement et fréquemment à Faber et à Farel, aux applaudissements d'un essaim de prêtres et de moines aussi ignorants que lui. Les uns l'approuvaient par stupidité, croyant qu'un homme qui avait tant à dire devait avoir raison; d'autres, parce qu'ils étaient enchantés d'entendre contredire Faber et Farel; quelques-uns enfin parce qu'ils pensaient qu'en défendant l'Église de Rome on devait avoir le droit de son côté. Bédier était trop ignorant pour fournir des arguments plausibles. Mais il avait lu, dans je ne sais quel auteur ancien, que la femme pécheresse du chap. VII de Luc, Marie-Madeleine, et Marie la sœur de Lazare, étaient une seule et même personne. Faber ayant dit que n'étaient trois femmes différentes, Bédier l'accusa à grands cris d'hérésie devant l'Université. Non seulement Paris, mais toute la chrétienté se souleva d'indignation contre Faber. Un évêque anglais écrivit un livre pour soutenir l'opinion de Bédier. L'Université entière déclara que Faber devait subir la peine des hérétiques. Mais le roi, qui était en mauvais termes avec l'Université, fut enchanté d'avoir une occasion d'humilier les docteurs et les prêtres. Il donna l'ordre de laisser Faber en paix, et c'est ainsi que le Seigneur lui accorda, encore pour un peu de temps, une porte ouverte à Paris. Bédier, rempli de rage de n'avoir pu brûler Faber, essaya de s'en consoler en lui suscitant tous les ennuis possibles. Mais le vieux savant continua à enseigner au milieu des insultes et des persécutions, jusqu'au mois de novembre de cette année 1519. Ensuite il quitta Paris et nous ignorons où il se rendit; il fut absent jusqu'au printemps de 1521. A cette époque, son ami l'évêque de Meaux le pria de venir lui aider à répandre l'Evangile dans son diocèse, lui promettant un refuge assuré et toute liberté d'enseigner et de précher. Faber, fatigué des tracasseries qu'il endurait à Paris, fut bien aise de se retirer à Meaux, laissant Farel seul pour faire face à 1 orage que soulevait Bédier.

Meaux était le siège de l'évêque Briçonnet, qui travaillait depuis deux ans, dans tout son diocèse, à répandre les vérités évangéliques. Il aurait voulu qu'elles fussent prêchées dans chaque ville et dans chaque village En conséquence, l'évêque s'était rendu lui-même dans toutes les paroisses pour s'enquérir de la conduite et des enseignements du clergé. Hélas l partout on lui fit les mêmes récits: le clergé ne songeait qu'à se plaire à lui-même; la plupart de ses membres passaient leur temps à s amuser à Paris, abandonnant leurs paroissiens à des vicaires ou à des moines franciscains venant de Meaux. Les simples curés ne valaient pas mieux que le haut cierge; les moines mendiants n'étaient que des imposteurs qui s enrichissaient des dépouilles d'un peuple crédule. « Le seul souci de ces pasteurs, disait l'évêque, c est de tondre leurs brebis.» Pour mettre un frein à ces désordres, Briçonnet défendit aux moines de prêcher et

destitua bon nombre de prêtres, se proposant d'en préparer d'autres pour enseigner l'Évangile. En attendant, il fut heureux d'avoir le secours de Faber.

Guillaume Farel dot se trouver dans un grand isolement. Ses deux amis, Roussel et d'autres encore, espéraient, au moyen de l'Évangile, réformer l'Église romaine en y restant attachés. Farel, lui, était de jour en jour plus convaincu que leurs espérances étaient vaines et que les chrétiens devaient retourner purement et simplement à la Parole de Dieu, en laissant de côté toute autre considération. Au lieu de réformer Rome, il n'en voulait plus rien du tout; il désirait retourner aux temps de Paul et de la Chambre haute, au temps où il n'y avait ni prêtres ni autels, ni édifices consacrés, ni vêtements sacerdotaux, ni rites particuliers, mais où il y avait Christ, Christ seul et sa Parole bénié. « Si Christ ne suffit pas, écrivait Farel, si sa Parole ne peut maintenir l'ordre, comment pouvez-vous espérer que rien de ce que vous y ajouterez fera ce que Christ n'a pu faire ?

Il n'est pas étonnant que les docteurs de la Sorbonne aient refusé d'entendre cet intrus qui prétendait ne les juger que d'après la Bible seule.

Les docteurs de Paris avaient entendu les appels divins pendant deux ans; maintenant Dieu allait les mettre à l'épreuve: recevraient-ils son message de grâce et de salut, ou non ? Le moment décisif arriva de la manière suivante: Luther, dont les doctrines avaient été condamnées par l'Église de Rome, en avait appelé à l'Université de Paris, pour qu'elle jugeât entre lui et Jean Eck, le champion de Rome. Eck et Luther s'étaient rencontrés à Leipzig pour discuter publiquement les droits de Christ et ceux du pape. Paris devait examiner ce qui avait été dit des deux côtés et ensuite déclarer lequel avait raison. Vingt copies des arguments de chacun des adversaires furent envoyées à Paris au commencement de 1520.

Pendant plus d'une année, l'Université étudia ces brochures; toute l'Europe, nous dit-on, attendait la décision de Paris. Bédier avait beaucoup à dire, naturellement; avec sa voix criarde et soutenu par une nuée de partisans ignares et de prêtres en colère, il gagna la bataille. En avril 1521, l'Université décréta que les livres de Luther seraient brûlés publiquement dans les rues de Paris. Dès lors Farel comprit que la capitale avait rejeté I'Évangile. Faber le suppliait de venir à Meaux, où il pourrait prêcher en liberté et où les âmes soupiraient après le pain de vie. C'est ainsi que Guillaume secoua la poussera de ses pieds contre la ville qui refusait Christ et sa Parole. Accompagné des Roussel et de quelques autres de ses amis, Farel arriva à Meaux sans que nul peut-être se soit douté qu'avec le départ de ce jeune montagnard finissait le jour de grâce pour Paris. Christ a dit autrefois de ses serviteurs: « Celui qui vous écoute m'écoute, celui qui vous méprise me méprise, et celui qui me méprise méprise Celui qui m'a envoyé. » Patris avait méprisé Dieu lui-même en la personne du jeune évangéliste.

Mais Celui qui peut tirer le bien du mal avait changé en bénédiction, pour une âme d'élite, les discours absurdes de Bélier. Il y avait un jeune noble de Picardie Louis de Berquin, qui se faisait remarquer par la ferveur de son attachement à l'Église romaine et sa moralité irréprochable. Berquin s'élevait souvent avec force contre les doctrines de Luther, tout en blâmant sévèrement les prêtres et les moines qui vivaient dans le péché et faisaient de la religion une occasion de lucre Il haïssait la bassesse, l'hypocrisie, et semble avoir été parfaitement sincère, quoique dans l'erreur. Il assista aux Écussons qui eurent lieu entre Bédier et les prédicateurs de l'Évangile, et, bien qu'il crût Faber et Farel dans leur tort, les mauvais arguments de Bédier et de ses moines, leurs efforts déloyaux pour harceler et calomnier ceux qu'ils ne réussissaient pas à réfuter, excitèrent son indignation. D'un autre côté, il trouva que les prédicateurs étaient francs, droits, qu'ils en appelaient a la Bible pour confirmer tout ce qu'ils disaient. C'est alors que Berquin, dégoûté des prêtres et embarrassé par les déclarations de Farel, se mit à lire la Bible, et la lumière se fit dans son cœur. Nous entendrons encore parler de cet intéressant jeune homme; pour le moment, retournons à Farel.

CHAPITRE X

Jours heureux à Meaux.

Guillaume Farel prêchait à Meaux, faisant retentir « sa voix de tonnerre » partout, dans les rues, sur les marchés, dans les salles qu'on lui prêtait. Le peuple se rassemblait en foule pour entendre ses paroles, si nouvelles et si bénies. Il apprenait avec étonnement qu'au lieu de donner son argent aux prêtres et aux moines, il n'avait qu'à recevoir les richesses insondables de Dieu. « Si nous considérons la mort de Jésus-Christ, disait-il, nous verrons qu'en elle tous les trésors de la bonté et de la miséricorde du Père sont manifestés. Tous les pauvres pécheurs doivent être incités et invités à vemr à ce bon Père tant charitable qui a tant aimé le monde qu'Il n'a point épargné son Fils, mais l'a donné pour sauver le monde. N'y voyons-nous pas aussi la preuve que tous doivent être incités très ardemment à venir au lis duquel la charité est si grande qu'Il donne sa vie, son corps, son sang en sacrifice parfait pour la rançon de tous ceux qui croiront en Lui ! Car c'est lui qui appelle tous ceux qui sont travaillés et chargés, promettant qu'Il les soulagera. C'est Lui qui exauça si charitablement le misérable brigand, lui répondant: « Je te dis » en vérité, qu'aujourd'hui tu seras avec moi en paradis » C'est Lui enfin qui, ayant pitié et compassion de ses ennemis mortels, prie pour eux Dieu son Père, disant . « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font...» Pendant qu'Il endurait cette passion si douloureuse, Il travailla dans le coeur de ce malheureux brigand pour I'Inciter a se retourner vers Jésus-Christ; c'est alors aussi qu'Il a contraint ces méchants soudards italiens et leur capitaine à se frapper la poitrine, confessant que Jesus-Christ était le Fils de Dieu.

Finalement, si nous consacrons attentivement cette mort et passion de Jesus-Christ, nous verrons bien clairement que par elle le voile du temple s'est déchiré du haut en bas, afin que tout ce qui était caché en des lieux où personne n osait entrer, soit révélé par la mort de Christ et que es fidèles y eussent accès et entrée en pleine harmonie de foi, venant au trône de la grâce pour obtenir pleine miséricorde. Car Jésus-Christ, Lui le vrai Fils de Dieu, s'est tellement humilié et abaissé, qu'II est mort pour nous, Lui le Juste pour les injustes et les iniques, offrant son corps et son sang pour la purification de nos âmes. Et le Père veut que, par le précieux don de son sang, nous soyons certains de notre salut et de notre entière justification. Or le Père, pour l'amour de Lui-même et non pas pour l'amour de nous ni de nos œuvres, mentes et justices (qui ne sont que des abominations, nous sauve, nous vivifie, faisant de nous ses fils, entiers avec Christ. Notre bon Père donc, pour l'amour de Lui-même et afin que son conseil subsiste, a voulu sauver et vivifier ceux qu'II a appelés à la vie, sans avoir égard à celui auquel il a fait grâce, à ses œuvres ni à son point de départ, mais Il lui pardonne toutes ses fautes et tous ses péchés, le délivrant par son très cher Fils qu'II a donné pour de misérables prisonniers du Diable. Le péché, la rébellion contre la loi de Dieu habite en eux et a domination sur eux. Mais le bon Dieu et Père de miséricorde prend le pécheur pour son enfant adoptif, pour son héritier, cohéritier avec Jésus-Christ, le renouvelle par la foi et lui donne les arrhes de l'Esprit qui le fait membre du corps de Christ, un avec Lui. Quiconque connaît et comprend ceci par une foi vivante et vraie, possède la vie éternelle. Le Saint-Esprit unit les croyants à Christ et les fait membres de son corps, selon qu'ils ont été élus pour la vie dès la fondation du monde. Par la puissance divine, nous sommes remis en plus noble état que jamais ne fûmes avant le péché d'Adam au paradis, car nous avons le paradis céleste et la vie, non pas une vie corporelle et corruptible qu'on peut perdre, mais spirituelle et sans corruption qu'on ne perdra jamais. Celui qui croit en Dieu a la vie éternelle, et il ne regarde plus aux choses visibles; mais connaissant le Père par le Fils, il comprend la grande bonté de Dieu et sa miséricorde infinie. Ne craignons donc point d'exposer nos corps pour la gloire de notre Père, de mettre cette vie corruptible au service de son Evangile. Car II nous donnera en échange une vie tellement plus excellente qu'on ne saurait en faire l'estimation... O jour d'allégresse, de triomphe, de tout bien et de toute consolation, bonheur et joie, quand ce grand Sauveur reviendra !... Lui qui en son corps a tant souffert, les coups, les crachats, les flagellations, tellement cruellement maltraité que son visage en était tout défait !... Il appellera les siens qui sont participants de son Saint-Esprit, et dans lesquels Il habite par l'Esprit; Il les introduira dans la gloire, leur apparaissant dans son corps glorieux et faisant que leurs corps qu'ils ont laissés en partant de ce monde soient ressuscités en vraie vie immortelle et gloire éternelle, faits semblables a Jésus pour régner éternellement avec Lui en tout bien et toute joie inexprimable... La pleine révélation de la gloire des élus... après laquelle toute créature soupire, sera en I'avènement triomphant de notre Sauveur, quand tous ses ennemis seront mis sous ses pieds et toutes choses lui seront assujetties: alors les élus iront au devant de notre Seigneur en l'air, et là sera manifestée la très grande puissance de notre Seigneur, qui sera admiré dans tous les saints... et comme dans le corps de sa gloire il n'y a ni mort, ni faiblesse, de même ses membres dans leurs corps glorifiés se présenteront sans ombre devant le Père, étant parfaits en Christ. »

