La vie de Guillaume Farel, par F

Guillaume Farel, la vie de, par F. Bevan, partie 2

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de la route, je suis le chemin vers des marais. Là, je patauge longtemps, rencontrant parfois une eau si profonde que je n'avais aucune espérance d'en sortir. Si ces accidents étaient très tristes pour moi, ils ne furent pas réjouissants pour Thomas. Nous nous égarâmes encore a I'entrée de la nuit, et nous nous perdîmes de vue, Le lendemain je me levai avant trois heures pour aller à Colmar attendre Thomas, et quoique la route fût plus plate et le chemin très court, cependant j'errai jusqu'à six heures à travers les montagnes, les forêts et les vallées, les vignes et les champs. Entre six et sept heures je me trouvais bien plus éloigné de Colmar que quand j'avais quitté mon refuge, enfin à peine à dix heures arrivai-je au rendez-vous. Je m'égarai tellement que si je m étais appliqué à le faire, je n'aurais pas pu mieux réussir ! Le jour suivant la chose alla un peu mieux; je ne me séparai plus de Thomas, ni lui de moi et, chevauchant alternativement, nous arrivâmes à Mulhouse.

Enfin, couverts de boue et trempés jusqu'aux os, Farel et son compagnon atteignirent Bâle, mais le réformateur remercia Dieu toute sa vie de ce que le froid, la pluie, la fatigue, l'avaient ainsi forcé à ne plus compter sur lui-même, mais sur le Seigneur. Pendant quelques jours Farel séjourna à Bâle, à la grande joie de son ami Œcolampade, puis il se rendit a Berne, mais il n'y resta pas longtemps, non qu'il n'ait pas eu du plaisir à voir Berthold Haller, mais parce qu'il soupirait après le moment d'arriver dans des contrées où il pourrait prêcher en français. Haller lui conseilla de commencer par Aigle. Ce pays, dans lequel Farel allait dépenser le reste de son existence pour le Seigneur, mérite d'être décrit. Il est entouré de hautes montagnes aux cimes couvertes de neige, des vallées boisées et verdoyantes, traversées par des torrents impétueux et bondissant sur des rochers moussus, sont à leurs pieds. Il y a des cascades sans nombre, des prés couverts d'un tapis de fleurs sauvages. Au printemps abondent la gentiane bleu foncé, les anémones couleur de primevère, les myosotis, les lis, les auricules et mille fleurs qui ne croissent pas dans la plaine. Le lac Léman aux flots bleus est encadré par de riantes collines sur les pentes desquelles sont semés les villages et les châteaux antiques. Au-dessus des collines s'élèvent les montagnes couronnées de neige qui se reflètent dans le lac. Des milliers d'étrangers vont, chaque année, admirer ces sites ravissants.

Ce n'était pas en touriste que Farel arrivait dans ce pays, à travers la neige et la pluie, pendant l'hiver 1526-27. Il avait hâte de se trouver dans cette contrée, parce que ses habitants étaient plongés dans la misère et les ténèbres morales les plus profondes.

Quatre évêques gouvernaient les populations de la Suisse française, au nom du Saint-Siège dont ils étaient les plus zélés suppôts. Le trône pontifical était occupé par Clément VII. Cousin de Léon X, d'une ambition insatiable, il mettait tout en œuvre pour faire une belle position à sa famille; c'est lui qui réussit plus tard à marier au roi de France Henri II sa nièce Catherine de Médicis, qui fit mettre à mort des milliers d'enfants de Dieu dans la malheureuse patrie de son époux.

Sous le pontificat de Clément VII, les catholiques eux-mêmes en vinrent à demander une réforme dans le clergé. Beaucoup de princes s'assemblèrent à Nuremberg et envoyèrent un appel au pape, le priant de réformer l'Église. Clément répondit qu'il verrait ce qu'il pourrait faire parmi les curés et les vicaires, mais quant à sa propre cour, il refusa toute réforme, ajoutant que ceux qui oseraient blâmer la conduite des cardinaux et des évêques, étaient des hérétiques et seraient punis comme tels. En conséquence, les quatre évêques de la Suisse française purent continuer à leur aise leur vie de paresse et de débauche, en ayant soin de laisser leurs ouailles plongées dans l'ignorance.

La Bible était donc inconnue dans les jolis villages de montagnes, et dans les villes de Lausanne et Genève. Il y avait pourtant toujours foule dans la cathédrale genevoise, mais ce n'était pas pour entendre l'Evangile. On y allait pour voir le cerveau de saint Pierre et le bras de saint Antoine; le pauvre peuple s'agenouillait devant ces reliques et les adorait, sans se douter que le prêtre qui allait empocher leur argent se moquait de leur crédulité. Car il devait bien savoir que le soi-disant cerveau de saint Pierre n'était qu'un morceau de pierre ponce, et que ce qu'on appelait le bras de saint Antoine n'était en réalité que la jambe d'un cerf. La veille de Noël, les habitants de Genève et des campagnes d'alentour allaient aussi en foule à l'église de St-Gervais, où l'on pouvait entendre des saints qui avaient été enterrés autrefois sous le maître-autel, chanter et causer entre eux. Quand Farel pénétra dans Genève, il fut de nouveau question de ces saints merveilleux; mais n'anticipons pas. Jusqu'alors aucune voix ne s'était fait entendre pour annoncer de meilleures choses et aucun rayon de lumière n'avait percé les ténèbres épaisses dont ce pauvre pays était enveloppé.

CHAPITRE XXI

Le maitre d'école.

Au sud-est du lac Léman, non loin du Rhône, se trouve le bourg d'Aigle, à l'entrée d'une vallée boisée, au bord d'une rivière appelée la Grande-Eau. Pendant l'hiver de 1526, un étranger arrivait à Aigle, sous le nom de maître Ursinus. Il annonça qu'il allait ouvrir une école pour enseigner à lire et à écrire aux enfants qu'on voudrait bien lui envoyer. Les villageois en furent bien aises, parce qu'en hiver il y a peu de travaux dans les champs et qu'il n'y avait point d'autre école dans le voisinage. Bientôt les enfants dirent à leurs parents que tout en leur enseignant à lire et à écrire, le mettre leur racontait de belles histoires sur le Seigneur Jésus, comment il avait aimé les pécheurs, avait été puni à leur place et comment après avoir été mort, Il était ressuscité et s'était assis à la droite de Dieu dans le ciel, où Il continue à être l'Ami des pécheurs. Les parents écoutaient avec étonnement, puis l'un après l'autre, ils allèrent demander à maître Ursinus ce que c'était que cette merveilleuse histoire. Ursinus, qui était un homme bienveillant, leur expliqua avec empresse ment ce qui se rapporte à Jésus, à son amour et à sa grâce. Il leur dit aussi que le purgatoire n'existait pas et que ceux qui sont sauvés par le Seigneur Jésus deviennent aussi blancs que la neige, qu'ils sont rendus parfaitement dignes d'entrer au ciel et qu'en quittant ce monde de péché et de misère, ils Vont directement dans la maison du Père, dans la gloire de Dieu. Ursinus expliquait aussi que c'était au Seigneur Jésus Lui-méme qu'il fallait s'adresser pour obtenir grâce et non à Pierre, à Marie, aux saints, ni aux anges.

Ces pauvres gens écoutaient avec joie, reconnaissants qu'un étranger fût venu de France leur faire connaître le Sauveur dont ils n'avaient jamais entendu parler. Comme jadis les Israélites regardaient au serpent d'airain, élevé par Moise, ainsi ces pauvres habitants d'Aigle, hommes et femmes, regardèrent au Sauveur dans la gloire et, croyant en Lui, ils reçurent la vie. Il n'y avait pas de curé à Aigle dans ce moment-là; l'ancien venait de mourir et n'était pas encore remplacé.

Un jour Ursinus monta en chaire et révélant son vrai nom de Guillaume Farel, il s'engagea à prêcher régulièrement. Jusqu'alors le Conseil de Berne lui avait interdit la prédication, parce qu'il n'était pas consacré, cette interdiction venait d'être levée. « Notre bon plaisir, disait le Conseil, c'est que tous les prédicateurs du pays enseignent la Parole de Dieu, librement et ouvertement et que nul ne les empêche de prêcher ce qu'ils croient conforme à l'Ecriture, même s'ils se trouvent contredire par là les ordonnances et les commandements de n'importe quels hommes. »

Le peuple n'avait jamais entendu parler de Farel, mais les prêtres du voisinage le connaissaient bien. Remplis de colère et craignant le courroux des seigneurs de Berne, ils durent se contenter de chercher à soulever le peuple et de répandre toutes les calomnies imaginables contre lui. Farel écrivait à cette époque ce qui suit: « Le père du mensonge lance ses serviteurs chaque jour contre moi, et il voudrait bien me décourager de mon travail; mais Christ, au service duquel je suis, est beaucoup plus puissant que Satan. En m'appuyant sur Lui, je ne crains pas d'écraser l'ennemi sous mes pieds, d'envahir son royaume et d'arracher à sa tyrannie au moyen de la Parole, ceux que le Père attire à Christ. Appuyé sur le Seigneur, je me sens le courage de proclamer la Parole de Dieu, de renverser les traditions et les inventions des hommes, et d'inviter tous ceux qui sont fatigués et chargés à venir au Sauveur. Et je supplie tous ceux qui sont déjà venus à Lui d'intercéder auprès du Père, afin que le St-Esprit répande l'amour de Dieu dans tous les cœurs, en sorte que sa Parole soit obéie et qu'un vrai culte puisse enfin s'élever vers Lui, un culte en esprit et en vérité, comme a dit le Seigneur: Ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais un culte et un service qui soit offert par ceux qui se sont donnés à Lui de cœur et d'amour. »

Le Seigneur bénit abondamment la parole de son serviteur, des foules furent sauvées; on venait de tous les environs pour l'entendre. A ce moment Farel fut invité à rentrer dans sa bien-aimée France. Un jour de grande réception à la cour de France, deux jeunes gens furent présentés à la princesse Marguerite; c'étaient les fils de Robert de la Marck. « Profitez de l'occasion pour leur parler de Christ, » dit Marguerite à Gérard Roussel qui était présent. Roussel le fit et découvrit que ces jeunes gens avaient déjà entendu l'Évangile et qu'ils étaient très bien disposés. Il les engagea alors à employer tout leur pouvoir à répandre la vérité parmi leurs sujets. Les jeunes étrangers répondirent qu'ils le feraient volontiers, mais qu'ils étaient trop jeunes et trop ignorants pour cela. Si seulement, disaient-ils, un prédicateur voulait venir dans nos Etats, nous l'encouragerions par tous les moyens possibles. Je connais un seul homme tout à fait propre à cette œuvre, dit Roussel; c'est Guillaume Farel, invitez-le. Les jeunes princes prièrent Roussel de se charger d'inviter de leur part le prédicateur, assuré que leur père en serait enchanté. «Il vivrait au palais avec nous, comme s'il était de la famille, dirent-ils, et tous lui feront bon accueil. Qu'il vienne dès le commencement de l'année » (1527). Bientôt Farel reçu des lettres où Roussel et Pierre Toussaint joignaient leurs instances à celles des jeunes princes pour l'engager à rentrer en France. Les jeunes princes comptaient si bien sur son arrivée qu'ils avaient déjà fait préparer une imprimerie, afin que Farel pût avoir des traités à distribuer.

Gérard Roussel écrivait toutes ces choses à son ami Guillaume et il ajoutait: « Toutefois, vous comprenez bien qu'il faudra vous abstenir de mentionner les sujets qui pourraient amener des dissensions (comme la messe, par exemple), et vous contenter de prêcher Christ et la vraie portée des sacrements». Guillaume eut donc à chercher encore une fois la volonté du Seigneur; il n'avait de nouveau qu'un mot à dire et le désir de son cœur aurait été accompli: il aurait pu rentrer dans son pays bien-aimé. I1 refusa encore cette fois. I1 ne pouvait se résoudre à cacher les vérités que Dieu lui avait fait connaître. Si même elles devaient causer des dissensions, il fallait qu'il les prêchât. Son Maître avait dit: « Pensez-vous que je sois venu donner la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais plutôt la division. » Eh bien, ne valait-il pas mieux suivre les traces de Jésus que celles de Gérard Roussel et de la princesse Marguerite?

En outre, Farel n'aurait pu quitter l'ouvre que le Seigneur lui avait confiée en Suisse; maintenant il se sentait certain d'y avoir été envoyé par son Maître. Son travail était béni et accepté d'une manière merveilleuse; les âmes affamées et altérées qui l'entouraient étaient aussi des brebis du Christ. C'était de sa Parole qu'elles avaient faim et soif, c'était son Evangile qu'elles venaient entendre en foule; aussi, en berger fidèle, il ne pouvait les abandonner. Et la bonne nouvelle se répandait de village en village et de ville en ville dans les vallées et sur les rives du Léman; comme du temps des apôtres, beaucoup de croyants furent ajoutés au Seigneur.

Avez-vous jamais réfléchi à ce que signifient ces mots: «ajoutés au Seigneur », non pas simplement pardonnés, convertis, mais ajoutés à Celui qui est la Tête du Corps, l'Église, ajoutés à Celui dont tous ceux qui croient deviennent les membres, unis au Seigneur par le Saint-Esprit ? De sorte que si vous et moi nous sommes des croyants, nous avons des devoirs et des privilèges qui nous sont dévolus comme membres du corps de Christ, membres les uns des autres. Nous ne sommes pas seuls ici-bas et nous ne sommes pas seulement appelés à nous aimer les uns les autres. Il existe maintenant un lien plus intime que celui de l'amour réciproque: « Nous tous qui sommes plusieurs, sommes un seul corps », appelés non seulement à nous aimer les uns les autres, mais à agir, à penser et à parler comme n'étant qu'un, tous les membres agissant de concert sous la direction de la tête, ayant chacun leur place dans le corps, mais agissant sous la même autorité, comme le font les membres de nos corps terrestres.

Telles étaient les choses que Farel enseignait aux croyants. Il leur démontrait qu'ils étaient un désormais avec tous les enfants de Dieu, non seulement en Suisse, mais sur toute la terre. « Qu'il n'y ait pas dans le corps de Christ, disait-il, des bras, des yeux ou des oreilles agissant séparément, mais un seul cœur que rien ne puisse diviser. »

 

 

CHAPITRE XXII

 

Le message refusé.

 

Satan ne laissait pas la Bible se répandre et la lumière éclairer village après village sans faire d'opposition! Un nombreux parti de moines et de prêtres paresseux et ignorants commencèrent à trembler des conséquences de ces prédications qui amenaient des âmes à Christ. " On va nous abandonner, dirent-ils; on va bientôt crier: A bas l'Église! "

Ils gagnèrent à leur cause le gouverneur d'Aigle et le conseil de la ville. Le bon vouloir témoigné par les seigneurs de Berne à Farel, loin de lui donner de l'influence, n'avait fait qu'exciter la jalousie et l'envie de ces hommes dont on n'avait pas demandé la protection.

Si Farel s'était quelque peu appuyé sur le bras de l'homme, il allait voir combien ce soutien est fragile. Le gouverneur lui dit qu'il était un hérétique et lui défendit non seulement de prêcher, mais encore de continuer son école!

Messieurs de Berne envoyèrent immédiatement un messager avec ordre d'afficher un placard à la porte de toutes les églises, par lequel ils donnaient avis que leur déplaisir était extrême en apprenant qu'on avait défendu au savant Farel de prêcher publiquement les doctrines du Seigneur. Le résultat de cette démarche fut un soulèvement général dés habitants d'Aigle et des environs. Le 25 juillet 1527, une foule furieuse s'ameuta en déchirant les placards et en criant: " Plus d'obéissance à Berne! A bas Farel! " Puis la foule se précipita sur lui pour le saisir, mais la puissance mystérieuse qui avait déjà souvent préservé le serviteur du Seigneur, fut plus forte que l'ennemi. Les croyants s'étaient groupés autour de Farel, prêts à le défendre en cas de besoin, ce qui ne fut pas nécessaire. Ses adversaires n'osèrent pas l'approcher et la foule se dispersa comme elle était venue.

Pendant quelques jours Farel quitta Aigle et s'en alla dans les villages d'alentour, puis il revint à ses travaux dans l'église et l'école. Les prêtres se contentèrent de lui crier des injures à distance; ils savaient bien que Farel en appellerait à la Bible s'ils discutaient avec lui; or, ils étaient trop ignorants pour le réfuter.

Farel apprit qu'il y avait à Lausanne un prêtre, Natalis Gaelotto, plus intelligent et moins prévenu que les autres. Il était chapelain de l'évêque de Lausanne et avait la réputation d'un homme droit et sincère. Farel lui écrivit: " Le Seigneur Jésus écoute toujours les pécheurs qui s'adressent à Lui, Il ne s'est jamais détourné du plus misérable d'entre eux. En conséquence, je vous prie de vouloir bien suivre les traces de votre Maître en m'accordant quelques instants d'attention, bien que je n'aie ni grand savoir ni grande importance. " Puis Farel lui racontait sa propre histoire, comment le Seigneur l'avait amené des ténèbres à sa merveilleuse lumière. Il suppliait Natalis d'examiner s'il prêchait bien le même Evangile béni que Dieu, dans sa miséricorde, avait enseigné à Faber et à lui-même. D'ailleurs, ajoutait-il, vous ne pourrez pas faire autrement que de l'annoncer, si par la miraculeuse grâce de Dieu vous avez été, vous aussi, délivré du pouvoir du péché et de Satan. Mais, hélas! il y en a quelques-uns qui portent sur leurs fronts la marque des ennemis de Dieu. Ils se mettent à la place de Dieu, annonçant un autre moyen de salut et de pardon que celui que Christ a enseigné. Ils mettent leurs commandements à la place de la Parole de Dieu, bien que ces commandements soient aussi contraires à la Bible que les ténèbres le sont à la lumière. Et malheureusement les hommes sont tellement aveuglés qu'ils se cramponnent à ces inventions humaines et ne veulent pas les lâcher, tandis qu'ils abandonnent si facilement la foi qui sauve. Il n'y a plus rien à attendre de cet arbre mauvais et pourri qui a été planté par l'homme. On ne peut rien y faire si ce n'est de regarder à Dieu qui, dans sa miséricorde, peut en prendre quelques rameaux et les greffer sur le vrai cep. Mais nul ne peut être uni à Christ sauf par le Saint-Esprit seul; les rites et les ordonnances n'y peuvent rien. Et qu'est-il résulté de ce que les hommes se sont mêlés des choses de Dieu ? Que même les choses extérieures que Dieu nous avait commandées ont disparu. Où est le souper du Seigneur ? Qui nous rendra cette fête sacrée par laquelle nous sommes appelés à célébrer le Seigneur, annonçant sa mort jusqu'à ce qu'Il revienne ? Hélas! les hommes vivent comme s'ils étaient voués aux dieux païens ; lequel d'entre eux s'occupe du retour de Christ?» Il supplie Natalis d'observer que toutes ces erreurs et cette méchanceté proviennent d'une même raison, à savoir l'égoïsme et la rapacité du clergé, l'amour de l'argent qui est la racine de tous les maux.

Il continue sa lettre par ces paroles que tous feraient bien de méditer: « Puissent nos cœurs être brisés en voyant l'honneur de Dieu dans la poussière, son Eglise en ruine, les murs renversés, le sanctuaire profané I Si nous croyons réellement que Christ est mort pour nous, si nos cœurs ont jamais été émus par le souvenir de son sang versé pour nous, si le Saint-Esprit nous a jamais révélé quelque peu de l'amour divin, si nous savons que nous rendrons compte à Dieu des âmes auxquelles nous avons prêché et que ce sera un jour terrible pour nous si nous les avons conduites dans une mauvaise voie, si toutes ces choses sont ainsi, nous n'avons pas un moment à perdre. Commençons tout de suite à faire retentir les louanges de Dieu, avertissons et alarmons les méchants à cause de leurs péchés et ensuite offrons-leur les richesses de la grâce évangélique. Prêchons Christ comme l'unique Sauveur. Enseignons ce que Christ et les apôtres enseignaient et rien autre. Si cet enseignement n'est pas suffisant, où en trouver un qui le soit ? Si cette doctrine n'est pas parfaite, laquelle le sera ? Si celle-là ne convertit pas les pécheurs, qui est-ce qui les convertira ? Si ces enseignements-là ne produisent pas le fruit de la justice, qu'est-ce qui les produira ? Si toutes choses ne sont pas contenues dans la Parole de Dieu où chercherons-nous ce qui manque ? La sagesse de Dieu n'a besoin d'aucune autre sagesse pour la perfectionner. Je ne veux point en prêcher d'autre, je ne veux pas savoir autre chose.»

