La vie de Guillaume Farel, par F

Guillaume Farel, la vie de, par F. Bevan, partie 3

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CHAPITRE XLIII

Tristes temps à Genève.

Farel, laissant de côté les bois et les sentiers solitaires, se dirigea directement sur Genève. L'antique cité lui tenait à cœur depuis longtemps; comme Neuchâtel, Orbe et Grandson, Genève devait être «prise pour Christ». Depuis plusieurs années Farel y pensait, et le moment était venu de commencer l'attaque.

Mais avant de raconter l'arrivée du serviteur de Dieu à Genève, il est nécessaire de donner quelques détails sur l'histoire antérieure de cette ville.

Genève était une ville franche, possédant un petit territoire et ayant appartenu autrefois aux empereurs d'Allemagne. Environ quatre cents ans avant l'arrivée du réformateur, Genève avait obtenu son indépendance, et depuis lors elle vivait sous deux chefs, le comte du Genevois et le prince-évêque. Ces deux gouverneurs, jaloux l'un de l'autre, se disputaient sans cesse. Genève avait un dangereux et puissant voisin dans la maison de Savoie, qui profitait des dissensions entre le comte et l'évêque pour prendre peu à peu de l'influence dans la ville. Les ducs de Savoie désiraient s'emparer de Genève qui les tentait comme la vigne de Naboth tenta le roi Achab. En prenant le parti de l'évêque dans une de ses querelles avec le comte, ils réussirent à se débarrasser complètement de ce dernier. Mais en suite les ducs eurent plus de peine à supplanter l'évêque; l'an 1434, Amédée VIII de Savoie abdiqua en faveur de son fils aîné et se fit ermite. Peu de temps après, le concile de Bâle fit du nouvel ermite un pape sous le nom de Félix V. Il y avait deux papes à ce moment-là; Félix s'empressa de se faire évêque de Genève, sous prétexte que le droit de choisir les évêques appartient aux papes. Il dut bientôt abandonner la tiare, mais il resta évêque de Genève, et quand il mourut, son petit-fils Pierre, qui avait huit ans, lui succéda. Cet enfant ne vécut pas longtemps; il fut remplacé par son frère François; pendant tout ce temps, les ducs de Savoie eurent Genève entre les mains comme un patrimoine de famille. Mais lorsque l'évêque François mourut, il ne se trouva point d'autre moulure de la maison de Savoie à mettre à sa place, et le siège épiscopal fut donne à un étranger qui se déclara l'ennemi du duc. Les princes de Savoie, regrettant l'autorité qu'ils avalent eue à Genève, eurent des dispute continuelles avec l'évêque pendant treize ans, de 1500 à 1513. Peu a peu, il se forma à Genève un troisième parti qui ne voulait plus du duc ni de l'évêque, et qui désirait que la ville devînt une cité libre.

En 1513, le duc de Savoie obtint du pape Léon X qu'il donnât l'évêché de Genève à un fils de l'évêque François, nommé Jean. C'était un homme maladif et faible dont le duc espérait se faire un instrument docile. Le pape, désirant beaucoup le mariage de son frère, Julien de Médicis, avec la sœur du duc de Savoie, consentit à donner en échange l'évêché de Genève au misérable Jean. C'est ainsi que s'arrangent les affaires dans la « sainte Eglise catholique ».

Les Genevois furent très mécontents de se retrouver sous la domination d'un prince de Savoie; la tyrannie de l'évêque Jean, homme lâche et cruel, les fit d'autant plus soupirer après la liberté. Quelques-uns des citoyens de Genève se décidèrent à demander du secours à Berne et à Fribourg; ils espéraient que les Suisses, tenant à la liberté pour eux-mêmes, seraient disposés à défendre les opprimés. Les citoyens genevois firent aux Suisses le récit des crimes et des exactions de Jean, se plaignant amèrement de la tyrannie de la maison de Savoie. Les Suisses promirent alliance et protection à Genève, mais ces promesses n'eurent pas un résultat immédiat; pour le moment, elles ne firent qu'irriter le prélat savoyard.

Ceux qui avaient demandé l'alliance des cantons suisses gardèrent le surnom d'Eidguenots, corruption du mot allemand « Eidgenossen » qui veut dire: uns par serment. Les Eidguenots formaient un parti politique, ils étaient catholiques, et s'ils avaient quelques aspirations vers l'Évangile, c'est qu'ils espéraient obtenir la liberté par son moyen. Quelques-uns d'entre eux, ne tenant guère au clergé, se seraient volontiers passés de tous les prêtres; d'autres étaient encore sincèrement catholiques, mais tous étaient d'accord pour détester l'évêque Jean. Cet état de choses ne rendait pas la conversion des Genevois plus probable ou plus facile. Au contraire, un évangéliste a moins de peine avec des ennemis déclarés, mais sincères, qu'avec les gens qui croient trouver dans l'Évangile un moyen d'améliorer leur condition ici-bas. Si étrange que cela puisse paraître, la dame d'Arnex et les moines de Grandson étaient · plus près du salut que les Eidguenots. Ceux-ci auraient permis la prédication que les moines défendaient, non par amour de la vérité, mais parce que les intérêts des Genevois et leur liberté y auraient gagné. Ne sommes-nous pas toujours prêts à soutenir ce qui nous procure des avantages dans ce monde ? Des livres évangéliques et quelques chrétiens avaient déjà pénétré dans Genève à cette époque.

En 1522, Jean de Savoie mourut des suites de son inconduite; son successeur fut Pierre de la Baume. Ce nouveau prélat, nous dit Bonnard, « était fort superbe et ne s'élevait pas par noblesse de vertu, mais parcelle de sa race, et pour entretenir cet état il lui fallait faire grande pompe. Il estimait que c'était souverain mente chez un prélat de tenir gros plat et viande à table, avec toutes sortes de vins excellents, et quand il y était il s'en donnait jusqu'à passer trente et un. C'était aussi un grand amateur de chevaux, voulant chevaucher et tenir en même temps un autre cheval par la bande, voulant en lui imiter le cardinal de Sion, qui avait été estimé l'homme le plus habile de son temps. Il voulait lui ressembler en finesse, ne le pouvant en vertu, car le cardinal était savant ès-lettres et si éloquent qu'il pouvait rendre raison de tout ce qu'il faisait. L'évêque était tout le contraire; ce que le cardinal faisait de sens rassis, celui-ci le faisait après boire Il entreprenait une affaire avant dîner, et après dîner il en faisait une toute contraire. »

Tel fut le nouveau pasteur de Genève. Le duc de Savoie et les Eidguenots ne voulaient pas plus de lui les uns que les autres. Les nobles de Genève étaient jaloux de son pouvoir; il finit même par se brouiller avec son clergé en voulant complaire au parti eidguenot. Toute l'histoire de son épiscopat ne présente qu'une série d'efforts pour s'allier tantôt à la maison de Savoie, tantôt avec les Eidguenots, les nobles, les prêtres et même les Suisses; il espérait toujours qu'un de ces divers partis le défendrait contre les autres. De cette façon, il les irita tous et eut à les combattre tous. Enfin, en 1527, Genève fut débarrassée, sinon de là domination, au moins de la présence de Pierre de la Baume.

Le bruit se répandit un jour que l'évêque avait fait enlever par ses gens une jeune fille appartenant à une famille respectable, et refusait de la rendre à sa mère. Il se forma aussitôt un attroupement devant les portes du palais épiscopal; les Eidguenots frappèrent à coups redoublés, demandant qu'on leur ouvrît. Mais monseigneur était à dîner et ne voulait pas être dérangé. Alors on alla chercher les magistrats, auxquels les domestiques n'osèrent pas refuser la porte. Ils trouvèrent l'évêque tremblant de peur et l'obligèrent à rendre la jeune fille qui avait été prise, dit-il, pour servir de payement à un musicien.

Toute la ville fut remplie d'indignation contre Pierre de la Baume; le duc pensa que c'était un moment favorable pour s'emparer de lui, puisque personne ne voulait le défendre. Mais l'évêque, averti du complot, monta à cheval et se sauva en Bourgogne, où il avait un château. Trop contents de se débarrasser de lui, les Eidguenots favorisèrent sa fuite. Pierre de la Baume passa les années suivantes à intriguer du fond de sa retraite pour rentrer en possession de son diocèse. Il en appelait au duc, à Charles-Quint et au pape. Il écrivait des remontrances aux Genevois, qui ne s'en inquiétaient guère et accueillaient l'Évangile pour le tenir à distance. Le prélat n'était pas leur seul ennemi, ils avaient sans cesse à se défendre contre le duc de Savoie. Dans leur péril, ils faisaient appel aux Suisses, surtout aux Bernois. Ceux-ci soutenant l'Évangile, les Eidguenots y virent un nouveau motif d'accueillir les prédicateurs. Certes leurs mobiles n'étaient pas élevés, mais il ne faudrait pas les accuser d'hypocrisie, ils ne connaissaient pas l'Évangile et n'y voyaient qu'un moyen de rendre les gens heureux dans ce monde.

Besançon Hugues était à la tête des Eidguenots restés catholiques. Baudichon de la Maisonneuve était l'homme influent du parti opposé, qui penchait vers l'Évangile.

L'évêque avait chargé un vicaire de prendre soin de son troupeau; ce vicaire était entouré de sept cents prêtres formant un puissant parti qui n'était nullement eidguenot. Besançon Hugues et ses amis en voulaient plutôt au duc qu'à l'évêque, mais Baudichon et les vrais Eidguenots ne voulaient plus ni du duc, ni du prélat, ni des prêtres.

Le bruit de ces dissensions parvint souvent aux oreilles de Farel, à Neuchâtel, à Orbe ou à Grandson. Il désirait beaucoup se rendre à Genève, et toutefois il ne se faisait pas d illusions: il savait que la majorité des Eidguenots n'accueillerait la Vérité que par intérêt terrestre, mais on l'informait aussi qu'il y avait des. âmes altérées de l'Évangile.

Dans ses lettres à Zwingli, Guillaume exprime sa sollicitude pour le salut des Genevois; "le Seigneur seul connaît la profondeur de leurs sentiments" disait-il, mais il en savait assez pour croire qu'un champ de travail se préparait dans cette ville. Farel ne pouvait quitter son œuvre pour aller à Genève; personne ne voudrait-il y aller à sa place ? On n'a pas oublié le jeune Pierre Toussaint qui reprochait si dédaigneusement à Faber d'être timide. Il venait d'arriver à Zurich. Farel écrivit à Zwingli, le suppliant d'envoyer Pierre Toussaint a Genève. Zwingli fit de son mieux pour le décider à partir tout de suite, mais Toussaint eut peur des Genevois et refusa. Ce fut un amer désappointement pour Farel; il se tourna vers le Seigneur, qui ne lui faisait jamais défaut. « Christ, dit-il, range ton armée en bataille selon ton bon plaisir! Chasse la paresse du cœur de ceux qui doivent te glorifier et réveille-les vivement de leur sommeil. »

Mais Genève dut attendre le secours quelque temps encore; le moment que Dieu avait choisi n'était pas arrive. Il voulait d abord approfondir l'oeuvre dans les cœurs de ceux qui avaient déjà reçu Christ. Farel intercédait pour cette ville par de ferventes prières a Dieu.

Ce qui précède explique les événements qui suivirent le soir ou Farel et Saunier firent leur entrée dans l'antique Genève. Pour se rendre compte des causes de la haine et de l'exaspération des Genevois contre le duc et l'évêque, il faudrait lire la liste de leurs crimes et de leurs cruautés. L'espace ferait défaut pour la donner et d'ailleurs elle ne serait pas édifiante. Les Genevois disaient de leur évêque qu'il ne songeait pas plus à la vie à venir, que s'il était une vache ou un cheval. Lorsque Farel arriva, de la Baume était toujours réfugié en Bourgogne et s'y trouvait bien, car, disait-il, le vin y est meilleur qu'à Genève.