J'ai cru utile de rapporter autant que possible les propres paroles de Farel, afin de faire connaître quel Evangile il prêchait. Quatre siècles se sont écoulés depuis lors et la Bible a été répandue partout. Mais pouvons-nous dire qu il y ait beaucoup de personnes à présent qui soient aussi bien enseignées du Saint-Esprit que Guillaume Farel l'était, qui sachent comment le pécheur est sauvé et pourquoi il l'est ? Ne trouvons-nous pas souvent des âmes qui sont passées de la mort à la vie, mais qui n osent pas se croire assurées de leur salut ? Permettez-moi de vous demander si vous connaissez la portée de ces paroles de Farel: « Le Père pour I'amour de Lui-même et non pour l'amour de nous nous sauve et nous donne la vie éternelle. » Si vous né comprenez pas encore ces paroles bénies, laissez-moi vous supplier de relire le chapitre XV de Luc, en demandant à Dieu qu'II vous révèle les trésors d'amour cachés, ou plutôt manifestés dans les enseignements du Christ, révélés par le grand amour de Dieu, mais cachés à la multitude par le voile d'incrédulité qui l'aveugle. Paul nous parle (2 Cor. IV) d'un évangile caché, mais il n'est voilé qu'aux yeux de ceux qui périssent, parce que Satan les a aveuglés, comme il s'efforce sans cesse de le faire, et quand il n'y réussit pas tout à fait, il cherche tout au moins à obscurcir et affaiblir la lumière de la connaissance de la gloire de Dieu. Il nous voile cette merveilleuse vérité que c'est pour l'amour de Lui-même que Dieu nous a sauvés et nous a donné une place dans la gloire. C'était avec un étonnement mêlé de joie que les habitants de Meaux entendaient parler de « l'amour qui surpasse toute connaissance ». Les ouvriers cardeurs de laine dans les manufactures, les commerçants, les paysans, remplissaient les salles et les églises où l'on enseignait la vérité. L'évêque lui-même prêchait assidûment, il disait au peuple que ces doctrines, soi-disant nouvelles, étaient celles qu'avaient prêchées Christ et les apôtres. Il suppliait ses auditeurs de croire ces vérités et de les retenir. « Oui, disait-il, si quelqu'un s'oppose à vous, même si moi votre évoque, j'allais renier Christ et abandonner la doctrine que je prêche maintenant, ne me suivez pas ! La Parole de Dieu ne peut changer, soyez fidèles jusqu'à la mort, s'il le faut. »

Sans négliger la prédication, Faber avait trouvé le temps d'achever la traduction française des quatre Evangiles; ce fut alors qu'il les publia L'évèque de Meaux n'épargna ni l'or ni l'argent pour répandre partout cette portion de la Bible, toute la ville se mit à la lire; le dimanche et les jours de fête, les gens se réunissaient pour en faire la lecture et en parler ensemble. Les paysans l'emportaient dans leurs champs, les artisans interrompaient le mouvement de leurs machines pour la lire. Briçonnet la fit distribuer parmi les faneurs et les moissonneurs qui venaient des autres provinces au moment des travaux agricoles. Ainsi l'Évangile se répandit au loin dans les villes et les villages. où la bonne semence leva et porta du fruit. A Meaux, d'heureux résultats ne tardèrent pas à se manifester; les jurements, dit-on, les querelles, l'ivrognerie devinrent presque inconnus dans la ville, en revanche on y entendait les louanges de Dieu et de pieuses conversations. L'évêque ne se contenta pas de répandre la Parole de Dieu dans son propre diocèse, il envoya les épîtres de Paul en français a la princesse Marguerite, qui se trouvait bien isolée après le départ de ses amis pieux. Briçonnet la supplia de montrer les épîtres à son frère et à sa mère; il est probable que la princesse le fit, mais hélas I sans autre résultat que d'aggraver leur condamnation !

Pendant ce temps, ceux qui avaient reçu le salut à Meaux, commencèrent à exhorter leur entourage; quatre de ces nouveaux croyants se distinguèrent surtout comme témoins de Christ. C'était d'abord Jacques Pavannes, un jeune étudiant que l'évêque avait invité à venir en séjour à Meaux. On nous le décrit comme doué de la plus grande témérité et de la plus grande droiture. Puis il y avait Pierre et Jean Leclerc, deux jeunes cardeurs de laine, dont le père était un papiste bigot; mais leur mère avait cru à l'Évangile. Enfin, il y avait un pauvre homme dont le nom n'est point parvenu jusqu'à nous, il est désigné comme «l'ermite de Livry». Il avait cherché à sauver son âme par de bonnes œuvres, en allant s'établir en ermite dans la forêt de Livry, non loin de Paris. Cet homme pourvoyait à sa subsistance en mendiant de porte en porte. Mais un jour, il rencontra des habitants de Meaux qui lui offrirent quelque chose de meilleur que « la viande qui périt ». Ce jour-là I'ermite s'en retourna riche dans sa retraite; il continua à y demeurer, mais s'il parcourut encore les campagnes, ce fut pour donner et non pour recevoir. Il allait de maison en maison, faisant part gratuitement de ce qu'il avait reçu « sans argent et sans aucun prix », c'est-à-dire parlant à tous du Seigneur Jésus-Christ et du pardon complet que Dieu accorde à tous ceux qui croient en Lui, pardon que Christ a acheté au prix de Son sang. Avec le temps, la cabane de l'ermite devint le rendez-vous de tous ceux qui étaient oppressés par le poids de leurs péchés et qui allaient demander à l'ambassadeur de Christ ce qu'il fallait faire pour être sauvé.

CHAPITRE XI

L'obéissance.

La pleine liberté laissée aux prédicateurs et aux chrétiens pour répandre l'Évangile, tout en réjouissant Farel, ne le satisfaisait pas complètement. Faber était plein de joie et d'espérance. « Que mon cœur se réjouit, disait-il, quand je vois la pure connaissance de Christ se répandre ainsi ! Je puis espérer que notre chère France comprendra enfin la grâce de Dieu, car notre gracieux roi lui-même n'a-t-il pas consenti à ce que son peuple possédât la Parole de Dieu en langue vulgaire ? Dans ce diocèse-ci l'Évangile est lu le dimanche et les jours de fêtes; il est expliqué journellement au peuple et les âmes simples font leurs délices de la Parole bénie. »

Farel partageait la joie de son vieux maître, car l'Évangile était prêché et des âmes étaient sauvées. Mais, pouvait-il consentir à ce que la messe continuât à être célébrée, les images à remplir les églises et l'évêque à revêtir les habits sacerdotaux? Tout ce que Farel voyait autour de lui, montrait combien les hommes

avaient ajouté à la Bible, et leurs inventions le remplissaient d'indignation. Ils faisaient bien de reconnaître Christ comme leur Sauveur, mais était-il leur seul Maître ? Ils avaient raison de lire l'Evangile les jours de saints, mais pourquoi y avait-il encore des jours de saints ? Tandis que les pécheurs acceptaient avec joie le salut gratuit que Christ leur offre, refuseraient-ils après l'avoir reçu d'obéir à leur seul Sauveur ?

Ces inconséquences des réformés de Meaux affligeaient Farel, d'autant plus que personne, parmi les prédicateurs, ne pensait comme lui. Peut-être parmi les humbles et les croyants inconnus, y en avait-il qui étaient de son avis; on peut le supposer. Mais faudrait-il que Farel se brouillât avec l'évêque et son cher Faber, avec Gérard et Arnold Roussel ? Serait-il obligé de reconnaître que même son vieux maître ne suivait pas complètement le Seigneur ? Les écrits de Farel nous apprennent quels étaient ses sentiments à ce sujet. Ne nous séduisons pas, dit-il, en pensant bien faire comme si nous ne pouvions faillir, il faut suivre, non point notre jugement, ni ce qui est en nous qui n'est pas encore parfait, mais regarder à la loi parfaite et pure de Dieu et demander le secours de notre bon Père pour lui obéir. Et gardons-nous bien de croire qu'il nous soit permis de suivre notre propre jugement, de nous conformer à la manière de vivre de ceux qui nous entourent, même extérieurement. Gardons-nous de croire que dans le service de Dieu les choses qu'Il a défendues soient sans importance, et que nous puissions faire comme les autres... par exemple, nous incliner devant les images, pourvu que ce ne soit pas de cœur, répéter les paroles d'autrui quoiqu'elles déshonorent Dieu, faire semblant de garder les fêtes instituées par Satan, etc. Dieu demande la vraie obéissance du cœur, mais Il veut que cette obéissance se manifeste dans nos œuvres et en faisant ce qu'il commande, voire même si tout le monde faisait le contraire..., par exemple je ne dois pour aucun motif renoncer à ouïr la Parole de Dieu, à recevoir la Sainte-Cène, ni à prier en la sainte assemblée de Jésus; Si je suis ainsi tenu de faire ces choses sans craindre l'homme, je dois aussi fuir tout ce que Dieu a défendu. Je dois non seulement confesser ouvertement Jésus-Christ et son Evangile, mais aussi renoncer ouvertement à l'Antichrist et à sa doctrine diabolique. Et si je ne l'ai pas fait promptement et publiquement, j'ai à m'humilier devant Dieu comme ayant péché et à crier merci en demandant Son concours pour pouvoir suivre Ses saints commandements avec mon âme, mon esprit et mon corps. »

Mais, objectaient Faber et les Roussel, n'est-il pas juste que les hommes organisent le culte qu'ils rendent à Dieu de manière à ce qu'Il soit servi avec plus d'honneur et de révérence ?

« La chair, répondait Farel, blasphème quelquefois contre Dieu et d'autrefois par un faux semblant de zèle, comme voulant exalter le saint nom de Dieu et faire qu'Il soit mieux révéré, invente toutes sortes de choses qui ne sont pas dans la Parole de Dieu. C'est de la chair que viennent les sectes, les organisations, les institutions elle ment dans tout ce qu'elle fait et donne à croire qu'elle agit par sainteté et amour de Dieu. Aussi devons-nous nous garder soigneusement de suivre les inclinations de nos cœurs, mais éprouver diligemment tout esprit, car l'ange de ténèbres peut se déguiser en ange de lumière ainsi que ses ministres. Gardons-nous surtout de la sagesse de la chair ! Il faut donc éprouver par la Parole de Dieu tout propos, toute règle et institution, pour savoir si cela vient de Dieu ou de la chair. "

Guillaume eut bientôt à faire lui-même l'expérience de ce qu'est le sentier solitaire de l'obéissance. Il avait été dur pour lui de se détourner premièrement de ses parents, des prêtres et des professeurs qui lui avaient enseigné le chemin de l'idolâtrie. Mais c'était bien plus difficile de se séparer de Faber, qui avait été un des instruments employés par le Seigneur pour faire pénétrer la lumière et la paix dans son âme. Néanmoins, si Dieu avait parlé, il fallait lui obéir à tout prix. Il est écrit: « Le fondement de Dieu demeure ferme ayant ce sceau: Le Seigneur connaît ceux qui sont siens » Faber admettait volontiers la vérité jusque-là: Ne puis-je pas être dans Rome, pensait-il, sans être de Rome? le Seigneur sait distinguer les siens au milieu du mal. Mais Farel se rappelait que sur le revers du sceau dont ce verset fait mention, il y avait une autre inscription qui est celle-ci: « Quiconque invoque le nom du Seigneur, qu'il se retire de l'iniquité.» Il ne s'agit pas seulement d'abandonner une vie de péché, mais il nous est commandé outre cela, et d'une manière spéciale, de nous séparer de tous ceux qui sont des vaisseaux à déshonneur dans la maison de Dieu, de rompre toute association avec ce qui déshonore son saint Nom. Si Faber n'avait pas la foi et le courage d'agir ainsi; il devenait évident que lui et Farel ne pourraient plus marcher dans le même chemin: Guillaume devra parcourir seul, sans son maître vénéré, une voie sainte et séparée du mal.