Farel termine en suppliant Natalis de mettre de côté toutes les inventions humaines et dé prendre la Parole de Dieu seule pour son trésor, duquel il tirerait tout ce qu'il prêcherait, se soumettant entièrement à cette Parole et à elle seulement. Natalis Galeotto ne répondit à cette lettre que par un silence dédaigneux, mais il s'en souviendra un jour. Le moment viendra pour lui de paraître devant le tribunal de Christ, et ce messager d'amour et de grâce divine reparaîtra en témoignage contre lui; c'est l'appel de Christ par la bouche de son serviteur, qu'il a refusé d'ouïr. C'est une chose bien solennelle pour nous lorsque, par n'importe qui, nous sommes invités à examiner notre conduite à la lumière de la Parole de Dieu. Un tel message ne peut venir que de Dieu, et si quelques-uns de ceux qui lisent les paroles de Farel voulaient accepter ce que Natalis Galeotto a refusé, ce serait un grand bonheur pour leurs âmes. C'est une chose agréable à Dieu si nous nous mettons à comparer attentivement notre foi, notre conduite et notre manière de rendre culte avec sa Parole bénie, étant prêts à abandonner tout ce qui ne pourrait se justifier par l'Ecriture. Plus d'un ami bien aimé serait offensé, et il faudrait mettre de côté pis d'une forme à laquelle nous tenons peut-être, mais Christ serait glorifié et sa présence manifestée. « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime, et celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai et je me manifesterai à lui. »

Nous disons que par les Ecritures nous sommes « accomplis et parfaitement instruits pour toute bonne œuvre» (2 Tim. III, 17). Puissions-nous montrer qu'en effet nous sondons la Parole de Dieu pour toutes choses, et puissions-nous dire de chacune des choses que nous faisons: « L'Éternel l'a commandé ainsi. »

CHAPITRE XXIIl

Le moine mendiant

Vers cette époque, arriva dans les villages des bords du lac Léman, un moine mendiant de l'ordre de St-François d'Assise, auquel il est prescrit de vivre dans la mendicité. Les moines de cet ordre erraient dans le pays en demandant l'aumône de porte en porte, pUiS ils revenaient dans leurs couvents chargés d'argent et de tout ce qu'ils pouvaient obtenir des villageois en leur promettant le ciel pour récompense. Farel connaissait celui dont il est question, il savait que, prêchant dans un village, il avait dit que tous les auditeurs de Farel iraient en enfer.

Il arriva à Aigle, mais n'étant pas de ceux qui vont attaquer le lion dans son antre, il se garda de parler contre Farel. Les vignobles d'Aigle sont renommés, il venait seulement mendier un peu de vin pour son couvent. Aussi sa frayeur fut grande lorsque le terrible Farel se trouva devant lui dans la rue. « Je l'abordai aimablement, raconte Guillaume, ainsi que notre Seigneur veut que nous nous reprenions les uns les autres. Je lui demandai s'il avait prêché à Noville, il me répondit oui et commença à s'effrayer. Je lui demandai si le diable pouvait prêcher l'Évangile de notre Seigneur Jésus et si ceux qui vont ouïr l'Évangile sont tous damnés. Il me répondit non. Je lui dis: Pourquoi donc l'avez-vous prêché publiquement ? Je vous prie, prouvez-moi ce que vous avez prêché et si j'ai mal dit quelque chose, faites-le voir, car je consens à mourir si j'ai mal enseigné le pauvre peuple que le Seigneur Jésus a racheté. Que notre Seigneur ne m'accorde pas de vivre, si j'enseigne une autre doctrine que celle du Seigneur Jésus.

Alors le moine me dit à l'oreille, en faisant l'effrayé: j'ai ouï dire que tu es un hérétique et que tu séduis le peuple. Je lui répondis: cela ne suffit pas de dire: je l'ai ouï dire, montre-moi en quoi je suis hérétique et maintiens ce que tu as prêché, car moi je suis prêt à maintenir tout ce que j'ai enseigné, jusqu'à être brûlé. Alors il dit Qu'ai-je prêché de toi ? Qui l'a ouï ? Je ne suis pas ici pour disputer avec toi, mais pour faire ma quête. Si tu as bien prêché tant mieux, sinon tant pis. Et il commençait à se fâcher. Lorsque je lui répondis: Il n'y a pas besoin de nous disputer, vous n'avez qu'à maintenir ce que vous avez prêché, pour la gloire de Dieu, pour laquelle vous devez mettre toute affaire de côté, car l'honneur de Dieu doit être plus cher que toute le reste... Ainsi nous cheminions ensemble et je le priai de maintenir sa parole, mais il se tournait de çà et de là comme font les consciences mal assurées. Puis il me dit à l'oreille: Tu es un hérétique, tu tires les gens hors du bon chemin. Quelques paysans revenant des champs nous suivaient et je leur dis Voici ce bon père qui a prêché que tout ce que j'en soigne n'est que menterie et que tous ceux qui viennent m'ouïr sont damnés. Et même il vint me dire que je suis un hérétique qui séduit le peuple. Lors, le moine me dit: Qu'est-ce que je t'ai dit ? Qui l'a ouï ? C'est dans ton imagination. Je répondis: Dieu est témoin que maintenant tu l'as dit. Pourquoi nies-tu ce que Dieu sait et connaît bien ? Si je suis hérétique, prouve-le, personne ne te fera de mal, et l'on t'entendra plus volontiers que moi.» Le moine essaya alors de dire quelque chose des offrandes à Dieu, contre lesquelles Farel aurait parlé; il avait peut-être peur de ne pouvoir recueillir les dons de vin sur lesquels il comptait. Farel lui répondit: «Je l'ai prêché et par la Parole de Dieu, je veux le maintenir, car il n'appartient à aucune personne vivante de rien changer au service que Dieu a commandé, nous devons l'accomplir sans y rien ajouter et sans y rien ôter, sans nous permettre de faire ce qui nous semble bon, sans dévier ni à droite ni à gauche. » Le moine répondit: Les offrandes sont faites par reconnaissance et pour la gloire de Dieu. Je répondis: Ce qui glorifie Dieu, c'est que nous secourions les pauvres et que nous gardions ses commandements. La reconnaissance se manifeste en adorant le Père en esprit et en vérité, lui offrant un cœur contrit et brisé. Car nous devrions lui demander merci de n'avoir pas gardé ce que nous avons promis à notre baptême. Nous avions alors protesté vouloir vivre et mourir en la foi et loi de notre Seigneur, or cette foi est la seule qui soit donnée au chrétien. Car il n'y a personne qui soit meilleur que Dieu pour donner une meilleure loi, ni personne qui en ait le droit.

Le moine ne sachant que répondre, ni comment se tirer de ce mauvais pas, se comporta comme un enfant mal élevé, et ôtant son bonnet il le jeta à terre et marchant dessus, il s'écria: « Je suis ébahi que la terre ne nous engloutisse pas. » Un des assistants posa la main sur son bras et lui dit: "Ecoutez maître Farel, il vous écoute bien". « Si tu mets la main sur moi, tu es excommunié, » cria le moine. Le paysan lui répondit: « Ceux qui -touchent votre robe sont-ils excommuniés ? Avez-vous un autre Dieu que nous, qu'on n'ose pas vous parler ? »

Pendant ce débat, la foule s'était amassée et les autorités craignant un tumulte, arrêtèrent Farel et le moine et les enfermèrent chacun dans une des tours du château. Le lendemain on les fit paraître devant les magistrats, et Farel reçut la permission de se défendre. « Messieurs, dit-il, vous êtes lés chefs que Dieu a commandé d'honorer, parce qu'II vous a confié l'autorité afin de l'employer à Sa gloire. Si j'ai égaré le peuple comme ce moine le prétend, je demande à être puni. Mais dans ce cas, il faut que le moine prouve en quoi ce que je prêche est contraire à la Parole de Dieu. S'il ne peut pas le prouver, je demande à être justifié devant ceux auprès desquels il m'a faussement accusé. » Le moine effrayé se jeta à genoux en criant: « Mes seigneurs, je vous demande pardon, et à vous aussi, maître Farel. Je suis prêt à reconnaître que j'ai parlé contre vous sur la foi de faux rapports. »

« Ne demandez pas mon pardon, répliqua Farel, je vous ai pardonné et j'ai prié Dieu pour vous, avant de vous avoir rencontré dans la rue. Je n'aurais rien dit s'il ne s'était agi que de moi, mais la gloire de Dieu était en question. C'est contre son Evangile béni que vous avez mal parlé. Quant à moi je ne suis qu'un pauvre pécheur sauvé uniquement par la mort de Jésus. Je ne demande pas qu'on vous punisse, mais que vous repérez Ici devant moi ce que vous avez dit derrière, alors je pourrai vous dire les motifs pour lesquels je prêche ainsi que je l'ai fait. »

Un bourgeois de Berne qui arrivait dans ce moment-là fit la proposition suivante: Le moine ira entendre le sermon de Farel, demain, s'il y trouve quelque chose de mauvais, il le prouvera par la Bible. Si au contraire il n y trouve rien qui soit opposé aux Ecritures, il devra le déclarer publiquement. Tous acceptèrent cette sentence; le moine donna sa parole d'être présent au sermon du lendemain, mais quand le jour vint, il avait disparu pour ne plus revenir !

CHAPITRE XXIV

Amis et compagnons de travail.

Farel retourna à ses travaux. C'était une œuvre de patience accomplie sans bruit. Les prêtres, au contraire, se faisaient voir et entendre partout. Ils ameutaient le peuple dans les villages, et causaient des troubles par leurs cris et leurs violences de langage. Ils soulevaient les foules ignorantes contre le gouvernement de Berne, les persuadant de déchirer les ordres de Berne affichés aux portes des églises. Ils formaient des processions, battaient du tambour, conduisaient des bandes tumultueuses dans les temples pour hurler et crier afin de couvrir la voix du prédicateur.

Dans une certaine localité, les hommes n'ayant pas le courage d'attaquer Farel, envoyèrent leurs femmes contre lui avec leurs battoirs à linge. Dans quelques parties de la Suisse, les femmes de la campagne ne lavent pas leur linge debout devant un cuvier d'eau chaude. Au bord d'un cours d'eau, elles posent le linge devant elles sur une planche dans l'eau courante, et le battent avec une sorte de pelle en bois. Ce système rend le linge très propre, mais il a l'inconvénient de !', l'abîmer rapidement. Ce fut avec ces pelles ou battoirs que Farel fut attaqué par une bande de femmes furieuses. Dans cette occasion et dans plusieurs autres il reçut, comme d'autres serviteurs de Jésus-Christ, des coups et des blessures qu'il regarda comme une gloire. Je porte en mon corps, dit l'apôtre, les meurtrissures du Seigneur Jésus.

Voir l'Évangile méprisé et rejeté, n'était pas le seul chagrin de Farel. Quelques prédicateurs étaient venus de France pour lui aider; l'un des derniers arrivés, Balista, venait de Zurich. C'était un Parisien, ancien moine, qui professait une haine violente contre le papisme, ce qui n'impliquait point l'amour de Christ. Farel, en effet, ne tarda pas à sentir que Balista, loin de lui aider, était une entrave à son œuvre.

« Ce Parisien, écrit-il, a été élevé dans les habitudes de gloutonnerie et de paresse des couvents; il ne se soucie nullement de faire des voyages fatigants par tous les temps, en se contentant de la nourriture frugale des montagnes. » Heureusement pour Farel, bientôt l'ancien moine regretta amèrement son couvent et cessa ses travaux, au grand soulagement du réformateur. Tandis que Satan s'agitait ainsi, le Seigneur travaillait dans bien des cœurs. Il y avait des âmes sauvées dans beaucoup d'endroits, des pâtres, des bateliers, ici une pauvre blanchisseuse, là un vigneron, des gens obscurs, Inconnus de tous, excepté du Seigneur qui les avait choisis dès avant la fondation du monde pour en faire des joyaux destinés à la couronne de Christ. Lorsque Farel n'était pas occupé à enseigner, à prêcher ou à prier, il sondait diligemment les Ecritures. On a conservé plusieurs des lettres qu'il adressa à ses amis à ce moment. Il leur parlait entre autres des sujets qu'il étudiait dans les Ecritures. Plusieurs de ces lettres traitent, par exemple, de la grande question qui agitait déjà les esprits du temps de Paul, et que les chrétiens discutent encore si souvent de nos jours: le croyant est-il sous la loi ou non ? Quelques-uns des amis du réformateur pensaient que, bien que le chrétien ne soit pas soumis aux rites et aux cérémonies judaïques, il est cependant sous la loi des dix commandements. Ils expliquaient les paroles: « Vous n'êtes plus sous la loi mais sous la grâce » (Rom. VI, 14) et: «Si vous êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes plus sous la loi » (Gal. V, 18) en disant que l'apôtre avait en vue la loi cérémonielle.

Si tel est le cas, répondait Farel, comment faire accorder cela avec ce qui est dit de la nouvelle loi écrite dans nos cœurs ? Lorsque Paul dit que la loi attise la convoitise et qu'elle n'est pas faite pour le juste, il ne parle pas de cérémonies, mais bien des dix commandements. C'est donc un joug que nous ne pouvons pas porter, le fardeau de la loi ne sert qu'à nous affaiblir. à nous éloigner de Dieu parce qu'elle nous asservit, et cependant le premier des dix commandements prescrivait d'aimer Dieu de toute son âme et de toute sa pensée. Christ est amoindri et Sa gloire obscurcie, s'il n'y a que les cérémonies et les malédictions d'ôtées, s'il n'est pas vrai que Christ nous a entièrement délivrés de la servitude légale, en nous plaçant dans une parfaite liberté. Mais sera-ce la liberté de mal faire ? demande bien vite le cœur naturel. Certes si un homme, après avoir été délivré du joug de la loi, est laissé à lui-même, il emploiera sa liberté à satisfaire ses désirs mauvais et ses passions. Mais celui qui a cru au Seigneur Jésus est-il laissé à lui-même ? N'y a-t-il rien autre sur la scène qu'une loi impitoyable, prête à condamner un pécheur impuissant ?

Croyez-vous au Saint-Esprit ? Il y a des millions de personnes qui déclarent dans leur confession de foi qu'elles y croient. «L'Esprit, dit Farel, nous a été donné par le Père, et par cet Esprit nous avons été amenés comme fils à la gloire du Père et nous rendons grâce au Père pour toutes choses. Nous sommes sous la loi, disent les uns; non, répondent d'autres; nous avons été amenés dans la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Jugez vous-mêmes, dit Farel, laquelle de ces deux opinions est la plus à la gloire de Christ et la plus conforme aux Ecritures. » Hélas nos cœurs naturels ne cherchent pas avant tout ce qui glorifiera Christ, mais ce qui nous fera le plus d'honneur à nous-mêmes. Or il est humiliant de nous entendre dire que nous ne pouvons pas garder la loi divine; nous aimerions mieux qu'elle nous fût proposée comme un moyen de nous améliorer. Au lieu de cela, la loi nous condamne et nous manifeste comme étant trop mauvais pour être améliorés. « Je vis, dit Paul, mais non pas moi, c'est Christ qui vit en moi. » Malheureusement nous préférons être quelque chose sous la loi, plutôt que de n'être rien et que Christ soit tout. Non seulement pour nous, mais en nous, Christ devrait être notre seul but; tout ce que nous faisons, même s'il s'agit de boire ou de manger, devrait être fait par la puissance de l'Esprit de Christ. Paul a véritablement vécu par la foi en Jésus; le Christ qui était la source de sa vie, était sa vie elle-même et Il était le seul but de cette vie. A ceci nous connaissons si la vie Rome habite en nous, c'est que Christ devient notre objet, notre seul but.

Je ne sais pas si les amis de Farel auront compris aussi bien que lui que les croyants marchent par une puissance nouvelle qui est aussi forte que la loi était faible. Peut-être qu'en cela comme en bien d'autres choses, Farel s'est trouvé seul à l'avant-garde, mais c'est un poste d'honneur. On ne sait si Farel aurait pu citer toutes les preuves fournies par l'Ecriture sur ces sujets, aussi bien que ceux qui ont connu les saintes lettres dès leur enfance. Pour comprendre comment il se fait que nous ne soyons plus sous la loi, il faut se convaincre d abord, par l'étude de la Bible du fait que nous sommes morts et que notre vie est cachée avec Christ en Dieu; le Saint-Esprit nous le fera peut-être discerner, sans que nous soyons toujours capables d'établir clairement notre conviction d'après l'Ecriture. D'ailleurs on ne doit pas oublier les ténèbres qui entouraient Farel et d'où la grâce divine l'avait tiré. Nous pouvons admirer à quel point il était au clair sur les pensées de Dieu. Il avait encore beaucoup à apprendre et peut-être n'est-il jamais parvenu à la pleine connaissance, mais grâce au Seigneur, il a été fidèle à tout ce qu'il avait reçu.

CHAPITRE XXV

Choses étranges à Berne

Farel avait passé un peu plus d'une année à Aigle lorsqu'il eut la joie d'aller à Berne dans des circonstances mémorables. Les Conseils de la république de Berne avaient décidé le 17 novembre 1527, qu'une dispute publique aurait lieu entre les papistes et les réformés au mois de janvier de l'année suivante. Les évêques, les prêtres, les principaux bourgeois de toutes les villes suisses, enfin les prédicateurs et docteurs évangéliques, furent invités. Chacun des deux partis devait prouver sa foi par des arguments tirés uniquement de la Bible. Il était défendu de s'aider d'aucun autre livre.

Les quatre évêques suisses de Lausanne, Constance, Bâle et Sion alléguèrent divers prétextes pour ne pas répondre à cet appel; ils refusèrent même d'envoyer des représentants. Les Bernois les avertirent qu'ils perdraient tous leurs privilèges dans les Etats de Berne s'ils ne venaient pas, mais ils persistèrent dans leur abstention. Les autres évêques ainsi que beaucoup de prêtres, suivirent leur exemple, l'empereur Charles-Quint ordonna d'ajourner la dispute. Le Conseil de Berne répondit que tous ceux qui avaient accepté l'invitation étant arrivés, il n'était pas possible d'attendre le bon plaisir de l'empereur. Reportons-nous par la pensée dans l'antique cité de Berne, en janvier 1528. Qui trouverons-nous présent ? Il y avait naturellement Berthold Haller, le principal prédicateur bernois, puis Zwingli, notre vieil ami Œcolampade de Bâle, Bucer et Capiton de Strasbourg, et

beaucoup d'autres venus de près et de loin. Du côté des catholiques il y avait environ 350 prêtres suisses et allemands. La dispute devait se tenir dans l'église des Cordeliers; Farel ne pouvait comprendre ce qui se disait, le tout se passant en allemand. Mais il était heureux de se trouver au milieu de tant de chers amis et de tant de compagnons de travail.

La dispute s'ouvrit le 6 janvier par la lecture de la règle imposée à la discussion, à savoir qu'aucune preuve ne sera proposée, si elle n'est tirée des Saintes-Ecritures. L'explication des Ecritures devait se faire par elles-mêmes, les textes obscurs seraient confirmés par ceux qui sont d'interprétation plus facile. Quelle règle inouïe ! Comment, plus d'écrits des Pères, plus de livres de prières ni de canons, rien que la Bible, la Bible sans notes ni commentaires. Les trois cent cinquante prêtres placés en face des Saintes-Ecritures et obligés de dire ce qu'ils y trouvent ou n'y trouvent pas. Après la lecture du règlement, on appela les évêques par leur nom, mais personne ne répondit. Ensuite on lut l'article suivant: « La Sainte Eglise chrétienne dont Christ est le seul chef, est née de la Parole de Dieu et demeure dans cette Parole; elle n'écoute pas la voix d'un étranger. »

Ici un moine se leva et dit: « Le mot seul n'est pas dans les Ecritures, Christ a laissé un vicaire ici-bas. » « Le vicaire que Christ a laissé c'est le Saint-Esprit, » répondit Berthold Haller. Ensuite un prêtre fit ressortir en quelques paroles le contraste entre l'unité de l'Église romaine et les divergences des réformés entre eux. Bucer répliqua: « Nous reconnaissons comme notre frère quiconque prêche que Jésus-Christ est le seul Sauveur. En outre l'unité dans l'erreur n'est pas une chose dont il faille se vanter, les mahométans ont aussi l'unité. Dieu permet les divisions afin que ses enfants apprennent à ne pas regarder aux hommes, mais à la Parole de Dieu et aux enseignements du Saint-Esprit, ainsi voyons ce que dit la Bible. »

Les assistants se mirent en effet à examiner dans les Saintes-Ecritures ce que Dieu dit quant à l'œuvre expiatoire de Son Fils; il fut impossible d'y trouver ni la messe ni le purgatoire, ni l'invocation des saints, ni l'adoration des images. A mesure qu'on lisait les textes de la Bible, les prêtres devenaient de plus en plus impatients. « Si l'on voulait brûler les deux ministres de Berne, dit l'un d'eux, je me chargerais de les porter au bûcher. »

Le dimanche suivant, le peuple s'assembla comme de coutume dans l'église pour entendre la messe. Le prêtre était debout sur les marches de l'autel en vêtements sacerdotaux, ces formes subsistant encore à Berne. Mais avant la messe, Zwingli monta en chaire et lut à haute voix le Symbole des apôtres; lorsqu'il en vint à ces mots: « Il est monté au ciel et Il s'est assis à la droite de Dieu le Père Tout-Puissant, d'auprès duquel Il reviendra juger les morts et les vivants »; il s'arrêta, puis après une pause il ajouta: « Si ces paroles sont vraies, la messe est un mensonge! » Et il continua sur ce ton à la grande surprise de l'auditoire. Mais ce fut bien autre chose quand le prêtre qui était devant l'autel se dépouilla de son costume ecclésiastique et le jeta sur l'autel en s'écriant: « Je ne veux plus rien avoir à faire avec la messe, si l'on ne peut pas me prouver que Dieu l'a instituée ! »

Toute la ville fut remplie d'étonnement à l'ouïe de ces étranges choses. Trois jours après c'était la fête de saint Vincent, le patron de Berne. A cette occasion-là, on célébrait toujours une grand-messe. Les sacristains allèrent comme à l'ordinaire préparer l'encens et allumer les cierges, mais ils attendirent en vain, ni prêtres, ni fidèles ne parurent. A l'heure-des vêpres, l'organiste se rendit à son poste, mais personne ne vint; le pauvre homme avait le cœur plein de tristes pressentiments. Ces beaux services qui faisaient son gagne-pain allaient-ils être abandonnés pour toujours ? La fin arriva encore plus vite qu'il ne s'y attendait, car aussitôt que, lassé d'attendre, il eut quitté I'église, quelques citoyens entrèrent et mirent l'orgue en pièces.