Par une belle journée d'automne, le 2 octobre 1532, Farel et Saunier arrivèrent en vue des tours de la cathédrale de Genève. Ils allèrent loger à une hôtellerie nommée la Tour Perce. A peine arrivé, Farel alla porter aux chefs eidguenots des lettres de Berne. Grande fut leur joie en apprenant que le porteur de ces missives était le célèbre Farel. Que de fois n'avaient-ils pas entendu parler de ce merveilleux prédicateur dont la voix de tonnerre avait renversé le papisme à Aigle, à Morat, à Neuchâtel, à Orbe et à Grandson, dans les villes et les campagnes, au près et au loin I A leurs yeux, Farel était l'auteur de cette révolution religieuse; l'homme naturel ne comprend pas que toute puissance vient de Dieu, et que si le St-Esprit ne vient habiter en nous, nous ne pouvons devenir les témoins de Christ sur la terre. Les Eidguenots reçurent donc Farel avec une grande joie; tous désiraient l'entendre et le bruit se répandit en ville que « le fléau des prêtres était arrivé. » Une nonne du couvent de Sainte-Claire, la soeur Jeanne de Jussie, dont nous citerons plusieurs fois les écrits, mentionne.l'arrivée de Farel en ces termes: « Au mois d'octobre vint à Genève un chétif malheureux prédicant, nommé maître Guillaume, natif du Dauphiné. »

Le matin suivant, les Eidguenots arrivèrent l'un après l'autre à la Tour Perce; il y avait parmi eux les principaux citoyens de Genève. Farel les reçut avec courtoisie; ils lui racontèrent combien ils soupiraient après la liberté et les enseignements bibliques, ajoutant qu'ils seraient contents te n'avoir plus ni pape ni prêtres. Le pape était un tyran et les prêtres des hommes dépravés.

Farel remarqua que les bourgeois de Genève ne pensaient pas avoir eux-mêmes besoin de l'Évangile, et ne se sentaient nullement des pécheurs coupables et. perdus. «Leur seule idée de la religion, dit-il plus tard, c'est de manger de la viande le vendredi et de crier contre les prêtres. Or Farel n'était point venu chez les Genevois pour les débarrasser du pape et de la Savoie, mais pour les affranchir du joug de Satan et d'eux-mêmes I « Vous aurez besoin vous-mêmes de l'Évangile, leur dit le courageux serviteur de Dieu. Il y a une liberté pour l'âme que Christ donne et Il m'a envoyé pour vous le dire. » Les Genevois ne se fâchèrent point; ils répondirent qu'ils avaient besoin d'être instruits et qu'ils étaient prêts à l'écouter. L'hôte apporta des bancs et des escabeaux. Farel se tint debout derrière une table sur laquelle il mit une Bible.

« C'est un livre, dit-il, ce livre seul qui pourra vous enseigner à connaître Jésus-Christ. C'est une chose légitime que de s'affranchir de la tyrannie dans les choses terrestres, mais c'est une chose nécessaire d'avoir la liberté dans les choses célestes, de fermer l'oreille aux papes, aux prêtres, aux conciles et de n'écouter que Dieu parlant par sa Parole. »

Farel leur prêcha avec simplicité et ils l'écoutèrent attentivement. Puis les Eidguenots se levèrent pour s'en aller, après l'avoir remercié. En retournant chez eux ils se disaient l'un à l'autre: « Nous ne devrions avoir pour maître ni l'évêque, ni le duc, pi saint Pierre luimême, mais Jésus-Christ seul. »

On avait annoncé une seconde réunion pour le même jour; cette nouvelle remplit les prêtres et les chanoines de crainte et de chagrin. Farel était tombé au milieu d'eux comme la foudre. Que faire !

« Ce malheureux prédicant, écrit la sœur Jeanne, commença à prêcher en son logis, en une chambre, secrètement; il y allait un grand nombre de gens qui étaient avertis de sa venue et déjà infestés de son hérésie » En effet, la seconde réunion fut encore plus nombreuse que la première. Le matin, Farel avait surtout parlé de l'autorité des Ecritures, qui doivent faire loi pour nous; cette fois il annonça la grâce de Dieu, le pardon gratuit pour les pécheurs, donné non par un prêtre; mais par Dieu lui-même. « Les prêtres, dit-il, bâtissent avec du foin et du chaume sur le fondement de Dieu,- mais le Seigneur édifie avec des pierres vivantes, les âmes qu'II a sauvées complètement et à toujours. Noue salut n'est pas dû en partie à nos jeûnes, nos prières et nos pénitences. Non, c'est Christ qui accomplit toute l'oeuvre, Lui et personne d'autre. »

Après la réunion, plusieurs bourgeois prièrent Farel de venir dans leurs maisons, leur expliquer les Écritures. Ils commençaient à entrevoir que la bonne nouvelle ne se rapportait pas uniquement au bonheur d'ici-bas. Peu à peu Christ se révélait à eux et ils désiraient le mieux connaître. Parmi les auditeurs les plus sérieux, il y avait un fabricant de bonnets, nommé Guérin, dont nous entendrons encore parler.

Mais d'autres Genevois, excités par leurs femmes et par les prêches, arrivèrent remplis de colère à la Tour Perce et ordonnèrent à Farel de quitter la ville sur le champ. Les rues étaient pleines de prêtres qui s'efforçaient de provoquer une émeute. Les magistrats, inquiets de cette agitations citèrent Farel et Saunier devant eux à l'Hôtel-de-Ville, pour répondre de leur conduite. La plupart d'entre eux n'était ni pour ni contre l'Évangile; ils ne voulaient pas offenser le clergé et encore moins les Bernois. Lorsque Farel entra dans la salle du Conseil, tous les regards se tournèrent avec curiosité vers cet homme qui avait la réputation d'avoir mis la contrée en feu des Alpes au Jura. "C'est donc vous, lui dit un des magistrats, qui parcourez le monde pour soulever des rebellions partout. Vous êtes un fauteur de troubles et vous n'êtes venus ici que pour faire du mal. Nous vous ordonnons de quitter la ville à l'instant."

Farel répondit avec calme: "Je n'excite pas à la rébellion, je ne fais que prêcher la vérité; j'offre de prouver la vérité de ce que je prêche. Je suis prêt à sacrifier non seulement mon bien-être, mais encore mon sang jusqu'à la dernière goutte". Ceux des magistrats qui étaient des Eidguenots écoutaient Farel avec admiration et parlèrent en sa faveur; ensuite Farel présenta des lettres de Messieurs de Berne, recommandant le réformateur à leurs bons amis et alliés de Genève La vue de ces lettres fit changer de sentiment au Conseil. On se borna à prier les deux prédicateurs de ne pas troubler la tranquillité publique, puis on les laissa aller.

Mais un conseil d'un autre genre se tenait pendant ce temps chez le vicaire de l'évêque; il avait rassemblé les prêtres en toute hâte. As hérétiques dont ils entendaient parler depuis des années étaient enfin arrivés au milieu d'eux I Que fallait-il faire ? Le vicaire n'était pas très disposé à se mettre en avant; plusieurs des prêtres le trouvaient faible et timide.

« Non seulement les prédicants doivent être punis, disaient-ils, mais encore tous ceux qui les ont reçus dans leurs maisons et qui veulent se mettre à vivre autrement que leur évêque et leurs pasteurs ne le leur ont enseigné. »

« Il ne faut condamner personne sans l'entendre, >> objecta le vicaire.

« Si nous discutons, tout sera perdu, répondit un des prêtres, ce serait reconnaître par-là que le peuple a le droit de juger les enseignements de l'Église. >>

La plupart des membres du clergé dirent qu'il ne fallait pas entendre la défense de Farel, mais le condamner sans lui donner l'occasion de parler.

Cependant quelques prêtres insistèrent pour qu'on demandât à Farel de venir leur expliquer chez le vicaire ce qu'il avait prêché à la Tour Perce. Leur projet, comme celui des Juifs envers Paul, était de le tuer s'il se rendait à leur invitation. Ils s'étaient promis que si l'évangéliste entrait chez le vicaire, il n'en sortirait pas vivant. La sœur de Ste-Claire nous raconte ce complot dans son journal, elle n'y voyait aucun mal et pensait au contraire que ce serait une chose agréable à Dieu

Un Messager fut donc envoyé à la Tour Perce pour prier Farel et Saunier de venir expliquer aux prêtres ce qu'ils enseignaient.

Mais les Eidguenots avaient l'oreille au guet, ils soupçonnèrent ce que les prêtres voulaient faire et plusieurs d'entre eux allèrent supplier Farel de se sauver. Pendant qu'ils étaient à la Tour Perce, le messager du vicaire arriva. Farel et Saunier, enchantés d'avoir une occasion de prêcher l'Évangile, prirent Robert Olivétan avec eux, et se rendirent chez le vicaire

La foule remplissait les rues, des prêtres couraient çà et là, excitant le peuple à insulter les évangélistes. « Oh ! les chiens, criait-on, voilà ces chiens d'hérétiques qui passent I » Cependant personne ne mit la main sur eux et ils arrivèrent sains et saufs dans cette maison où la mort les attendait. Non seulement les prêtres qui étaient chez le vicaire, mais encore ceux qui attendaient dans la rue, avaient juré que Farel mourrait sur place. Les trois amis durent attendre quelques moments, car deux magistrats eidguenots étaient arrivés avant eux et ils exigeaient que les prêtres donnassent leur parole qu'aucun mal ne serait fait aux évangélistes. Les prêtres promirent tout ce qu'on leur demanda; néanmoins les magistrats voulurent assister à l'entrevue, ne se fiant pas entièrement à la parole des prêtres.

Enfin les évangélistes furent introduits. Le vicaire occupait la place d'honneur, revêtu de ses somptueux habits sacerdotaux. A sa droite et à sa gauche siégeaient les principaux prêtres, revêtus de leurs divers costumes.

L'un d'entre eux, appelé de Veigy, se leva et apostropha Farel en ces termes: « Guillaume Farel, dis-moi qui t'a envoyé et ce que tu viens faire ici. » « Dieu m'a envoyé, répondit le réformateur, et je suis venu pour prêcher sa Parole. »

« Pauvre chétif, dirent les prêtres en haussant les épaules. Dieu t'envoie, dis-tu, comment cela ? Peux-tu montrer par quelque signe évident que tu viens de sa part ? Comme Moise devant Pharaon, nous prouveras-tu par des miracles que c'est bien de Dieu que tu viens ? Si tu ne le peux, exhibe-nous la licence de notre révérendissime prélat, l'évêque te Genève. Jamais prêcheur ne prêcha en son diocèse sans son bon plaisir. » Puis toisant Farel de la tête aux pieds, le chanoine de Veigy continua: « D'ailleurs tu ne portes point habit tel que font ceux qui ont coutume de nous annoncer la Parole de Dieu.. Tu portes l'habillement de gendarmes et de brigand. Comment es-tu si hardi que de prêcher ? La Ste-Eglise n'a-t-elle pas défendu que les gens laïques prêchent sous peine d'excommunication ? Tu es un déceveur et un méchant homme. »

Comme un réformateur le dit plus tard, Farel pensait que Jésus-Christ a commandé de prêcher l'Évangile à toute créature et que les vrais successeurs des apôtres sont ceux qui se conforment aux ordres de Christ. Le pape de Rome et toute sa race n'ont aucun titre à cette succession apostolique qu'ils allèguent, puisqu'ils ne se souviennent plus des doctrines de Christ.

Mais Far n'eut pas le temps de répondre au chanoine de Vigie, car tous les prêtres se mirent à frapper du pied, à hurler, parlant tous à la fois, l'accablant d'injures et faisant un vacarme épouvantable. Ils se précipitaient sur lui, le tirant à droite et à gauche et lui faisant mille questions à la fois. «Viens çà, méchant diable de Far, que vas-tu faisant çà et là, troublant toute la terre ? D'où viens-tu ? Es-tu baptisé ? » etc., Ni la voix de Farel, ni celle du vicaire ne pouvait s'entendre. Enfin le vicaire réussit à faire taire son clergé.

Alors Farel levant la tête, répondit avec fermeté et simplicité: « Messieurs, je ne suis point un diable... et si je vais et viens çà et là, c'est pour prêcher Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié pour nos péchés, ressuscité pour notre justification, tellement que celui qui croit en Lui a la vie éternelle. Ambassadeur de Jésus-Christ, je suis obligé de prêcher à ceux qui me veulent ouïr... et c'est pour cette cause et non pour une autre, que je suis venu en cette ville. Ayant été conduit devant vous pour rendre raison de ma foi, je suis prêt à le faire, non seulement cette fois, mais toutes et quantes fois qu'il vous plaira de me ouïr paisiblement. Ce que j'ai prêché et ce que je prêche est la sincère vérité et non une hérésie. Je le maintiendrai jusqu'à la mort. Quant à ce que vous me dites, que je trouble la terre et cette ville en particulier, je répondrai comme Elie à Achab: C'est toi, 0 roi, qui troubles tout Israël et non pas moi. Oui, c'est vous et les vôtres qui troublez le monde par vos traditions, vos innovations et vos vies tant dissolues. » Les prêtres qui avaient écouté en silence jusqu'à ces derniers mots, bondirent de rage. «Il a blasphémé, s'écria l'un d'eux, qu'avons-nous plus besoin de l'entendre I Il est digne de mort ! » Farel se retourna et regarda celui qui avait dit cela. « Parle les paroles de Dieu, et non celles de Caïphe », lui dit-il avec calme. Mais cette réponse ne fit qu'augmenter la fureur des prêtres. « Tuez-le, tuez-le. Au Rhône. le chien de luthérien », s'écriaient-ils de toutes parts. Et tous tombèrent sur les pauvres prédicateurs, les battant, leur crachant à la figure, criant, hurlant de toutes leurs forces.