CHAPITRE XII

Les jours sombres de Meaux

Pendant ce temps, un orage se préparait. Les Franciscains commençaient à se plaindre hautement de la nouvelle doctrine; cela ne faisait point leur affaire

qu'on dépensât en Evangiles l'argent qui prenait autrefois le chemin de leurs poches. Ils supplièrent donc l'évêque de mettre fin aux prédications hérétiques. Mais l'évêque tint bon il prêcha lui-même du haut de la chaire contre l'hypocrisie des moines et des pharisiens et il loua les nouveaux docteurs qui, disait-il, parlaient selon Dieu. Malheureusement, si l'évêque refusait son concours aux moines, ceux-ci savaient où s'adresser. Ils se rendirent à Paris et racontèrent à Noël Bédier ce qui se passait à Meaux Celui-ci tressaillit de joie en apprenant que Briçonnet, son ancien atagoniste, pouvait attirer une sentence terrible sur sa tête. Le syndic de la Sorbonne s'empressa de porter la chose devant le Parlement de Paris; il était d'autant plus satisfait d'entraver l'Evangile qu'il venait d'essuyer un échec à propos de Louis de Berquin. Ce jeune gentilhomme avait été réellement converti par l'étude de la Bible, non seulement au protestantisme, mais à Dieu. Depuis lors, il s était employé avec zèle à écrire, traduire et faire imprimer une foule de traités et de livres évangéliques. Le Parlement, excité par Bédier avait saisi les livres et les papiers de Berquin, puis l'avait fait mettre en prison.

Il fut décidé qu'il comparaîtrait comme hérétique devant l'archevêque de Paris, et en conséquence on le transféra de la prison d'Etat dans celle du palais archiépiscopal. Mais à ce moment parut la garde du roi, avec une lettre du souverain, commandant qu'on lui remît Berquin; la princesse Marguerite avait probablement intercédé pour lui. Le Parlement lâcha à regret son prisonnier et se consola en brûlant ses livres sur la place Notre-Dame, tandis que le roi rendait la liberté à Berquin, lequel se retira dans ses terres de Picardie. Bédier brûlait du désir de s'emparer d'un luthérien et de se venger sur Briçonnet de ce que Berquin lui avait échappé. Soutenu par la Sorbonne tout entière, le syndic réussit à obtenir du Parlement l'ordre de faire une enquête sur les choses étranges qui se passaient à Meaux. Bientôt le pauvre évêque fut appelé à rendre compte de ses méfaits. On l'accusait d'avoir prêché des hérésies. On disait que c'était lui qui les avait fait venir à Meaux et les avait aidés de son argent, qu'il avait même permis à Guillaume Farel, un laïque empoisonné d'hérésie, de prêcher publiquement dans la ville, quoiqu'il ne fût pas consacré.

Farel dut probablement quitter Meaux à peu près à cette époque, ayant sans doute beaucoup de peine à se séparer de Faber et du petit troupeau de croyants auquel il était attaché; mais le temps était venu pour lui de renoncer a Rome et à tous ceux qui, comme son cher vieux maître, se refusaient encore à tout abandonner pour suivre Christ seul. Mais où se rendra-t-il ? Nous lisons dans l'histoire des serviteurs de Dieu que Bénaja, fils de Jéhojadah, poursuivit un lion sur la neige et le tua dans une fosse. Comme lui, Farel se rendra dans I antre même du lion, il ira à Paris au moment où il s en est fallu de si peu que Berquin ne fût brûlé et où Bedier a réussi à soulever une tempête contre Briçonnet. Alors même Farel arrive à Paris et parle hardiment et ouvertement de Christ et de son Evangile, tout en signalant la corruption et l'idolâtrie de l'Église romaine. Hélas I la porte était femmée; personne ne voulut recevoir son message; ii est même extraordinaire que nul n ait mis la main sur lui. Nous ignorons comment cela se fit; du reste, nous verrons souvent cette espèce de miracle se reproduire dans le cours de sa remarquable histoire. Farel annonçait pour la dernière fois la vérité à Paris, mais, ne trouvant que des sourds qui refusaient d'entendre, il secoua pour toujours la poussière de ses pieds contre la grande cité, et se dirigea par Metz vers son village natal, les Farelles.

Pendant ce temps, que devenait l'évêque de Meaux? Les accusations du Parlement et des moines le remplirent de terreur; il savait que Faber n'avait échappé qu'à grand'peine au bûcher, il pouvait deviner le sort probable de Louis de Berquin s'il venait à retomber entre les mains de Bédier. Que faire ? D'un côté la disgrâce et le bûcher, de l'autre la mitre et le pouvoir épiscopal, la faveur de la cour et du Parlement, le respect de tous ceux qui reconnaissaient le pape pour leur maître. Mais faudrait-il renier Christ? Satan lui insinua qu'il y avait un juste milieu, à savoir ne pas abandonner l'Évangile, mais pourtant faire semblant de satisfaire l'Église romaine. Il pourrait semir deux maîtres. C'est ce que Briçonnet se décida à faire. Il promit de renoncer aux écrits de Luther et d'autoriser l'adoration de la Vierge. «Je puis toujours expliquer que c'est par Christ seul qu'elle a le pouvoir de secourir », se disait-il. Mais que deviendraient ses chers amis, Faber et les Roussel ;' Satan vint de nouveau à son aide, en lui suggérant cette lâche excuse que s'il les bannissait de Meaux, ils iraient porter l'Évangile ailleurs, de sorte que lui, Briçonnet, se trouverait encore servir la cause de la vérité. C'est ainsi que ce malheureux abandonna le droit chemin, séduit par les artifices de son propre cœur.

Le 15 octobre 1523, l'évêque publia un mandement par lequel il ordonnait de prier pour les morts, d'adorer la Vierge et les saints, d'enseigner la doctrine du purgatoire, et défendait aux prêtres de laisser prêcher les luthériens dans son diocèse. On donnait alors le nom de luthériens à tous les réformés, bien que Farel ait connu et compris l'Évangile plus exactement que Luther, contre les erreurs duquel il a même prêché. Au mois de janvier suivant, l'évêque ordonna de vénérer les images; le premier président du Parlement et un conseiller nommé Verjus se rendirent à Meaux pour surveiller la conduite de Briçonnet, qui fut obligé de prêcher en leur présence contre les nouvelles hérésies. Ils retournèrent à Paris satisfaits de l'évêque, qui obtint de n'être condamné qu'à une forte amende pour ses fautes passées. Les ennemis de la vérité attaquèrent ensuite Faber, mais le roi intervint une seconde fois en sa faveur; il respectait la science du vieux martre, tandis qu'il méprisait les moines et les docteurs à cause de l'ignorance dont ils avaient fait preuve dans leurs dé bats avec Faber. Le savant vieillard fut donc laissé en paix; il n'osait prêcher publiquement à Meaux, mais il enseignait en particulier et il tâchait de se consoler en voyant que beaucoup d'âmes se tournaient vers le Seigneur. Mais il avait souvent des remords lorsqu'il pensait au courage de Louis de Berquin dans sa prison, et à la fidélité de Farel qui avait hardiment rompu toute relation avec Rome. Néanmoins Faber ne renia pas sa fol comme I évêque, et nous pouvons nous souvenir de lui comme d'un serviteur fidèle quoique timide du Sauveur, qu'il aimait véritablement.

CHAPITRE XIII

Pas un lieu où reposer sa tête.

Revenons à Guillaume Farel. La nouvelle du changement opéré en lui était parvenue jusque dans son village, où sa famille apprit avec effroi qu'il se disposait à rentrer. Bientôt il arriva en effet. Mais pour lui tout est changé I II ne voit plus dans sa bien-aimée patrie que les âmes périssant dans les ténèbres loin du Sauveur. Guillaume se mit tout de suite à proclamer le message béni qu'il apportait de la part de Dieu. Ce qu'il avait prêché à Paris et à Meaux, il l'annonçait maintenant aux Farelles, à Gap et dans tous les villages environnants. Il prêchait dans les rues et dans les champs, dans les moulins et dans les fermes, sur les rochers du bord de la rivière et sur les pentes des montagnes. Partout où il pouvait réunir deux ou trois personnes, on le trouvait la Bible à la main, enseignant et annonçant Jésus-Christ.

Au bout de peu de temps, ses frères Daniel, Jean-Jacques, Gauthier et Claude crurent à l'Évangile. Les prêtres étaient furieux. Quoi! un jeune homme, un laïque, prêcher ainsi et répandre l'hérésie dans tous les lieux! « Il n'est ni prêtre ni moine! » s'écriait l'évêque de Gap. Bientôt Farel fut cité à comparaître devant les magistrats et devant ce même évoque; il fut banni. Mais on ne peut bannir la Parole de Dieu. Farel l'avait proclamée et beaucoup de personnes, outre les frères de Guillaume, se convertirent à cette époque. Du nombre était probablement un jeune garçon nommé Antoine Boyve, natif du Dauphiné.

Il y avait aussi des âmes qui avaient reçu la bonne nouvelle avant l'arrivée de Farel, et voici par quel moyen. Non loin du manoir des Farelles s'élevait celui du Chastelard, qu'habitait une famille du nom de Coct. Le vieux seigneur du Chastelard avait plusieurs fils, le second s'appelait le chevalier Anémond. Ce jeune homme avait beaucoup voyagé; il paraît avoir rencontré Farel; ils s'étaient sans doute connus dans leur enfance comme voisins, et retrouvés plus tard à Paris. Farel avait appris au chevalier Anémond à connaître Jésus-Christ. De retour dans ses montagnes, le jeune chevalier avait annoncé l'Évangile autour de lui; parmi ceux qui crurent à sa parole se trouva un prêtre de Grenoble, nommé Pierre Sebville. Ce prêtre annonçait déjà la bonne nouvelle avec une grande puissance lorsque Guillaume arriva en Dauphiné. On nous dit que c'était un prédicateur très éloquent, d'un coeur honnête et bon, ne prenant conseil ni du sang ni de la chair.

Le chevalier Anémond était absent lorsque Farel arriva; au moment où ce dernier quittait Meaux, le jeune chevalier partait pour Wittemberg afin de faire la connaissance de Luther. De là, il s'était rendu à Zurich, pour voir Zwingli.

Zwingli était prédicateur de la cathédrale de Zurich depuis 1518. Etudiant la Bible assidûment, la lumière se fit dans son esprit, et il se sentit pressés de combattre hardiment quelques-unes des erreurs du papisme. Il est probable que Zwingli n'attaqua tout d'abord l'Église de Rome que parce qu'il trouvait ses superstitions opposées à la raison et au bon sens, mais je doute qu'il fût déjà passé de la mort à la vie, bien qu'on l'accusât de pencher vers la Réforme. Hélas ! il est facile d'être protestant, de voir en quoi le papisme est absurde, sans avoir la foi en Christ ni l'amour de Dieu. Il y avait alors beaucoup de gens (il y en a encore de nos jours) qui savaient discourir contre les erreurs du papisme, mais dont les cœurs étaient aussi éloignés de Dieu et aussi inimitié contre Lui que ceux des papes et des moines.