La dispute approchait de son terme; deux nouveaux prêtres s étaient déclarés convaincus par les Ecritures que la messe est contraire à la foi chrétienne. La dernière discussion devait avoir lieu en latin entre Farel et un prêtre de Paris; le point que le docteur papiste désirait surtout établir était celui-ci: Les hommes doivent se soumettre à l'Église. Farel lui ayant demandé de prouver cela par la Bible, il cita les paroles de Matthieu V, 25. « Entends-toi promptement avec ta partie adverse. » «L'adversaire c'est le diable, dit-il, donc il nous est commandé ici de nous soumettre au diable, à combien plus forte raison à l'Église. »

La dispute terminée, le Conseil décida que la messe serait abolie, les églises dépouillées de leurs ornements et de leurs images. Une quantité d'idoles et vingt-cinq autels furent immédiatement détruits dans la cathédrale. Zwingli prêcha un sermon d'adieu au peuple assemblé au milieu de ces décombres. Ses dernières paroles furent celles-ci: « Tenez-vous fermes dans la liberté dans laquelle Christ vous a placés et ne vous remettez pas sous le joug de la servitude. »

Au lieu des images, c'étaient de vrais adorateurs du Dieu vivant et vrai, qui remplissaient maintenant la cathédrale de Berne; mais aux yeux des praires et du pauvre organiste, le bel édifice n'était plus qu'une « étable bonne à tenir du bétail ». Dans l'excès de son indignation, l'un d'eux traversa toute l'église, monté sur un âne. Hélas ! de nos jours ne se fait-on pas souvent, d'un lieu de culte, la même idée que les catholiques du XVIème siècle ? Les sculptures, les vastes gaIeries, les vitraux peints ne sont-ils pas d'un grand prix aux yeux de bien des gens ? Tous recherchent-ils la présence d'un Christ invisible qu'Il a promise à ses disciples, n'importe où et ne fussent-ils que deux ou trois réunis en son nom ?

CHAPITRE XXVI

Les campagnes blanchissent pour la moisson.

Le 7 février 1528, un édit du Conseil bernois déclara les évêques privés de tout pouvoir dans le canton. « Ces quatre pasteurs, dit le Conseil, savent bien tondre leurs brebis, mais non les paraître. » Or, ces pauvres troupeaux avaient été assez tondus, il s'agissait maintenant de les nourrir. Farel était retourné dans le Pays de Vaud, où pendant quelque temps il continua seul à répandre l'Evangile, prêchant dans les églises quand il le pouvait, ou dans les rues, les maisons, les champs, et sur les pentes des montagnes. Ainsi se passa le reste de l'année 1528. Messieurs de Berne désiraient vivement que les quatre mandements de leur gouvernement d'Aigle reçussent l'Evangile. Ils envoyaient message sur message aux magistrats et au clergé, pour les prier de laisser prêcher Farel. Mais les prêtres soulevaient des émeutes partout; ils faisaient croire au peuple que, s'il abandonnait la foi romaine, Charles-Quint et le roi de France viendraient avec une nombreuse armée ravager le pays et punir les Bernois. Le clergé ameutait les villageois au son du tambour, et ensuite les prêtres les excitaient par des harangues véhémentes à des actes de violence. Un jour Antoine Nicodet se précipita dans l'église d'Ollon et renversa la chaire pendant que Farel prêchait. On interrompait sans cesse les sermons du courageux évangéliste par un tapage infernal ou par de sottes questions. Les hommes et les femmes lui criaient des injures pendant qu'il prêchait et lui donnaient des coups dans les rues. On arrachait les ordres de Berne toutes les fois qu'ils étaient affichés; le clergé parlait contre le gouvernement bernois, et en même temps il accusait Farel, auprès du Conseil, d'avoir cherché à soulever le peuple et à le persuader de ne pas payer les impôts.

Le temps passait; le Seigneur travaillait par le moyen de son serviteur, et Satan par le moyen des siens. Enfin quelques-uns des conseillers bernois arrivèrent dans le Pays de Vaud et convoquèrent les principaux notables des quatre mandements. « Que le peuple se prononce, leur dirent les Bernois; veut-il la messe ou l'Évangile ? Le gouvernement acceptera la décision de la majorité; nous ne voulons pas imposer l'Évangile à nos sujets, mais s'ils désirent l'avoir nous les protégerons contre les perturbateurs. » Alors se manifesta le fruit des labours de Farel; dans trois mandements sur quatre, la majorité déclara tout d'une voix qu'elle ne voulait plus de la messe et qu'elle demandait à vivre et mourir dans l'Évangile que Farel prêchait. Le mandement des Onnonts se déclara seul pour la messe. « Eh bien, on vous laissera la messe jusqu'à la Pentecôte, dirent les délégués bernois, et ensuite on vous demandera encore une fois votre avis. Peut-être alors échangerez-vous le prêtre contre un évangéliste. »

Bientôt arrivèrent des prédicateurs pour prendre la place des prêtres congédiés dans les trois paroisses d'Aigle, Ollon et Bex. Le Conseil de Berne envoya en outre un ordre qui donna le coup de grâce à l'ancien culte. « Que personne ne s'imagine, disait l'avis, que les jours du papisme reviendront; démolissez les autels, brûlez les images, détruisez les tableaux, ne laissez rien qui rappelle l'idolâtrie passée. »

Ces ordres furent immédiatement exécutés, et partout, sur les places des villes et des villages, de grands feux consumèrent les images et les peintures, au milieu de l'allégresse générale. Berne avait envoyé un nouveau gouverneur, plus obéissant que le précédent; il reçut ordre de faire punir ceux qui avaient maltraité Farel; ils furent cités devant les magistrats, et les femmes qui l'avaient poursuivi à coups de battoir furent condamnées à cinq livres d'amende chacune. On rechercha aussi Antoine Nicodet pour le punir d'avoir renversé la chaire, mais il s'était enfui et on ne put le retrouver. Les Ormonts seuls avaient encore la messe; Berne envoya un évangéliste prêcher au milieu de ces vallées dans l'été de 1529. Plus tard, la messe fut abolie, les autels renversés et les prêtres congédiés. Cependant, il y avait encore beaucoup de gens fidèles à l'ancien culte, mais d'année en année leur nombre diminua, et de nos jours tous les habitants de ces contrées professent la foi évangélique. Malheureusement, nous ne pouvons être sûrs que tous soient de vrais croyants. Le papisme est un pesant fardeau pour divers motifs, et des milliers de personnes, ne se souciant ni de Dieu ni de leurs âmes, sont heureuses néanmoins de secouer le joug. Quatre-vingt dix-neuf personnes sur cent diront que le papisme est une religion d'argent, mais un homme peut très bien ne pas vouloir donner son argent pour des niaiseries, sans pour cela avoir la vérité dans son cœur.

Cependant, nous ne pouvons méconnaître que Dieu rendit efficace la prédication des réformateurs pour le salut d un grand nombre de pécheurs. C'est bien aussi l'Esprit-Saint qui agit chez les Vaudois lorsqu'ils déclarèrent vouloir remplacer la messe par l'Évangile de Christ. Grâces soient rendues à Dieu pour les milliers de personnes qui se tournèrent réellement vers Lui et qui brûlèrent leurs idoles non par excitation ou par amour de la nouveauté, mais parce qu'elles avaient appris des réformateurs à connaître le Dieu vivant Aussi Farel bénissait le Seigneur et prenait courage Plusieurs autres évangélistes étaient venus lui aider; il se sentit libre alors de porter ses pas plus loin, puisqu'il pouvait laisser les brebis à des bergers fidèles.

La puissante république de Berne étendait sa protection et son influence sur diverses parties de la Suisse Désirant répandre la réforme, Messieurs de Berne don aèrent à Farel une lettre d'introduction pour les autorités de la Suisse occidentale, en lui conseillant de prés cher seulement dans les endroits où l'on manifesterait le désir de l'entendre. De plus, ils envoyèrent des messagers dans toutes les villes les plus importantes, pour recommander de bien recevoir l'évangéliste qui allait arriver. Pendant le reste de l'année 1529, Farel parcourut la Suisse occidentale en remontant jusqu'à la vallée de Moutier dans l'évêché de Bâle. Il essaya de pénétrer dans la ville de Lausanne, mais en vain. Le Conseil lausannois aurait été disposé à le laisser prêcher, mais le clergé s'y opposa. Messieurs de Berne écrivirent au Conseil de Lausanne de laisser prêcher Farel qui en avait demandé deux fois l'autorisation Mais le Conseil s'était ravisé; il avait compris cri qu'était le réformateur. A Lausanne comme ailleurs, le peuple désirait la réforme pour être délivré des prêtres, mais non pour l'Évangile lui-même. Aussi le Conseil préférait-il supporter les orgies, les querelles d'ivrognes, plutôt que se priver des danses, des jeux, des processions et autres folies de ce genre. On n'osa pas mettre la main sur Farel, parce que Messieurs de Berne avaient écrit: « Prenez garde de toucher un cheveu de sa tête », mais il dut aller prêcher ailleurs.

Au reste, il n'eut pas de peine à trouver des auditeurs; partout les foules s'assemblaient autour de lui. A Morat, il y eut un grand nombre de véritables conversions. Bien des gens s'étaient promis de ne pas tomber dans le piège de l'hérétique qu'ils allaient voir par curiosité. Mais en entendant Farel parler du Sauveur, les cœurs se fondaient. Les braves conseillers de Berne encouragèrent les nouveaux croyants, leur promettant leur protection contre les mauvais traitements s'ils restaient attachés au Seigneur. « Soyez sans crainte, écrivaient-ils, confiez-vous dans le Seigneur qui a fait le ciel et la terre et qui soutient toutes choses par la Parole de sa force. Remettez-vous-en à Lui et laissez-le prendre soin de ceux qui sont siens. » Les prêtres continuaient à exciter ceux qui n'avaient pas cru, et il se passait des scènes de tumulte continuelles; heureusement Farel y était maintenant habitué. D'ailleurs son Maître le dédommageait en lui accordant de glorieuses journées. Plusieurs prêtres eux-mêmes crurent et furent sauvés. Dans beaucoup d'endroits, on jetait les idoles « aux taupes et aux chauves-souris ». Les Bernois avertirent Farel de ne pas procéder trop vite à la destruction des images, afin que ce ne fût pas l'effet d'une excitation humaine. Il y a beaucoup de gens prêts à chasser les prêtres et à briser les idoles, qui ne sont pas disposés à se charger de la croix de Christ. Le conseil des Bernois était sage. « Puisque vous avez reçu la Parole de Dieu, disaient-ils, il est juste et convenable que vous rendiez à tout homme ce qui lui est dû et que VOUS ne dépassiez point les limites de votre pouvoir. Car la Parole de Dieu ne prêche pas la liberté de la chair, mais celle de l'esprit et de la conscience. »

CHAPITRE XXVII

Un pays qui refuse l'Évangile.

Durant les trois années qui s'étaient écoulées depuis que Farel avait ouvert sa petite école à Aigle, il avait reçu de temps à autre des nouvelles de sa patrie. Faber s'était retiré à Blois, sous la protection de la princesse Marguerite; il avait été nommé précepteur des trois plus jeunes enfants du roi, Madeleine, Marguerite et Abednego; il était aussi gardien de la bibliothèque royale dans le château de Blois. La princesse Marguerite s'était remariée avec Henri, roi de Navarre. Henri était un homme indolent, ne se souciant pas de la religion papiste, qu'il professait toutefois. Marguerite put donc recevoir à sa cour plusieurs évangélistes, heureux de s y réfugier. Le roi et la reine de Navarre résidaient souvent à Blois, où Marguerite jouissait de la société de Faber. Louis de Berquin et G. Roussel étaient aussi sous la protection de la reine; ce dernier était devenu son aumônier et prédicateur de la cour. Il s'était résigné à taire une partie de la vérité et il en était récompensé. Mais Louis de Berquin devait obtenir « la récompense qui est grande dans le ciel». G fidèle serviteur de Dieu ne voulait dissimuler aucune partie de l'Évangile auquel il avait cru. Aussi la Sorbonne et les prêtres le guettaient comme un tigre guette sa proie. La reine de Navarre réussit pendant un temps à protéger le courageux jeune homme, qui non seulement déclarait sa foi ouvertement, mais encore attaquait avec force les vices et les péchés des prêtres. « Ils se servent de la religion, disait-il, comme d'un manteau pour cacher les passions les plus dégradantes, la vie la plus scandaleuse et l'incrédulité la plus complète. » En vain Erasme et ses autres amis le suppliaient de garder le silence, en vain Marguerite l'avertissait de l'impuissance de sa protection s'il continuait à parler aussi clairement en public.

Enfin, pendant l'été de 1528, les ennemis de Berquin trouvèrent un prétexte pour le faire arrêter. Il y avait à l'angle d'une rue de Paris une image de la Vierge qu'on trouva un matin brisée en morceaux. Cet acte fut le signal d'une nouvelle persécution contre les évangélistes en général et Berquin en particulier. Le roi de France lui-même fut rempli d'horreur en apprenant cet affreux crime. Il parut dans une procession solennelle, suivi par tout le clergé de Paris, marchant tête nue et un cierge allumé à la main, afin de témoigner son respect pour les débris de l'image. Lorsqu'il arriva au coin de rue où se trouvait le tronc mutilé de l'idole, il l'adora avec beaucoup de dévotion, nous dit-on. Enfin il ne s'opposa plus à ce qu'on fit le procès de Berquin; celui-ci fut saisi et condamné à faire pénitence, tête nue et un cierge à la main, dans la grande cour du Louvre, en demandant pardon à Dieu et au roi. On devait ensuite le conduire à la place de Grève pour y voir brûler ses livres, puis à Notre-Dame pour y demander encore pardon à Dieu et à la vierge Marie. Puis on devait lui percer la langue avec un fer rouge et l'enfermer dans un cachot pour le reste de ses jours, sans livres, sans encre ni plumes. Une foule immense remplissait les rues pour voir cette pénitence, mais Berquin ne parut pas; il en avait appelé au roi et il refusa de sortir de sa prison. Marguerite supplia le roi de le sauver, mais cette fois le frère demeura sourd aux instances de sa soeur. Les amis de Berquin le pressaient de faire pénitence. « Sinon lui dit son ami Budé, vous serez brûlé.» «J'aimerais mieux être brûlé, répondit Berquin, que avoir I'air de condamner la vérité, ne fût-ce que par mon silence. » Berquin fut en effet condamné au bûcher; le 22 avril, les officiers du Parlement entrèrent dans son cachot, lui commandant de les suivre. Le bûcher était dressé sur la place de Grève; un témoin oculaire nous dit qu'il n y avait pas le moindre trouble sur le visage du martyr. Il voulut exhorter le peuple, mais on couvrit sa voix par du tapage, de sorte que son expression pleine de paix et de joie fut le dernier témoignage qu'il put rendre à la vérité.

La reine Marguerite fut très affligée à la nouvelle de sa mort et Faber aussi, mais les regrets de Faber s'appliquaient à lui-même, il enviait la place de ce jeune homme qui avait eu le courage de mourir pour Christ. A partir de ce moment, les saints périrent dans les flammes l'un après l'autre dans ce malheureux pays. En dix-huit ans, quatre-vingt-un martyrs de Jésus furent brûlés à petit feu dans diverses villes de France, et pendant de longues années le feu et l'épée firent périr des milliers de saints. Telles étaient les nouvelles qui parvenaient à Farel dans les montagnes de la Suisse. Le souvenir de Jean Leclerc, de Jacques Pavanne, de l'ermite de Livry et de Berquin le pressait à suivre le même sentier glorieux, car il visait lui aussi à « la récompense qui est dans le ciel ». Il menait deuil sur Gérard Roussel et sur Faber, mais il rendait grâce à Dieu pour Berquin et reprenait courage.

Marguerite, craignant que le tour de Faber ne vint, forma le projet de l'établir dans son château de Nérac, en Navarre, où il serait hors de la portée de ses persécuteurs. Dans ce but, elle écrivit à son cousin Anne de Montmorency, grand-maître de la maison du roi, la lettre suivante: « Mon neveu, le bon homme Faber m'a écrit qu'il s'est trouvé un peu mal à Blois, et pour changer d'air il irait volontiers voir un sien ami, pour un temps, si le plaisir du Roi était de vouloir lui donner congé. Il a mis ordre à sa bibliothèque et mis tout par inventaire lequel il baillera à qui il plaira au Roi. Je vous prie de demander son congé au Roi; vous ferez un singulier plaisir à celle qui est votre bonne tante et amie, Marguerite. »

Le roi accorda la permission demandée, et la reine de Navarre emmena son vieil ami finir ses jours dans le paisible château de Nérac, où Île alla se fixer elle-même ainsi que Gérard Roussel, et au lieu d'un cachot et d'un bûcher, Faber eut donc un palais et une mitre, car il vécut et mourut évêque d'Oléron en Navarre.

CHAPITRE XXVIII

Le siège de Neuchâtel.

Retournons maintenant dans les vallées de la Suisse où nous avons laissé Farel en novembre 1529. Il avait prêché et enseigné à travers mille dangers et des difficultés sans nombre. Souvent et longtemps Farel travailla sans aucune rémunération, mais depuis quelque temps Messieurs de Berne avaient pourvu à ses besoins Ils ordonnèrent d'abord au gouverneur d'Aigle de lui fournir la nourriture, la boisson, les vêtements et autres choses nécessaires. Enfin, depuis un an ou deux, ils lui avaient assigné, ainsi qu'à un autre évangéliste nommé Simon Robert, une maison avec cour, jardin potager et deux cents florins.

Le Seigneur donna à Farel des aides plus utiles que le paresseux Balista. Capiton lui envoya entre autres un ex-moine, le lui recommandant en ces termes: « Je t'envoie un frère que j'ai libéré de ses vœux monastiques; le teinturier, le barbier et le tailleur se sont occupés à le transformer, et je te présente notre ex-moine en habit noir comme nous. Mais sérieusement parlant je crois qu'il te sera utile, car il est de la langue française, et quoique simple, il est pieux et de bonne volonté. » L'ex-moine arriva donc à Aigle et fut bientôt récompensé de ses travaux par un cachot où, sur l'ordre de l'évêque de Lausanne, il fut cruellement torturé. Deux fois Messieurs de Berne écrivirent à l'évêque, le priant de relâcher ce pauvre homme. Le prélat promit de le relâcher, bien qu'il fût, dit-il, coupable du double crime de perfidie et d'apostasie. Mais en dépit des promesses épiscopales, l'ancien moine ne reparaissant point, Farel envoya à Lausanne un autre évangéliste, ex-moine aussi, afin d'avoir des nouvelles du prisonnier. Pour toute réponse, on arrêta le messager et on l'enferma à Chillon. Peu de jours après cela, le gouverneur de Chillon reçut de MM. de Berne une lettre conçue en ces termes: « A notre grand ami le capitaine de Chillon. Hier, nous vous avons écrit à cause d'un de nos serviteurs que vous détenez en prison... Nous sommes très étonnés que les gens qui sont à notre service soient arrêtés sur chemin franc et traîtreusement emprisonnés.. Nous vous requérons de renvoyer cet homme dans notre Seigneurie d'Aigle, sans aucun délai. Vous devez comprendre que nous ne pouvons tolérer de telles violences... Nous sommes certains que vous avez pris cet homme sans motifs valables, car s'il était malfaiteur, ainsi que vous le dites, notre ami maître Guillaume Farel ne l'aurait pas reçu pour collègue dans l'œuvre de Dieu. Nous vous requérons derechef de le libérer et de vous abstenir de telles violences, car nous ne saurions les permettre sous quelque forme que ce soit. » Le gouverneur de Chillon savait qu'il n'était pas prudent de refuser quelque chose aux seigneurs de Berne, il se hâta de relâcher le prisonnier. Mais qu'était de, venu le premier évangéliste détenu par l'évêque de Lausanne ? Un mois plus tard le Conseil de Berne écrivait à Lausanne pour se plaindre de ce que Jean Clerc avait été transporté au château de Ripaille, sur l'autre rive du lac, et de ce qu'il y était encore détenu. Nous ne savons s'il fut jamais libéré. Beaucoup de serviteurs du Seigneur ont passé du cachot tout droit dans le Paradis, ce fut peut-être le cas de Jean Clerc.