Le vicaire, les deux Eidguenots et quelques hommes d'église moins fanatiques, s'efforçaient en vain de délivrer Farel et ses amis. Enfin, Besançon Hugues, l'un des deux magistrats, s'écria: «Vous êtes de méchantes gens, nous vous avons amené ces gens sur votre promesse qu'on ne leur ferait aucun mal. et vous voulez les meurtrir et les tuer en notre présence; je vais faire sonner les grandes cloches pour convoquer le Conseil général. »

Les prêtres craignant que. si le Conseil s'assemblait à cause de l'émeute, les Eidguenots ne les fissent tous bannir, lâchèrent leurs victimes et retournèrent s'asseoir à leurs places. Le vicaire dit à Farel et à ses amis de quitter la salle afin de laisser délibérer le Conseil épiscopal. Farel et ses compagnons sortirent donc roués de coups et couverts de crachats; ils allèrent attendre dans la galerie. Pendant ce temps le bas clergé et la populace ameutée dans la rue s'impatientaient; le bruit et la foule allaient croissant sous les fenêtres; de la galerie où ils étaient, les évangélistes entendaient à la fois le bruit d'une vive discussion dans la salle du Conseil et les clameurs de la foule qui remplissait non seulement la rue mais la cour et le jardin. Quatre-vingts prêtres vigoureux, armés de solides boitons, s'étaient placés

vers la porte pour défendre, disaient-ils, la sainte foi catholique. Ils surveillèrent toutes les issues afin qu'aucun des trois hérétiques ne pût s'échapper. Ils voulaient, dit la sœur Jeanne, « faire mourir de male mort ce méchant et ses complices ».

Le tapage allait toujours croissant et Farel se promenait avec ses amis dans la galerie, à l'extrémité de laquelle le vicaire avait posté un de ses domestiques, une arquebuse à la main. Excité par les cris du dehors, et ne pouvant plus se contenir à la vue du fameux hérétique se promenant si tranquillement à quelques pas de lui, le domestique finit par coucher Farel en joue et tirer sur lui. Mais l'amorce brûla sans que le coup partît. Guillaume se retourna avec calme et dit au valet: « Ces pétarades ne me font pas peur ». Comme tant d'autres fois, Dieu avait protégé son fidèle serviteur.

Enfin la porte de la salle épiscopale s'ouvrit; les magistrats eidguenots avaient eu le dessus. Les prêtres avaient grand peur de Messieurs de Berne; les Eidguenots leur firent comprendre qu'ils s'exposaient d'une manière certaine à leur déplaisir s'ils touchaient à Farel. Le vicaire se borna donc Assommer le réformateur et ses deux amis de quitter Genève dans un délai de six heures, sous peine du feu. Le bruit se répandit que les hérétiques allaient sortir et à mesure que Farel s'approchait de la porte, la foule se groupait autour, les prêtres au premier rang, brandissant leurs gourdins et grinçant les dents de rage. En entendant leurs hurlements, Farel s'arrêta un instant à considérer ce qu'il devait faire. Le moment qui allait suivre serait sans doute son dernier. « Ce vilain n'osait sortir, dit encore la sœur Jeanne, car il craignait que les gens d'église ne le missent à mort. Quand on vit qu'il ne voulait sortir, deux des chanoines allèrent le menacer par grosses paroles, disant que puisqu'il ne voulait sortir bon gré et de par Dieu, qu'il sortit par tous les grands diables dont il était le ministre et serviteur. L'un d'eux lui donna un grand coup de pied et l'autre de grands coups de poings sur la tête et au visage et en grande confusion le mit dehors avec ses deux compagnons. Mais les coups des deux chanoines n'étaient rien en comparaison de la bande armée qui entourait la porte comme une mer en furie. Pendant un moment on put croire que c'en était fait des prédicateurs. Tout à coup, la foule s'écarta pour livrer passage aux magistrats qui arrivaient avec « tout le guet de la ville ». Ils délivrèrent les évangélistes, les placèrent au milieu de leurs hallebardiers et prirent le chemin de la Tour Perce. Mais les quatre-vingts prêtres armés dont nous avons parlé, voulurent tenter un dernier effort. Ils coururent en avant se poster dans un endroit où leurs ennemis devaient passer; « ces bons prêtres, dit la sœur Jeanne, ne pouvaient se contenter de voir les hérétiques chassés de la ville ». Quand Farel passa au lieu où les «bons prêtres» s'étaient embusqués, l'un d'eux s'élança sur lui l'épée à la main pour tâcher de le « transpercer au travers du corps ». Mais un des magistrats vit la chose et arrêta à temps le bras de l'assassin, « de quoi plusieurs furent marris », ajoute la sœur Jeanne.

Les prêtres comprirent que pour le moment il n'y avait plus rien à faire, et ils se contentèrent de poursuivre de loin les prédicateurs en criant: Au Rhône ! Au Rhône I jusqu'à la Tour Perce.

De retour dans leur hôtel, devant lequel les magistrats mirent des gardes, nos trois amis se consultèrent; ils sentaient qu'il fallait partir. Le Seigneur n'a-t-il pas dit: « Si l'on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre ». Toutefois ces fidèles serviteurs regrettaient de quitter les âmes affamées de vérité qui les avaient si bien accueillis.

« Elles entendront encore l'Évangile au temps voulu de Dieu, dit Farel, il ouvrira la voie. »

De grand matin, quatre Eidguenots vinrent chercher les prédicateurs pour les emmener en bateau. Les prêtres étaient déjà sur pied et quand ils virent la petite bande qui était de sept personnes en tout, ils se mirent à crier: « Les diables s'en vont I » Mais la main de Dieu protégeait son serviteur et nul n osa le toucher.

Les voyageurs atteignirent sains et saufs le bateau; leurs amis eidguenots saisirent les rames et bientôt les évangélistes disparurent, emportés rapidement sur les flots, laissant derrière eux la populace qui vociférait et leur criait des injures. Comme jadis les trois Hébreux dans la fournaise, ces fidèles serviteurs de Dieu avaient été gardés de tout mal. Mais les Eidguenots ne voulurent pas lés débarquer dans les ports de la Côte; ils choisirent pour aborder une plage déserte entre Morges et Lausanne. Les Genevois prirent congé de leurs amis avec affection, puis Farel et Saunier prirent la route d'Orbe. Telles furent les deux premières journées de Farel à Genève.

CHAPITRE XLIV

Seconde attaque contre Genève.

La réception orageuse que Farel avait trouvée à Genève ne le découragea nullement. Le souvenir de ces âmes altérées de vérité et de paix, augmentait son désir de voir le jour où l'on pourrait "prendre Genève pour Christ". Après une courte visite à Orbe, il se rendit à Grandson, où il rencontra Antoine Froment qui, malgré son extrême jeunesse, était devenu le pasteur d'Yvonand, petit village des environs. Guillaume projetait d'envoyer Froment tenir tête aux « robustes prêtres » de Genève. Le jeune pasteur -avait montré à Boudevillers qu'il ne manquait pas de courage.- Il avait seulement vingt-deux ans, il était frêle, timide et de petite taille, mais il avait un avantage très grand aux yeux de Farel, c'est qu'il n'était «personne». Guillaume alla donc vers lui et lui fit le récit de ses aventures à Genève, insistant sur les bonnes dispositions des Eidguenots pour l'Évangile. Froment l'écoutait avec grand intérêt. En terminant, Farel fixant sur le timide jeune homme ses yeux étincelants, lui dit: «Va, essaie si tu peux avoir accès dans Genève et y prêcher. » Antoine fut d'abord frappé de stupeur. «Comment oserais-je, dit-il enfin, aller affronter des ennemis qui vous ont fait fuir, maître Farel ? »

« Fais comme moi à Aigle, répondit Farel, je me fis maître d'école et j'enseignais des petits enfants, profitant de l'occasion pour leur parler de Jésus-Christ jusqu'à ce que la porte me fût ouverte pour la prédication. Mon cher Froment, tu crains Messieurs de Genève... mais n'étais-tu pas avec moi quand je m'en allai à Neuchâtel et que je prêchais au milieu des places, des rues et des villages circonvoisins ? Ne te souviens-tu pas que nous reçûmes souvent nos censes (rentes), à savoir coups et outrages, principalement une fois à Valengin où mon sang est demeuré plus de quatre ans sur les pierres d'un petit temple prés duquel les femmes et les prêtres me battaient en pressant ma tête contre les murailles, tellement qu'il ne s'en fallut guère qu'ils ne nous tuassent tous les deux ? »

Malgré ces paroles encourageantes, Antoine ne se décida pas encore à partir, et quelques-uns des

évangélistes pensaient comme lui qu'il était encore trop jeune pour être envoyé dans l'antre du lion.

A cette époque, Antoine Saunier, Robert Olivétan et d'autres hommes pieux, se rendirent dans les Vallées vaudoises afin de s'entendre avec les Vaudois au sujet de la traduction de la Bible en français. Ceux-ci, heureux d'apprendre qu'on allait se mettre à l'œuvre, collectèrent quinze cents écus d'or pour les frais d'impression. Ces pauvres gens durent sans doute s'imposer bien des privations pour réunir une telle somme ! On commença la traduction. Farel se chargea d'abord de la revoir, mais ensuite il remit cette partie du travail à Olivétan.

Au mois d'octobre, Guillaume reparut à Yvonand. « Antoine Froment, dit-il, je te demande encore une fois au nom du Seigneur Jésus-Christ, si tu veux aller à Genève ? » Antoine répondit comme précédemment, qu'il était jeune, faible, sans réputation, que Genève était la forteresse de l'ennemi. « N'aie pas peur, ré pondit Farel, c'est une grande chose que de n'être «pet sonne», car ainsi tu seras entièrement libre et nul ne fera attention à toi. Dieu te dirigera et te conduira dans le chemin que tu devras prendre ».

Oui, Froment ira cette fois, non pour plaire à son ami, mais pour l'amour de Christ. Se jetant à genoux, il dit: "O Dieu, je ne me fie à nulle puissance humaine, je me remets entièrement à toi. A toi je remets la cause, te priant de la conduire puisqu'elle est tienne".

Le jeune pasteur réunit son petit troupeau pour lui faire ses adieux. Tous prièrent avec lui afin que Dieu lui donnât de faire connaître Sa Parole. Puis Froment prit. congé d'eux ainsi que de Farel, et partit pour Genève. Il passa par Lausanne et les rives du Léman; parfois il s'arrêtait en se demandant s'il n'était pas fou d'entreprendre

une pareille tâche. Mais ces paroles lui revinrent à la mémoire avec force: « Dieu a choisi les choses folles de ce monde pour couvrir de honte les sages; et Dieu a choisi les choses faibles de ce monde pour couvrir de honte les chose fortes; et Dieu a choisi les choses viles de ce monde, et les méprisées, et celles qui ne sont point, pour annuler cèles qui sont; en sorte que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. » Ainsi fortifié, Antoine reprit sa route.

A cette époque les Genevois étaient fort préoccupés d'un phénomène resplendissant qu'on voyait dans le ciel toutes les nuits. L'astre brillant devait être le présage d'un événement miraculeux.

Antoine, à son arrivée à Genève, se sentit tout intimidé et mal à son aise au milieu des étrangers; personne ne se souciait de lui; il n'obtenait que des réponses brèves et méfiantes. Froment se rappelait les noms de quelques-uns des principaux Eidguenots, amis de Farel; il alla leur faire visite. Mais ces grands personnages ne lui firent pas bon accueil; ils trouvaient que Farel aurait pu leur envoyer au moins un savant docteur et non pas un homme chétif, mal mis et qui avait presque l'air d'un enfant. Ces messieurs auraient eu honte d'opposer le petit Antoine Froment aux savants prêtres de Genève.