En 1519, Zwingli fut amené au Sauveur par une grave maladie, et, au moment où Farel quittait Meaux Il faisait enlever les images et les reliques des églises de Zurich et des villages environnants. C'était un grand pas, mais il gardait encore la messe et quelques autres formes romaines, non qu'il y tint lui-même, mais parce qu'il craignait les prêtres.

Le réformateur de Zurich possédait un haut degré de sagesse et de modération. Farel aurait pu dire de lui que c était la prudence de la chair; mais si Zwingli a trop cédé à la prudence charnelle, Farel n'a pas toujours su se garder du zèle et de l'énergie de la chair. Sous ce rapport, l'enfant des Alpes dauphinoises et celui des montagnes du Toggenbourg sont aux deux extrêmes.

Zwingli jouissait d'une grande popularité; habile à éviter ce qui pouvait irriter les hommes, il agissait toujours prudemment. Farel aurait pu avoir plus de la patience et de la douceur du Christ. Cependant la bénédiction promise dans Luc VI, 22: « Vous êtes bienheureux quand les hommes vous haïssent à cause du Fils de l'homme », était souvent le partage de Farel. Il n'y a eu qu'un seul Serviteur de Dieu qui ait été parfaitement doux et parfaitement courageux, aussi exempt de la prudence de la chair que de sa vivacité; nous en chercherions en vain un second.

Farel continua à prêcher avec zèle pendant quelques mois dans les villages du Dauphiné; il connaissait chaque rocher et chaque caverne. Exercé dès son enfance à escalader les montagnes, il lui était donc facile de trouver des lieux de refuge. « On m'avait bien averti, dit-il, que les épreuves, les persécutions et les ruses de Satan ne manqueraient pas de m'assaillir, mais je n'aurais pu les supporter par ma propre force et sans Dieu qui est mon Père. Il m'a fourni et me fournira toujours la force dont j'ai besoin. »

Pendant que Farel était dans la joie à la vue des multitudes de pécheurs qui se convertissaient, Dédier et Duprat n'avaient point oublié ce «brandon de discorde » qui leur avait échappé. Ils envoyèrent des ordres à l'évêque de Gap afin qu'on se mit à la recherche du prédicant hérétique. Mais Farel fut introuvable; se dirigeant à l'ouest, il avait traversé les Cévennes et s'était rendu dans la Guyenne. Là il prêcha quelque temps, mais les prêtres et les moines eurent bien vite l'éveil; Farel, de nouveau poursuivi par une nuée d'ennemis, s'échappa encore de leurs mains. Son ami Ane mond de Chastelard le supplia de venir le rejoindre en Suisse. Farel se mit en route à travers mille dangers, se cachant dans les bois et les fentes des rochers; enfin grâce à la protection de Dieu, il arriva sain et sauf à Bâle, en décembre 1523.

CHAPITRE XIV

La folie de Dieu est plus sage que les hommes.

A l époque dont nous nous occupons, Bâle était une ville célèbre à plus d'un titre. Ses imprimeries, les plus considérables de la Suisse et même de l'Europe, produisaient une quantité de livres qui se répandaient au loin, Erasme, ce Hollandais que l'Europe regardait comme le premier des savants, était venu habiter cette ville depuis l'an 1514. Beaucoup d'hommes remarquables par leur savoir et leur mérite se fixaient autour de lui; Zwingli avait fait récemment sa connaissance et il y avait entre eux échange d'admiration et de compliments. Cependant personne ne sut, pendant longtemps, si Erasme était pour ou contre l'Évangile; toutefois, il comptait parmi ses plus fervents amis un chrétien du nom de Hauschein, de Franconie, qui avait quitté le cloître depuis deux ans. On le connaît plus généralement sous le nom d'Œcolampade. Il ne s'était pas encore séparé complètement de l'Église de Rome; il en était au même point que Faber, mais c'était la lumière et non le courage qui lui manquait. Quoique d'un caractère doux et paisible, il enseignait avec zèle l'Evangile; son éloquence attirait des foules immenses dans l'église de Saint-Martin, où il était vicaire. Erasme n'aimait Œcolampade qu'à moitié, parce que ce dernier était sincère, tandis que le savant hollandais nourrissait au fond de son cœur une haine secrète contre la vérité; il ne l'avait saisie que par l'intelligence. Or, ceux dont la raison seule est convaincue, et dont le cœur n'est pas changé, sont souvent les ennemis de Dieu.

Précisément alors, Erasme commençait à montrer ouvertement son hostilité; il avait été blessé par une lettre que Luther lui avait adressée et dans laquelle il lui reprochait son manque de courage pour confesser le Seigneur. En même temps, le pape et Henri VIII d'Angleterre insistaient auprès d'Erasme pour qu'il écrivît contre les luthériens. Sur ces entrefaites, Farel arrivait à Bâle, Œcolampade, qui avait une petite chambre libre, le reçut chez lui; ce brave chrétien était fort abattu et même découragé, car il voyait dans la foule qui venait l'entendre, peu d'âmes ayant réellement soif de la vérité. « Hélas, écrivait-il à Zwingli, je prêche en vain, je ne vois pas le moindre sujet d'espérance, les Turcs même seraient des auditeurs plus attentifs, mais la faute en est à moi seul ! »

C'est vers cet humble serviteur de Dieu que Farel fut envoyé avec des paroles d'encouragement. Œcolampade fut consolé et relevé par la foi sereine de son frère français, et le Seigneur le récompensa ainsi de l'hospitalité fraternelle qu'il lui avait offerte. Dès le jour de son arrivée, Farel lui inspira un profond attachement. Farel fut aussi réjoui de voir combien le cœur de son nouvel ami était rempli d'amour pour le Seigneur, il jouissait aussi du petit cercle d'hommes pieux dont la maison d'Œcolampade était le centre. Mais Farel refusa d'aller voir Erasme: « Non, dit-il, il ferme sa porte aux enfants de Dieu, il a peur de se ranger ouvertement du côté du Seigneur, je n'ai pas envie de faire sa connaissance. »

Plusieurs personnes jugèrent que Farel était trop entier et trop étroit d'esprit; quant à Erasme, il le prit en aversion.

D'ailleurs il cherchait une occasion de prouver qu'il n'appartenait point au parti des réformateurs, et qu'il était un véritable disciple de l'Église. Il n'osait guère attaquer Luther, et il pensa que ce serait moins dangereux de faire retomber sa colère sur un Français proscrit et sans défense. Voici comment il en parle: « Je n'ai jamais rien vu de plus menteur, de plus violent, de plus séditieux que cet homme. C'est un coeur plein de vanité et une langue remplie de malice ! Les réfugiés français ont toujours les cinq mots à la bouche: Evangile, Parole de Dieu, Foi, Christ, Esprit-Saint. »

Le dépit et la colère d'Erasme furent à leur comble quand on lui rapporta que Farel l'avait comparé à Balaam, lui qui avait l'Europe à ses pieds ! Cependant nous ne trouvons dans les lettres de Farel aucune trace d'amertume contre Erasme. Le chevalier Anémond arriva bientôt après son ami à Bâle, où beaucoup de Français se réfugiaient pour échapper à l'orage qui venait d éclater en France sur les serviteurs de Dieu. Les fugitifs apportaient de mauvaises nouvelles de Meaux. Depuis le départ de Farel, Jean Leclerc, le cardeur de laine, avait été le meilleur soutien des chrétiens de cette ville, enseignant, prêchant Christ de maison en maison. Malheureusement, au lieu de se borner à édifier ses frères, il afficha un jour à la porte de la cathédrale une pan carte, dénonçant le pape comme l'Antichrist que le Seigneur détruira par le souffle de sa bouche. Tous ceux qui entraient à l'église s'arrêtaient pour lire la pancarte, l'émoi était grand parmi les fidèles. Les moines franciscains surtout furent hors d'eux-mêmes, ils demandèrent une punition exemplaire. Jean Leclerc fut immédiatement emprisonné; son procès se fit en quelques jours sous les yeux du misérable Briçonnet qui dut entendre condamner le cardeur de laine à être frappé de verges trois jours de suite dans les rues, puis marqué au front avec un fer rouge. Une foule immense accourut pour voir exécuter cette sentence et suivit le cortège, dont le sang du martyr marquait les traces. Le troisième jour, quand le bourreau lui marqua le front avec un fer chaud, une voix s'éleva du milieu de la foule en s'écriant: « Vive Jésus-Christ et ses enseignes ! » C'était la propre mère de Jean Leclerc qui prononçait ces courageuses paroles; les moines et les soldats, frappés de stupeur, ne songèrent pas à la toucher et la foule se rangeant sur son passage, elle regagna sa demeure. Après avoir subi sa peine, Jean Leclerc, ayant été relâché, se rendit à Metz laissant à son frère Terre le soin d'évangéliser à Meaux. Jean ne perdit pas son temps à Metz; il y travaillait de son métier, et dans ses heures de loisir il prêchait et annonçait Jésus-Christ. Jacques Pavannes ne tarda pas à être aussi saisi et emprisonné . Bientôt après son arrivée à Bâle, Farel demanda à l'Université la permission de proposer diverses thèses à son examen. Le sujet qu'il désirait surtout traiter peut se résumer en ces termes: La Parole de Dieu suffit.

L'Université refusa la discussion; Farel s'adressa alors au Grand Conseil pour qu'il lui permît d'exposer ses vues dans une réunion publique. Le Conseil fit à cette requête la remarquable réponse que voici: « Tout récemment, par une inspiration de l'Esprit-Saint, comme il est permis de le supposer, un chrétien, un frère nommé Guillaume Farel, a humblement demandé de pouvoir proposer et discuter publiquement dans le collège des articles qui nous ont été présentés en langue allemande. Son but était plutôt d'être redressé, s'il se trompe, et de recevoir instruction, que de se faire le docteur d'autrui. Or, malgré ses dispositions et sa conduite toute chrétienne, sa requête lui a été nettement refusée; c'est pourquoi il en a appelé à nous comme à l'autorité supérieure, pour obtenir l'objet de sa demande. Ayant donc trouvé les dits articles par lui proposés conformes aux Evangiles, et de nature à provoquer une discussion qui serait plus utile que nuisible, nous avons accordé au dit Guillaume l'autorisation de soutenir dans le collège de l'université une discussion sur les dits articles en langue latine, afin que nos pasteurs puissent en faire leur profit »

Le Conseil décréta en outre que toute personne qui se permettrait d'empêcher qui que ce fût d'assister à la conférence, se verrait refuser l'usage des moulins, des fours et du marché public. Et si ces personnes tenaient des fiefs du Conseil et de la ville, elles en seraient entièrement dépouillées. Un immense auditoire se réunit, Erasme était présent. Farel proposa treize articles, dont le premier était que « Christ nous a prescrit la règle de vie la plus absolue, à laquelle il n'est pas permis de rien ajouter, ni de rien retrancher. » Dans le second article, Farel disait qu'il est impie de se réunir à quelque faction ou de vivre sous d'autres préceptes que ceux de Christ; dans le troisième article, qu'il est étrange à la lumière évangélique d'observer le choix des vêtements (changements de costume du prêtre dans ses fonctions ecclésiastiques), des aliments et des cérémonies comme chez les Juifs. Dans l'article cinquième, Farel dit que le prmapal devoir des pasteurs est de s'appliquer à la Parole de Dieu, à laquelle il faut que les ministres s'adonnent de telle sorte qu'ils ne voient rien de plus auguste. L'article sixième déclare que les préceptes donnés par Christ aux chrétiens ne doivent pas être témérairement changés en conseils humains, car mettre les paroles humaines à la place de celles de Christ, ou celles de Christ à la place des paroles humaines, c'est I'œuvre de Satan. L'article huitième déclare que celui qui espère se sauver et se justifier par ses propres forces et sa puissance plus que par la foi, s'élevant soi-même et faisant son Dieu de sa propre volonté, est aveuglé par l'impiété. Un autre article dit qu'il faut se garder des idoles et de tout ce qui ne se fait pas sous la direction du Saint-Esprit. Les dernières paroles de ces remarquables propositions sont celles-ci: « L'astre qui doit briller dans nos coeurs, c'est Jésus-Christ. Il ne doit être remplacé par aucune étoile inférieure, et nous espérons qu'il luira seul si l'on prend désormais l'Évangile pour la règle de toutes choses, après avoir banni les querelles auxquelles les chrétiens doivent demeurer étrangers, afin que la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence habite dans nos cœurs. Amen !»