Farel avait eu la joie de voir les quatre mandements formant le gouvernement d'Aigle délivrés du joug papiste; dans les six derniers mois de l'année, il avait eu aussi le bonheur de voir des foules de pécheurs se convertir dans d'autres parties de la Suisse occidentale. Mais il y avait des villes où l'Évangile n'avait encore jamais pénétré, ainsi Lausanne, Neuchâtel et Genève. Farel avait essayé deux fois de gagner Lausanne à la Parole de Dieu et il avait été repoussé sans même pouvoir y prêcher une seule fois; néanmoins il se proposait d'y retourner plus tard si le Seigneur le permettait. En attendant il résolut de tourner ses pas vers Neuchâtel qui avait souvent occupé ses pensées. Sur la rive septentrionale du lac qui porte son nom, la paisible cité de Neuchâtél est adossée à de riants coteaux couverts de beaux vignobles. Au-dessus s'élèvent les pentes boisées et sombres du Jura. Par delà les flots bleus du lac, on voit à l'horizon toute la chaîne des Alpes. Un jour, en novembre 1529, un homme au teint bruni par le soleil, à la barbe rouge, aux yeux étincelants, arrivait, le bâton à la main, sous les murs de Neuchâtel. Il était venu, nous dit-on. pour prendre possession de la ville au nom du Seigneur Jésus; le voilà donc en présence de l'antique cité papiste avec son beau château, ses églises, ses vastes couvents. Il y en avait cinq, outre le grand collège des chanoines; ces derniers possédaient presque toutes les terres autour de la ville. Tout était entre les mains des prêtres et des moines qui régnaient en maîtres, car le gouverneur de Neuchâtel, Chorée de Rive, était un serviteur dévoué de l'église de Rome. Il représentait la souveraine du pays, Jeanne de Hochberg. C'était l'héritière des comtes de Neuchâtel, mais elle avait épousé le duc d'Orléans, et elle préférait la vie de la cour de France à celle du vieux château de ses pères où, suivant les usages de ce temps-là, elle aurait dû faire de la cuisine sa salle de réception et sa société des femmes des bourgeois. Aussi avait-elle remis à Georges de Rive les affaires de ses états, dont elle ne s'inquiétait que pour en tirer chaque année le plus de revenus possible. Farel n'ignorait pas qu'à l'ouïe de son nom les prêtres et le peuple entreraient en furie. On le connaissait partout comme le grand prédicateur hérétique, le briseur d'images, le blasphémateur. Heureusement, à Neuchâtel, on connaissait mieux son caractère que son visage; car il eût eu à passer de mauvais moments. Il apportait avec lui l'arme par excelIence, la Parole de Dieu qui est comme le feu et comme un marteau qui brise la pierre. Que pouvaient faire cinq ou même cinq mille couvents contre le Seigneur s'il avait jugé que le temps était venu de chercher et sauver ce qui était perdu ? Farel commença l'attaque par le village de Serrières. Situé aux portes de Neuchâtel, il appartenait à Bienne, où l'Évangile avait déjà pénétré. Ayant entendu dire que le curé, Eymer Beynon, avait du goût pour l'Évangile, le réformateur vint frapper à sa porte de la part de Dieu, qui savait que ce prêtre, isolé dans son petit village, soupirait après de meilleures choses que les vaines cérémonies de son église.

Ce fut un jour mémorable pour l'humble curé que celui où Guillaume Farel parut sur le seuil de sa demeure. Dieu avait enfin répondu au désir de son cœur. Mais où pourrait prêcher le réformateur? se demandait Beynon. Dans l'église ce serait une grande hardiesse, puisque c'est défendu. Mais pourquoi pas dans le cimetière ? Personne n'a songé à l'interdire et il y aura plus de place que dans l'église. Selon son habitude, Farel ne perdit pas de temps. Quand les gens vinrent à la messe, il monta sur une pierre tumulaire et prêcha l'Evangile. La foule s'assembla pour l'entendre, et bientôt la nouvelle se répandit jusqu'à Neuchâtel que le grand prédicateur hérétique était arrivé. Mais, disait le peuple, il nous prêche de belles choses, il nous parle de l'amour de Christ et de Dieu dans le ciel. Les habitants de Neuchâtel résolurent d'aller l'entendre. Des foules d'hommes, de femmes et d'enfants passèrent les portes de la ville, se rendant au cimetière de Serrières malgré le courroux du chanoine et des prêtres.

A Neuchâtel, un brave soldat, Jacob Wildermuth, fut extrêmement joyeux de l'arrivée de Farel. Voici comme il parle du réformateur dans une lettre au Conseil de Berne: On montre encore à Nenchâtel la pierre qui servit de chaire au réformateur. « Le pauvre et pieux Farel est arrivé et il a présenté une lettre qui invitait à l'entendre prêcher la Parole de Christ, ce qu'il aurait fait de tout son cœur, mais les autorités le lui ont interdit. Là-dessus je me suis adressé au gouverneur, Georges de Rive. »

Mais le gouverneur n'avait aucune intention de laisser prêcher un hérétique. Cette opposition obstinée engagea Jacob Wildermuth et quelques citoyens à aller chercher Farel, ils l'amenèrent en triomphe par la porte du château et la rue rapide qui monte au marché; c'est là que le réformateur prêcha pour la première fois dans les murs de Neuchâtel. Ce premier discours, dit la chronique de Neuchâtel, gagna beaucoup de cœurs. Le prédicateur voyait groupés autour de lui et l'écoutant avec étonnement, des hommes de tous les métiers, des tisserands, des vignerons, des marchands, des laboureurs. Il parlait avec une solennité et une autorité qui maintenait son auditoire dans un silence profond. Mais soudain des cris s élevèrent: « A bas l'hérétique, tuez-le, noyez-le dans la fontaine ! » C'étaient des moines qui s'étaient glissés dans la foule et qui se précipitèrent tout à coup sur Farel. Mais il ne manqua pas de défenseurs et les moines durent se retirer sans avoir pu mettre la main sur l'homme que Dieu avait envoyé.

CHAPITRE XXIX

La Parole qui est comme un marteau et qui brise la pierre.

La prédication continua tous les jours. J. Wildermuth écrivait: « Je retiens Farel ici et je le fais prêcher dans les maisons, parce que je sais qu'il peut ainsi faire du bien, quoique cela m'attire des menaces; mais je puis bien apprendre à les braver, sachant que Dieu est plus fort que l'homme et que le diable ». La bonne nouvelle retentissait donc partout, non seulement dans les maisons mais en plein air; les vents et la neige de décembre n'empêchaient pas la foule de se rassembler partout où elle entendait la voix de Farel. A peine l'apercevait-on dans la rue qu'on accourait, chacun avait quelque question à lui poser; la plus commune était celle-ci: Que faut-il que je fasse pour être sauvé?

Farel avait passé une semaine à Neuchâtel, lorsqu'il écrivit à son ami le prédicateur de Noville: « Je ne veux pas vous laisser dans l'ignorance, cher frère, quant à l'œuvre que Christ accomplit parmi ses élus, car contre toute espérance, Il a touché les cœurs de plusieurs ici. Malgré les défenses tyranniques et l'inimitié des hommes à la tête rasée, on vient en foule entendre la Parole de Dieu sur les places publiques, dans les granges et les maisons. On écoute avec attention et presque tous acceptent ce qui leur est dit, bien que ce soit tout le contraire des erreurs qu'on leur a enseignées jusqu'à maintenant. C'est pourquoi, rendez grâce avec moi au Père des miséricordes; je retournerais volontiers auprès de vous à Aigle, mais la gloire de Jésus-Christ et la soif qu'éprouvent ses brebis, m'oblige gent à continuer en présence de souffrances que la langue ne peut exprimer. Mais Christ me rend toutes choses faciles; oh I mes amis, puisse sa cause être la chose la plus précieuse que nous connaissions. »

Quelques jours après, le réformateur fut appelé à Morat, où beaucoup d'âmes s'étaient converties l'été précèdent. Les habitants s'étaient réunis pour décider s ils voulaient que la messe continuât ou non. La majorité décréta l'abolition de la messe d l'établissement d'une prédication évangélique dans l'église. Mais comme la prédication n'est pas la même chose que le culte, les croyants de Morat avaient maintenant à chercher dans la Bible comment les convertis au Seigneur Jésus devaient adorer Dieu. Ils avaient appelé Farel pour conférer avec lui de ces sujets. Plusieurs autres villes réclamèrent aussi sa visite, et ainsi s'écoula le printemps de 1530. Le détail des aventures te Farel à cette époque serait trop long; il allait ça et là, accompagné partout de la même bénédiction divine et de la même opposition de l'ennemi.

«Jeudi dernier, écrivaient Messieurs de Beme au comte de Gruyères, maître Guillaume Farel, prescheur d'Aigle, passant sur votre territoire, a logé une nuit à Saint-Martin-de-Vaud, accompagné d'un héraut portant nos armoiries. Le vicaire de l'endroit avec deux autres prêtres est venu assaillir le dit Farel de mauvaises paroles; ils l'ont frappé avec un pot en terre et notre héraut de même, en appelant Farel un hérétique et un diable. Lesquelles violences et injures nous regardons comme nous ayant été faites personnellement. Nous vous prions de punir les coupables comme ils le méritent et comme vous y engagent les traités conclus entre nous, faute de quoi nous serions obligés d'y mettre ordre nous-mêmes. »

Cette plainte n'est qu'une entre bien d'autres adressées par les autorités bernoises à ceux qui maltraitaient Farel et ses collègues. D'autre part, Messieurs de Berne recevaient des réclamations continuelles de l'évêque de Lausanne et de leurs alliés fribourgeois, qui les suppliaient d'arrêter les prédications. En conséquence, Farel reçut plusieurs fois des avertissements de ses protecteurs, le priant de ne pas trop s'avancer, de ne point prêcher dans les endroits où personne ne le demandait, de ne pas offenser, de ne pas briser les images, d'éviter ce qui pouvait causer de l'émotion. Farel obéissait autant qu'il le jugeait convenable; il faisait profession de ne recevoir d'ordres que de Dieu, et tout en étant reconnaissant de l'appui des Bernois, il ne donnait à personne le droit de faire des plans pour lui, ni de limiter ses actions. « Il serait à désirer, disait-il, que les bourgeois de Berne eussent autant de zèle pour l'Évangile que ceux de Fribourg en ont pour l'idolâtrie. »

Un jour d'avril 1530, le curé de Tavannes, village situé non loin de Bienne, était occupé à chanter la messe. Tout à coup entrent deux hommes, dont l'un monte en chaire et se met à prêcher. Le prêtre n'eut pas de peine à deviner que c'était Guillaume Farel; son compagnon, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, se nommait Antoine Boyve. Quelques historiens pensent qu'il était cousin de Farel, mais cela n'est pas certain. Nous ignorons pourquoi, dès son arrivée en Suisse, on l'a toujours appelé Antoine Froment. Il nous raconte que le sermon prêché par Farel à Tavannes fut si rempli de puissance et d'énergie que le peuple se leva comme un seul homme pour détruire les images. Le curé, effrayé, s'enfuit, et les habitants de Tavannes écrivirent à Messieurs de Berne: « Nous vous remercions de nous avoir envoyé un prédicateur pour nous annoncer le saint Evangile de Dieu, lequel nous avons reçu, et nous désirons, Dieu aidant, vivre selon la vérité. »

L'évêque de Bâle eut bientôt connaissance des choses qui se passaient dans son diocèse. Il en écrivit aussi à Messieurs de Berne en leur disant: «Un nommé Farel parcourt notre diocèse en vomissant beaucoup d'injures contre notre personne, ce qu'il n'a sans doute pas appris dans l'Évangile... il cherche à répandre aussi sa doctrine parmi nos sujets... il prétend avoir un ordre de vous, mais nous ne pouvons tolérer qu'un étranger vienne semer le trouble et la désunion parmi les nôtres et nous signaler à leur mépris, ce qu'un moindre que nous ne permettrait pas... Nous vous prions instamment d'inviter le dit Farel à laisser en paix les lieux de notre dépendance et à se contenter de prêcher là où il est appelé et où l'on se fait plaisir de l'entendre. Autrement, s'il persistait dans son injurieux dessein, ou s'il était cause de quelque effusion de sang, nous agirions contre lui selon l'exigence du cas, afin de nous mettre à l'abri chez nous de sa présence.»

Mais Farel était sourd aux plaintes de l'évêque, et la prédication continua comme auparavant. Voici ce qu'in catholique a écrit sur ces temps émouvants. «Farel croyait entendre une voix du ciel qui lui criait « Marche» ! et il marchait comme la mort, sans s'inquiéter des robes rouges et bleues, des manteaux d'hermine ou de soie, des couronnes de ducs ou de rois, des vases sacrés, des tableaux, des statues qu'il regardait comme de la poussière. D'histoire, d'art chrétien, de tradition, de formes, il se moquait insolemment. Si vous le hissez sur une borne, il entraînera le peuple qui passera dans la rue. Descendez-le dans une mine, les ouvriers quitteront leur travail pour l'écouter et le suivre. Si vous le transportez dans une chaire entourée d'images, il prendra un couteau ou un marteau pour déchirer ou briser ce qu'il appelle des idoles. Montbéliard, Aigle et Bienne, remués par sa parole, avaient chassé leurs moines et institué un culte nouveau. Il ne passait pas dans une ville sans que les habitants en vinssent aux mains. Le ciel souffre violence, disait-il ordinairement, et il accomplissait sans remords sa mission de bruit et de ruines. Les magistrats eux-mêmes, effrayés des tentatives de l'étranger, n'osaient le garder qu'un moment. La révolte accomplie, ils lui ouvraient les portes de la ville, et Farel, content, prenait son bâton de pèlerin et s'en allait à pied, à travers les montagnes, chercher une autre cité où sa voix pût éveiller quelque nouvelle tempête. Le cheval d'Attila coupait l'herbe sous ses pieds, le bâton de Farel abattait sur le grand chemin les croix du Christ et les images de la Vierge. »

CHAPITRE XXX

La glorieuse puissance de Dieu.

En juin, Farel reparut à Neuchâtel, accompagné d'Antoine Froment. Son absence avait duré six mois, et pendant ce temps il y avait eu beaucoup de conversions. Il recommença à prêcher dans les rues et les maisons. Un jour, les Neuchâtelois s'avisèrent de le conduire à la chapelle de l'hôpital, en disant que c'était là qu'il devait prêcher. Les prêtres s'efforcèrent de lui barrer le chemin, mais la foule se précipita comme un torrent dans l'édifice, entraînant le réformateur avec elle. « Quand le Fils de Dieu vint jadis sur la terre, dit Farel, on le reçut au milieu des pauvres, dans une étable, et maintenant c'est dans l'asile des malheureux et des estropiés que l'Évangile sera annoncé. » Il termina son discours en disant: «Si nous avons un Christ vivant, qu'avons-nous plus besoin de ces images muettes et de ces peintures ? Otons-les et adorons désormais le Dieu vivant et rédempteur. »

Et, joignant l'exemple à la parole, le prédicateur enleva le crucifix, les images, les tableaux qui ornaient la chapelle, le peuple les emporta et les détruisit. Le gouverneur trouva qu'il était temps d'intervenir; il cita les habitants à paraître devant lui, mais ceux-ci en appelèrent à Berne qui envoya des messages au gouverneur et à Farel. Ils disaient à Georges de Rive que leurs alliés devaient avoir la liberté de conscience et qu'eux, Bernois, ne permettraient pas que les Neuchâtelois en fussent privés. A Farel ils écrivirent qu'il eût à s'abstenir d'employer la force, qu'il devait se borner à prêcher hardiment, mais ne pas faire de changements dans la ville, ce pouvoir appartenant aux habitants et non point à lui.

Le gouverneur, sachant combien le petit Etat de Neuchâtel avait besoin de la puissante protection de Berne, n'osa plus s'opposer à la prédication. Il y a quelques années, on pouvait encore voir, dans une humble chaumière du Val-de-Ruz, une fresque grossière, œuvre de quelque artiste villageois. Elle représentait le réformateur en voyage, le bâton à la main, dans un costume presque indigent, tel qu'on l'avait vu tant de fois parcourir la vallée, exhortant, encourageant, priant avec tous, se dépensant pour tous. Il n'avait ni la robe ni le bonnet de docteur; il n'était et n'a voulu être qu'un messager de Celui qui évangélisait les multitudes, et n'avait souvent pas un lieu où reposer sa tête.

Bien des pécheurs furent convertis pendant l'été de 1530. Parmi ces âmes altérées qui vinrent boire à la source de la vie, nous remarquerons trois prêtres. Eymer Beynon avait eu le courage de confesser sa foi en Christ publiquement. Mais il s'était converti un si grand nombre de ses paroissiens, que cette nouvelle causa plus de joie que de chagrin à Serrières. «Vous m'avez appelé quelquefois un bon curé, dit Beynon à ses ouailles, j'espère que vous me trouverez encore meilleur pasteur. »

Un grand jour s'approchait pour Neuchâtel. Le 23 octobre 1530, Farel, prêchant comme à l'ordinaire dans la chapelle de l'hôpital, s'écria: «Je suis heureux de prêcher ici, mais c'est une triste chose que la messe soit encore à la place d'honneur plutôt que l'Évangile. L'église, qui pourrait contenir des foules, est réservée à la messe, tandis qu'on annonce l'Evangile dans cette petite chapelle qui ne peut recevoir qu'un auditoire si restreint. » A ces mots, les assistants se levèrent en s'écriant tout d'une voix: «Allons à l'église ! » Et -ils se précipitèrent à travers les rues, portant Farel plutôt qu'ils ne l'emmenaient vers la grande église.

Cet antique édifice était fort beau; il ne comptait pas moins de trente chapelles bâties autour de la nef et du chœur. Il y avait vingt-cinq autels resplendissants d'or et de bijoux; on voyait de tous côtés des images et les portraits des innombrables saints qu'on adorait sous ces voûtes. Jusqu'alors, aucune bonne nouvelle n'avait retenti dans ces vastes galeries. On y avait chanté la messe, brûlé des cierges, joué des farces dans les jours de fêtes des saints. Car tels étaient les sermons papistes d'alors, des drames représentés par les moines et les nonnes qui jouaient les rôles de tous les personnages de la Bible mêlés dans la plus étrange confusion. Dans ces occasions-là, on voyait paraître, revêtus d'habits élégants, pêle-mêle, les héros de la Bible, de l'histoire et des légendes, saint Georges et le dragon, saint Christophe le géant, saint Pierre et saint Paul, et chose triste à dire, le Seigneur lui-même.

Mais l'aurore d'une ère nouvelle avait paru et c'était une foule sérieuse et sincère qui franchissait le seuil de la cathédrale avec Farel. Les prêtres et les moines impuissants à l'arrêter, se retiraient effrayés. Farel monta dans la chaire; il promena ses regards sur les ornements étincelants des autels et des chapelles sur l'immense auditoire qui attendait, suspendu à ses lèvres, puis il éleva son âme au Seigneur. Enfin le réformateur commença, prêchant, dit la chronique, le plus puissant sermon qu'il eût encore prononcé à Neuchâtel. Il montra au peuple comment il s'était détourné du seul chemin qui mène à la vie; il annonça un seul Sauveur pour les pécheurs et un seul culte que les saints doivent offrir en esprit et en vérité. Soudain un cri se fit entendre dans la foule et se répéta, gagnant de proche en proche comme une traînée de feu jusque dans les recoins les plus éloignés de I'église. «Nous voulons suivre Christ et l'Évangile, nous voulons vivre et mourir dans cette foi, nous et nos enfants ! » Puis tout l'auditoire se jeta sur les autels et les images, brisant et détruisant tout. L'image de la Vierge qui avait été donnée par la mère de la comtesse Jeanne, ne put échapper au désordre; pas un autel ne resta debout. Les ciboires, les vases d'or employés pour la messe et l'encens furent lancés par dessus le mur du cimetière, jusque dans les rues du bas de la ville. Le peuple se partagea les saintes hosties et les mangea pour faire voir que ce n'était que du pain. Georges de Rive parut en vain, sa voix se perdit dans le tumulte.

Il y avait quatre prêtres préposés à la garde de I église et, chose étrange, on les vit s'aider à renverser les autels, car dirent-ils, il est évident que maître Farel a la Bible de son côté. Cet éloquent discours avait été béni de Dieu pour chasser l'idolâtrie du cœur des hommes aussi bien que des parois de l'église. En souvenir de ce jour mémorable, les habitants de Neuchâtel firent graver sur une plaque d'airain les mots: « L'an 1530, le 23 octobre, fut ôtée et abolie l'idolâtrie de céans par les bourgeois. » Cette plaque fut placée sur un pilier à gauche de la table de communion, dans la principale église. On plaça aussi sur la chaire l'inscription suivante: «Lorsque brilla le vingt-troisième soleil d'octobre, le soleil de la vie brilla aussi pour la ville de Neuchâtel. » Pendant six cents ans les messes latines et les prières idolâtres avaient retenti dans l'antique édifice, mais le jugement était venu en une heure » (Apoc. XVIII, 10) et pas un vestige du sombre passé ne put subsister.