Découragé, le pauvre Antoine retourna à son hôtel ne sachant que faire. Il voyait bien que les Eidguenots, même ceux qui étaient favorables à l'Évangile, ne voulaient rien de son humble personne. En conséquence il demanda sa note, la paya, fit son paquet et franchissant la porte de Suisse, il quitta Genève.

CHAPITRE XLV

Troisième attaque.

Le pauvre jeune homme n'était pas bien loin des murs de l'inhospitalière cité lorsqu'il s'arrêta... Il ne voyait point, comme Balaam, une épée nue sur son chemin, mais il lui sembla que le Seigneur lui barrait le passage; revenant sur ses pas, il rentra dans l'hôtel et monta s'enfermer dans la chambre qu'il venait de quitter. Il appuya la tête sur ses mains et demanda au Seigneur ce qu'II voulait de lui.

Pendant qu'Antoine priait, le Saint-Esprit lui rapt pela ce verset: "Je te mènerai dans le chemin par lequel tu dois marcher... " Puis les paroles de Farel lui revinrent soudain à la mémoire: « Je me fis maître d'école à Aigle et j'enseignais les petits enfants. »

Ce fut comme un trait de lumière pour Froment ! I1 avait voulu être quelque chose, il avait été blessé de ce que les Eidguenots ne l'avaient pas reçu comme un grand prédicateur et de leur mépris pour son apparence chétive. I1 ne s'était pas contenté de commencer petitement et en recevant sa tâche de Dieu sans s'appuyer sur les hommes. Maintenant il comprenait ce qu'il devait faire.

Il demanda à un Genevois, dont il avait fait la connaissance dans la rue, s'il pouvait lui indiquer une salle à louer pour une école. « Il y a une grande et belle salle à la Croix-d'Or », répondit son nouvel ami, qui offrit de l'y conduire. Froment loua cette salle, puis il retourna à l'hôtel et de sa plus belle écriture il rédigea l'avis suivant: « Il est venu un homme en cette ville, qui veut enseigner à lire et à écrire en français, dans un mois, à tous ceux et celles qui voudront venir, petits et grands, hommes et femmes, même ceux qui jamais ne furent en école. Et si dans ledit mois ils ne savent lire et écrire, ne demande rien de sa peine. Lequel ils trouveront en la grande salle de la Croix-d'Or. Et là on guérit beaucoup de maladies pour néant "(gratis). Antome fit plusieurs copies de cet avis et alla lui-même. les afficher dans les endroits les plus fréquentés. Beaucoup de gens s arrêtèrent à les lire; quelques-uns avaient envie d aller a cette nouvelle école, mais les prêtres flairaient de l'hérésie. « C'est un diable, disait l'un d'eux, debout au milieu du groupe qui discutait l'un des placards, ceux qui vont prendre ses leçons sont immédiatement ensorcelés. » Malgré cet avertissement, un certain nombre de filles et de garçons parurent dans la salle où Froment attendait les écoliers.

Quand les leçons furent finies, il ouvrit ton Nouveau Testament et leur en lut une portion qu'il expliqua clairement et avec simplicité. Puis il demanda à ses élèves sels avaient des malades dans leurs familles et leur donna des simples inoffensifs à emporter.

Ces enfants racontèrent chez eux ce qu'ils avaient entendu; enchantés de leur maître, ils pressaient leurs camarades et même les grandes personnes de venir à la Croix-d'Or. Bientôt toute la ville eut entendu parler de I'école du jeune Français, enfin les parents de ses élèves se décidèrent à aller aussi l'entendre

Ce furent d'abord des Eidguenots qui espéraient que Froment parlerait contre la messe et les prêtres. Ils s'assirent derrière les enfants en attendant la fin des leçons; outre la lecture et l'écriture promises par l'annonce, Froment enseignait l'arithmétique.

Enfin fa petite exhortation commença: Antoine lut une histoire de la Bible, en ayant soin d'expliquer

tous les mots difficiles. Ensuite il adressa quelques paroles simples et affectueuses à ses auditeurs, leur donnant le message de paix et de grâce. Tous les yeux étaient rivés sur lui tandis qu'il parlait, et en s'en allant les Eidguenots se dirent que jamais ils n'avaient entendu un pareil enseignement: pas un mot des prêtres, mais beaucoup de Jésus-Christ.

Ceux qui l'avaient entendu le racontèrent à leurs amis.

Bientôt la grande salle se remplit d'hommes, de femmes, d'enfants; ils arrivaient longtemps avant l'heure pour être sûrs d'avoir de la place. Dans leur zèle, ils oubliaient le duc de Savoie et l'évêque. Chacun ne parlait que de cette merveilleuse école. « Que c'est différent des discours de nos prêtres I disait-on. Ceux-ci gazouillent les choses les plus sacrées d'une manière profane; leur prédication est pleine de belles paroles et d'affectation, mais ils n'ont aucun respect pour Dieu. » Le clergé commença à s'alarmer; les prêtres répétèrent partout qu'Antoine était un sorcier; ils criaient derrière les gens qui sortaient de la salle de la Croix-d'Or: « Voilà les possédés qui passent I » Mais ils auraient aussi bien pu commander au vent de s'arrêter. Chaque jour l'auditoire de Froment devint plus nombreux, et beaucoup de gens s'en retournaient louant et bénissant Dieu de leur avoir révélé cet amour qui surpasse toute connaissance.

Guérin, le fabricant de bonnets, commença à prêcher lui-même la bonne nouvelle, après avoir fait une confession publique de sa foi en Christ. Vers la fin de novembre, il reçut une lettre de Farel qui avait appris sa conversion. Le réformateur écrivait:

« Grâce, paix et miséricorde vous soient données par Dieu notre Père miséricordieux et par le seul Sauveur et Rédempteur Jésus ! Mon très cher frère, nous sommes tous grandement réjouis qu'il vous en soit advenu selon nos désirs. Nous espérons que le Père qui vous a amené où vous en êtes achèvera son œuvre en vous. Il vous reste à poursuivre comme vous avez commencé, en toute force, vigueur et diligence, en toute douceur, science, sagesse, gardant la Parole du grand Maître qui a dit: Soyez prudents comme serpents et simples comme colombes. Soyons vrais imitateurs du Sauveur qui prit les enfants entre ses bras si aimablement, tandis qu'II appelle celui qui avait été auparavant loué et approuvé, un Satan, parce qu'il ne comprenait pas les choses de Dieu, mais seulement celles des hommes. Ainsi faites-vous tout à tous, soyez grand avec les grands, petit avec les petits, faible avec les faibles, afin de les gagner tous. Et comme vous enseignez à tous à mettre leur fiance en Dieu, par-dessus tout, montrez que vous le faites vous-même et qu'en toutes choses vous vous attendez à la très grande puissance du Seigneur, qui fera bien en tout si seulement on se remet simplement à Lui... Il faut que le scandale de la croix triomphe et que les adversaires soient connus, mais notre Seigneur le fera en son temps, car Il veut avoir l'honneur de tout, et moins il y a de secours humains, plus Dieu travaille. Car II veut que nous procédions avec grande crainte de Lui, sans regarder à l'homme. Je suis assuré que les pauvres tonsurés (les prêtres) n'ont travaillé qu'à leur propre ruine dans tout ce qu'ils ont fait... mais mon cœur s'efforce de faire du bien et non du mal à personne, selon le commandement du Seigneur. Ayons un peu de patience et continuons à avoir fiance en Dieu, et bientôt nous verrons la délivrance du Père. Mon très cher frère, tâchez, je vous prie, d'enseigner comme si vous deviez rendre raison à chacun des mots et même des lettres, vous servant des propres paroles de la sainte Écriture, fuyant non seulement les phrases et façons de

parler qui ne sont pas dans les Écritures, mais aussi les mots que l'Écriture n'emploie pas, sans vous inquiéter de ce que tel ou tel s'en sert... La bénédiction, la grâce, la paix et la miséricorde de Dieu soient sur vous. »

CHAPITRE XLVI

Une dame ensorcelée.

Plusieurs des Eidguenots, il faut l'avouer, soutenaient Froment seulement dans l'espoir qu'il les débarrasserait de la tyrannie des prêtres. Néanmoins, beaucoup de pécheurs étaient amenés des ténèbres à la lumière et du pouvoir de Satan à Dieu.

Les prêtres et les moines, de plus en plus irrités, allaient de maison en maison, avertissant les gens; ils les haranguaient sur les marchés et dans les rues. « Qu'est-ce que ce petit insensé peut savoir ? disaient-ils, il n'a que vingt-deux ans et c'est un diable. » « Cet insensé, répondait le peuple, vous apprendra à être sensés, ce diable chassera le diable dont vous êtes possédés. »

Tous les jours dé nouvelles âmes étaient sauvées, car Dieu faisait alors à Genève une œuvre merveilleuse. Sa puissance s'accomplissait dans l'infirmité d'Antoine.

Un jour, on vit arriver dans la salle de la Croix-d'Or, deux dames. L'une avait l'air grave et doux, le maintien modeste; l'autre, au contraire, resplendissait d'ornements et de bijoux; en outre, elle était couverte de croix et de rosaires. Si nous sommes de vrais chrétiens, c'est par la crois de Christ que nous sommes crucifiés au monde et le monde à nous. Cependant, on voit fréquemment des croix d'or, d'argent, de bois, de pierre, mêlées aux parures mondaines. Ainsi accoutrée, cette dame vint se placer en face du prédicateur, qu'elle regardait d un air de dérision et de moquerie. Son amie se plaça modestement près d'elle.

Froment était monté sur une table, comme il le faisait toujours pour être mieux entendu. Il avait à la main un livre dont il lut quelques paroles, puis il commença à les expliquer. Pendant ce temps, la dame aux pompeux atours faisait le signe de la croix en marmottant des Ave et des Pater. Mais Antoine continua son exhortation sans s'en inquiéter; il parla de l'amour de Dieu qui avait donné son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. Il annonça le pardon gratuit et le salut parfait qui sont offerts à toute âme fatiguée et chargée qui vient à Christ.

Peu à peu, l'expression de moquerie de la dame disparut; ses yeux étaient comme rivés sur le prédicateur, et cependant elle ne l'entendait pas même; c'était une autre voix qui lui parlait, celle du ciel qui se fait entendre aux morts et les réveille pour la vie éternelle. Quel était donc ce livre dans lequel le prédicateur avait lu des paroles si merveilleuses qu'elles semblaient procéder de la bouche même de Dieu ?

Le sermon était terminé; les enfants et les grandes personnes s en allèrent; seule la dame ne bougea pas de sa place. Froment descendit de sa chaire improvisée. « Est-ce vrai, tout ce que vous avez dit là ? » lui demanda soudain l'étrangère. « Oui, madame, » répondit Antoine. « G livre est-il vraiment le Nouveau Testament ? » « Oui. » « Est-ce qu'il y est question de la messe ? » « Non, madame. » « Voulez-vous me le prêter ? » demanda la dame après un instant d'hésitation.

Froment le lui confia volontiers; elle le cacha soigneusement sous son manteau et partit avec sa compagne.

En route, les deux amies échangèrent à peine un mot, et quand la belle dame fut arrivée chez elle, elle monta droit à sa chambre et s'y enferma, seule avec le Livre. Elle défendit à sa famille de l'attendre pour les repas ni de la déranger sous aucun prétexte.

Trois jours et trois nuits se passèrent ainsi; la dame ne mangeait ni ne buvait, mais elle lisait le Nouveau Testament et priait. Au bout de trois jours, elle sortit de sa retraite, en disant: « Le Seigneur m'a pardonné et m'a sauvée, Il m'a donné l'eau vive. »

Claudine Levet, tel était son nom, demanda ensuite à voir Froment pour lui déclarer ce que le Seigneur avait fait pour son âme. On envoya un messager le chercher; quand il arriva, elle se leva pour le recevoir, mais elle ne put parler. « Ses larmes, dit Froment, tombaient sur le plancher. » Enfin elle put inviter son visiteur à s'asseoir et lui dit comment Dieu avait ouvert le ciel à une pécheresse comme elle et l'avait sauvée par le précieux sang de son Fils. Il l'écoutait plein de joie et d'étonnement. Claudine lui raconta aussi comment elle avait été amenée à la Croix-d'Or par sa belle-sœur, Paula Levet, qui l'avait longtemps suppliée en vain de venir, car Claudine craignait d'être ensorcelée. Les prêtres avaient dit que ceux qui allaient entendre Froment étaient, non seulement ensorcelés, mais encore damnés. Enfin, par amitié pour Paula, Claudine céda à ses instances; mais avant de se risquer chez le sorcier, elle appliqua sur ses tempes du romarin fraîchement cueilli, se frictionna la poitrine avec de la cire vierge et suspendit à son cou tout ce qu'elle possédait en fait de reliques, de croix et de chapelets. Elle espérait ainsi, tout en échappant aux enchantements du prédicateur, pouvoir mieux réfuter Paula après l'avoir entendu elle-même. « Et maintenant, continua-t-elle, comment pourrais-je jamais bénir assez le Seigneur de ce qu'II m'a ouvert les yeux ! »

Le lendemain, Claudine quitta ses atours et revêtit un costume modeste et simple. Puis elle vendit ses bijoux, ses dentelles et tous ses ornements; l'argent qu'elle en retira fut consacré aux pauvres, surtout aux enfants de Dieu qui venaient de France se réfugier à Genève à cause des persécutions. Claudine Levet ouvrit sa maison à ces pauvres exilés et rendit un humble mais fidèle témoignage de ce que le Seigneur avait fait pour elle.