Farel, aprés avoir lu ses articles, prononça un discours dans lequel il dit qu'il était persuadé que les chrétiens n'ont rien de mieux à faire qu'à rechercher diligemment la vérité, cette vérité dont Christ a dit: Je suis la vérité. Farel engagea aussi tous ceux qui se disent pasteurs et docteurs à sonder leur propre foi, pour savoir si elle supporterait l'examen à la lumière de la vérité. « Comparez votre foi avec la Parole de Dieu, dit-il, je vous y Exhorte et je vous en supplie au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, lequel nous a si solennelles ment recommandé de nous exhorter les uns les autres. »

Quand Farel eut fini de parler on s'attendait à une réplique des prêtres, mais tout demeura silencieux; Œcolampade, qui se tenait courageusement à côté de Farel, les somma de répondre, mais pas une voix ne se fit entendre. Ceux qui aimaient l'Évangile se réjouirent et bénirent Dieu. Farel est assez forte disait-on, pour confondre lui seul toute la Sorbonne. Il résulta beaucoup de bien de cette conférence, nous dit-on ailleurs, Farel était rempli du Saint-Esprit. C'était un message bien simple que celui qu'apportait le réformateur français: La Parole de Dieu est suffisante. Ces six mots, crus et mis en pratique, avaient renversé non seulement la Sorbonne, mais encore tout l édifice chancelant te la chrétienté déchue. Si tous ceux qui professent la foi chrétienne de nos jours, mettaient ces paroles en pratique, il n'y aurait plus de papisme. On prétend que la Bible est la seule règle de foi des protestants. Plût à Dieu qu'il en fût ainsi I Aussi longtemps que les protestants conserveront les inventions humaines qui les divisent en sectes et en partis, lesquels attristent le Saint-Esprit et voilent l'œuvre et la Personne bénie de Christ, ils devront d'humilier devant Dieu, plutôt que se glorifier devant les hommes; Un protestant qui dit: Je ne suis pas certain d'être sauvé, mais je fais de mon mieux et j'espère l'être un jour, tient le langage de l'Église romaine autant que les papistes qu'il regarde comme de pauvres égarés. Car ce protestant-là ne met-il pas au salut la même condition que les catholiques ? Du reste, que n'a-t-on pas ajouté à la Parole de Dieu !

CHAPITRE XV

Vous serez bienheureux lorsque les hommesvous haïront.

Au printemps de 1524, Far partit de Bâle pour aller voir Zwingli et plusieurs autres prédicateurs de la Suisse allemande. Son absence fut de courte durée,

cependant ses ennemis trouvèrent le temps de soulever l'opinion publique contre lui. A la tête de ses adversaires se trouvait Erasme; il ne pouvait oublier que Farel l'avait, disait-on, appelé un Balaam; cette épithète trou, blait sa mauvaise conscience. Farel ne l'ayant ni recherché ni évité, Erasme se sentait d'autant plus mortifié. « Je regrette, disait-il, le temps que j'ai perdu à disputer avec Farel; il m'aurait pris pour un astre de première grandeur, si seulement j'avais voulu dire . Le pape est un antichrist, les ordonnances humaines sont des hérésies, les rites et les cérémonies, des abominations païennes. Il s'appelle un ami de l'Évangile, mais je n'ai jamais rencontré un homme plus insolent, plus arrogant, plus caustique. J'ai si bien appris à connaître son caractère, que je dédaignerais de l'avoir soit pour ami, soit pour ennemi. » Et pourtant Erasme trouva qu'il valait la peine d'être l'ennemi de FareL II excita les magistrats de Bâle contre lui, leur persuadant qu'il se produirait des émeutes dangereuses, s'ils permettaient à cet hérétique de revenir dans la ville. Jusqu'alors le Conseil bâlois avait autorisé Farel à prêcher et l'en avait même prié. On lui avait donné l'usage d'une des églises de la ville; mais lorsqu'il revint de Zurich tout avait changé. « Déjà approchait le dimanche, écrit Farel, où je devais prêcher mon quatrième sermon. Voici que je suis appelé le samedi à dix heures par un messager public. J'accours, fort de ma conscience, je vole au prétoire, de telle sorte que le messager pouvait à peine me suivre. Là, j'attends assez longtemps à la porte. Enfin un magistrat m'appelle, je le suis et comme il ne pouvait ni me comprendre ni être compris de moi, il me conduisit dans un angle de la chambre du Conseil Là s'efforçant de me parler en latin, il me disait: Nous voyons ce qu'est votre Evangile. Moi, sentent qu'il voulait accuser l'Évangile de sédition et de révolte, je lui répondis: L'Évangile n'est pas tel que tu le crois; il est ami de la paix, donnant tout et ne réclamant pas ce qu on lieu enlève, supportant toute injure pour l'amour de Christ. Nous voyons autrement, dit-il... mes maîtres veulent que vous sortiez aujourd'hui de la ville... et vous jurerez que vous ne vous vengerez pas contre la ville ou quelque citoyen et que vous ne diffamerez pas la ville dans vos lettres. Depuis longtemps déjà j'avais fait le serment, comme tout chrétien le fait; car nous haïssons les vices et non les hommes. Nous en voulons aux vices, mais nous souhaitons du bien aux hommes. Celui-là m'arracha enfin ce serment que je lui prétait de peur de lui être une pierre d'achoppement... i ai obéi avec le plus grand empressement et le Seigneur sait que jamais je n'ai quitté quelque ville avec une plus grande note, ce qui m'étonnait, puisque j'avais là tant d amis et de frères illustres. Mais pour avouer la vérité, lorsque i eus fait un mille, je commençai à réfléchir sur a cause qui m avait fait si subitement quitter la ville et une certaine surprise pénétra mon esprit Comment, me d'Asie, un sénat si éclairé et si juste. a-t-il agi à ton égard de telle sorte qu'il t'a condamné avant de t'avoir entendu ? Quel crime as-tu commis ? Pourquoi ne te I a-t-on dit, puisque les juges agissent ainsi à l'égard des coupables pour les corriger et pour détourner les autres de pareils crimes ? Pour toi, comment deviendras-tu meilleur par ce départ ? Car tu ne sais pas pourquoi tu as dû sortir de la ville et les autres ne deviendront pas meilleurs par ton exemple, puisque cela leur est également inconnu. »

Le départ de Farel fut un grand chagrin pour ceux auxquels il annonçait l'Évangile. Œcolampade était indigné, il regrettait son ami pour lui-même et s'affligeait de ce quoiqu'on ne l'entendait plus exposer les vérités que le Seigneur lui avait fait comprendre. Farel emmena le chevalier d'Esche qu'il avait rencontré à Bâle, ils partirent ensemble pour Strasbourg. Le Seigneur opérait de grandes choses dans cette ville où les deux amis trouvèrent un excellent accueil. Farel se sentit encouragé et rafraîchi. Et maintenant Guillaume allait avoir d'autres travaux à entreprendre. Bien qu'il eût prêché à Meaux, en Dauphiné et dans la Guyenne, il ne s'était jamais cru appelé de Dieu au ministère évangélique jusqu'à son séjour à Bâle. Il nous dit lui-même qu'il s'était abstenu de prendre la place d'évangéliste, espérant que Dieu enverrait des hommes plus capables que lui. Mais ses conversations avec Œcolampade lui firent comprendre que Dieu l'avait appelé à prêcher partout où il y aurait une porte ouverte. (Oecolampade, dit-il, m'exhortait fréquemment à prêcher, invoquant le nom du Seigneur ou, comme dit la Bible, le recommandant au Seigneur avec prières (Actes XIV, 23).

Quelques personnes pensent que c'est une chose terrible de prêcher sans avoir été consacré et appellent ceci la consécration de Farel. Il serait à désirer que tous les chrétiens, hommes et femmes, se consacrassent ainsi les uns les autres et cela fréquemment, car tout chrétien a reçu du Seigneur une tâche quelconque, pour l'accomplissement de laquelle il a besoin des prières de ses frères et de Es sœurs. Nous devrions nous présenter l'un l'autre au Seigneur et nous exhorter les uns les autres aux bonnes œuvres, comme le faisait Œcolampade pour Farel. D'autres historiens disent, sans en fournir aucune preuve, que Farel fut consacré à Strasbourg. Cependant lorsqu'il célébra la Cène du Seigneur à Montbéliard, quelque temps après son séjour à Strasbourg, nous voyons que plusieurs de ses amis firent des objections parce qu'il n'était pas consacré !Les gens qui avaient été élevés dans les erreurs du papisme au sujet du sacerdoce et de la consécration, trouvaient étrange et même mauvais qu'un laïque distribuât les sacrements. Combien de chrétiens, même à présent, ont de la peine à recevoir la Parole de Dieu dans toute sa simplicité ! « C'est que, dit Farel. au lieu de regarder à Dieu et à sa Parole, on regarde à soi-même, à sa propre raison et à ce qu'on croit devoir être le plus édifiant, car nous croyons savoir ce qui convient à l'édification, mieux que Dieu lui-même. Selon nous, les ordonnances de Dieu gardées purement et simplement ruineront tout, mais notre puissance venant en aide à Dieu édifiera ce que lui n'a su faire ! Ne soyons pas si fous, ni si insensés, ni si arrogants, ni si présomptueux que de croire que nous pouvons rendre la Parole de Dieu et les sacrements plus dignes de respect, plus remplis de grâce et de puissance, par les inventions que nous y ajoutons, tandis qu'au contraire nous ne pouvons que gâter et pervertir tout ce que nous touchons. »

Revenons à notre histoire. Farel ayant senti que appel venait de Dieu, se prépara à obéir. Les habitants de Montbéliard, qui avaient entendu parler de lui, lui adressèrent un appel; leur prince, le jeune duc Ulrich de Wurtemberg les ayant autorisés à le faire. En juillet 1524, Farel quitta Strasbourg pour se rendre dans son nouveau champ de travail.

CHAPITRE XVl

Une année lugubre pour la France.

Monthéliard faisait alors partie de l'empire d'Allemagne. C'est une jolie petite ville, située dans la vallée de l'Allaine; ses habitants s'occupent surtout d'horlogerie et de filatures de coton. La ville est dominée par un vieux château, flanqué de tours rondes et bâti sur une colline élevée au pied de laquelle on traverse sur un pont la rivière de l'Allaine. Le travail ne manqua pas à Farel dans cette ville. Outre des prédications fréquentes, il composait des traités en français et revoyait ceux qu'on traduisait de l'allemand. Tous ces écrits s'imprimaient à Bâle; Anémond de Coct aidait avec zèle son ami Farel. A cette époque Faber avait achevé la traduction française du Nouveau Testament; Anémond ayant réussi à s'en procurer un exemplaire, en fit imprimer un grand nombre. Ni lui ni Farel n'avaient l'argent nécessaire pour les frais d'impression; les chrétiens de Metz, Grenoble et Lyon se chargèrent de la dépense. Il y avait alors beaucoup de croyants à Lyon, la semence répandue en Dauphiné avait germé, et de cette pépinière étaient sortis des évangélistes qui se rendirent en divers lieux. Le roi François Ier venait de partir pour le théâtre de la guerre en Italie; sa mère et sa sœur l'avaient accompagné jusqu'à Lyon, où ces princesses séjournèrent quelque temps (août 1524). La duchesse Marguerite avait choisi pour l'accompagner parmi ses serviteurs ceux qui aimaient la Parole de Dieu; elle désirait beaucoup faire prêcher l'Évangile à Lyon, elle y attira plusieurs des prédicateurs persécutés et beaucoup de Lyonnais reçurent la bonne nouvelle. Farel et Anémond s'entr'aimaient; le chevalier allait et venait entre Bâle et Montbéliard pour apporter les livres que Guillaume distribuait; il en confiait à de pieux colporteurs qui allaient les vendre à bas prix dans toutes les villes et tous les villages de France. Ainsi, malgré les persécutions, la Parole de Dieu était répandue et portait ses fruits bénis. En peu de temps il y eut dans toute la France des âmes croyant au Seigneur Jésus et se détournant des idoles pour servir le Dieu vivant et vrai. Mais la tâche du jeune chevalier touchait déjà à sa fin; Anémond de Coct tomba soudain malade à Schaffhouse, après avoir bu de l'eau très fraîche lorsqu'il avait chaud. Il comprit qu'il allait mourir et il envoya son domestique l'annoncer à Farel. Jusqu'à son dernier moment il s'était occupé sans relâche de l'impression et de l'expédition des livres en France. Farel se mit en route en toute hâte, mais hélas !il arriva trop tard; Anémond était déjà auprès du Seigneur. Ce fut un amer chagrin pour Farel qui perdait en lui un ami et un collaborateur précieux dans l'œuvre du Seigneur. Le jeune Laurent de Chastelard, frère d'Anémond, avait reçu l'Évangile et il se montra très reconnaissant de l'attachement que Farel avait pour son frère bien-aimé.