CHAPITRE XXXI

L'aube du jour.

Nous ne pouvons juger les événements de cette mémorable journée, car nous ignorons à quel point l'énergie charnelle et l'excitation naturelle se mêlèrent à des sentiments meilleurs. Les instruments dont Dieu daigna se servir étaient sans doute imparfaits et sujets à se tromper. Mais nous ne pouvons douter que cette œuvre ne fût celle de Dieu. Qu'étaient devenus les prêtres, les chanoines, les moines des cinq couvents? Dormaient-ils donc pendant qu'on prêchait tous les jours l'Evangile ? Non, ils étaient bien éveillés et bien vivants. Ils avaient envoyé messages sur messages à Berne, suppliant le Conseil de les délivrer de Farel. Ils avaient essayé de défendre au peuple d'écouter l'hérétique. Au commencement de l'été ils l'avaient cité devant un magistrat et le firent condamner à une amende considérable pour avoir affiché des placards dans lesquels les prêtres étaient appelés voleurs, meurtriers et séducteurs du peuple. Farel répondit que ce n'était pas lui qui avait affiché ces placards, il ajouta cependant que si on lui demandait de nier que les prêtres fussent des meurtriers et des voleurs, il ne pouvait le faire. « Car, dit-il, un homme qui extorque de l'argent sous de faux prétextes n'est-il pas un voleur ? Et si vous appelez meurtrier l'homme qui tue le corps seulement, n'est-il pas meurtrier à bien plus forte raison, celui qui perd les âmes par son mauvais enseignement, éloignant de Christ les pécheurs qui périssent? »

Les Neuchâtelois avaient demandé aux prêtres don voir une discussion publique avec Farel. S'il a tort, disaient-ils, montrez-le nous. Dites-nous, au nom de Dieu, quelle preuve vous avez que c est un hérétique Parlez pour ou contre lui; mais enfin parlez ! »

Les prêtres se gardèrent de répondre. Les citoyens avaient écrit aux chanoines en leur exposant les raison pour lesquelles ils croyaient que Farel prêchait la vérité. Les chanoines ne donnèrent pas de réponse. Alors le peuple de Neuchâtel comprit qu'il n'y avait rien à attendre du clergé. Déjà avant le 23 octobre, quelques statues avaient été brisées dans les rues pour forcer les prêtres à sortir de leur mutisme, mais ce fut en vain. Le moment était venu où le peuple allait abandonner le clergé et se trouver seul en présence de Dieu, n'ayant plus à faire qu'à Lui seul. Les prêtres se sentirent en face d'un pouvoir plus fort qu'eux; ceux qui ne se convertirent pas quittèrent la ville et Neuchâtel fut libre. Il y avait moins d'une année que « le pauvre et pieux Farel» était venu, rempli de la puissance de l'Esprit, au nom de Christ. Dieu l'avait merveilleusement guidé et soutenu jusqu'à la chute de la dernière image. Et maintenant nul ne pourrait plus l'entraver, il prêcherait le salut et rendrait grâce à Dieu chaque jour pour de nouvelles âmes ajoutées au Seigneur. Il restait bien encore un ennemi à combattre, Georges de Rive; mais le pauvre homme ne pouvait rien faire. Il écrivit à la princesse Jeanne pour lui raconter la terrible journée du 23 octobre, où son pouvoir avait été méconnu, le peuple ayant déclaré que dans ces choses-là il ne reconnaissait pas d'autre maître que Dieu. Il était pourtant heureux d'avoir pu sauver du désastre les images et l'orgue de sa chapelle particulière en les cachant dans le château; il avait aussi procuré des asiles aux prêtres, aux chanoines et aux enfants de chœur dans les couvents de l'étranger.

La princesse Jeanne ne tint aucun compte de cette lettre; elle s'inquiétait fort peu de ce qui se passait dans cette ennuyeuse petite ville où elle espérait bien ne jamais remettre les pieds. Ses sujets pouvaient faire ce qu'ils voulaient pourvu qu'ils payassent leurs impôts régulièrement. Au mois d'avril suivant, Jeanne envoya son fils cadet François s'assurer de la loyauté du peuple; le jeune prince se convainquit que nul ne songeait à la rébellion. Aussi, lorsque les quelques papistes qui restaient encore le supplièrent de rétablir l'ancien culte, il leur fit comprendre qu'il n'était pas venu pour se mêler de la religion et qu'ils devaient s'arranger entre eux comme ils pourraient. Ainsi tomba la dernière espérance des catholiques; ils étaient les moins nombreux, les plus faibles, et furent obligés de se taire. Pendant ce temps, deux tables pour la Cène avaient été dressées dans l'église, à la place de l'autel démoli Une chaire dépourvue de tout ornement fut adossée à un pilier et servit à Farel pour prêcher désormais sans obstacle. « Ici, disait-il, vous pouvez offrir le culte auquel le Père prend plaisir. Le brillant soleil de justice qui est Jésus-Christ et la lumière évangélique, n'ont que faire de nos fumées d encens et de nos cierges et chandelles... I'Antichrist qui n'est que corruption, méchanceté et ténèbres, cherche tout ce qui pourra donner de l'éclat à ses inventions diaboliques. Mais Jésus qui est la Vérité, rejette tout cela; Christ et ses commandements suffisent; nous n'avons besoin de rien d'autre... Dieu maudit toutes ces choses que l'homme a introduites dans Son service et qu'Il n'avait point ordonnées Prions donc ce bon Seigneur Jésus qu'II fasse de nous une église pure, sainte, purifiée de tout ce qu'II n'a pas ordonné, tellement qu'on n'y voie que Jésus et ses commandements seuls, et qu'on les voie purement et simplement tels qu'II les a donnés, tellement qu'étant tous en Lui Seul et Lui en nous par la vraie foi, nous servions et honorions tous ce bon Dieu et Père, qui vit et qui règne éternellement avec Son Fils et le Saint-Esprit. Amen. »

Georges de Rive comprit que lé papisme tombait; il fit voter les citoyens pour savoir s'il fallait rétablir la messe. Le résultat du vote, attendu avec anxiété, donna dix-huit voix de majorité à l'Évangile; la messe était donc abolie sans retour; le gouverneur et les magistrats mirent leur sceau à cette décision. Puis Georges de Rive se leva et dit: « Je m'engage à respecter ce qui a été fait aujourd'hui, car je reconnais que tout s'est passé loyalement, sans fraude ni pression. »

Le gouverneur écrivit à plusieurs personnes, outre la princesse, le récit de ces événements, mais il est digne de remarque que Farel n'est pas même nommé dans ces récits; toute cette importante révolution religieuse est attribuée par le gouverneur aux Neuchâtelois eux-mêmes. Ceux-ci, du reste, ne mirent point Farel en avant comme s'il eût été leur chef. La voix qui leur avait parlé venait du ciel; Christ avait des brebis dans ce coin désert et ses brebis l'avaient suivi, car elles reconnurent Sa voix. « La lumière de l'Esprit-Saint, dirent les Neuchâtelois, et le saint enseignement que donne la Parole de Dieu, nous ont prouvé que la messe est un abus qui sert plus à la damnation des âmes qu'à leur salut. Nous sommes prêts à prouver et à certifier qu'en démolissant les autels, nous n'avons fait que ce qui est agréable à Dieu. »

On a dit de Paul que les âmes comme la sienne sont des cordes dont Dieu tire une musique admirable, mais que c'est Christ lui-même qui est la musique. Sur la route de Strasbourg à Bâle, égaré au milieu de la nuit et des marais, Farel avait reçu une leçon qu'il n'oublia jamais, avons-nous dit. Les expériences glorieuses faites à Neuchâtel devaient lui en enseigner une autre. Perdu tans la boue et par la pluie, il avait senti sa complète impuissance; au milieu d'une ville délivrée comme par enchantement du joug de fer pesant sur elle, Farel sentit la toute-puissance de Christ. Nous devons être pénétrés de notre complète incapacité et de la puissance de Christ, avant de pouvoir devenir une de ces cordes desquelles Dieu tire la musique céleste.

CHAPITRE XXXII

La vieille comtesse et ses vassaux.

A une lieue de Neuchâtel est le bourg de Valangin; un château fort, situé sur un rocher, domine les humbles demeures où habitaient les sujets de noble comtesse Guillemette de Vergy. Gtte dame était âgée à l époque dont nous parlons. Elle n'avait point abandonné son domaine, à l'instar de sa suzeraine la princesse Jeanne. Au contraire, la vieille dame habitait toute I'année son château fort, d'où elle exerçait une domination absolue sur les cinq vallées formant ses Etats.

Valangin était un repaire de papisme fanatique et bigot, pire s il est possible que Neuchâtel, car la maîtresse de céans avait pour le catholicisme un zèle qui n était égalé que par sa haine contre les évangéliques. Son intendant, Claude de Bellegarde, partageait son aversion pour les hérétiques; ils avaient entendu parler de Farel et le regardaient comme un démon. Les anciennes chroniques nous font cependant grand éloge de la piété de la châtelaine. Lorsque son mari mourut, elle fit venir cent prêtres qui furent chargés de chanter des messes pour délivrer l'âme du défont des tourments du purgatoire. Pendant toute une année, elle avait donné, chaque vendredi, le dîner et une pièce d'argent à cinq lépreux, afin d'expier le mal que son mari avait fait à ses sujets en chassant dans leurs champs de ble. La comtesse donnait aussi beaucoup d'argent aux pauvres du village. Elle menait grand train, nous dit la chronique, et lorsque la comtesse de Gruyères et d'autres dames nobles venaient la voir, il y avait grande fête au château, où l'on dansait au son du fifre et du tambourin.

Certes, si jamais cette forteresse-là était « prise pour Christ y », ce ne serait que par Lui-même. Tout près de Valangin se trouve le village de Boudevilliers, qui dépendait de Neuchâtel. Le 15 août 1530, les paysans arrivèrent des montagnes et des vallées voisines pour se rendre à Boudevilliers où la fête de l'Assomption se célébrait avec pompe. Parmi la foule, on remarquait un étranger à l'air grave et résolu, accompagné d'un jeune homme de dix-huit ou vingt ans. Les prêtres et les enfants de chœur chantaient déjà la messe et l'église était presque remplie lorsque les deux étrangers entrèrent. Le plus âgé se dirigea tout droit vers la chaire, et, sans s'inquiéter de la messe qu'on chantait, il commença à prêcher d'une voix retentissante, annonçant qu'il y avait au ciel un Sauveur, le Fils de Dieu.

Les assistants le regardèrent avec stupéfaction; cependant quelques-uns d'entre eux le connaissaient de vue, l'ayant rencontré dans les rues de Neuchâtel, et il y en eut qui se réjouirent tout bas de son arrivée. Le prêtre ne tint aucun compte de cette interruption, et continua à chanter la messe de toute la force de ses poumons. Peut-être lui aussi connaissait-il la voix de tonnerre et les yeux étincelants de Farel. Enfin le moment suprême de la transsubstantiation arriva, la cloche sonna, les paroles qui devaient consacrer l'hostie furent prononcées, elle était devenue Dieu lui-même. Le prêtre l'éleva aux yeux de la foule, et toute l'assistance tomba à genoux pour l'adorer. Un seul homme resta debout, c'était Froment; il traversa rapidement la multitude agenouillée, gravit les marches de l'autel, prit la boîte des mains du prêtre, et l'élevant lui-même il s'écria: « Ce n'est pas ce dieu de pâte qu'il faut adorer; le Christ vivant est là-haut dans le ciel; dans la gloire du Père. C'est lui qu'il faut adorer ! »

l y eut d'abord un instant de profond silence; le peuple restait agenouillé et immobile, et le prêtre semblait avoir été frappé de la foudre. Alors la voix de Farel se fit entendre: « Oui, dit-il, Christ est dans le ciel; les cieux le contiennent jusqu'au rétablissement de toutes choses, et Il m'a envoyé pour vous parler de Lui »

Farel continua encore quelques instants, profitant de la stupeur générale pour proclamer la mort du Sauveur, le pardon des péchés et la vie éternelle. Mais son discours ne fut pas de longue durée; le prêtre épouvanté finit par recouvrer ses sens et courut sonner le tocsin à toute volée. Les habitants de Valangin et des villages voisins arrivèrent précipitamment, et bientôt une foule furieuse entoura l'église; les prêtres l'excitèrent à se jeter sur Farel et son jeune compagnon. Mais les deux serviteurs de Dieu s'échappèrent. « Dieu les délivra », dit la vieille chronique. Malheureusement les deux fugitifs étaient obligés de traverser, pour s'en aller, le bourg de Valangin, dont les rues étaient pleines de gens ameutés par le tocsin de Boudevilliers. Farel et Froment s'engagèrent dans l'étroit sentier qui contourne les rochers sur lesquels se trouve le château, mais leurs ennemis les aperçurent et une grêle de pierres les assaillit tout à coup. De vigoureux prêtres, armés de pieux et de bâtons, accouraient en toute hâte; « ils n'avaient certes pas la goutte ni aux pieds ni aux mains dit un chroniqueur, car ils battirent les deux évangélistes jusqu'à les exterminer. » Pendant ce temps, la comtesse de Vergy, entendant du bruit, avait paru sur la terrasse du château; grande fut sa joie lorsqu'elle vit Farel et Froment entre les mains des prêtres. « A l'eau ! à l'eau ! » s'écria-t-elle; « noyez-moi ces chiens de luthériens, ils ont insulté le bon Dieu ! » Elle voulait dire l'hostie. Les prêtres allaient suivre le conseil de leur châtelaine; ils tramaient leurs victimes vers la rivière du Seyon qui coule au pied des rochers, lorsque parurent quelques paysans d'un val voisin. C'étaient de braves gens qui revenaient de Neuchâtel; ils connaissaient de vue Farel et comprirent qu'il allait être perdu. « Pourquoi voulez-vous noyer ces hommes dirent-ils habilement; attendez de les faire passer en jugement, vous saurez alors s'ils ont des adhérents. » Cette adroite suggestion sauva les deux évangélistes; les prêtres, renonçant à les achever sur l'heure, résolurent de les enfermer dans le château. Mais, pour s'y rendre, il fallait passer devant une chapelle de la vierge Marie; les prêtres y entrèrent, traînant après eux leurs victimes jusque devant l'autel. « Agenouillez-vous et adorez Notre-Dame», leur dirent-ils. Farel répondit: « Il ne faut adorer qu'un seul Dieu, le Dieu vivant et vrai, et non point des images muettes. » A ces mots, les prêtres tombèrent sur Farel et le battirent de telle sorte que longtemps après on montrait encore les taches de son sang sur les murs de la chapelle. Les deux prisonniers furent ensuite portés, plus morts que vifs, au château et jetés dans le plus noir cachot. Ils auront sans doute pensé à Paul et à Silas dans la prison de Philippes. La nouvelle que Farel était captif parvint bientôt à Neuchâtel, et la dame de Vergy vit arriver sous ses murs une troupe nombreuse de citoyens neuchâtelois qui réclamaient les prisonniers. La vieille comtesse n'osa refuser, de peur de mécontenter Messieurs de Berne. Trois ou quatre mois plus tard, Farel reparut à Valangin; c'était à l'approche de Noël. La comtesse était allée entendre la messe dans l'église paroissiale. A peine était-elle arrivée que Farel, accompagné de quelques Neuchâtelois, entra et, traversant hardiment l'église, monta en chaire malgré les exclamations de la comtesse indignée. La noble dame ordonna à ses gens d'arrêter l'audacieux hérétique, mais le peuple se leva comme un seul homme en s'écriant: « Nous voulons avoir l'Evangile de Christ, nous voulons écouter maître Farel ! » La vieille dame quitta l'église et retourna dans son château, remplie d'indignation et de terreur. « Je ne crois pas que ce soit selon les vieux Evangiles; s'il y en a de nouveaux qui fassent cela faire, j'en suis esbahie », dit la pauvre dame. Toutefois, elle réussit encore pendant une année à maintenir la messe et à bannir l'Évangile, fermant l'église à clef si quelque prédicateur se montrait dans le voisinage.

Guillemette de Vergy adressa une lettré suppliante au Conseil de Berne afin qu'il la protégeât contre les prédicateurs. « Je veux, dit-elle, garder la foi de Dieu et de I'Eglise que j'ai tenue jusqu'à présent, en laquelle je veux vivre et mourir sans varier. Toutefois, samedi dernier, des gens de Neuchâtel, allant avec Farel, ont abattu a coups de pierres une croix qui était sur une mienne chapelle au pied du château. Et le dit Farel est venu prêcher devant mon église sans y avoir été invité par la majorité des gens du lieu... Et à Dombresson, au moment où le prêtre allait dire sa messe, voilà Farel qui arrive et qui prêche... Puis après, ils ont abattu, rompu et gâté toutes les images de l'église... Non contents de cela, ils sont allés prêcher dans d'autres églises... sans le consentement des bonnes gens et hier à Engollon, le dit Farel a interrompu la messé pour pouvoir prêcher... Je ne sais à qui me plaindre qu'à Dieu et à vous... Je vous prie de donner des ordres pour remédier aux violences et aux outrages qui me sont faits journellement et pour punir ceux qui s'en rendent coupables, sans quoi je comprendrai que nous sommes dans un monde nouveau où les seigneurs sont opprimés, la justice méconnue, la vérité et la loyauté disparues.

Je vous supplie de ne pas prendre en mauvaise part la requête de votre bourgeoise, une vieille dame sur sa vieillesse ainsi tourmentée. » Quelques jours après, la réponse de Messieurs de Berne parvint au château. En voici une partie: «... Quant à châtier ceux qui n'ont commis d'autres offenses que d'ouïr la prédication de l'Évangile, et ensuite ont rompu, abattu et brûlé les idoles, sachez que jamais nous ne le ferons, car ce serait combattre contre Dieu. Si vous voulez avancer votre profit et honneur, n'y pensez plus et tenez-vous-en à la réponse et au conseil que dernièrement nous vous avons donnés. » Ce conseil était celui de laisser les prédicateurs en paix et de leur fournir des locaux convenables pour prêcher, et, ajoutaient les seigneurs de Berne, nous prions Dieu de vous faire la grâce de discerner les erreurs et les séductions de l'Antichrist.

La pauvre vieille dame n'eut garde de suivre les bons conseils des Bernois; elle redoubla d'efforts pour empêcher la prédication et se débarrasser si possible de Farel et de Froment. Mais la fin de la lutte approchait; un évangéliste étant arrivé un jour sur la place du marché, tous les habitants de Valangin l'accueillirent avec joie; les uns disent que c'était Farel, d'autres Antoine Marcourt, le premier ministre qu'il y ait eu à Neuchâtel. De la tour du château on vit ce qui se passait, et les domestiques de la comtesse accoururent pour insulter le prédicateur et l'interrompre; ils se conduisirent si grossièrement que le peuple se révolta et, se précipitant dans l'église, il renversa les statues et les autels, brisa les vitraux peints et les reliques des saints, faisant disparaître jusqu'au dernier vestige de l'idolâtrie passée. Puis, voulant venger Farel des coups de bâton des prêtres, il envahit leurs demeures et détruisit tout ce qui servait au culte. La dame de Vergy et son méchant conseiller, Claude de Bellegarde, tremblaient dans leur château, d'où ils avaient pu voir ce qui se passait. Jusqu'alors, personne n'avait eu l'air de s'occuper d'eux, mais voici qu'en sortant de chez les prêtres, la foule prend le chemin du château. La comtesse se sentait au pouvoir de ses sujets, toute résistance était superflue. Aussi fut-elle bien soulagée d apprendre que la foule venait seulement réclamer le châtiment des valets qui avaient insulté le prédicateur. La comtesse y consentit. Les Valanginois se déclarèrent pour toujours affranchis de la domination du pape; on permit seulement à la dame de Vergy de faire dire la messe dans la chapelle du château, mais I'église paroissiale fut consacrée à la prédication de I'Evangile.

CHAPITRE XXXIII

Peine et travail.

L'œuvre de Farel à Neuchâtel ne devait pas se borner à la destruction des images et à l'abolition de la messe. Il devait aussi édifier; cette partie de son travail était de beaucoup la plus laborieuse. Ceux dont les sentiments n'allaient pas au delà de leur aversion pour le clergé, trouvaient que Farel avait marché de Octobres en victoires comme un conquérant. Cela aurait été vrai s il ne s'était agi que de comparer le triste esclavage d'autrefois avec la liberté et la lumière qui l'avaient remplacé. Mais Farel avait les yeux fixés sur Christ. Pour lui, Christ était la mesure de toutes choses. Il ne comparait pas ses nouveaux convertis à d'ignorants papistes, mais au Saint et au Juste qui est assis à la droite de Dieu. Les observateurs superficiels croyaient peut-être voir la moisson dorer les coteaux et les gerbes d'épis mûrs prêtes à être recueillies dans les greniers; le réformateur, au contraire, pensait n'avoir fait que semer, et, comme le laboureur de l'Ecriture, il attendait patiemment le fruit en sa saison.