Ses amies furent aussi surprises que contrariées d'un tel changement. Lorsqu'elles se rencontraient, elles ne pouvaient d'abord que parler de cette mystérieuse transformation. « Hélas I se disaient-elles, comment se fait-il qu'elle ait été changée en si peu de temps ? Nous l'aimions tant, et voilà qu'elle s'est perdue. C'est qu'elle a entendu ce chien qui lui a jeté un sort ! » Finalement, elles se décidèrent à ne plus aller voir Claudine.

Mais celle-ci ne se découragea pas; elle se montra désormais modeste, douce et bienfaisante. Ses amies. qui l'observaient de loin, se demandaient si, en changeant, Claudine n'avait point choisi la bonne part. Bientôt elles revinrent la visiter. Claudine leur parla avec affection et humilité et leur donna des Nouveaux Testaments. Peu après, Dieu bénit' les efforts de sa servante, qui eut la joie de voir ces mêmes dames, autrefois si indignées contre elle, déposer aussi leurs beaux atours, recevoir l'Évangile et se consacrer aux pauvres et aux malades.

Il est facile d'admirer ces transformations-là chez notre prochain, surtout si ceux dont il est question ont vécu il y a plusieurs siècles. Mais sommes-nous prêts à faire de même ? Les habits somptueux, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie sont du monde et non pas de Dieu, aussi bien au XXe siècle qu'au XVIe. Il y a des églises où l'on prononce le vœu solennel de renoncer au monde et à ses pompes. Il y en a où ces engagements se prennent au nom de petits enfants qui sont habillés pour la circonstance dans des robes baptismales dont le prix aurait suffi à vêtir chaudement dix ou vingt petits déguenillés qui grelottent de froid. Lorsque ces mêmes enfants sont devenus grands, ils ratifient les engagements pris en leur nom, juste à l'époque où ils se proposent de faire leur entrée dans le monde. Est-il possible qu'il s'agisse de ce même monde auquel ils viennent de renoncer par serment ? Nous voyons dans le sixième chapitre de la seconde épître aux Corinthiens qu'il est question de sortir du monde et non pas d'y entrer, car si nous voulons être les amis du monde, il nous faudra être les ennemis de Dieu.

Les Testaments distribués par Claudine avaient été envoyés par Farel avec des livres et des traités imprimés aux frais de ses amis de Lyon. Ces Nouveaux Testaments étaient de la version de Faber, la seule qu'on eût alors. Aimé Levet, le mari de Claudine, fut d'abord très mécontent des nouvelles opinions de sa femme, mais la douceur et la docilité de Claudine l'amenèrent à désirer de lire la Bible lui-même. 11 alla aussi entendre la prédication de Froment et crut en Jésus-Christ.

CHAPITRE XLVII

Une après-midi au presbytère.

Claude Pelliez, vicaire de la Madeleine, annonça tout à coup qu'il allait prêcher contre les hérétiques. Au jour fixé, l'église était pleine de catholiques; quelques évangéliques étaient aussi présents. Le vicaire fit un éloge pompeux de « l'Église », de son chef, non pas Christ, mais le pape de Rome. En outre, il dénonça Froment comme un menteur ignorant, un loup qui rôdait autour du bercail pour dévorer les brebis. Après ce sermon, quatre Eidguenots se rendirent chez le vicaire. « Froment est un homme docte et lettré, lui dirent-ils; vous dites qu'il a menti, prouvez-le par la sainte Écriture. » Claude Pelliez y consentit. Les Eidguenots auraient voulu qu'il donnât ses preuves en public, mais le vicaire ne voulut parler que chez lui, en présence de quelques amis seulement. Cette discussion fut fixée au 31 décembre 1532.

Antoine Froment avait été seulement deux mois à Genève; l'œuvre du Seigneur marchait avec une rapidité étonnante.

Au jour et à l'heure fixés par Pelliez, quatre Eidguenots se rendirent au presbytère; ils y trouvèrent quelques prêtres invités par le vicaire. Celui-ci était encore enfermé dans son cabinet, cherchant des textes dans la Vulgate pour combattre Froment. Hélas ! il n'en trouvait point ! Les Eidguenots et les prêtres attendirent longtemps; ils finirent même par boire ensemble du vin que l'un des Eidguenots paya. Le vicaire ne paraissait pas. Amis et adversaires commençaient à croire qu'il ne viendrait pas du tout quand la porte s'ouvrit et

Pelliez entra, un gros volume sous le bras. Le vicaire ouvrit son livre qui était rempli de bandes de papier pour marquer les divers passages dont il avait besoin et se mit à lire un long article contraire aux enseignements de Froment.

"Mais qu'est-ce que c'est que ce livre-là? demanda Perrin, un des Eidguenots. Ce n'est pas la Bible ! "

« Ah ! s'écrièrent les autres, vous n'avez pu trouver un seul texte dans la Bible pour nous combattre. »

Le vicaire devint rouge de colère: « Qu'entendez-vous? dit-il, ce sont les Commentaires perpétuels sur la Bible de l'illustre Nicolas de Lyra. »

« Mais vous nous aviez promis de réfuter Froment par la Bible, » répondirent les Eidguenots.

« Eh bien, Lyra est le meilleur des commentateurs de la Bible, » dit le vicaire.

« Nous ne voulons Pas des Commentaires, nous voulons la Bible. »

Perrin se fâchait, le vicaire encore plus; ils finirent par être tous les deus très en colère.

Perrin était un de ces Eidguenots qui avaient pris parti pour Froment par haine contre la tyrannie des prêtres et non par amour pour Christ. Pendant le débat, un des amis du vicaire s'était glissé inaperçu hors de la chambre, et il revint tout à coup, amenant une bande de prêtres armés dont le premier marchait l'épée dégainée. Les Eidguenots furent indignés de cette trahison et saisissant leurs propres épées, qu'ils avaient posées sans défiance en entrant, ils se frayèrent un passage à travers le régiment de prêtres. Lorsque les Eidguenots furent dans la rue, un de leurs agresseurs courut sonner le tocsin et en un clin d'œil ils se virent entourés d'amis et d'ennemis accourus pêle-mêle. Les prêtres prétendaient que les quatre Eidguenots avaient voulu s'emparer de l'église pour y faire prêcher Froment. Les papistes ameutés voulurent se jeter sur eux, mais leurs amis les entourèrent. Le tapage et les cris causèrent une vive frayeur à la sœur Jeanne et à ses compagnes derrière les murs de leur couvent; elle nous dit « Les pauvres dames de Ste-Claire étant à dîner, saturent de table pour recourir au Souverain notre Seigneur et faire la procession en grande dévotion, car déjà on menaçait de les faire marier. » Enfin les magistrats parurent; ils dispersèrent la foule et poursuivirent les prêtres qui tâchaient de susciter une émeute plus loin. Après cela on convoqua le conseil pour prévenir de nouveaux troubles; les Eidguenots furent invites à comparaître devant les magistrats qui leur signifièrent de faire cesser les prédications de Froment soit à la Croix-d'Or, soit dans les maisons particulières. Les Eidguenots répondirent qu'ils voulaient entendre la Parole de Dieu partout où ils pourraient. « Personne n a le droit de nous en empêcher, dirent-ils; d'ailleurs le Conseil a décrété que la Parole de Dieu doit être prêchée dans chaque église paroissiale et ce décret n'a pas été exécuté; ainsi nous voulons entendre Froment. »

Là-dessus le Conseil envoya chercher le vicaire de I évêque et le pria de faire venir des prédicateurs, lui demandant surtout un certain moine gris qu'on avait entendu pendant l'Avent. Ils exigèrent du vicaire que la Parole de Dieu serait prêchée dans toutes les églises paroissiales. Le vicaire, qui tenait avant tout à vivre en paix, promit tout ce qu'on voulut, et le Conseil, croyant apparemment qu'il pouvait faire venir dés prédicateurs comme des musiciens ou des crieurs publics se sépara très satisfait de ses arrangements.

CHAPITRE XLVIII

Le sermon prêché sur l'étal d'une poissonnière.

Les Eidguenots désiraient d'autant plus entendre Froment qu'on cherchait à les empêcher. Quelques-uns d'eux avaient soif de l'Évangile, les autres voulaient surtout défendre leurs droits, n'entendant pas être dominés par les prêtres. Le clergé, ils le savaient bien, était au fond de l'affaire. Pour un motif ou pour un autre, tous les Eidguenots formèrent donc le projet de se rendre en corps, le lendemain, à la Croix d'Or.

Le 1er janvier 1533, Antoine Froment partit comme à l'ordinaire pour aller tenir son école, mais il trouva une si grande foule dans les rues avoisinant la Croix-d'Or, qu'il ne parvint à la porte qu'à grand-peine. La salle et les escaliers étaient encombrés; en outre, ceux qui étaient dehors ne voulaient pas laisser entrer Froment de peur de ne pas l'entendre. Une voix poussa le cri de: Au Molard ! Oui, oui, au Molard, répéta le peuple. Le Molard est une grande place près du lac et non loin de la Croix-d'Or. C'est là que se tenait et que se tient encore le marché au poisson. La foule entraîna donc Froment au Molard; puis les Eidguenots s'emparèrent sans façon de l'étal d'une poissonnière et y firent monter le prédicateur. La place était entièrement couverte de gens qui criaient à Froment: « Prêchez-nous la Parole de Dieu. » D'abord le bruit était si grand qu'il ne put se faire entendre. Enfin le silence s'établit; il s'agenouilla, quelques-uns firent comme lui, tous se découvrirent. L'émotion coupait la voix du `jeune prédicateur et des larmes coulaient sur ses joues. D'une voix claire et forte, il rendit grâce à Dieu, l'auteur de toute grâce excellente et de tout don parfait, celui qui s est engagé à exaucer tous ceux gui s'approchent de Lui par son Fils. « O notre Père, dit-il, vois ce pauvre peuple aveugle et conduit par des aveugles, tellement qu'ils tombent tous dans la fosse et ne peuvent en être retirés que par ta miséricorde. Relève-les donc par ton St-Esprit, ouvre leurs yeux... leurs oreilles..., fais-leur recevoir ton Saint-Esprit, ce que tu mettras dans la bouche de ton serviteur qui certes est indigne de porter une si grande ambassade... Puisqu'il t'a plu de me choisir parmi les choses faibles de ce. monde, donne-moi force et sagesse, tellement que ta puissance soit manifestée... Montre que ta vertu est plus grande que celle de Satan et que ta force n'est pas comme celle de l'homme. »

Le peuple écouta cette prière avec étonnement; il n en connaissait pas d'autres que celles que chantent les prêtres. Elle de Froment, qui partait d'un cœur rempli du Saint-Esprit, avait un accent de vérité et de encarté entièrement nouveau pour ses auditeurs. Ensuite debout sur son échoppe, Froment tira de sa poche un petit Testament et y lut ce texte: « Donnez-vous de garde des faux prophètes qui viennent à vous en habits de brebis; mais au-dedans ce sont des loups ravissants. » Il parla des prêtres avec fidélité et courage, de la messe et du pape; il dit au peuple que lui et ses pères avaient été trompés depuis mille ans par des loups en habits de brebis pires que les Pharisiens dont le Seigneur avait parlé si sévèrement. Oui, pires, car ils prétendent pardonner les péchés, ce que les Pharisiens n'ont jamais osé faire. Pires, car ils font croire aux hommes qu'un morceau de pain dans une borate en or, c'est Dieu Lui-même. «Mais ne les croyez pas, dit-il, Christ qui nous a rachetés par son sang est à la droite du Père. C'est là haut qu'il faut le chercher et non pas dans une boîte. Christ a condamné les Pharisiens parce qu'ils portaient de longues robes. Ce n'était pas que les robes fussent longues qui déplaisait à Dieu, mais c'était que les Pharisiens les portassent pour se distinguer des autres hommes. Qui sont ceux parmi vous qui ont de longues robes et qui se rasent la tête pour montrer qu'ils sont plus saints que les laïques ? Voyez et jugez pour vous-mêmes. »