Dieu continuait à bénir la prédication de Farel, sauvant par son moyen beaucoup de pécheurs, Œcolampade était rempli de joie à l'ouïe de ces bonnes nouvelles justifiant l'opinion qu'il avait de son ami; mais en même temps il craignait sans cesse sa vivacité Il le suppliait d'être doux et modéré, d'attirer les gens, de ne pas les effaroucher, de ne point parler d'abord trop sévèrement contre les prêtres qui disent la messe. «Rappelez-vous, lui écrivait-il, que souvent ces pauvres gens ne connaissent rien de mieux; ils sont ignorants et superstitieux et croient réellement bien faire. Soyez bons pour eux et tâchez de les gagner par la persuasion; ne leur parlez pas contre la messe avant d'avoir détrôné l'Antichrist de la place qu'il occupe dans leurs cœurs. »

Farel s'efforça d'être doux et modéré, mais il disait hautement que la messe est une idolâtrie et il prêchait Christ avec hardiesse et fidélité. Bientôt surgirent des troubles suscités par le clergé; un moine et un prêtre se levèrent dans l'église où prêchait le réformateur, et interrompirent son sermon en l'appelant hérétique et menteur. Le duc fit taire les deux interrupteurs et leur enjoignit de se tenir tranquilles sous peine d'une forte amende. Mais le moine recommença à interrompre le sermon de l'après-midi et s'efforça de soulever une émeute. Cette fois, le duc fit arrêter Farel et le moine, puis il dit à ce dernier qu'il lui donnait le choix ou de prouver d'après la Bible la fausseté des enseignements de Farel, ou de les reconnaître pour véritables. Après avoir réfléchi, le moine déclara qu'il ne saurait réfuter Farel d'après la Bible, qu'en conséquence il était disposé à confesser qu'il avait agi sous l'effet de la colère et que ses paroles n'avaient aucune valeur. Le duc lui ordonna de mettre sa confession par écrit, afin qu'on pût la lire en public; I'honnête religieux fit ce qu'on lui demandait, puis il fut relâché ainsi que Farel.

Cet incident augmenta encore l'intérêt général pour la prédication de Farel. Il avait autant de travail que ses forces le permettaient, car ceux qui s'étaient convertis avaient besoin d'être instruits et ils désiraient que leurs enfants le fussent aussi. Les choses marchèrent de la sorte pendant environ neuf mois; mais à peine l'année 1525 avait-elle commencé que François Ier fut fait prisonnier par Charles-Quint à la bataille de Pavie. La captivité du roi de France dura une année, pendant laquelle la régence fut remise à la méchante reine-mère, Louise de Savoie et au chancelier Duprat, deux ennemis acharnés de l'Évangile. Ils allaient pouvoir donner carrière à leur haine; une terrible persécution fondit sur les croyants dans toutes les parties de la France.

Bédier et les docteurs de la Sorbonne respirèrent` librement et se mirent à réclamer le massacre de tous ceux qui avaient reçu l'Évangile.

« Bannissons de la France cette détestable doctrine, s'écriait Bédier, l'abandon des bonnes œuvres est une funeste tromperie du diable ! » Pour donner l'exemple des bonnes couvres, Bédier se mit à fouiller tous les lieux où la Parole de Dieu avait été prêchée, afin de découvrir ceux qui l'avaient reçue. La première attaque fut dirigée contre Briçonnet; après avoir si complètement renié son Maître, le pauvre homme s'était de nouveau hasardé à prêcher Christ; il rassembla quelques prédicateurs de l'Évangile autour de lui et fit même une tournée dans son diocèse en compagnie de Faber pour faire enlever les crucifix et brûler les images. On arrêta donc le pauvre évêque qui demanda à être jugé par le Parlement, mais le syndic de la Sorbonne craignit qu'il ne sût trop bien se défendre et cette faveur lui fut refusée. Briçonnet fut examiné à huis-clos par deux conseillers qui tâchèrent de lui faire renier sa foi. Bédier pensait avec raison que si l'évêque était brûlé, ce serait une grande gloire pour les évangéliques, tandis que s il abjurait, ce Brait au contraire un affront pour leur doctrine. Briçonnet fut donc appelé une seconde fois à choisir entre Christ et Satan, et pour la seconde fois il préféra renier le Seigneur ! Il consentit à faire pénitence pour expier ses erreurs passées, puis il condamna publiquement les livres de Luther, et donna I'ordre de faire adorer les saints. Enfin, pour montrer sa foi au papisme, il parut à la tête d'une splendide procession. Cette fois Briçonnet tomba pour ne plus se relever ! Il vécut encore huit ans, après avoir renié définitivement le Maître qu'il avait confessé et prêché. Dans son testament il recommande son âme à la vierge Marie et au chœur céleste du paradis, puis il demande qu'on fasse dire douze cents messes pour son âme.

Le tour de Faber vint ensuite; Bédier avait une haine particulière contre lui, car il le regardait comme I'auteur de tout le mal. D'après le récit de Bédier, Faber assurait que quiconque cherchait à se sauver par ses propres forces serait perdu, tandis que celui qui ne comptait pas sur lui-même, mais sur Jésus, serait sauvé.

Quelle erreur infernale ajoute Bédier. Quel piège habile du diable ! II faut nous y opposer de tout notre pouvoir.

Plus tard, le Parlement rédigea un acte d'accusation contre Faber, mais quand on voulut se saisir de lui, il avait disparu. Le vieux docteur avait secrètement quitté Meaux pour une destination inconnue. Nous le retrouverons dans la suite de notre récit.

Bédier se retourna avec toute la rage du désappointement contre Louis de Berquin, qui fut saisi une seconde fois et jeté en prison. Celui-là ne nous échappera pas, dit le Parlement. Bédier chercha ensuite à atteindre Erasme. Non qu'il prêchât l'Évangile, car il venait au contraire d'écrire contre Luther et les luthériens; mais le syndic savait qu'Erasme méprisait les moines en général, et lui en particulier, pour leur ignorance, leur stupidité et leur hypocrisie. D'ailleurs Erasme n'avait-il pas avancé la cause des hérétiques, en encourageant l'étude du grec et du Nouveau Testament qu'il avait même traduit ?

« C'est pourquoi, disait Bédier, il faut écraser Erasme au plus vite. »

Mais Erasme réclama la protection de l'empereur Charles-Quint; cela lui réussit et il échappa aux griffes de la Sorbonne.

Parmi les victimes de cette année terrible, il y eut aussi un évangéliste, originaire des environs de Nancy. Ce duché appartenait alors à Antoine le Bon, qui ne méritait guère ce surnom, car tout ce qu'il savait faire quand il ne répétait pas le Pater ou l'Ave Maria c'était de se plonger dans le vice ou de persécuter les enfants de Dieu. Antoine le Bon et son confesseur le père Bonaventure, s'emparèrent d'un pauvre évangéliste nommé Schuch. L'interrogatoire se faisant en latin, le duc n'y comprenait rien, mais impatienté de l'air calme et heureux de Schuch, il se leva et le condamna à tre brûlé vif. Le pieux Schuch regarda tranquillement le duc et dit: « Je me suis réjoui à cause de ceux qui me disaient: Nous irons à la maison de I'Eternel.» En août 1525, le courageux martyr fut brûlé et sa Bible avec lui.

Il y avait encore d'autres victimes sur lesquelles Bédier avait l'œil; entre autres, Jacques Pavannes duquel nous avons déjà parlé. Lorsque Briçonnet renia le Seigneur la première fois, Pavannes fut saisi et jeté en prison; c'était vers la fin de 1524. Seul dans un cachot, il sentit son courage l'abandonner, il consentit à retourner au papisme et fut relâché. Mais à partir de ce moment il fut profondément malheureux. Bientôt reparut en déclarant qu'il avait péché conte le Seigneur, et qu'il voulait être compté parmi ceux qui ne croient qu'en Christ seul. Il ne voulait pas, disait-il, prier les saints, ne croyait pas au purgatoire et ne voulait d'autre Sauveur que Christ seul. Pavannes fut condamné à être brûlé sur la place de Grève à Paris. Sa tristesse et ses craintes s'étaient dissipées; il s'avança vers le bûcher serein et joyeux, prêchant hardiment pendant les quelques minutes qui lui restaient. Ce petit sermon était d une telle puissance qu'un des prêtres présents dit qu'il aurait mieux valu que l'Église payât un million de pièces d'or, plutôt que d'avoir laissé Pavannes parler comme il I'avait fait.

Après le jeune étudiant, ce fut le tour de l'ermite de Livry, dont on n a pas oublié la touchante histoire; on le traîna à Paris pour le brûler à petit feu devant la cathédrale de Notre-Dame. La ville entière assistait au supplice de l'ermite qui resta calme et ferme; les prêtres s'agitaient autour de lui en lui présentant un crucifix et les docteurs de la Sorbonne criaient de toutes leurs forces: .:Il est damné, il s'en va en enfer I » L'ermite se contenta de répondre que sa confiance était en Christ et qu'il était résolu à mourir en ne croyant qu'en son Sauveur.

CHAPITRE XVII

Une idole noyée et un saint brûlé.

Ces choses et bien d'autres encore se passaient en France, pendant la triste année 1525. Guillaume Farel avait prêché durant les trois premiers mois à Montbéliard sans être inquiété. Mais si nul n'osa mettre les mains sur lui, l'animosité des prêtres n'en était pas moindre pour cela. Ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour entraver sa prédication. Les cantons papistes de la Suisse envoyèrent plusieurs messages au duc Ulrich, le suppliant de bannir l'hérétique qui troublait la paix de l'Église. Le duc faisait la sourde oreille et Farel prêchait toujours.

Mais un jour, probablement en mars 1525, les prêtres de Monbéliard firent une procession en l'honneur de St-Antoine. Deux d'entre eux marchaient en tête du cortège, portant l'image du saint, les autres prêtres suivaient, vêtus de leurs vêtements éclatants, des enfants de chœur venaient ensuite portant des bannières, des cierges et des fleurs. Comme le cortège arrivait sur le pont de l'Allaine un homme parut en face d'eux; sa barbe rouge, ses yeux étincelants étaient bien connus dans la ville. Il s'avança, saisit l'image sur les épaules de ceux qui la portaient et la lança dans la rivière en s'écriant: « Pauvres idolâtres, n'abandonnerez-vous jamais vos idoles ? »

Les prêtres et le peuple restèrent un instant muets de consternation, puis ils s'élancèrent sur Farel Mais à ce moment quelqu'un cria que l'image se noyait, tous les regards se tournèrent vers la rivière et quand on songea de nouveau à se saisir de Farel, il avait disparu; il était parti sans que personne eût mis les mains sur lui. Depuis lors, le duc Ulrich semble avoir prêté une oreille un peu plus attentive aux instances des cantons suisses et aux clameurs des prêtres. Farel fut bientôt chassé de Montbéliard. Toutefois le duc demeura son ami, et les prêtres ne purent bannir l'Évangile de la ville et jusqu'à ce jour le papisme n'a pas repris la prépondérance à Monthéliard. Farel partit donc et il semble s'être dirigé d'abord sur Bâle pour voir Œcolampade, mais on ne lui permit pas d'y rester.