A cette époque, il écrivait à un ami: « Nous pouvons maintenant prêcher Christ en toute liberté; mais que les âmes sont encore loin de la pureté, de la simplicité et de l'amour chrétien I Que de mauvaises herbes à déraciner avant de pouvoir semer la bonne semence I Que de travaux I Que de souffrances à endurer et de dangers à braver! Que d'ennemis puissants à vaincre ! II nous faut des ouvriers qui puissent supporter de rudes labeurs et qui se résignent à semer sans compter sur une riche moisson. »

Farel avait de la peine à trouver des compagnons de travail tels qu'il les désirait. Il écrivit à plusieurs de ses amis, les suppliant, pour l'amour du Seigneur, de venir l'aider, car il y avait alors tant de villes et de villages à évangéliser, qu'il y aurait eu du travail pour une armée d'ouvriers fidèles. « Je ne vous promets pas des montagnes d'or, écrivait-il, mais des épreuves et des difficultés inexprimables; point de loisir, mais du travail; point de repos jusqu'à la fin de la tâche; point de récompense, sinon dans la vie à venir. Dans le temps actuel, il faudra vivre à vos propres frais; certes le champ est vaste et la porte est ouverte, mais seulement à ceux qui désirent nourrir le troupeau au lieu de s'engraisser à ses dépens. Je puis en outre vous offrir la honte et l'opprobre, I'ingratitude en échange d'un service patient, le mal en retour du bien que vous vous serez efforcé de faire. Je ne dis pas ces choses pour vous effrayer, mais pour vous stimuler, combine un vaillant guerrier se sent plein d'ardeur pour la bataille en apprenant qu'au lieu d'être petits et faibles, les ennemis sont forts et nombreux. Je m adresse à vous comme à un soldat qui est prêt à se rendre au combat et à s'y conduire comme un brave, mais en comptant sur Dieu seul pour obtenir force et notoire. Car la bataille n'est point la nôtre, mais celle du Seigneur. »

Dans une autre lettre, Farel écrit ce qui suit: « Que vous dizaine de plus, sinon que la moisson est grande et qu'Il y a peu d'ouvriers, que je n'ai rien à vous offrir que du labeur et des peines, rien à vous faire envisager, sinon que si le Seigneur n'est pas fidèle à sa promesse, nous serons les plus misérables des hommes ? Le Seigneur ne nous laisse pas sans pain après le travail de la journée, mais celui qu'il nous donne n'est pas de première qualité et nous l'acceptons tel que sa bonté nous l envoie. Je ne veux pas vous tromper, ainsi voilà la vérité. Que Christ lui-même, frère bien-aimé, vous enseigne comment employer votre vie pour sa gloire. »

Cet ami, dont le nom était André, ne se sentit nullement effrayé par la perspective offerte par Farel. Il serait venu tout de suite, mais sa femme craignait les difficultés et les privations. Farel écrivit une seconde fois en ces termes: « Si vous avez reçu de Dieu le don de prêcher l Evangile, prenez garde d'enterrer votre talent. Au lieu d'écouter votre femme, écoutez votre Dieu. Vous aurez à lui rendre compte des âmes qui sont dans les ténèbres de l'esclavage et que votre voix pourrait délivrer et conduire à Christ. Ne soyez pas inquiet parce que je n'ai point de salaire à vous offrir. C est une douce chose d'être pauvre, et même de souffrir pour le Seigneur Jésus. »

André fit à cette lettre la meilleure réponse: il vint lui-même, amenant sa femme, et jusqu'à ce jour, dit la chronique, c'est un des aides les plus fidèles de maître Farel.

Antoine Marcourt, que nous avons vu à Valangin, s'établit aussi à Neuchâtel, puis un bon maître d'école instruisit les enfants dans la foi évangélique. Les choses étant ainsi réglées, Farel se sentit libre de porter ses pas ailleurs.

CHAPITRE XXXIV

Le sermon du Père Michel.

Non loin de la frontière française et voisine de montagnes couvertes de sombres forêts, se trouve la ville d'Orbe, qui appartenait alors à Berne et à Fribourg. Orbe était encore papiste; les prêtres et les moines y régnaient sans rivaux. A la fin de 1530, un marchand d'indulgences arriva dans la ville. Il vendait le pardon à tous ceux qui avaient commis des crimes ou avaient l'intention d'en commettre. La foule ne tarda pas à s'amasser autour du marchand établi sur la place publique et criant à tue-tête: «Voici des indulgences pour tous les péchés passés et futurs ! » Tout à coup, un homme à la barbe rouge et aux yeux étincelants s'avança et dit au vendeur: «Avez-vous un pardon pour quelqu'un qui va tuer son père et sa mère ? » Le marchand qui, sans savoir pourquoi, se sentait mal à l'aise, hésitait à lui répondre. Les yeux de son interlocuteur lançaient des éclairs; sans attendre davantage une réponse, il monta sur le bord de la fontaine qui ornait la place, et, d'une voix de tonnerre, il se mit à prêcher au peuple ébahi, lui expliquant comment Dieu juge le péché, qui était Celui qui avait porté la peine du péché, puis était monté au ciel d'où Il donne maintenant plein pardon, sans argent, sans aucun prix, parce quIl a acquis avec Son propre sang. Malheur à ceux qui se détournent de Lui pour acheter le pardon d'hommes pécheurs, qui exploitent l'ignorance et la crédulité!

Un maître d école appelé Marc Romain et un négociant, Christophe Hollard, acceptèrent cette prédication avec joie. L'étranger disparut après avoir prononcé son discours, et plusieurs mois s'écoulèrent; le carême de 1531 arriva. Mais le clergé n'avait pas oublié le prêche du bord de la fontaine. Il y avait deux couvents à Orbe; l'un appartenait aux moines carmélites, l'autre aux nonnes de Sainte-Claire. Ces deux monastères n'étaient séparés l'un de I'autre que par l'église de la paroisse, et un passage secret conduisait de l'un à l'autre; de sorte que les religieuses, faisant profession d'être séparées du monde, trouvaient abondance de société parmi les moines du couvent voisin. Les nonnes du couvent d'Orbe avaient au nombre de leurs amis un prêtre appelé Michel Juliani. Elles le supplièrent de prêcher contre la nouvelle religion pendant le carême. Le Père Michel y consentit et ne fut pas peu flatté, lorsque arriva le jour de son premier sermon, de trouver l'église remplie d'une foule attentive. Non seulement ses amis étaient là au grand complet, mais aussi Marc Romain, Christophe Hollard et quelques autres soupçonnés de luthéranisme. Pendant le sermon, les suspects prirent des notes; le Père Michel ne se doutait pas qu'elles seraient Envoyées à Berne, où son éloquence trouverait peu d'admirateurs.

Il y avait aussi parmi les auditeurs un jeune homme qui écoutait le prêtre avec impatience; il désirait vivement que quelque serviteur de Dieu fût là pour réfuter Juliani et prêcher l'Évangile. Ce jeune homme, il n'avait alors que dix-neuf ans, se nommait Pierre Viret. Son père était apprêteur de drap et tailleur; il avait envoyé son fils, dès l'âge de douze ans, à l'Université de Paris, l'enfant ayant des goûts studieux et le désir d'être prêtre. Il se fit remarquer par sa dévotion aux saints et aux images et par son zèle pour l'étude. Il était depuis peu de temps à Paris lorsque, nous ne savons par quel moyen, ses yeux furent ouverts et Jésus-Christ se manifesta à lui. Pierre Viret aura probablement été mis en relation avec un enfant de Dieu; on a même prétendu que lors de sa dernière visite à Paris, Farel y avait vu Pierre Viret, mais nous n'en avons aucune preuve. Ce qu'il y a de certain, c'est que Viret entendit l'Evangile et le reçut; la semence déposée dans son cœur leva et prospéra lentement mais sûrement. On se préparait à lui administrer la tonsure, mais ne voulant point prendre les insignes romains, il quitta brusquement Paris et revint à Orbe. C'est alors qu'il entendit le discours du Père Michel.

Le clergé d'Orbe remarqua Pierre, et, trouvant ses allures singulières, il ne tarda pas à le soupçonner d'hérésie. Les prêtres eurent de longues conversations avec lui, dans lesquelles ils lui représentaient que l'église de Rome professait la foi des Pères, Jérôme, Chrysostôme et Augustin. « La religion la plus ancienne doit être la meilleure, disaient-ils; il est inutile et sans profit de quitter lés sentiers battus pour se lancer dans la nouveauté et l'inconnu. »

Mais Pierre n'admettait nullement ce droit d'ancienneté en religion: « Qu'y a-t-il de plus ancien, répondait-il, que de mentir et de désobéir à Dieu? Le sentier de Caïn n'est-il pas plus battu que tout autre ? Et, du

reste, Dieu lui-même n'est-il pas plus ancien que toutes les inventions humaines ? Je ne veux croire que lui; le Seigneur Jésus est mon Berger; je ne veux pas être le disciple de Jérôme ou d'Augustin, ni même de Martin Luther. Je ne veux suivre que Christ. »

Plus les prêtres redoublaient d'efforts, plus Viret se retirait vers le Seigneur. Il priait ardemment, non seulement pour lui-même, mais pour ceux qui l'entouraient. Il intercédait surtout pour son père et sa mère; bientôt ceux-ci commencèrent à être attirés vers la Parole de Dieu que leur fils leur lisait de temps à autre. Pierre se montrait d ailleurs respectueux et doux.

CHAPITRE XXXV

La Dame Elisabeth.

La campagne entreprise par le confesseur des nonnes de Sainte-Claire devait être interrompue d'une façon tout à fait inattendue. Un jour, le Père Michel était occupé à décrire à son auditoire les nouveaux prédicateurs; il venait de dire que les prêtres sont l'intermédiaire entre Dieu et l'homme, et les amis des saints qui guérissent de toutes les maladies. « Que pourrait-il donc manquer à ceux qui les écoutent ? s'écriait-il. Mais quant à ces gens qui renversent les croix et les images, ce sont les ennemis de Christ. Ces moines et ces moinesses, qui renoncent à leurs vœux pour se marier, sont des infâmes, d'abominables apostats devant Dieu.»

Ici une voix retentissante interrompit l'orateur en s'écriant par deux fois: «Tu en as menti !» Chacun se retourna pour voir qui avait parlé; c'était Christophe Hollard, debout et frémissant d'indignation. En un instant toute l'assistance se précipita sur lui, les femmes surtout, ayant à leur tête une dame noble de l'endroit, Elisabeth d'Arnex. « Sur ce, dit la chronique, les femmes allèrent où était le dit Christophe, le prirent par la barbe, la lui arrachant et lui donnant des coups tant et plus; elles le dommagèrent par le visage tant d'ongles que autrement, en sorte que finalement si on les eût laissés faire, il ne fût jamais sorti de ladite église, ce qui eût été fort heureux pour le bien des bons catholiques. » Le gouverneur de la ville, apprenant qu'il y avait une émeute, arriva pour rétablir l'ordre, et passant au milieu des femmes en furie, il se saisit de Christophe Hollard et le mit dans la prison du château.

La pauvre vieille mère de Christophe fut au désespoir en apprenant cela; l'idée lui vint de s'adresser à Marc Romain, le maître d'école. Elle le supplia de se rendre avec elle à Echallens où demeurait le bailli bernois. La brave femme espérait qu'il pourrait et voudrait délivrer son fils des mains des papistes.

Marc Romain consentit à accompagner Madame Hollard et tous deux, le cœur tremblant, se présentèrent au château d'Echallens. Le bailli les écouta avec bienveillance.

«C'est le moine qui est à blâmer et non votre fils, ma bonne dame, dit-il, Berne ne souffrira pas de tels discours. » Le bailli se rendit à Orbe et, s'asseyant en plein air près du château, il commanda à ses officiers de lui amener le Père Michel, mais on ne le trouvait nulle part; l'envoyé bernois attendait patiemment, tandis que ses officiers allaient de maison en maison. Pendant ce temps, le moine était caché dans la maison d'une certaine Françoise Pugin, « maîtresse d'apprendre les filles à toute vertu et science. » Mais lorsque Michel entendit les officiers approcher, il pensa agir prudemment et sortant de sa retraite, il alla librement se présenter devant le bailli, assis près du château. Dès que le bailli le vit, il le saisit par le bras en disant: « Au nom de Messieurs de Berne, je vous arrête. » Puis il le conduisit au château et ayant fait relâcher Christophe Hollard, il enferma le Père Michel à sa place Le brave Marc Romain ne se sentait pas de joie; il était nous dit-on, aussi content que s'il avait gagné mille écus. Le bailli dit qu'il accompagnerait lui-même Hollard chez sa mère.

La nouvelle de l'arrestation du moine s'était répandue en ville et la foule s'assembla sur la place du marché. Les catholiques étaient fort mécontents. « Si nous pouvons accrocher Romain, nous le jetterons dans la rivière, disait-on, c'est lui qui a été chercher le bailli. »

Sur ces entrefaites, le pauvre maître d'école arrivait « joyeusement » et tous commencèrent à lui crier: « Magister, venez là ! » Lui, voyant le tumulte, eut peur et prit la fuite. Mais la populace se mit à sa poursuite; on allait l'atteindre, lorsque, voyant la porte de I'église ouverte, il s'y réfugia. Malheureusement c'était cinq heures après midi, heure à laquelle on offrait chaque jour des prières à Marie. La dame Elisabeth et beaucoup d'autres dames étaient agenouillées devant I'autel de la Vierge. Lorsque Marc Romain s'élança à l'improviste au milieu d'elles, ce fut une commotion générale. Les dévotes se jetèrent sur lui et se mirent à le battre et à l'égratigner. « Je vis toute l'affaire, raconte un témoin oculaire, et je pensais qu'il ne sortirait jamais qu'il ne fût mort et suis certain que sans le secours qu'il eut d'un luthérien, il ne fût jamais parti du lieu sans être mort. »

L'ami « luthérien » ayant délivré Marc Romain, les femmes, dame Elisabeth en tête, coururent supplier le bailli de relâcher Michel Juliani. Quand ces dames arrivèrent devant le château, elles trouvèrent le Bernois et Christophe Hollard à ses côtés au milieu d'un attroupement.

On entendait des exclamations de colère de toutes parts. « Pourquoi avez-vous relâché Christophe, et avez-vous enfermé le Père Michel ? » « Je l'ai fait par ordre de Messieurs de Berne, répondit le bailli, et, ajouta-t-il, en montrant les murs épais du château, tâchez de le sortir de là, si vous le pouvez, mais je ne vous conseille pas de l'essayer. » Au moment où le bailli s'en allait après avoir fait la sourde oreille aux plaintes de la populace, il rencontra la bande de femmes. Elles tombèrent à genoux et demandèrent avec larmes la grâce du bon Père. Le bailli se déclara fort touché de leur chagrin, mais il ajouta que le Père étant le prisonnier de Berne, il ne lui était pas possible de le relâcher; après avoir rendu Christophe à sa mère, le bailli s'en retourna à Echallens.

Les prêtres se réunirent pour aviser et se décidèrent à envoyer demander du secours à Fribourg; et bientôt arrivèrent les délégués des deux Etats alliés pour examiner l'affaire.

En passant à Avenches, les envoyés bernois, à leur grande joie, y rencontrèrent Farel qui prêchait dans cette ville depuis un mois; ils le prièrent de les accompagner à Orbe.

La veille du dimanche des Rameaux, le bruit se répandit que le fameux hérétique qui avait prêché sur le bord de la fontaine était revenu. Cependant le dimanche se passa tranquillement jusqu'aux vêpres. Les fidèles remplissaient l'église, quand Farel « avec audace présomptueuse, dit la chronique, sans demander congé à personne, s'alla mettre en chaire à l'église pour prêcher. Tous les assistants commencèrent à siffler, hurler, en criant chien, hérétique, diable ! »

C'était un « magnifique tapage », dit un catholique qui était présent, mais Farel était habitué au bruit et il continua à parler jusqu'à ce que le peuple impatienté monta dans la chaire et le traîna en bas. Enfin le gouverneur, craignant la colère de Messieurs de Berne s'il laissait assommer Farel, le prit par le bras et le rein conduisit à l'hôtellerie. Ainsi se termina son premier sermon, mais le lendemain matin, dès six heures, il prêchait de nouveau sur la place du marché. Cette fois les habitants d'Orbe essayèrent d'une autre tactique, ils laissèrent le prédicateur entièrement seul.

Ensuite la dame Elisabeth convoqua les femmes dans sa maison et leur fit une exhortation pour leur montrer que même les femmes sont appelées à défendre la sainte Mère Eglise, et qu'elles rendraient un grand service à tous les bons catholiques en tuant Farel.

On savait qu'il devait se rendre au Conseil de la ville dans I'après-midi; la dame d'Arnex proposa que les femmes allassent l'attendre dans une certaine rue où il ne pouvait manquer de passer, et où elles se jetteraient sur lui pour le tuer. Les femmes d'Orbe approuvèrent le plan et allèrent se poster à l'endroit convenu. Lorsque Farel parut, revenant du Conseil, ces dames se jetèrent en effet sur lui, la dame Elisabeth la première, elles le tirèrent si rudement qu'elles faillirent le jeter à terre. Mais un ami de Farel qui soupçonnait quelque chose I'avait suivi, il s'approcha et saluant poliment les femmes, il dit: «Mesdames, pardonnez-moi car pour cette heure, j'ai pris maître Farel à ma charge». Puis il reconduisit Guillaume à son hôtel et le remit sous la protection des officiers bernois.

CHAPITRE XXXVI

La faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes.

Pendant ce temps, le Père Michel comparaissait devant les juges, nommés par les officiers de Berne et de Fribourg. Le seigneur d'Arnex, mari de la dame Elisabeth, était aux côtés du moine pour le défendre; grâce aux instances de ce gentilhomme, son protégé fut remis en liberté, à la condition de ne prêcher que la Parole de Dieu.

Ces juges ignoraient qu'il ne suffit pas d'ordonner à un homme de prêcher la Parole de Dieu pour qu'il en soit capable. Quant au moine, il trouva plus facile de se réfugier en France; les délégués des Etats alliés s'en retournèrent chez eux et Farel resta seul à Orbe.

Bientôt arriva un ordre de Berne, portant que maître Farel devait avoir pleine liberté de prêcher. Le peuple répondit: « Qu'il s'en aille où il voudra, nous n'avons que faire de lui et de ses sermons. » Les Bernois répliquèrent que Farel était libre de prêcher, mais que nul n'était tenu d'aller l'entendre. En conséquence, Farel annonça que le samedi suivant, à une heure, il prêcherait dans l'église et réfuterait par les Ecritures les discours du Père Michel.

Mais si la dame Elisabeth ne pouvait tuer Farel, elle était résolue à l'empêcher de se faire entendre à Orbe. Aussi quand le réformateur entra le samedi dans l'église, il la trouva remplie de gamins qui faisaient semblant de dormir profondément. Les uns ronflaient avec force, les autres contenaient avec peine leurs rires. Quand Farel commença à prêcher, les enfants se dressèrent sur leurs pieds et se mirent à faire un tapage infernal puis ils se sauvèrent en criant et sautant, tandis que I évangéliste demeurait presque seul dans l'église.

Le lendemain, dimanche, le clergé et presque tous les habitants d'Orbe s'en allèrent en procession à une église, située hors de la ville. Pendant ce temps, Farel prêcha en paix. Il n'avait que dix auditeurs, mais parmi eux se trouvait Pierre Viret, le coeur débordant de joie.

Pendant le sermon de Farel, la procession rentra en ville; les enfants faisant partie du cortège, aperçurent I'église ouverte. Ils avaient pris goût au tapage, ils entrèrent et, par leurs cris, mirent une prompte fin aux exhortations de Farel qui fut obligé de s'en aller.

Cette fois les prêtres pensèrent être victorieux. « Il a été obligé de se sauver finalement; il n'a pas pu trouver une seule chose à condamner dans les sermons du Père Michel », disaient-ils. Mais le bailli de Berne entendit leurs vanteries : «Très bien, vous vous plaignez de ne pas entendre le ministre, nous y aviserons», et aussitôt il fit publier que

essayeurs de Berne avaient ordonné que, sous peine d encourir leur déplaisir, tous les pères de famille allassent entendre le prochain sermon de maître Farel Les bourgeois d'Orbe savaient qu'on n'offensait pas impunément Messieurs de Berne; Farel trouva donc le temple rempli d'auditeurs sérieux Il proclama le seul Sauveur donné aux hommes, le seul Médiateur auprès de Dieu. « Les pardons du pape ôtent l'argent, dit-il, mais non les péchés, tandis que le pardon que Dieu nous donne, a été acquis par le sang de Jésus pour tous les pécheurs, quelque coupables qu'ils soient. »

Pendant deux jours les bourgeois d'Orbe revinrent au prêche, mais ensuite ils s'en dispensèrent, et il resta seulement à Farel un petit auditoire bien disposé.