Au milieu du discours arriva un officier qu'on appelait le grand sautier; il venait de la part des magistrats auxquels les prêtres avaient couru annoncer que les Eidguenots étaient rassemblés au Molard pour entendre prêcher leur idole. Le grand sautier étendit son bâton et cria: « Au nom de mes seigneurs, je vous commande de ne. plus prêcher. » Le jeune prédicateur s'interrompit et répondit d'une voix forte: « Nous devons obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, » puis il continua son discours. Le sautier, craignant les Eidguenots, n'osa pas insister. Froment continua, parlant des mauvaises doctrines du clergé, de ses traditions, de sa vie dépravée. Soudain une troupe d'hommes parut à l'extrémité de la place: il y avait des magistrats, des soldats et des prêtres, tous armés jusqu'aux dents. Claude Bernard, l'un des Eidguenots, s'élança vers Antoine en lui criant de toute la force de ses poumons de se sauver. Mais Froment, nullement effrayé, ne voulut pas s'arrêter. « Pour la gloire de Dieu, évitons l'effusion du sang », dit alors Bernard, qui voyait que la lutte allait s'engager. Froment comprit qu'il fallait céder: ses amis l'entraînèrent vers une allée qui aboutissait à la maison où Robert Olivétan était précepteur. Les gens de cette maison recueillirent Froment et le mirent dans une cachette sûre. Pendant ce temps, les magistrats dispersaient la foule et cherchaient en vain le prédicateur. Ne le trouvant pas, ils retournèrent vers le conseil et lui dirent que Froment avait disparu. Nous avons donné en quelques mots le résumé du discours de Froment; c'était une attaque ouverte contre le clergé. Il ne se borna pas à annoncer l'Évangile de Christ; seulement à diverses reprises il mentionna Christ comme Sauveur et Rédempteur. Aurait-il dû agir autrement, prêcher simplement le salut, sans irriter les prêtres en les signalant comme les Pharisiens de la chrétienté ? Nous pourrions le blâmer et peut-être les gens sages et modérés le feraient-ils. Mais qui sommes-nous pour juger le serviteur d'autrui? Qui pourrait dire que Froment n'a pas transmis ce jour-là un message de Dieu au peuple genevois ? Le Sauveur plein de grâce du chapitre XV de Luc est le même que celui qui prononça les paroles sévères de Matthieu XXII.

Oserions-nous dire que le Dieu qui commanda à Ezéchiel de prophétiser contre les bergers d'Israël, que le Christ qui prêcha ouvertement contre les péchés des Pharisiens, n'ait pas aussi donné un message contre les prêtres de Rome au jeune prédicateur ?

Ce n'est certes pas le Seigneur qui a enseigné la ligne de conduite généralement adoptée maintenant, qui consiste à espérer que la vérité remplacera I erreur sans que nous nous risquions à blâmer qui que ce soit. Quoi qu'il en soit, les Genevois entendirent la vérité exposée sans détours et ils n'auraient pas eu plus de droits à s'en plaindre qu'un malade si on l'avertissait que son médecin I empoisonne.

Les prêtres ne pouvaient se consoler de la disparition de Froment; ils rôdaient sans cesse dans les rues et avant la fin de la journée ils acquirent la certitude que le prédicateur était caché dans la maison Chautems. Ils eurent bientôt amassé la populace, criant et hurlant sous les fenêtres, mais à la nuit, Chautems fit sortir Froment par une porte de derrière et le conduisit chez le courageux Perrin; les prêtres s'en aperçurent et courant à la porte de Perrin, le menacèrent de broyer la

maison et tous ceux qui y étaient. Perrin était de force à tenir tête aux prêtres; il parut sur le seuil de la porte et leur dit qu'il avait le droit d'engager un domestique sans leur permission et qu'il le ferait. Puis se retournant vers Froment, il lui dit: « Vous êtes mon domestique, je vous engage. » A ce Moment une bande d'Eidguenots déboucha dans la me et les prêtres s'enfuirent.

Pendant les jours suivants le Conseil et le clergé délibéraient sur les mesures à prendre; si quelques-uns des magistrats n'avaient pas été Eidguenots, les choses auraient été vite arrangées. Mais la ville était divisée en deux partis égaux dont les influences se neutralisaient.

En attendant, Froment travaillait pour son maître, qui était fabricant de rubans. Parfois il sortait pour aller rendre visite à ceux qui avaient été convertis par son moyen, les catholiques le poursuivaient alors en lui criant des injures, mais comme il était toujours accompagné par des Eidguenots armés de bâtons, nul n'osait le toucher.

Un jour Froment rencontra sur le pont une procession, les prêtres portant des reliques, des croix, et chantant des prières à Pierre et à Paul, la foule des dévots les suivant pieusement. Il ne fit pas mine de saluer; les prêtres interrompirent aussitôt leurs litanies et se mirent à crier: Tombez sur ce chien, noyez-le ! Les femmes, toujours les plus zélées, se jetèrent sut lui et tâchèrent de le précipiter dans le fleuve. Mais ses amis armés de leurs bâtons accoururent et l'entraînèrent dans la maison de Claudine Levet, qui était située à l'angle du pont. Aimé Levet, le mari de Claudine, était pharmacien. Les prêtres excitèrent le peuple à envahir son magasin. En un clin d'œil les vitres, les fioles, les bocaux furent brisés, toutes les drogues répandues à terre et la boutique remplie de boue et de sable. Après avoir mis Froment en lieu sûr, les Eidguenots redescendirent dans la pharmacie, d'où ils réussirent à expulser les émeutiers qu'ils refoulèrent à coups de bâton jusqu'au-delà du pont. A la nuit, Froment retourna chez Perrin et lui dit qu'il croyait le moment venu pour lui de quitter Genève. Ses amis furent fort attristés de cette détermination, mais ils ne purent s'empêcher de convenir qu'il avait raison. En conséquence, la même nuit le jeune prédicateur repartit et alla se réfugier dans son paisible village d'Yvonand.

CHAPITRE XLIX

Le culte en esprit et en vérité.

Les prêtres avaient donc triomphé I Ils s'étaient débarrassés de Farel et trois mois plus tard de Froment, qu'ils furent très satisfaits de voir remplacer par le moine gris. Ce dernier avait attiré un auditoire nombreux à ses prédications pendant l'Avent, et ils espéraient qu'il en serait encore de même. En effet, les Genevois se rendirent en foule à ses sermons; mais voici qu'à la grande consternation du clergé, le moine gris se mit à prêcher le même Évangile qu'Antoine Froment ! La lumière que Dieu avait fait luire à Genève n'était pas éteinte; un de ses rayons bienfaisants avait pénétré dans le cœur de ce pauvre moine, qui confessa courageusement Christ comme son Sauveur. Déjà lorsqu'il prêchait pendant l'Avent, son cœur était attiré vers l'Évangile, sans qu'il l'eût bien compris. Il était semblable à cet aveugle qui voyait des hommes comme des arbres qui marchent. Ce commencement de conversion avait donné à ses sermons la tendance neutre et incolore qui avait plu à tant de gens. Mais ensuite la lumière s'était faite dans son âme, et du haut de la chaire il annonça Christ tel qu'il le voyait par la foi; Christ non pas dans l'hostie, mais dans la gloire.

Les prêtres furent encore plus exaspérés contre le moine gris que contre Froment, et avec l'appui du gouvernement de Fribourg, ils réussirent à faire bannir de la ville ce nouveau prédicateur.

Ainsi l'un après l'autre trois serviteurs de Dieu furent chassés de Genève. Mais quand c'est le Seigneur qui a ouvert la porte, nul ne peut la fermer. Les évangélistes étaient partis, mais ils avaient laissé derrière eux beaucoup d'âmes pour lesquelles leurs paroles avaient été le message de vie. Il y avait dans la ville des hommes, des femmes et même des petits enfants que le bon Berger avait appelés par leur nom et avait conduits hors des ruines et des ténèbres dans les gras pâturages où Il paît son troupeau. Le Seigneur ajoutait tous les jours à l'Église ceux qui étaient sauvés. Aux qui avaient cru s'assemblaient; s'ils n'avaient plus de prédicateurs, la Parole de Dieu leur restait; comme les convertis des temps apostoliques, ils se réunissaient de maison en maison, principalement chez Baudichon, pour lire, prier et adorer Dieu. Baudichon de la Maisonneuve était maintenant plus qu'un Eidguenot, c'était un disciple du Seigneur. Sans doute il avait encore beaucoup à apprendre; il comptait encore un peu trop sur les bonnes épées et le courage humain. Toutefois, c'était un homme droit et honnête, craignant Dieu, aimant sincèrement le Seigneur Jésus-Christ et faisant ses délices de l'Évangile. Baudichon ouvrait donc avec joie sa maison à ces réunions d'enfants de Dieu; il était toujours prêt à défendre la vérité, d'une manière un peu rude peut-être, mais il nous faut à tous bien du temps pour arriver à mettre de côté les armes charnelles. La famille Baudichon avait pour devise: « Si l'Eternel ne bâtit la maison, ceux qui la bâtissent y travaillent en vain. » Combien d'ouvriers s'étaient efforcés de bâtir la maison de Dieu depuis un millier d'années I Mais maintenant le divin architecte Lui-même édifiait. On nous a conservé la description de ces réunions, et en la lisant nos pensées se reportent à la chambre haute de Troas, aux jours de Paul. Les fidèles arrivaient, se saluaient avec affection, puis s'asseyaient et demeuraient silencieux quelques moments. Puis l'un des assistants lisait une portion des Écritures, un autre l'expliquait, un troisième priait, et les croyants s'en retournaient chez eux joyeux et édifiés.

Quelquefois, un évangéliste suisse ou français, en passage à Genève, donnait une prédication. Tous se rassemblaient alors pour l'entendre, mais ces visites n'étaient pas fréquentes. Le plus souvent c'était Guérin, le fabricant de bonnets, qui expliquait la Bible. Les croyants de Genève désiraient encore une chose, ils lisaient dans les Écritures que le Seigneur Jésus a invité ceux qui l'aiment à se réunir autour de sa Table pour annoncer sa mort, et ils voulaient se conformer à cet ordre. Le Saint-Esprit les amenait peu à peu à cet acte de culte qui est l'expression de la communion des saints entre eux. Mais où trouver une retraite assez sûre? Car Si la prédication de 1'Evangile avait tant irrité les prêtres, dans quelle fureur seraient-ils en apprenant cette nouvelle impiété I Par cet acte, les évangéliques proclameraient qu'il n'y a ni autel, ni sacrifice, ni prêtres, que la messe est une abomination, que tous ceux qui ont été lavés dans le précieux sang de Christ ont le droit de s'approcher de Dieu, « si près qu'ils ne pourraient l'être davantage ». Ainsi, sans autre sacrificateur que Celui qui est dans les cieux, sans autel, sans pain bénit, sans livre d'office, tous peuvent entrer dans le lieu très saint et adorer Dieu en esprit et en vérité. Tous ayant été purifiés une fois pour toutes, sont une sainte sacrificature, tous sont rendus capables d'offrir les sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus-Christ.

L'un des évangéliques avait un petit jardin clos de murs près des portes de la ville; il l'offrit pour y célébrer la Cène, et c'est là que les croyants se réunirent de grand matin un jour du mois de mars. Des bancs et une table avaient été préparés avec du pain et du vin. Tous s'assirent en silence; dans le ciel bleu ils voyaient scintiller l'étoile du matin au dessus des pics neigeux, et bientôt le soleil levant dora de ses premiers feux les blanches montagnes. Guérin se leva et pria, puis il rompit le pain et le passa à ses frères, ainsi que la coupe de vin. Ensuite les fidèles rendirent grâce au Seigneur, puis ils s'en retournèrent pleins de joie.

Les prêtres découvrirent bientôt ce qui s'était passé; ils racontèrent à la sœur Jeanne que ces chiens de luthériens s'étaient réunis pour manger du pain et du fromage qu'ils appelaient la Cène. Puis ils décidèrent de tuer Guérin, mais celui-ci fut averti du complot. Il réussit à se réfugier à Yvonand près de Froment. C'était le quatrième témoin de Christ que Genève chassait de ses murs.