Nous retrouvons ses traces par les chroniques de Metz; depuis le commencement de l'année, les enfants de Dieu étaient les objets d'une terrible persécution dans cette ville. En janvier, on avait arrêté, par les or Ères du cardinal de Lorraine, un zélé prédicateur de I Evangile nommé Châtelain. Il avait été prêtre et même il n'avait pas encore quitté les vêtements ecclésiastiques; on l'en dépouilla d'abord, puis on racla I intérieur de ses mains avec un morceau de verre pour en ôter le pouvoir de consacrer et de bénir qu'il avait reçu par I onction des saintes huiles. Ensuite il fut livré au bûcher. En juin de la même année, nous trouvons dans la chronique messine ce qui suit: « Aux environs de la St-Barnabé revint un jeune chanoine, nommé maître Pierre, amenant avec lui un grand docteur, profond en science, appelé maître Guillaume, et qui tenait la doctrine de Luther. » (Nous avons vu que ce n'était pas tout à fait le cas.) Maître Pierre demanda à être oui en justice, mais on ne voulut l'écouta; il en appela au maître échevin, mais sa plainte fut « pendue au croc » et même lui et ses compagnons coururent grand danger d'être arrêtés. Aussi vers la St-Jean (24 juin), ils quittèrent bien vite la cité de Metz, chevauchant toute la nuit de peur d'être happés. »

Le chanoine dont il est question s'appelait Pierre Toussaint; il avait été converti peu auparavant, j'ignore par quels moyens, peut-être en écoutant notre ancien ami Jean Leclerc, ou le martyr Châtelain. Le dimanche qu'il passa à Metz, Farel dîna chez son ami le chevalier d'Esch, qui avait aussi invité maître Pierre et le cardeur Jean Leclerc. On aime à se représenter cette petite réunion d'amis qui ne se retrouvèrent jamais ici-bas, mais qui jouissent ensemble de la présence du Seigneur depuis longtemps.

Guillaume Farel retourna auprès de ses amis de Strasbourg; il y était depuis peu de semaines, lorsque arrivèrent des nouvelles navrantes de Metz. Jean Leclerc avait continué à précher dans cette ville, en dépit des menaces et des persécutions, et l'œuvre de Dieu prospérait de jour en jour.

Les papistes s'apprêtaient à célébrer une grande fête qui avait lieu toutes les années en l'honneur de la Vierge. Le peuple se rendait alors à une chapelle située à quelque distance de la ville, et qui contenait l'image de la Vierge et des principaux saints de la contrée. Les catholiques croyaient obtenir le pardon de leurs péchés en adorant dans ce lieu un certain jour. Or, le soir avant la fête, au crépuscule, un homme se glissa silencieusement dans la chapelle. C'était Jean Leclerc, qui avait médité longuement ces paroles de l'Ecriture: «Vous renverserez leurs autels et vous briserez leurs images. » Il se sentait rempli de honte et de tristesse en pensant aux foules d'hommes portant le nom de chrétiens qui arriveraient le lendemain de toute la contrée environnante pour se prosterner devant ces images de bois et de pierre. Leclerc se figura que le texte que nous venons de citer lui était adressé, et il se mit à renverser les images et à les briser en mille pièces qu'il répandit devant l'autel. Cette œuvre de destruction l'occupa toute la nuit, et vers le matin il retourna à Metz Bientôt la procession se mit en marche; les bannières flottaient, les trompettes sonnaient, les tambours battaient aux champs, tandis que défilaient les prêtres dans leurs vêtements d'église, les moines et les confréries portant leurs croix et leurs clochettes. Les prêtres entrèrent les premiers dans la chapelle, mais ils en ressortirent aussitôt, la colère et l'effroi peints sur leurs visages. Plus de statues ni d'images à adorer, plus rien que des murs dépouillés de leurs ornements et le sol jonché de débris informes ! Les soupçons se portèrent immédiatement sur Jean Leclerc, qu'on avait vu rentrer en ville de grand matin. Arrêté dès le même jour, il ne fit aucun mystère de sa conduite. « J'ai fait cela dit-il, afin que vous adoriez Dieu seul. » Traduit devant les juges, Leclerc leur répéta que Jésus-Christ est Dieu manifesté en chair et qu'il ne faut adorer que Dieu seul. On le condamna à être brûlé vif; pour augmenter ses souffrances, on le pinça avec des tenailles rougies au feu, et on lui coupa la main droite. Bien que cet atroce supplice durât pendant des heures, Leclerc demeura inébranlable, répétant d'une voix forte et solennelle ces paroles de Dieu: « Leurs idoles sont d'or et d'argent, un ouvrage de main d'homme. Elles ont une bouche et ne parlent point; elles ont des yeux et ne voient point; elles ont des oreilles et n'entendent point; elles ont un nez et elles n'en flairent point, des mains et elles n'en touchent point, des pieds et elles n'en marchent point; et elles ne rendent aucun son de leur gosier. Que ceux qui les font et tous ceux qui s'y confient leur soient faits semblables. »

Tel fut le dernier discours que Jean Leclerc fit entendre à Metz, pendant qu'on le brûlait à petit feu et que les moines poussaient des cris de fureur autour de lui.

Le cœur de Fard se remplit à la fois de joie et de tristesse à l'ouïe de ces nouvelles: de tristesse en apprenant les souffrances endurées par un cher serviteur de Dieu, et de joie à la pensée que Leclerc, aussi bien que Châtelain, avait été trouvé fidèle.

CHAPITRE XVIII

Communion avec les saints, solitude avec le Seigneur.

Après ces douleurs une grande joie était réservée à Farel: en octobre, Faber arriva tout à coup à Strasbourg, amenant avec lui Gérard Roussel et plusieurs autres`amis français qui fuyaient devant les persécutions de Louise et de ses acolytes, Bédier et Duprat. Un homme de bien, appelé Capiton, reçut les fugitifs dans sa maison. Quelle société d'élite cela devait être ! Faber craignit d'abord d'attirer l'attention sur sa personne et se cacha sous un nom d'emprunt, ainsi que Roussel. Mais bientôt jeunes et vieux apprirent à connaître le vénérable étranger, et même les enfants le saluaient avec respect dans les rues. Maître Faber était enchanté de voir cet Evangile qu'il avait prêché à Paris, avant que personne le connût, annoncé librement dans les églises de Strasbourg. Il jouissait beaucoup aussi des réunions de méditations et de prières, ainsi que des pieuses conversations qu'on entendait du matin au soir. Dans sa joie et son bonheur, il exhorta son cher Guillaume à prêcher hardiment; quant à lui-même, il ne pouvait se défaire de ses craintes et de sa prudence charnelle, ou plutôt il manquait de foi pour cela, car nous pouvons toutes choses par Christ qui nous fortifie. Guillaume Farel aimait beaucoup mieux voir son vieux maître exilé et proscrit, que dans la société de l'évêque Briçonnet. A Strasbourg du moins, Faber pouvait se tenir éloigné des prêtres et des messes, mais comme le lièvre retourne au terrier d'où il a été chassé il était prêt à reprendre le sentier d'autrefois aussitôt que le danger serait passé. Guillaume, lui, n'avait pas été chassé, c'est le Seigneur qui le retira du mal, et quand Il fait cela pour ses élus, c'est à bras étendu. Cependant Guillaume se montrait plein de grâce et de patience pour les infirmités de son vieux maître, tandis que d'autres le blâmaient. Le jeune Pierre Toussaint, par exemple, qui se mêlait souvent de conseiller et de critiquer Farel, exprimait hautement son mépris pour Faber. Il n'a aucune énergie, disait Toussaint; il aura beau attendre, temporiser, dissimuler aussi longtemps qu'il voudra, Faber ne séparera jamais le scandale de la croix de la prédication de l'Évangile. C'était vrai, mais le Seigneur avait défendu à Timothée de reprendre rudement les vieillards. De même que l'apôtre Pierre qui disait: « Quand même il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierais pas », Toussaint fut mis à l'épreuve plus tard et il céda à la tentation de renier son Maître, du moins en partie.

Il est probable que le séjour de maître Faber à Strasbourg fut un des temps les plus heureux de sa vie; le pieux vieillard faisait ses délices de la société de tous ces fervents chrétiens. Parfois, il aurait aimé voir les réunions d'édification suivies par un plus grand nombre de personnes. « C'est dommage qu'il y ait si peu de monde », disait-il. « Cela ne fait rien, répondait Guillaurne, le grand nombre n'est pas toujours une preuve de l'approbation de Dieu; Le diable aura toujours plus de disciples que le Seigneur Jésus. »

Les beaux jours ont une fin aussi bien que les mauvais; les heures de communion fraternelle dans la prière et la lecture de la Bible ne devaient pas toujours durer. L'année 1526 allait amener bien des changements pour les sujets de François Ier. Le roi sortit de captivité et rentra en France, à la grande satisfaction de sa soeur Marguerite, qui ce réjouissait non seulement à cause de son frère, mais aussi pour les chrétiens persécutés. La princesse espérait que François Ier mettrait fin, pour l'amour d'elle, aux malheurs de ceux qu'elle aimait, bien qu'il ne se souciât pas plus de Dieu que de la reine-mère. Le Parlement chercha à précipiter le procès de Berquin, qu'il voulait condamner à être brûlé s'il n'abjurait pas; mais le roi le fit immédiatement relâcher.

Bientôt les prédicateurs bannis de France furent rappelé. Des messages arrivèrent pour Faber, les Roussel, pour tous enfin, à l'exception de Farel. La princesse offrait sa protection à ceux qui consentiraient à rester dans l'Église romaine tout en prêchant l'Évangile; elle aimait à entendre la bonne nouvelle du salut, mais elle ne voulait rien du scandale de la croix. Un à un les prédicateurs français quittèrent Strasbourg; Guillaume les suivait des yeux avec tristesse. Il aurait donné tout au monde pour retourner lui aussi porter la lumière a sa bien-aimée France; mais si chère que lui fût sa patrie, Christ lui était encore plus précieux, et il aurait préféré ne jamais, revoir la France s'il avait fallu quitter ce chemin séparé du mal où il suivait les pas de son Sauveur. C'est ainsi que Farel fut laissé seul en arrière. C est un moment solennel dans son histoire; jamais peut-être il ne fut si fortement tenté d'abandonner I'obéissance pure et simple que nous devons au Maître. Farel voyait devant lui la France et ses millions d'âmes qui périssaient; il pourrait retourner en toute sécurité leur annoncer le salut sous la protection de Marguerite qui l'entourerait d honneurs et d'approbation, si seulement il voulait se conformer à quelques rites et cérémonies qui « après tout, disait Faber, ne sont que des choses extérieures. D'ailleurs, qui peut dire si même nous n'arriverons pas à les réformer entièrement à force de prêcher l'Évangile et d'attendre ? Il faut nous efforcer de purifier la maison de Dieu et non de la détruire. »

Guillaume réfléchissait à tout cela, et par moments il lui semblait que Faber avait raison et que la route de la France s'ouvrait devant lui. Que faisait-il d'ailleurs en pays étranger où il ne connaissait pas la langue ? Il ne pouvait annoncer la bonne nouvelle que son cœur soupirait de répandre partout. Enfin, de France on lui adressait des lettres suppliantes; Pierre Toussaint et Gérard Roussel lui écrivaient de revenir leur aider; il était justement l'homme dont la France avait besoin, disaient-ils. Son ministère serait en bénédiction à des foules de pécheurs, ses amis lui garantissaient un chaleureux accueil, pouvait-il leur refuser ? Que faire) Les mois se passaient, et de tous les réfugiés français Guillaume était le seul encore à Strasbourg. L'honneur de Christ était en question, et ni les désirs de son propre cœur, ni les instances de ses amis, ne purent l'emporter. A la fin, Gérard Roussel avoua dans une de ses lettres que, s'il pouvait prêcher tant qu'il voulait, cependant il était obligé de taire la moitié des vérités évangéliques pour ne pas offenser son auditoire. Roussel se résignait donc à ne donner que la moitié du message divin, mais Farel préférait ne pas le donner du tout, s'il ne lui était pas permis de déclarer « tout le conseil de Dieu ». Au temps convenable, Dieu se souvint de Farel dans son exil; bienheureux sont ceux qui attendent que le Seigneur leur ouvre une porte I

Tandis que ses amis voyaient finir leur exil, Farel devait faire de tristes expériences. Une vive discussion s'éleva à Strasbourg quant aux doctrines de Martin Luther. Ce dernier affirmait que le corps et le sang de Christ se trouvent aussi dans le pain et le vin de la sainte cène. Farel fut très attristé de ces erreurs et de ce que plusieurs des croyants les avaient reçues. Il écrivit à Luther, s'efforçant de lui démontrer que le pain et le vin ne sont qu'un mémorial du corps et du sang de Christ. Luther refusa de l'entendre et son obstination donna lieu à des débats stériles et attristants. Farel dut faire l'amère expérience du peu de confiance qu'on doit avoir dans les hornrnes, même en ceux que Dieu a suscités pour accomplir ses desseins et auxquels Il a départi les lumières et les connaissances. Ces divergences isolèrent Farel, car, tout en aimant tendrement Faber, Roussel, Œcolampade et Luther, il savait que pas un seul d'entre eux ne voulait rejeter entièrement le papisme pour retourner uniquement à la Parole de Dieu.