Dans les villages environnants, il y avait des multitudes impatientes d'entendre la vérité, la porte de l'hôtellerie où logeait Farel était assiégée par des pâtres, des vignerons, des tisserands, qui le suppliaient de venir apporter le message de pais dans leurs vallées. Farel pleurait de chagrin en voyant le petit nombre d'ouvriers à envoyer dans un champ aussi vaste. « Nul ne saurait exprimer l'ardeur que le peuple ressent pour l'Évangile », écrivait-il. Et il ajoutait un peu plus tard: « Il faudrait une longue lettre pour vous donner l'idée de l'ardeur et du zèle que met le peuple à venir entendre l'Évangile. Malheureusement nous manquons d'ouvriers, car ceux qui arrivent de France ne sont pas tous à la hauteur de leur tâche, et les hommes pieux que nous aurions été si heureux d'avoir, restent en France. Retenus par les douceurs de la patrie, ils préfèrent l'esclavage à la confession publique du nom de Christ. Notre frère Toussaint lui-même a résisté à foules nos supplications jusqu'à ce qu'il ait été obligé de fuir et de se réfugier à Zurich. Exhortez-le à déployer du zèle pour rattraper le temps qu'il a perdu. »

Quelques-uns des nouveaux convertis d'Orbe offrirent d'aller évangéliser, mais Farel ne les trouva pas suffisamment instruits dans les Ecritures; quelques-uns s'offensèrent de ce refus et on lui donna à entendre que sa sévérité était blâmée. « N'importe, répondit Farel, il vaut mieux offenser les hommes que Dieu. »

Il y avait parmi les croyants d'Orbe un jeune homme qui ne s'était pas offert et auquel Farel désirait justement remettre une charge dans le champ de travail. Pierre Viret avait diligemment étudié les Ecritures et son cœur appartenait au Seigneur, mais il était d'une modestie et d'une humilité profondes qui lui faisaient craindre de se mettre en avant. «Dieu vous appelle, lui dit Farel, ce n'est pas sur votre force, mais sur la Sienne que nous devons compter. Sa vertu s'accomplit dans l'infirmité.» Pierre se tourna vers le Seigneur pour obtenir aide et conseil; déjà son père et sa mère avaient été amenés à l'Évangile par son moyen, et quoiqu'il se sentît si jeune et ignorant, Dieu pouvait l'employer pour gagner d'autres âmes à Christ

Le 6 mai, cinq semaines après l'arrivée de Farel à Orbe, Viret prêcha son premier sermon dans la grande église. Bien qu'il ne fût pas consacré et qu'on le soupçonnât d'hérésie, toute la ville alla l'entendre. Ses concitoyens étaient fiers du fils de maître Viret le tailleur: il n'avait que dix-neuf ans, et il pouvait déjà prêcher dans une église! Dieu mit son sceau ce jour-là sur le ministère de son jeune serviteur, en convertissant par ses paroles plusieurs pécheurs.

CHAPITRE XXXVII

La brebis perdue et retrouvée.

Les enseignements de Farel avaient-ils donc été multipliés en pure perte ? Le vaillant ouvrier paraissait avoir semé sur le bord tu chemin et les oiseaux avoir mange la semence.

Cependant Dieu avait un but d'amour, Il allait le manifester. Parmi les blasphémateurs, pauvres gens morts dans leurs fautes et leurs péchés, il y en avait qui seraient des témoins vivants de cet amour que beaucoup d'eau ne peut éteindre et que des flots de rébellions et de méchanceté ne sauraient étouffer.

Au commencement de ce mois de mai, il y eut de la oie parmi les anges de Dieu au sujet de la dame Elisabeth et d'Hugonin d'Arnex son mari. Nous ne connaissons pas les détails de leur conversion. Le seigneur d'Arnex, comme chef de famille, fut un de ceux qui furent forcés d'aller entendre Farel; peut-être sa femme l'accompagna-t-elle à ce culte forcé; nous l'ignorons, mais il est certain que leur conversion fit l'effet d'un coup de foudre dans la ville. Bientôt chacun sut que la dame d'Arnex était devenue la pire luthérienne de l'endroit, et même, chose inouïe, le jour de la fête de Notre-Dame, elle avait fait la lessive!

Quoi qu'il en soit, cette transformation était l'œuvre de Celui qui avait aimé dame Elisabeth et s'était donné pour elle. Le souverain Pasteur cherchait en tous lieux ses brebis, jusque dans les déserts. où le vent d'orage des jours fâcheux les avait chassées. «Contraignez-les d'entrer afin que ma maison soit remplie,» dit le Sauveur de toutes les pauvres âmes. Il vous invite aussi, chers lecteurs, si vous n'êtes pas encore sauvés. Ce n'est point par la volonté de la chair, ni par la volonté de l'homme que les pécheurs viennent au Sauveur. Si vous n'êtes point encore passés des ténèbres à la merveilleuse lumière, l'amour qui sauva Elisabeth d'Arnex et son mari pourra seul vous chercher et vous trouver.

A peine la nouvelle que ces deux lions avaient été changés en agneaux eut-elle fait le tour de la ville, qu'un autre événement à sensation se produisit. Quatre jours après le premier sermon de Pierre Viret, Georges Grivat, le chantre, parut dans la chaire, non plus pour chanter les antiennes latines comme il l'avait fait jusqu'à ce jour, mais pour annoncer la bonne nouvelle qu'il avait apprise de Farel. Ainsi le meilleur chanteur de l'église, celui dont tous admiraient la belle voix, était devenu un prédicant hérétique ! Son père, ses frères, ses amis furent au désespoir.

CHAPITRE XXXVIII

La Cène.

A cette époque, Farel prêchait à Saint-Blaise, près de Neuchâtel; il y fut assailli par la populace en furie et fort maltraité. Il arriva à Morat si malade et si épuisé, qu'il fut obligé de garder le lit pendant plusieurs jours; des frissons parcouraient tout son corps et il crachait le sang. Evidemment il serait hors d'état de prêcher pendant quelque temps, mais Dieu lui réservait une autre tâche. Pendant qu'il était sur son lit de maladie, un jeune homme à l'expression douce entra dans sa chambre et s'assit à son chevet.

« Je m'appelle Christophe Fabri, dit le jeune visiteur; j'arrive du Dauphiné, j'ai étudié la médecine à Montpellier et j'allais compléter mes études à Paris, lorsqu'en passant je m'arrêtai à Lyon. Le Seigneur m'avait déjà fait connaître quelque chose de son Evangile à Montpdlier, mais à Lyon je rencontrai à ma grands joie des enfants de Dieu qui achevèrent de m'éclairer. Ils m'ont aussi raconté les grandes choses que le Seigneur fait à Neuchâtel et ailleurs. En entendant leurs récits, j'ai pensé: Eh bien, je n'irai pas à Paris, mais en Suisse; peu importe si je dois abandonner ma famille, ma patrie et mes études. Il faut que j'aille combattre pour Jésus-Christ aux côtés de Guillaume Farel ! Et maintenant, me voici, faites de moi ce qu'il vous semblera bon. »

Farel se sentit attiré vers ce jeune homme comme vers un fils envoyé par Dieu dans son isolement et sa souffrance. Ils passèrent les jours suivants dans la méditation et la prière; ce fut un temps de tranquillité et de repos comme Farel en goûtait rarement. Il aurait aimé à garder Fabri auprès de lui, mais si ce nouvel ami lui était cher, la gloire de Christ lui tenait encore plus à cœur.

« Il faut partir, mon fils, dit-il enfin, et aller pré cher à Neuchâtel à ma place, car je ne puis m'y rendre maintenant. » Christophe répondit avec larmes: «O ! maître Farel, ma douleur est plus grande aujourd'hui que lorsque j'ai quitté père et mère, tant le commerce que j'avais avec vous était rempli de douceur. »

Mais Christ occupait la première place dans le cœur de Fabri et il partit pour Neuchâtel, quoiqu'il lui en contât de se séparer de son maître.

Sur ces entrefaites, les convertis d'Orbe envoyèrent un message à Farel pour lui faire savoir qu'ils désiraient rompre le pain en mémoire de Christ. Farel était à peu près remis, il se rendit tout de suite à Orbe Le jour de la Pentecôte, 8 mai 1531, il monta en chaire à six heures du matin; cette fois il n'avait que des auditeurs volontaires, et pourtant ils étaient nombreux. Farel parla sur le corps de Christ rompu pour nous sur la croix, et sur le parfait pardon acquis par sa mort précieuse. Quand le sermon fut fini, huit des nouveaux convertis se réunirent pour rompre le pain avec Farel. Il y avait le seigneur d'Arnex et sa femme, Christophe Hollard et sa vieille mère, Guillaume Viret le tailleur, Georges Grivat et deux autres personnes. Pierre Viret était alors absent. Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis que, dans cette même église, Christophe Hollard et Marc Romain avaient failli être tués par la dame d'Arnex, et maintenant ces deux mortels ennemis avaient été réconciliés par le sang de Jésus et se trouvaient réunis comme membres du corps de Christ, un avec Lui, membres les uns avec les autres.

« Vous pardonnez-vous les uns aux autres ? » leur demanda Farel. Ils répondirent cordialement: « Oui ». Ensuite deux d'entre eux étendirent une nappe blanche sur un banc et y placèrent un pain et une coupe de vin. Ils ne voulurent pas se servir de l'autel, trouvant qu'il était souillé par l'idolâtrie.

Farel pria, puis ils mangèrent le pain ensemble et burent à la coupe comme le firent les croyants de la chambre haute à Troas, bien des siècles auparavant.

C'était ce culte en esprit et en vérité après lequel Farel soupirait depuis si longtemps; il n'y avait plus que Christ, Christ seul occupait enfin la place à laquelle Il a droit.

Mais à peine le culte était-il fini que les prêtres furieux s'élancèrent dans l'église; ils pensaient que ce qui venait de se faire était un crime abominable et ils en étaient remplis d'indignation. Hélas ! Il n'y a-t-il pas des gens, dans les pays protestants, qui partageraient en quelque mesure l'opinion des prêtres ? N'y a-t-il point parmi nous des usages et des rites qu'on aurait autant de peine à trouver dans le Nouveau Testament que le culte des saints ou l'eau bénite ? Tout en condamnant les incrédules qui mettent de côté certaines parties de la Bible, n'oublions pas que c'est un aussi grand péché aux yeux de Dieu que d'ajouter quoi que ce soit à sa Parole qui est parfaite.

Cette simple fraction du pain vous scandalise-t-elle parce qu'elle est en opposition avec les coutumes établies par l'homme ? Cherchez dans les Ecritures, et voyez si vous pouvez trouver quelque chose qu'il aurait fallu ajouter à la touchante cérémonie que je viens de décrire,, pour en faire le souper du Seigneur tel qu'Il l'a ordonné.

Les prêtres, qui craignaient Messieurs de Berne, durent se borner à manifester leur déplaisir en chantant la messe encore plus fort que d'habitude lorsque les hérétiques furent partis. Le lendemain, lundi de la

Pentecôte, Guillaume Viret fit des habits, Christophe Hollard tint sa boutique ouverte, en un mot tous étaient à l'ouvrage. « Comment I dirent les prêtres, ces gens n'observent plus aucune fête. sauf le dimanche! »

CHAPITRE XXXIX

Le siège de Grandson;

Vous rappelez-vous le village de Tavannes près de Bienne, où les images furent brisées après une visite de Farel et de Froment ? Depuis ce temps-là, un évangéliste pieux, nommé de Glantinis, s'était établi à Tavannes, et à l'époque dont nous parlons, il vint aider Farel qui avait en vue une nouvelle expédition.

Au bord du lac de Neuchâtel, il y avait une ville qui n'avait pas encore ouvert ses portes à l'Évangile, c'était Grandson. A l'entrée de la ville s'élevait un vaste monastère appartenant à des moines gris; c'est chez eux que Farel dirigea d'abord ses pas, accompagné de son ami de Tavannes. On les fit entrer dans le parloir, et le supérieur, Guy Régis, vint s'enquérir très poliment de ce qu'ils désiraient. « Nous sommes venus, répondit Farel, pour vous demander la permission de prêcher dans la chapelle attenante à ce couvent. » A l'ouïe de cette requête, les moines devinèrent qu'ils avaient devant eux le fameux Farel. Hérétique ! s'écria le supérieur; fils de juif ! reprit un autre frère, et les deux étrangers furent expulsés du parloir en toute hâte. Le bruit de l'arrivée de Farel se répandit en ville avec la rapidité de l'éclair, et lorsqu'il se présenta chez les Bénédictins, ceux-ci étaient préparés à le recevoir. Farel s'étant adressé à eux avec la même demande, à savoir la permission de prêcher dans leur chapelle, en guise de réponse I un des moines se précipita sur lui avec un pistolet. De Glantinis arrivait au secours de son compagnon, lorsqu'un autre religieux l'attaqua avec un couteau. A ce moment, des amis, qui attendaient dehors le résultat de la visite des deus évangélistes, entendant du bruit, pénétrèrent dans le couvent, et, retirant les prédicateurs des mains des religieux, ils les emmenèrent. Après cela, les Bénédictins eurent si peur d'une seconde visite, qu'ils tinrent toutes leurs portes verrouillées et se barricadèrent chez eux pendant quinze jours.

Farel s'en alla prêcher dans les villages d'alentour, et de Glantinis resta à Grandson, où il eut la partie belle, prêchant dans les rues à des foules considérables, tandis que les moines restaient cachés derrière leurs murailles.

Quelques seigneurs de Berne, se trouvant à Neuchâtel, apprirent comment Farel avait été reçu à Grandson. Ces messieurs se rendirent aussitôt dans cette ville, y firent revenir Farel et donnèrent ordre de lui ouvrir toutes les églises, qui se remplirent d'auditeurs.

La paisible petite ville se divisa alors en deux partis; les nombreux catholiques paradaient en corps dans les rues, portant une pomme de pin à leur chapeau pour défier Messieurs de Berne. Les magistrats se rangèrent du côté des catholiques au bout de quelques jours; plus tard, poussés par les moines, ils arrêtèrent les deux évangélistes et les mirent en prison; ils furent obligés de les relâcher peu après. Alors les moines firent venir de Lausanne un prêtre étranger pour prêcher le 24 juin, fête de la Saint-Jean. Après le sermon, Farel se leva pour répondre (comme c'était l'usage alors). Mais le bailli de Grandson, ennuyé de son intervention, lui lança un coup de poing. Ce fut le signal d'une attaque générale. Les magistrats, le clergé et une partie des bourgeois tombèrent sur les évangélistes et les maltraitèrent «merveilleusement», dit la chronique.

Leurs amis envoyèrent aussitôt chercher un officier bernois à Colombier. Il arriva immédiatement, appela les magistrats et déclara que Farel et le moine de Lausanne prêcheraient chacun à son tour et que le peuple devrait les écouter. Ces prédications furent fixées au lendemain. Dans l'intervalle, les moines cherchèrent à exaspérer l'opinion publique contre Farel en répandant le bruit qu'il avait l'intention d'aller renverser secrètement le grand crucifix de l'église. Deus moines nommés Tissot et Gondoz, ajoutant foi à ce conte, pensèrent être agréables à Dieu en cherchant à tuer Farel. Ils s'armèrent de haches qu'ils cachèrent sous leurs vêtements et se postèrent devant le grand crucifix. Mais le temps passait et Farel n'arrivait point. Enfin des pas se font entendre et deux étrangers entrent dans l'église. Tissot et Gondoz, certains d'avoir affaire avec les hérétiques, leur disent: « Reculez, vous n'entrerez pas ici »; l'un d'eux même poussa assez rudement celui des deux étrangers qui marchait le premier. C'était l'avoyer bernois de Watteville, accompagné de son domestique, entré pour entendre la prédication. « Tout beau, dit-il gravement, il ne faut pas tant s'échauffer. » Mais le serviteur, moins patient que son maître, saisit le frère par le bras et toucha accidentellement la hache que celui-ci tenait cachée. Le domestique s'empara de cette arme et il en aurait frappé le moine, si son mettre ne l'en avait empêché. Les deux catholiques, épouvantés, se sauvèrent.

De Watteville résolut alors de monter la garde à son tour pour les évangéliques; il posta son valet à l'entrée de l'église, ayant sur l'épaule la hache qu'il avait prise au moine. Peu de moments plus tard, une vingtaine de femmes parurent; elles se dirigeaient vers les galeries, chacune d'elles tenant son tablier relevé et serré avec quelque chose dedans. Les allures de ce bataillon paraissant suspectes au valet bernois, il courut sus en brandissant sa hache. Les femmes, surprises et effrayées, s'enfuirent en poussant des cris de terreur Dans leur trouble, elles laissèrent tomber leurs tabliers, et les dalles de l'église se trouvèrent couvertes de cendre et de terre. Les femmes avaient formé le projet de se cacher dans les galeries, aussi près que possible de la chaire, puis, quand Farel parlerait, de faire pleuvoir sur lui la boue et la terre qu'elles apportaient.

Le sieur de Watteville, de son côté. n'avait pas perdu de temps. Il avait poursuivi Tissot et Condoz, les avait fait arrêter et mettre au cachot pour quinze jours.

La prédication put enfin commencer sans entrave, et I'on entendit Farel et son adversaire chacun à son tour. Mais le réformateur pensait aux deux malheureux fanatiques qui avaient voulu l'assassiner, et, aussitôt la conférence finie, il se rendit vers eux pour leur parler de I amour de Dieu et de la grâce de Christ. Ces pauvres gens furent stupéfaits en découvrant que l'hérésie qu'ils redoutaient si fort n'était autre chose que l'histoire de la croix de Christ. Ils crurent à l'amour de Jésus par le moyen de Farel, et trouvèrent ainsi le repos de leurs âmes. Lorsqu'ils sortirent de prison quinze jours plus tard, ce fut pour aller proclamer les grandes choses que le Seigneur avait faites pour eux, et ils devinrent de fidèles prédicateurs de la doctrine qu'ils blasphémaient jadis.

CHAPITRE XL

Les batailles du Seigneur.

Dans les villes et les campagnes, de tous côtés, de nombreux pécheurs, hommes et femmes, venaient au Sauveur pour avoir la paix. C'était une grande joie pour Farel au milieu de ses difficultés. Outre l'opposition des catholiques, il avait encore à supporter bien des choses qui venaient de la chair et non de l'Esprit, même parmi les défenseurs de la cause de l'Évangile. Les auteurs catholiques font de tristes récits des violences commises par les réformés, mais il ne faut pas oublier que ces écrivains pensaient ne point faire mal en mentant dans le but de servir les intérêts de l'Église. Ils appelaient cela une « fraude pieuse ». Farel nous dit que dans plusieurs endroits les images furent brisées en secret par les prêtres eux-mêmes, soit pour exciter les papistes contre les réformés, soit pour gagner de l'argent en vendant les débris des images aux dévots comme reliques. « Mais, dit encore Farel, il y a aussi des gens qui brisèrent les images par orgueil et par méchanceté. »

Puis bien des gens entraient dans le courant des idées nouvelles parce qu'ils détestaient les prêtres, ou simplement par amour pour la nouveauté. Il y avait aussi des personnes qui subissaient l'influence de leurs parents et de leurs amis, mais dont la conscience n'avait jamais été réveillée.

Il n'est donc pas surprenant si, dans les rangs d'un parti composé d'éléments aussi divers, il s'est produit des violences regrettables vis-à-vis des catholiques. Les usages du temps les excusaient, et l'on était habitué à une rudesse de langage et de procédés qu'on ne connaît plus à notre époque. Farel lui-même emploie des expressions qui choqueraient maintenant, et peut-être n'a-t-il pas toujours montré la prudence du serpent unie a la douceur de la colombe.

De nos jours, on tombe dans l'excès contraire; on trouve que l'épée de l'Esprit est trop tranchante, et comme les chiens de berger dont parle la fable, les pasteurs du troupeau font souvent alliance avec les loups, au grand détriment des brebis.

Mais il est impossible que l'orgueil, I'égoïsme, I'impatience de l'homme ne se manifestent pas dans toutes les œuvres auxquelles il se trouve mêlé; nous rencontrons encore de nos jours ces misères chez les enfants de Dieu. Il ne faut pas que cela nous décourage, et nous ne devons pas juger de la cause par ceux qui la défendent, mais par la Parole de Dieu. Si la cause est de Dieu, il faut la soutenir quels que soient les manquements de nos compagnons d'armes et peut-être aussi les nôtres.

Il est impossible de donner ici une liste de tous les endroits où Farel prêcha dans la Suisse occidentale, et où son ministère fut béni. De tous côtés on réclamait des prédicateurs et l'on se réunissait pour la Cène sans autres formes que celles du Nouveau Testament. Dans ces petites réunions, tout se passait avec simplicité et sans les rites formalistes auxquels le monde attache tant de prix.

Dans le cours de cette année, nous voyons Farel deux fois emprisonné, continuellement insulté, attaqué, maltraité: L'évêque de Lausanne suscitait des émeutes, Berne les apaisait. «Je loue Dieu et Notre-Dame, écrivait l'évêque aux habitants d'Avenches à l'occasion d'un de ces tumultes, de ce que vous vous êtes montrés vertueux, bons et vrais chrétiens catholiques. Je vous en sais bon gré, et je vous prie et vous exhorte paternellement et affectueusement à vouloir bien continuer et persévérer, vous obtiendrez ainsi la grâce de Dieu, le bien de vos âmes et de vos corps, et à la fin la gloire du paradis.»