Si les prêtres avaient cru que la fuite de Guérin les débarrasserait de l'Évangile, ils s'étaient bien trompés. Jour après jour les réformés se réunissaient dans les maisons ou les jardins pour prier Dieu, chanter des hymnes ou étudier les saintes Écritures. Si l'on faisait cesser les assemblées dans un endroit, elles recommençaient dans un autre. Le clergé se plaignait de ne point pouvoir trouver de remède contre cette peste. Enfin il lui arriva du secours par le moyen d'un dominicain venu pour prêcher le carême à la place du moine gris, un vrai catholique, disaient les prêtres. Le moine, très flatté de ce qu'on lui confiait l'honneur d'écraser l'hérésie, prépara un sermon magnifique qu'il prêcha dans l'église de son ordre. Il débuta en mettant ses auditeurs en garde contre la Bible, puis il continua en injuriant les réformés et en exaltant le pape; il se proposait de « tellement noircir ces hérétiques que jamais ils ne s'en laveraient ».

Les Eidguenots avaient été l'entendre; à mesure que le moine parlait, ils s'agitaient sur leurs bancs. « Comment disaient-ils, si un de nous ouvre la bouche, nos maltées crient comme des forcenés, tandis qu'on permet à ces moines de répandre librement leur poison I »

Lorsque le dominicain eut fini de parler, un homme se leva et dit: "Maître, je désire vous montrer loyalement", d'après les Écritures, en quoi vous vous trompez. » Les prêtres se retournèrent avec stupéfaction. Qui était ce laïque qui se permettait de vouloir enseigner dans l'église ? Tout le clergé se précipita sur l'audacieux, nommé Pierre Fédy; c'était un domestique de Guidon. On l'eut bientôt renversé de son banc et il aurait été assommé sans l'intervention de Chautems, de Claude Bernard et de quelques autres Eidguenots.

Les prêtres coururent se plaindre au Conseil, qui bannit Fédy sur-le-champ et sans rie vouloir l'entendre. Ce fut le cinquième des serviteurs de Dieu qui dut partir.

CHAPITRE L

Émeute de prêtres.

Le parti catholique commençait à voir que le départ d'un réformé modifiait peu la position des évangéliques Pour avoir la victoire, il lui fallait tuer ou bannir non pas cinq ou six prédicants, mais tous les évangéliques de la ville.

Les Eidguenots ne tardèrent pas à soupçonner le complot tramé contre eux. Baudichon et Claude Salomon se décidèrent à aller réclamer la protection de Berne. Salomon aurait voulu faire part de ce projet aux conseillers favorables à l'Évangile. « Non, dit Baudichon; nous ferons beaucoup mieux nos affaires sans demander conseil à personne. Allons à Berne exposer nous-mêmes notre requête. » Néanmoins, deux magistrats eurent vent de la chose; tout en l'approuvant pleinement, car ils étaient Eidguenots, ils avertirent Baudichon et Salomon qu'ils s'attireraient la colère de tous les catholiques. Toutefois, ajoutèrent-ils, si vous voulez y aller, faites ce que. Dieu vous dira; nous ne vous donnons aucun conseil.

Les deux amis partirent immédiatement, et bientôt après le Conseil de Genève reçut de Messieurs de Berne une lettre qui produisit une vive agitation; les Bernois le prenaient de haut; après avoir reproché au Conseil les persécutions exercées contre Farel et les autres prédicateurs, ils terminaient en disant: « Nous sommes surpris que dans votre ville la foi en Jésus et ceux qui la professent soient si malmenés. » Le Conseil ne sut que faire. « Si nous cédons aux Bernois, dirent les magistrats, les prêtres soulèveront le peuple. Si, au contraire, nous favorisons le clergé, nous perdrons la protection de Berne et les Eidguenots se révolteront, soutenus par les Bernois. »

Les membres du Conseil étaient très irrités contre Baudichon et Salomon; ils devinaient que ces deux citoyens avaient été se plaindre à Berne et il fut impossible de cacher au peuple que les puissants alliés des bords de l'Aar avaient écrit pour intervenir en faveur des réformés.

Nous ne pouvons donner le détail des événements qui suivirent; nous nous bornerons à les résumer.

Le jeudi au soir avant la semaine sainte, le clergé se réunit chez le vicaire épiscopal, dans la salle où Farel avait enduré tant de crachats et de coups. La plupart des prêtres arrivèrent en armes et ne respirant que massacres et combats. La consultation commença à la lueur vacillante des torches. Que fallait-il donc faire pour arrêter la peste de l'hérésie ~ « Nous ne voulons pas nous délaisser à discuter avec ces gens, disaient-ils; quant à demander l'appui des magistrats, c'est inutile, ils sont trop tièdes; il faut écraser les hérétiques nous-mêmes Puis nous rappellerons l'évêque et le bon vieux temps reviendra. Sonnons le tocsin, tirons l'épée et appelons tous les fidèles à marcher contre ces chiens. Tuons tous ces hérétiques sans en épargner un; ce sera rendre service à Dieu. »

La pensée des meurtres qu'ils allaient commettre ne tourmentait nullement la conscience des prêtres; l'évêque avait d'avance envoyé les pardons en laissant les nonce en blanc. Ainsi le lendemain, si Dieu n'intervenait pas, les rues de Genève allaient ruisseler de sang. A la tête des prêtres se trouvait une espèce de colosse, le chanoine Pierre Wernli; armé de pied en cap comme un guerrier, il se proposait d'abattre ses ennemis avec la vigueur d'un Samson. Avant de se séparer, les conspirateurs se donnèrent rendez-vous dans la cathédrale au point du jour. La sœur Jeanne nous raconte tout cela avec grand détail; à ses yeux, les prêtres étaient des héros allant combattre les ennemis de Dieu David, armé de sa fronde, n'avait pas autant de mérite que le chanoine Wernli.

Le lendemain, à l'aube, deux Eidguenots passant devant la cathédrale aperçurent qu'il y avait quelque chose d insolite, et voulant savoir de quoi il s'agissait, avancèrent la tête dans l'intérieur de l'édifice. Le secrétaire de l'évêque, voulant être le premier à se distinguer, renversa l'un des deux intrus d'un coup d'épée dans le dos. Un cri d'horreur retentit dans la cathédrale, non parce qu'un innocent jeune homme avait été poignardé, mais parce que le plancher sacré avait été souillé du sang d'un hérétique. « C'est pourquoi, dit la sœur Jeanne, on n'y sonna plus les cloches et l'on n'y célébra plus de service divin jusqu'à ce qu'elle fût réconciliée par monseigneur le suffragant, ni dans les autres églises non plus, parce que la mère église était fermée. Les couvents s'abstinrent aussi de sonner les cloches pour le même motif. » Telle est l'idée du cœur naturel pour le péché: ces prêtres aveugles, qui se disposaient à massacrer sans remords tous les enfants de Dieu de leur ville, frémissaient d'horreur à la vue de ce qu'ils appelaient un sacrilège.

Hélas ! nous n'aurions pas des notions plus justes de ce qu'est le péché, si Dieu ne nous avait pas ouvert les yeux. C'est seulement lorsque nous possédons la pensée de Christ que nous pouvons sentir ce que sont nos péchés, sans cela nous ne pouvons les discerner. Ces hommes étaient indignés parce qu'un temple de pierre avait été profané, et ils voulaient détruire les temples vivants dans lesquels le Saint-Esprit habite. Ainsi la conscience de l'homme naturel est loin d'être un guide sûr; elle est comme une pendule ayant ses rouages et ses aiguilles, mais qui, n'étant pas réglée, est parfaitement inutile.

Tout en déplorant la profanation du pavé sacré, « les bons chrétiens, dit la sœur Jeanne, furent encore plus animés que devant». Ils seraient partis tout de suite si les magistrats, qui étaient arrivés, n'avaient tenté un dernier effort pour empêcher l'émeute. Voyant que les prêtres ne voulaient rien entendre, ils cherchèrent à gagner du temps en leur proposant d'adopter un signe de reconnaissance afin de ne pas tuer les bons catholiques. Ils firent fermer les portes de la cathédrale et envoyèrent chercher un gros fagot de laurier; chaque catholique en reçut une petite branche qui fut fixée sur leurs bonnets. « Quand tous -eurent cette devise de lauriers, dit Jeanne, Messieurs de l'Église s'allèrent tous jeter à genoux devant le grand autel en grande dévotion, et toute l'assistance fit de même, se recommandant à Dieu avec grande abondance de larmes, et ils chantèrent le Vexilla Régis prodeunt, et se recommandèrent à la glorieuse vierge Marie en lui présentant un Salve Regina. Le peuple s'animait l'un l'autre d'un grand courage, disant: c'est aujourd'hui (vendredi) que notre Seigneur voulut mourir et répandre son sang pour nous, et ainsi n'épargnons pas le nôtre pour l'amour de Lui en prenant vengeance de ses ennemis qui derechef le crucifient plus cruellement que les Juifs. »

Enfin les portes de la cathédrale s'ouvrirent et la bande descendit, avec croix et bannières déployées, vers le Molard, où trois autres bandes devaient les rejoindre. Les syndics accompagnèrent les catholiques, espérant toujours les contenir. Les trois autres bandes n'ayant point encore paru lorsqu'ils arrivèrent au Molard, les syndics s'opposèrent à ce qu'on commençât le combat avant que toutes les forces fussent réunies. Pendant ce temps, les Eidguenots s'étaient assemblés dans la maison de Baudichon, prévoyant que la première

attaque aurait lieu de ce côté. Les femmes priaient; la sœur Jeanne et ses compagnes en faisaient autant à leur manière. Elles passèrent la journée en intercessions pour leurs « beaux pères qui s'allèrent présenter à la bataille pour la foi ». Et pour mieux s'humilier et incliner Dieu à faire miséricorde à la pauvre ville, la` mère abbesse mit des cendres sur les têtes de toutes les religieuses, puis elles firent la procession autour du cloître, disant les saintes litanies, invoquant l'intercession de toute la cour céleste, et ensuite, toutes en croix au milieu du chœur, crièrent miséricorde, la demandant à Dieu par l'intercession de la vierge Marie et de tous les saints, le tout avec grande dévotion et beaucoup de larmes. Les femmes catholiques ont leur part d'éloge dans le récit de la sœur Jeanne; elle nous raconte qu'elles s'assemblèrent, disant: « S'il advient que nos maris combattent contre ces infidèles, allons aussi faire la guerre et tuer leurs femmes hérétiques, afin que toute la race soit exterminée. En cette assemblée il y avait bien sept cents enfants bien décidés de faire leur devoir avec leurs mères. Les femmes portaient des pierres dans leurs tabliers et les enfants de petites rapières, des hachons (petites haches), des pierres dans leurs bonnets. » Là fille de Baudichon, mariée à un catholique, pleurait en voyant partir son mari pour la bataille. « Femme, lui dit-il, pleure tant que tu voudras, car si je rencontre ton père, ce sera le premier sur lequel j'éprouverai mes armes. Lui ou moi nous périrons. »

Les prêtres brûlaient d'impatience, mais les autres bandes n'arrivaient pas. Tout à coup, le bruit se répandit que l'une d'elles avait été repoussée, sur le pont du Rhône, par un magistrat avec de la force armée. Après lui avoir barré le passage, le. magistrat avait fait fermer les portes du pont. On n'a pas oublié qu'Aimé Levet avait son magasin à l'entrée de ce même pont; sa femme Claudine était debout sur sa porte. Quelques-unes des femmes de la bande, la voyant, s'écrièrent: « Pour commencer, jetons cette chienne dans le Rhône ! » Mais Claudine, étant cauteleuse, comme dit la sœur Jeanne, rentra chez elle en toute hâte et ferma sa porte. Ses ennemies essayèrent en vain de l'enfoncer et durent se borner à saccager une seconde fois la boutique du pharmacien. Au milieu de tout ce tapage, Claudine demeura calme et sereine, car, nous dit-on, « elle éleva ses pensées vers le ciel, où elle trouva grands sujets de joie pour effacer toutes ses tristesses.»