Ainsi la vie de Farel à Strasbourg, d'abord si heureuse, finit dans la tristesse et l'abandon. Mais le réformateur apprit sous cette discipline à s'attendre moins à l'homme et à regarder davantage à Dieu. Il a dû beaucoup souffrir alors, car il nous est dit qu'un mot déshonorant pour Christ le blessait plus qu'un coup d'épée, et le fait que Luther, le conducteur de tant d âmes, les égarait a dû être pour Farel un grand désappointement.

CHAPITRE XIX

Une vieille lettre.

On a retrouvé de cet automne mélancolique un souvenir qui vaut la peine d'être mentionné. En 1836, une famille française très ancienne eut l'occasion de vider des bahuts contenant une foule de vieux papiers. Parmi ces reliques se trouvaient beaucoup de lettres écrites il y a fort longtemps et dont personne ne se souciait plus. Leurs possesseurs les jetèrent au feu paquet après paquet. Ils jugèrent à propos cependant de conserver un petit paquet qui portait l'étiquette suivante: « Lettres sur des sujets militaires ». Ceci doit être intéressant, pensa le propriétaire, il vaut la peine de le garder; Mais, lorsqu'on ouvrit ces lettres, on reconnut que I étiquette avait été mise par erreur, car elles ne traitaient nullement de sujets militaires. Elles étaient vieilles de trois siècles et avaient été écrites par Terre Toussaint et plusieurs de ses amis; il y en avait une de Guillaume Farel au chevalier Nicolas d'Esch, lequel était alors à Metz. Cette précieuse épître nous met au courant des pensées intimes de Farel à cette époque; elle est datée de Strasbourg le 16 octobre 1526. En voici quelques parties: « La grâce, paix et miséricorde de Dieu notre Père et de notre Seigneur Jésus vous soit donnée, mon bon seigneur et frère, en Celui qui pour nous a répandu son sang. Lequel vous remplisse de la force et vertu d'en haut pour porter Son Nom devant tous et lutter fortement pour la gloire de Son Evangile... Car toute doctrine d'erreur est fausse, elle renie Jésus-Christ, et toute véritable doctrine le confesse, comme par exemple si nous enseignons que les hommes sont justifiés et sauvés par la seule fiance et foi en Jésus-Christ, et non par autre chose. Car cette foi nous donne la vie éternelle, fait de nous de bons arbres, des fils de lumière, des fils de Dieu et du royaume de vie. Ces bons arbres produisent ensuite de bons fruits, les fruits de vie qui sont les œuvres de lumière des enfants de Dieu. Ces œuvres ne sont pas vivifiantes ni sauvantes, mais elles manifestent la vie éternelle et le salut que possède le croyant, qui ayant connu et goûté l'infinie bonté et miséricorde de Dieu envers lui et le grand bien et honneur que Dieu lui a fait par Jésus-Christ, est embrasé du feu d'amour par le St-Esprit. Cet esprit l'ayant scellé et marqué en son cœur, lui donnant les arrhes de la vie éternelle, il ne peut que rendre grâce au Père de si grands bénéfices et que faire les œuvres de vraie foi et charité, pour magnifier et exalter la gloire de son Père, afin que d'autres apprennent à le connaîtra Le croyant ne fait pas ces œuvres de peur d'être damné s'il ne lestez fait, mais pour glorifier son Père, et il ne craindra point de descendre en enfer s'il le fallait, préférant, comme Moise et saint Paul, être effacé du livre de vie plutôt que de souffrir que le nom de Dieu soit déshonoré. Tous ceux qui disent: En faisant ainsi ou ainsi, tu seras sauvé, et: si tu ne fais ceci ou si tu n'es lavé d eau, Si tu ne fais des œuvres visibles, tu seras perdu, ceux-là renient Jésus et son œuvre. Car il serait mort en vain et Son sang serait de nulle efficace, si sans telle ou telle œuvre il ne pouvait sauver. Il est bien vrai cependant que le feu n'existe pas sans donner de la chaleur, ainsi là où les fruits de foi et la chaleur de charité ne se montrent pas, il est permis de douter que ceux-là soient des enfants de Dieu puisqu'ils ne le montrent point, mais il est certain qu'ils sont encore moins enfants de Dieu, ceux qui font certaines œuvres réputées bonnes par crainte de l'enfer et de la mort. Car, en vérité, le cœur chrétien ne fait rien que pour glorifier Dieu et attirer les hommes à Lui... Vous me demandez une Bible, vous en trouverez de petit format à Paris et je crois qu'on aura bientôt les cinq livres de Moïse qui viennent d'être traduits et ainsi le nom du Seigneur se fera connaître de plus en plus. Pas besoin de vous écrire mon désir, je me ferais volontiers souris afin de pouvoir entrer à Metz pour y servir Celui auquel je dois tant. Notre Seigneur nous donne à tous la grâce de le servir purement et saintement... Et surtout il faut garder la douceur de Jésus, laquelle II veut qu'on apprenne de Lui. Comme Notre Seigneur attend patiemment les pécheurs afin qu'ils se convertissent, de même nous devons attendre ceux qu'II veut attirer. Nous devons le regarder comme un grand encouragement si les pécheurs ne blasphèment point tout d'abord Dieu et sa Parole, puis s'ils veulent entendre; et enfin s ils viennent à la reconnaître comme véritable, bientôt ils la recevront et lui obéiront. Nous voyons que Notre Seigneur a supporté le peu de foi et la stupidité de ses disciples, et vous savez qu'II est le miroir dans lequel nous devons regarder pour savoir comment marcher. Si les hommes l'avaient fait jusqu'à présent, nous verrions d'autres fruits, mais encore loué soit Dieu de ce que les âmes parviennent comme qu'il en soit à la connaissance de Jésus. Quand le Seigneur envoya d'abord ses disciples prêcher, qu'ils étaient faibles, que leur foi était petite I C'est pourquoi si un chrétien peut annoncer Jésus, qu'il le fasse, se remettant au Seigneur afin qu'II lui aide. Que le chrétien annonce la Parole de tout son pouvoir et qu'il invite ses frères à faire de même, car l'usage de la Parole ôtera l'infirmité de la foi, et nous la faisant mieux connaître, nous poussera à demander, comme les apôtres, que Dieu nous l'augmente. Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi et qu'II ait pitié de nous et de ses pauvres brebis détenues en grande captivité et ignorance par le diable. Que le Seigneur leur fasse la grâce de pouvoir entendre prêcher Sa Sainte Parole en toute pureté 1... Saluez, je vous prie, monsieur votre frère et tous ceux qui aiment Celui qui seul doit être aimé... Vous pouvez envoyer vos lettres ici en les adressant à Capiton. Je vous prie encore de ceci: Que Jésus tienne et possède I tout votre cœur afin qu'il ne pense à autre chose qu'à Jésus et ne fasse rien sinon pour Jésus, tellement qu'à présent et à toujours vous soyez en Jésus. A vous de tout mon cœur en notre Seigneur Jésus, Guillaume Farel.

Post-scriptum. Je n'ai besoin de rien, je suis riche comme Job, grâce à Dieu qui m'a donné et me donne de jour en jour pour vivre, mais sobrement ainsi que je désire. »

Suscription: « Au très noble chevalier messire Nicole d'Esch, à Metz. »

« Que Jésus tienne et possède tout votre cœur afin qu'il ne pense à autre chose qu'à Jésus et ne fasse rien sinon pour Jésus. » Plaise à Dieu que le souhait de Fard se réalise pour tous ceux qui le liront, en sorte que Celui que Farel aimait tant, leur devienne de plus en plus précieux et qu'ils aient lieu de bénir le Seigneur pendant l'éternité d'avoir dicté et fait conserver cette lettre de son serviteur.

CHAPITRE X

Une belle contrée plongée dé les ténèbres.

Quelques jours après avoir écrit cette lettre, Farel quitta Strasbourg pour se rendre dans un pays de langue française où sa voix n'avait pas encore retenti: je veux parler de la Suisse occidentale. Farel crut comprendre que le Seigneur l'y envoyait. Il avait été invité par un prédicateur évangélique, nomné Berthold Haller, qui travaillait depuis quelque temps à Berne et dans les environs, où l'on parlait l'allemand. Mais plus à l'ouest, il y avait des populations de langue française qui étaient sous la domination bernoise. La prédication de Haller avait été bénie pour plusieurs des notables de Berne qui semblaient avoir reçu l'Évangile; on pouvait donc espérer qu'ils seraient favorables à la propagation de I'Evangile sur leur territoire.

Farel partit de Strasbourg à pied, accompagné d'un seul ami dont je ne sais rien, sinon qu'il s appelait Thomas. Dès le premier soir, les deux voyageurs s'égarèrent; la pluie tombait à verse, la nuit était froide et obscure; nos amis errèrent longtemps à l'aventure. Enfin, vaincus par la fatigue, ils s'assirent au bord de la route boueuse, perdant tout espoir de retrouver leur chemin. Farel sentit l'abattement le gagner, et pourtant ce n'était pas chose nouvelle pour lui que de passer la nuit en plein air. Pendant des semaines, si ce n'est des mois, il avait erré ainsi dans les montagnes du Dauphiné, s'abritant la nuit sous un rocher ou dans un taillis. Mais Dieu avait une leçon à lui enseigner pendant cette nuit humide et froide, une leçon qu'il lui était nécessaire d'apprendre avant de pouvoir sans danger goûter les glorieux succès qui se préparaient pour lui. En parlant de cette mésaventure il écrivait plus tard à ses amis de Strasbourg: «Vous savez vous-mêmes que je ne suis pas tout à fait sot, pour que je ne puisse de quelque manière juger de la différence des routes, ni tout à fait paresseux et lent, pour que je ne puisse pas suivre un homme actif; mais le Seigneur a voulu, par de petites choses, apprendre ce que l'homme peut dans les plus grandes ».

Il se peut en effet que tout en jugeant si justement Faber, Roussel, Luther, Farel n'eût pas encore perdu confiance en lui-même. Ce voyage pendant lequel il se perdit, à plusieurs reprises et toujours par un temps affreux, semble avoir été employé par Dieu pour lui enseigner une leçon qu'il a bien comprise et qu'il n'oublia jamais. Cette nuit-là, les deux amis prièrent ensemble au bord du chemin, puis ils se remirent en route. « Enfin, dit Farel, après des chutes et des faux pas, j'atteignis un geste où un hôte s'efforça de réparer en moi le dommage que les Français lui firent éprouver autrefois. Grâce à lui, je pars le lendemain à trois heures, pendant que Thomas traite avec mon hôte; je continue directement mais pas longtemps; éloigné

 

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