Peu après cela, Wildermuth écrivait à Berne «Sachez que maître Guillaume Farel a subi aujourd'hui dimanche à Payerne un si grand outrage que j'ai eu pitié de lui. Plût à Dieu que j'eusse eu vingt Bernois avec moi ! avec l'aide de Dieu nous n'aurions pas laissé arriver ce qui est arrivé. Car on a fermé à Farel les deux églises, de sorte qu'il a dû prêcher en plein air sur le cimetière. C'est alors qu'est survenu le banneret et le secrétaire de la ville, auquel je l'avais recommandé. Le banneret l'a fait prisonnier, mais pouvait-il faire autrement, car les gens qui voulaient jeter Farel à I'eau, menaçaient de lui en faire autant».

En octobre, les gens de Grandson avaient demandé qu'on en appelât à Berne pour avoir la messe et l'Evangile en même temps. «Il leur fut répondu, dit Farel, que Messieurs de Berne ne voulaient pas des prêcheurs qui chantent la messe, mais qui prêchent purement et fidèlement l'Évangile, car la messe et l'Evangile sont comme le feu et l'eau... Et après cela on n'a jamais cessé de faire du trouble pendant le sermon, tant dedans l'église, comme dehors. On sonnait les cloches, on criait, on hurlait, on frappait aux portes en se moquant de ceux qui prêchaient et de ceux qui allaient les entendre. Les uns venaient mettre de grandes croix sous le nez du prédicateur, les autres faisaient la moue à la porte. Les prédicateurs recevaient des coups, des menaces, des injures... et en tout se sont montrées la patience et la tolérance de ceux qui aimaient la Parole de notre Seigneur. Car vraiment personne n'eût pu supporter les injures et outrages que faisaient les adversaires aux amis de la vérité.»

C'est à cette époque qu'un réformé, qui venait d'arriver à Grandson, écrivait le lendemain: « Les prédicants ont le visage aussi déchiré que s'ils s'étaient battus avec des chats, et l'on a sonné contre eux le tocsin comme pour une chasse aux loups. »

Quelques semaines plus tard, Masuyer, ministre de Concise, écrivait à Berne: « Le curé de Concise lisant dans une Bible chez un hôte nommé Pilloue..., l'une des filles de céans lui dit: Déclarez-nous quelque chose de ce livre, et il répondit: Ce n est pas à vous de savoir les affaires de Dieu, et elle dit: Aussi bien que vous, car je suis chrétienne et fille de notre Seigneur aussi bien que vous. Alors le curé se lève, la voulant frapper et lui dit: Si tu étais ma soeur, je te frapperais jusqu'à te faire baiser le plancher. Mais la fille prit une chaise pour se défendre et il n'osa la toucher. » Telles étaient les scènes au milieu desquelles les serviteurs du Seigneur prêchaient journellement.

CHAPITRE XLI

Les témoins d'autrefois.

Au mois de juillet 1532, Farel retourna à Grandson. Plusieurs des croyants de cette ville s'étaient offerts pour aller prêcher l'Évangile, le réformateur et quelques-uns des plus anciens évangélistes venaient les examiner afin de s'assurer s'ils étaient suffisamment versés dans les Ecritures. Ils passèrent quelques jours à Grandson à lire la Bible et à prier ensemble. Pendant ce temps, on vint dire à Farel que deux inconnus demandaient à lui parler. C'étaient des hommes au teint brun, à l'air étranger, mais qui parlaient le français correctement. Ces braves gens venaient des Vallées vaudoises. Ils eurent bientôt raconté leur histoire: « A une époque très reculée, dirent-ils, lorsque l'empereur Constantin voulut unir l'Église de Dieu au monde païen, nos pères refusèrent d'être au nombre de ceux qui acceptèrent ce mélange. Ne voulant pas servir deux maîtres, ils se réfugièrent dans les vallées retirées des hautes montagnes du Piémont, et c'est là que nous, leurs enfants, nous avons toujours vécu. Nous ne nous sommes jamais soumis au pape, nous n'avons pas eu d'autres instructions que celles de la Bible et par conséquent nous n'adorons ni les saints, ni les images, ni l'hostie, de sorte qu'on nous appelle des hérétiques et des infidèles. »

A l'époque où naquit Farel, le pape avait envoyé une armée contre les Vaudois, et quatre mille de ces fidèles témoins furent massacrés dans leurs montagnes. Il y avait dans le nombre quatre cents petits enfants qui furent mis à mort, tandis que le petit Guillaume dormait tranquillement dans son berceau aux Farelles. Quatre-vingt-dix ans auparavant les bandes du duc de Savoie avaient aussi attaqué les Vaudois à Noël, et quatre-vingts petits enfants furent trouvés gelés dans les bras de leurs mères qui étaient tombées mortes sur la neige en se sauvant. Mais ni le duc de Savoie ni le pape, n'avaient pu détruire complètement les Vaudois.

Ils apprirent qu'il se passait en France, en Allemagne et en Suisse des choses étonnantes, à savoir que Dieu avait suscité des prédicateurs qui annonçaient le même antique Evangile pour lequel ils souffraient et mouraient. Ils décidèrent d'envoyer un de leurs pasteurs, Martin Gonin, à la plaine, pour savoir si ce qu'on leur disait était vrai. Descendu des Hautes Alpes, Gonin ne tarda pas à rencontrer les évangélistes; il revint dans ses montagnes chargé de traités et de bonnes nouvelles à répandre parmi ses frères. Lorsque ceux-ci eurent entendu ses récits et lu les traités qu'il avait apportés, ils déléguèrent deux autres Vaudois en Suisse pour faire la connaissance des réformés et demander leur communion fraternelle.

George Morel et Pierre Masson étaient les deux nouveaux délégués, ils étaient aussi des pasteurs ou barbes, comme on les appelait. Ils se rendirent d'abord à Bâle et demandèrent à voir Œcolampade. Le réformateur fut aussi heureux que surpris lorsque ces simples montagnards lui racontèrent leur histoire et lui montrèrent les parchemins sur lesquels ils avaient écrit leur confession de foi. En voici un extrait: « Christ est notre vie, notre vérité, notre paix, notre justice, notre berger, notre avocat, notre victime, notre souverain sacrificateur. Il est mort pour le salut des Croyants. » Œcolampade regardait ces hommes avec j'aie et avec étonnement. « Je rends grâce à Dieu, dit-il. de ce qu'II vous a accordé autant de lumière. >>

Les amis d'Œcolampade vinrent chez lui pour voir ces montagnards, gardiens de l'Évangile et de la Bible depuis tant de siècles. Mais en les questionnant d'une manière plus approfondie, ils ne furent pas entièrement satisfaits de leurs réponses. Ès Vaudois avouèrent entre autres que, par crainte des catholiques et pour 1'amour de la paix, ils laissaient baptiser leurs enfants dans les églises papistes et qu'ils allaient quelquefois à la messe. Ces concessions ne plurent pas au fidèle Œcolampade. « Christ n'a-t-II pas tout accompli sur le Calvaire ? demanda-t-il à ses nouveaux amis. En disant amen à la messe du prêtre, vous reniez la grâce de Jésus-Christ. » Les barbes pensaient aussi que l'homme naturel a un fond de bonté qui le rend capable de faire le bien. Œcolampade leur répondit que les bonnes œuvres ne peuvent procéder que du St-Esprit. Les barbes ne s'offensèrent nullement de ces observations. Ils convinrent humblement de leur ignorance et demandèrent à être enseignés.

« Il nous faut éclairer ces chers frères, dit Œcolampade à ses amis, et surtout les aimer. » Les délégués vaudois firent donc un petit séjour à Bâle où ils jouirent en paix des lumières d'hommes pieux. Malheureusement en retournant dans leurs montagnes, leur pieuse conversation attira sur eux l'attention de quelques papistes à Dijon; ils furent arrêtés et jetés en prison. George Morel réussit à s'échapper, mais Pierre Masson fut condamné et mis à mort.

La tristesse fut grande dans les vallées vaudoises, lorsque Morel revint seul; cependant chacun était impatient d'entendre les nouvelles qu'il apportait. Il donna un récit de tout ce qu'il avait vu et entendu, sans omettre les répréhensions d'Œcolampade à l'égard de leurs rapports avec Rome. Les barbes se divisèrent alors; les uns pensaient que le réformateur de Bâle avait raison, les autres voulaient continuer à faire des concessions aux papistes. On décida qu'il y aurait une réunion de tous les barbes pour examiner cette affaire. Mais ne parvenant pas à s'entendre, ils envoyèrent deux des leurs en Suisse avec mission de voir Farel et de le ramener avec eux, si possible. Le récit de ce qui précède fut fait à Farel par les délégués vaudois, l'un d'eux était Martin Gonin, que nous avons déjà mentionné. «Et maintenant, dirent les barbes en terminant, voulez-vous nous accompagner dans nos vallées, et tous nos collègues se réuniront pour entendre ce que vous aurez à leur dire?» Farel accepta volontiers; l'un de ses compagnons, Antoine Saunier, offrit d'aller avec lui.

Les amis de Farel furent consternés lorsqu'ils entendirent parler de ce lointain voyage. Le Parlement d'Aix-les-Bains venait de décréter une nouvelle persécution contre les Vaudois. Les prisons de la Savoie et du Piémont se remplissaient de ces fidèles martyrs. Farel aurait à traverser les états du duc de Savoie ennemi acharné de la vérité, et auprès duquel la protection de Berne lui serait inutile.

Rien ne put ébranler Farel; la gloire de Jésus-Christ étant en cause, il ne se laissa arrêter par aucun danger. Au milieu d août, il était prêt à partir. Les barbes semblent avoir pris les devants pour faire savoir à leurs à leurs frères le sucées de leur mission. Aussitôt quelques Vaudois allèrent à la rencontre d« voyageurs, afin de les guider dans les sentiers détournés pour échapper à l'ennemi. On croit que Farel et Saunier prirent avec eux Robert Olivétan, évangéliste français, qui avait étudié à Paris. C'était un cousin du célèbre Jean Calvin de Noyon, en Picardie, dont le nom viendra plus tard dans cette histoire.

CHAPITRE XLII

Une conférence dans les montagnes

Ce fut un beau jour pour les habitants des Vallées lorsqu'ils virent arriver les évangélistes de la Suisse Le voyage avait été long et dangereux; il avait fallu éviter le, villes et les villages, choisir les sentiers les moins fréquentés et se cacher dans les bois et les fentes des rochers. Le rendez-vous général était à rogne, où demeurait le barbe Gonin.

La vallée d'Angrogne est au nombre des plus fertiles et des plus belles de l'Italie. Une rivière la traverse, tantôt en bondissant sur les rochers comme un torrent de montagne, tantôt coulant silencieusement sous l'ombre épaisse des châtaigniers, des saules pleureurs et des frênes. Des deux côtés de la rivière, s'étendent de vertes prairies et de beaux champs de blé. Toutes les collines sont parées de riants vignoble que dominent des bosquets de noyers et de châtaigniers superbes, puis viennent les forêts de hêtres et de chênes, enfin les rochers sauvages entrecoupés de taillis où ne croissent que le bouleau et le noisetier. Ça et là dans les prairies, à demi cachés sous les bois, on aperçoit les petits hameaux et les chaumières des montagnards. Dans les montagnes voisines, se trouvent beaucoup de grottes et de cavernes dans lesquelles les Vaudois se cachaient pendant les persécutions pour rendre leur culte à Dieu. A l'approche des voyageurs, des hommes postés sur les rochers signalèrent leur arrivée; un Vaudois, appelé Jean Peyret, était allé en toute hâte avertir ses amis et ses voisins qu'ils ne tarderaient pas à paraître. « Celui qui monte le cheval blanc, c'est Farel, dit-il, et celui qui a le cheval noir s'appelle Antoine Saunier.»

Les prédicateurs reçurent un accueil chaleureux; on arrivait de toutes parts pour les voir et pour assister à la réunion, car le bruit s'était répandu au loin qu'il alIait y avoir une grande conférence à Angrogne et que les évangélistes de la Suisse seraient présents. Tous ceux qui avaient des chambres libres les offrirent; chaque maisonnette avait plus d'hôtes qu'elle n'en pouvait contenir, les étrangers se comptaient par centaines. Il était venu des Vaudois des colonies du sud de l'ltalie, de la Bohême, de la France et de diverses parties du Piémont et de la Savoie. Ces colonies devaient leur origine à des Vaudois persécutés qui avaient fui autrefois devant le feu et l'épée des papistes. Presque toutes les classes de la société avaient envoyé des représentants. On voyait des nobles arrivant de leurs châteaux, des barbes de différents villages, des pâtres, des laboureurs, des vignerons. Les réunions eurent lieu en plein air. Martin Gonin avait placé des bancs! rustiques sous les châtaigniers, pour que tous pussent s'asseoir.

Deux opinions divisaient les évangéliques. Les uns ne voulaient absolument rien de Rome, et les autres défendaient les concessions qui leur procuraient la paix avec leurs voisins papistes. A la tête de ce dernier parti, se trouvaient deux barbes influents, Jean de Molines et Daniel de Valence. Le parti fidèle était soutenu par Farel et Saunier; les nobles étaient pour la plupart du parti modéré.

Le 12 septembre 1532, la conférence fut ouverte au nom de Dieu, à l'ombre des bois de châtaigniers et au pied des montagnes dont les sommets étaient couverts de neiges étincelantes. Farel aborda tout de suit la question principale. « Les chrétiens, dit-il, n'ont point de loi cérémonielle, les rites inventés par les hommes pour le culte n'ont point de valeur devant Dieu. Ces innombrables fêtes, ces consécrations, ces cérémonies avec leurs litanies et leurs vaines redites sont de grands péchés. Qu'est-ce donc que le culte ? Le Seigneur répond à cette question que Dieu est Esprit et que ceux qui l'adorent doivent I adorer en esprit et en vérité. »

Jean de Molines et Daniel de Valence ne furent pas satisfaits de ce discours; ils voulaient bien rejeter certaines cérémonies, mais en conserver d'autres. Les autres barbes dirent que Farel avait parlé comme parlaient leurs pères, et que dans les vieux écrits renfermant les anciennes confessions de foi, il était dit : « Toutes les fêtes de saints, l'eau bénite, I'ordonnance de faire maigre, ainsi que toutes les autres inventions humaines, doivent être rejetées. »

En entendant ces paroles, l'assemblée presque entière se rangea à l'avis de Farel, mais il ne se contenta point de cette adhésion, si générale qu'elle fût. Il savait que l'attachement aux formes n'est qu'un des nombreux rejetons d'une certaine plante profondément enracinée dans le cœur de l'homme, c'est-à-dire la confiance en soi-même. Or, à quoi servirait-il de couper les rejetons, si la racine demeure ? Elle nous persuade que nous pouvons contribuer à faire notre salut et que nous pouvons offrir au Seigneur un culte de notre invention. Seule la puissance du Saint-Esprit nous amène à confesser que le salut vient de Dieu. Le papiste croit être sauvé par le baptême et l'absolution; le protestant compte sur ses prières et sa repentance, le philosophe sur ses sentiments, mais toutes ces illusions sont des rejetons provenant d'une même racine: l'orgueil du cœur humain. N'est-ce pas lui qui nous persuade que nous pouvons rendre le culte de Dieu plus parfait en y ajoutant des choses agréables à l'œil, à l'oreille et même à l'odorat ? « Le Saint-Esprit ne suffit pas. » Tel est le motte qu'on pourrait appliquer à tous ces essais de l'homme pour établir ce qu'il appelle ensuite le culte divin. « C'est en s'appuyant sur cette doctrine de nos forces naturelles, disait Farel, que le papisme a pu ôter le salut des mains de Dieu pour le mettre dans celles des prêtres. Dieu a élu dès avant la fondation du monde tous ceux qui ont été ou qui seront sauvés. Comment les élus pourraient-ils être perdus ? Quiconque s'appuie sur la volonté humaine nie absolument la grâce de Dieu. ».

Daniel et Jean firent une vive opposition à ces par raies. Peut-être n'aimaient-ils pas à prendre la place du malheureux tombé entre les mains des brigands dont nous parle la parabole du Samaritain, qui ne pouvait rien faire et rien payer. Aucun de nous ne veut prendre cette place humiliante, jusqu'à ce que nous ayons compris I amour de Christ, lequel, pour satisfaire le cœur du Père et le sien, nous a cherchés lorsque nous étions morts dans nos fautes et nos péchés, nous a placés sur ses épaules avec joie et nous a donné la vie éternelle.

Quelques-uns des barbes produisirent leurs antiques confessions de foi, dans lesquelles on trouva que nier les doctrines de Farel, c'était l'œuvre de l'Antichrist. « Bien mieux, répondit Farel, ce que je vous dis est écrit dans la Bible », et il leur cita les passages se rapportant au sujet discuté. A l'exception de Jean et de Daniel, tous les barbes finirent par donner raison à Farel.

D'autres questions encore furent examinées, I'observation du dimanche, la confession, etc. A ce propos, Jean et Daniel dirent: « N'est-il pas permis de nous conformer extérieurement à certaines pratiques que nous n'approuvons pas, afin d'éviter les persécutons ? »

« Non, répondit Farel, la dissimulation n'est permise en aucun cas. » Les deux barbes insistèrent; ils firent observer que s'ils ne faisaient plus aucune concession aux catholiques, lis jetteraient un blâme indirect sur la conduite des précédents pasteurs, et que si l'on irritait les catholiques, ils empêcheraient entièrement la prédication. « Il ne faut pas, dirent-ils, blâmer les choses qui sont faites dans une bonne intention. »

Alors la voix de tonnerre de Farel se fit entendre: il déclara que toutes les formes extérieures sont des mensonges, si nous ne les observons pas en sincérité et en vérité, qu'ainsi nous sommes coupables de fausseté lorsque nous nous conformons à des pratiques que nous condamnons dans le secret de nos cœurs. Farel parla longtemps et avec conviction. Ses paroles solennelles atteignirent le cœur des Vaudois, qui se mirent à pleurer en confessant qu'ils avaient péché contre Dieu. Puis ils rédigèrent une confession, la signèrent et déclarèrent que désormais ils n'auraient plus rien à faire avec les cérémonies papistes.

Seuls, les barbes Jean et Daniel ne voulurent pas signer; ils quittèrent leurs vallées pour se rendre dans les colonies de Bohême. Là ils firent un triste récit de ce qui était arrivé, comment tous les Vaudois avaient vécu en paix jusqu'à l'arrivée de certains docteurs étrangers qui avaient mis la division au milieu d'eux, provoqué des disputes et attiré une nouvelle persécution sur leurs têtes. Les Vaudois de Bohême ajoutèrent foi à ces rapports et adressèrent une lettre à leurs frères des Alpes, les mettant en garde contre les faux prophètes et déplorant qu'ils se fussent ainsi égarés. Jean et Daniel rapportèrent cette lettre en triomphe; mais les Vaudois des Alpes envoyèrent un rapport plus véridique à leurs frères de Bohême, aussitôt que les persécutions qui avaient suivi le départ de Farel le leur permirent.

Pendant le reste de son séjour au val d'Angrogne, Farel eut d'intéressantes conversations avec les barbes et les villageois. Ceux-ci lui montrèrent leurs vieux manuscrits; quelques-uns, dirent-ils, remontaient à quatre siècles en arrière. Les Vaudois les conservaient comme de précieux trésors de père en fils; ces livres étaient très rares et c'était tout ce qu'ils possédaient en fait d'écrits religieux. Il y avait parmi ces manuscrit, d'anciennes Bibles copiées avec soin en vieux français. Pendant que, dans les pays soi-disant chrétiens, la Parole de Dieu était devenue un livre inconnu, ces paysans la possédaient et la lisaient de génération en génération.

« Mais, leur dit Farel, si ce sont là toutes les Bibles que vous possédez, beaucoup d'entre vous ne peuvent la lire que bien rarement; vous devriez en avoir chacun une. S'il y a des sectes et des hérésies, c'est parce qu'on connaît mal la Parole de Dieu. Il faut faire imprimer des Bibles en français et que vous en ayez autant que vous voudrez. »

Les Vaudois furent enchantés de celle proposition, mais elle n'était pas facile à réaliser. On possédait, il est vrai, le Nouveau Testament en français, car Faber avait traduit; malheureusement, il y en avait fort peu d'exemplaires; en outre, Farel pensait que la traduction pourrait être meilleure. Il entrevit une grande œuvre a faire, celle de traduire la Bible entière en bon français, de la faire imprimer et de l'envoyer en abondance dans les Vallées Vaudoises. Farel s'adressa au Seigneur et s'attendit à Lui afin qu'II suscitât des hommes capables d'entreprendre ce travail.

« Ce n'est pas tout que d'avoir des Bibles, ajoutat-il, il vous faut encore des maîtres d'école; je tâcherai de vous en envoyer. » Les Vaudois furent très reconnaissants; ils prièrent aussi Farel de rédiger un rapport de ce qui s'était passé à la conférence, de le faire imprimer, puis de le leur envoyer.

Enfin les réformateurs et les Vaudois durent se séparer. Les montagnards retournèrent chez eaux en bénissant Dieu d avoir envoyé Farel dans leurs montagnes.

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