Pendant ce temps, les prêtres et leur troupe attendaient toujours au Molard; l'une des bandes était venue les rejoindre, apportant avec elle la grande bannière de la ville, qui par ordre du syndic fut déployée au milieu de la place. Comme Pilate autrefois, les magistrats, ne pouvant maîtriser l'élan du clergé, trouvaient plus prudent d'avoir l'air de le diriger. La troisième bande, ayant à sa tête le chanoine de Veigy, était chargée de mettre le feu à la maison de Baudichon, par derrière, tandis que les autres catholiques I entoureraient; de cette façon, tous les Eidguenots seraient brûlés à la fois, ce qui ferait un feu de joie dont on parlerait longtemps. Mais en route, le chanoine de Veigy, rencontrant quelques catholiques effarés, apprit le désastre du pont du Rhône. Pour accomplir son projet incendiaire, de Veigy devait passer tout près du magistrat qui venait de repousser la bande de SaintCervais. Ne se souciant nullement de le rencontrer, le chanoine et sa troupe passèrent à l'est de la maison de Baudichon et allèrent tout droit au Molard. Lorsqu'ils arrivèrent, leurs alliés les reçurent fort mal, les appelèrent lâches et traîtres parce qu'ils n'avaient pas mis le feu à la maison de Baudichon, comme il était convenu. De la Maisonneuve et ses amis, apprenant que les prêtres demandaient à grands cris l'incendie du lieu où ils étaient, descendirent dans la rue, comptant sur la protection de Dieu. Ils cherchaient à éviter l'effusion du sang et se promettaient de ne pas frapper les premiers. Ces courageux citoyens allèrent en silence se poster en face de leurs ennemis; ils n'étaient pas nombreux mais ils savaient que Dieu était pour eux et ils se disaient l'un à l'autre: « Nous n'aurons pas la moindre chance de succès si Dieu ne nous aide point. »

Les canons étaient chargés; les catholiques brandissaient leurs armes; les femmes, les enfants s'avançaient avec leurs pierres; des cris et des menaces retentissaient dans le camp catholique; tout était prêt pour l'attaque. Quant aux femmes des Eidguenots, elles étaient restées à la maison et priaient. Tout à coup parurent d'honnêtes marchands fribourgeois, venus pour une foire; ils furent très surpris et attristés de voir les habitants d'une même ville en armes les uns contre les autres.

Ces braves gens s'adressèrent d'abord aux Eidguenots, en leur disant qu'ils seraient infailliblement écrasés à cause de leur petit nombre. Ceux-ci répondirent qu'ils ne désiraient nullement se battre, et que tout ce qu'ils demandaient, c'était qu'on les laissât en paix. Les Fribourgeois, se tournant alors vers les prêtres, leur dirent qu'il était honteux de leur part d'inciter les hommes à se massacrer les uns les autres. Ces sages remontrances augmentèrent la fureur du clergé. Les Fribourgeois, ne pouvant leur faire entendre raison, essayèrent de rappeler aux magistrats leur responsabilité et leurs devoirs. Ces derniers, moins nombreux et moins forts que le clergé appuyé par la foule, ne pouvaient rien faire pour empêcher la lutte.

Enfin les honnêtes marchands en appelèrent aux sentiments du peuple rangé sous les bannières du clergé. Ils demandèrent à ces Genevois s'ils désiraient vraiment mettre à mort leurs parents, leurs amis, leurs voisins.

« Pourquoi ne laissez-vous pas les prêtres régler leur querelle tout seuls ? » ajoutèrent les Fribourgeois. «Après tout, c'est vrai, s'écria-t-on de foules parts. Pourquoi nous ferions-nous tuer pour les prêtres? Qu'ils fassent leurs affaires eux-mêmes, nous avons été bien fols de nous quereller avec nos voisins à leur sujet. Faisons la paix I »

Les magistrats se hâtèrent de profiter de ce revirement pour donner l'ordre à chacun de se retirer chez soi sous peine d'être pendu. La foule se dispersa et tous retournèrent dans leurs maisons pleins de reconnaissance et de joie, sauf les prêtres et quelques cathodiques fanatiques. La sœur Jeanne écrivit dans son journal que « la journée avait été mauvaise pour les bons chrétiens, qui furent bien attristés de s'en aller sans combattre et qui disaient entre eux: Nous devrions à cette heure dépêcher les hérétiques hors de ce monde, afin de n'avoir plus d'eux ni crainte ni fâcherie. Et pour dire vrai, cela eût mieux valu pour eux que de les laisser vivre. »

C'est ainsi que cette pauvre femme, qui se croyait consacrée à Dieu et meilleure que ses semblables, avait soif du sang des enfants de Dieu. Son fanatisme nous -offre un exemple frappant de l'aveuglement du cœur naturel.

CHAPITRE LI

Nouvelles de Farel.

Le jour suivant, le Conseil de Genève fit publier à son de trompe des décrets pour satisfaire les deux partis. Mais les catholiques se sentaient mal à l'aise; ils sortaient toujours armés, disant qu'ils craignaient une attaque. Quant aux Eidguenots, ils continuaient à se réunir pour prier Dieu et ils célébraient de nouveau la cène dans le jardin clos.

Deux magistrats catholiques se décidèrent à tenter une démarche à Berne contre les Eidguenots. Ils partirent dans le plus grand secret et allèrent prier les Bernois de ne plus rien faire pour soutenir les évangéliques de Genève. Mais quelle ne fut pas leur consternation. en arrivant à Berne, de s'y rencontrer avec Baudichon et Salomon ! Les catholiques pouvaient à peine en croire leurs yeux, et Traversant la rue, l'un d'eux, nommé Du Crest, les apostropha rudement. « Qu'êtes" vous venus faire ici ? » leur demanda-t-il. « On nous a dit que vous veniez parler contre nous, répondit Baudichon, et nous sommes venus pour nous défendre. » Le lendemain, Du Crest et son compagnon se rendirent au Conseil bernois; ils étaient à peine assis lorsque les deux Eidguenots entrèrent et prirent place à côté d'eux. Avant que Du Crest pût ouvrir la bouche, Baudichon se leva et fit un discours au Conseil. Il exposa comment des centaines de personnes à Genève avaient faim et soif de l'Évangile, auquel les magistrats s'opposaient sans cesse. Il les accusa de chercher à se défaire non seulement de ceux qui prêchaient la vérité mais encore de ceux qui l'écoutaient; Baudichon raconta le complot tramé pour tuer tous les Eidguenots; il signala en particulier Du Crest comme ayant tenu le parti des prêtres, et termina en suppliant les Bernois de défendre la cause évangélique et de leur aider à rentrer chez eux pour y vivre en paix. Le Conseil de Berne demanda à Du Crest ce qu'il avait à répondre à ces accusations. N'ayant aucune bonne raison à donner, les deux catholiques restèrent muets. Ils s'en retournèrent très mécontents à Genève.

Les deux Eidguenots y rentrèrent aussi; ces choses se passaient en avril 1533.

Farel, pendant ce temps, était à Morat, très occupé à prêcher et à enseigner. « Si mon père était encore en vie, disait-il alors, je ne sais comment je trouverais le temps de lui écrire. » Cependant, lorsqu'il s'agissait d exposer les vérités que le Seigneur lui avait fait comprendre, Farel trouvait moyen de prendre la plume Nous avons une lettre de lui, écrite au mois de mars dé cette même année à son ami Berthold Haller. Il y traite de cette fameuse question: Le chrétien est-il sous la loi ou non ?... « J'aurais tenu ma promesse plus tôt, mon bien cher Berthold, dit-il, si j'en avais eu le loisir, je ne dirai pas pour éclaircir quelques questions, mais pour vous exprimer ma pensée sur les sujets dont nous avons parlé ensemble. Soyez indulgent pour cette lettre écrite à la hâte, et reprenez-moi fraternellement et avec franchise si je m'écarte du terrain scripturaire.

» Premièrement, je crois que la loi et les prophètes sont des oracles divins; les saints hommes poussés par le Saint-Esprit nous ont donné la Parole de Dieu, laquelle est si ferme et si immuable que le ciel et la terre se dissoudront et périront, plutôt qu'un iota de ce qui est dans cette Parole n'ait son accomplissement. Dieu, quand Il a parlé, ne change pas ses desseins; il n'y a

point de variation en Lui; néanmoins nous convenons que tout le cortège des cérémonies, des ablations, des sacrifices qui justifiaient la chair ont disparu, que la sacrificature a été transférée et que nous ne sommes pas soumis à la loi gravée sur des tables de pierre, puisque nous les Gentils nous n'avons jamais été sous cette loi dont les circoncis sont seuls débiteurs.

» Lorsque l'homme charnel entend ces choses, il lui

semble y avoir une contradiction, tandis qu'en réalité elles s'accordent merveilleusement. Personne ne dit que l'épi détruise sa tige, ni le fruit la fleur à laquelle il

succède. De même la circoncision du cœur a remplacé celle de la chair; Christ, sacrificateur et prophète, prend la place de Moïse le prophète et d'Aaron le sacrificateur. Le sacrifice de Christ, purifiant le cœur et la conscience, prend la place des sacrifices de bêtes offertes pour les péchés commis par ignorance ou négligence. Et l'Église sainte, parfaite et complète en Christ et en ses membres, prend la place du tabernacle,: de l'arche et de tout ce que Moïse avait fait. »

Farel ajoute que la mort éternelle remplace que la loi imposait aux blasphémateurs, et que lest personnes qui refusent Christ doivent être punies pare l'épée ici-bas. Nous savons que Dieu, avant la loi, avait commandé ceci: «Celui qui aura répandu le sang de l'homme dans l'homme, son sang sera répandu.» (Genèse IX, 6.) La Bible enseigne aussitôt que le magistrat ne porte pas l'épée en nain. L'opinion de Farel est, semble-t-il, que l'Église a le devoir de faire punir non seulement les meurtriers, mais aussi ceux qui a refusent Christ » De cette erreur devaient: surgir beaucoup de difficultés et de douleurs. Ne nous étonnons point si toutes les ténèbres n'avaient pas encore été dissipées dans l'âme de Farel. Admirons plutôt la lumière qu'on voit briller au milieu de la confusion dans les paroles suivantes: « C'est au sujet des dix commandements, dit Farel, qu'on est surtout en désaccord; quelques-uns pensent qu'ils sont abrogés, d'autres qu'ils sont au contraire confirmés. Cependant; même ceux qui disent cela sont obligés de reconnaître que nous ne sommes pas tenus d'observer le sabbat.-»

Farel ne veut pas dire que nous ne devions pas garder le jour du Seigneur. Mais si je garde le premier jour de la semaine en souvenir de la résurrection de Christ, il ne serait pas exact de dire que j'accomplis ainsi le commandement qui prescrivait de garder le dernier jour de la semaine en souvenir du repos que Dieu prit après avoir créé la terre.

Farel continue en rappelant que la loi fut donnée à Moïse avec « un feu brûlant, des ténèbres et un son de trompette», que Morse descendit du Sinaï avec un voile sur sa face, apportant les dix commandements sur des tables de pierre qui furent placées dans l'arche Tout est bien différent en Christ et pour les siens; c'est une loi spirituelle qui nous est donnée, car nous n'avons pas reçu l'esprit de servitude pour être dans la crainte, mais l'esprit d'adoption par lequel nous crions Abba, Père, et nous avons accès à Lui par Jésus-Christ, lequel n'est pas voilé comme l'était Moise, mais qui nous révèle à face découverte les trésors de la bonté de Dieu, Sa grâce, Sa miséricorde et l'amour du Père, cet amour parfait qui « bannit toute crainte ». Car nous ne sommes plus appelés serviteurs, mais frères et amis. La loi est écrite dans nos cœurs et non sur des tables de pierre dans l'arche de l'alliance, mais dans notre entendement et notre conscience que Dieu possède et habite. Nous ne sommes plus menacés par les terreurs du Sinaï, de peur que nous ne suivions d'autres dieux, mais l'amour du Père nous est donné à connaître. Nous l'entendons nous inviter avec un amour infini à venir à Lui, et nous apprenons que le Fils nous a tant aimés qu'II est mort afin que nous vivions.

Lorsque nous comprenons ces choses, quels sont ceux d'entre nous qui ne diraient pas: « Seigneur, auprès de qui nous en irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Lorsque nous avons appris à connaître Christ, II rassasie tellement nos cœurs que toutes choses deviennent de la balayure, comparées à Lui; pour Lui, le chrétien mettra joyeusement toutes choses de côté.

C'est ainsi qu'écrivant, prêchant et enseignant cet amour de Christ qui surpasse toute connaissance, Farel continuait son œuvre bénie, sans oublier Genève qu'il présentait sans cesse à Dieu dans ses prières. Retournons dans cette ville; nous verrons que le combat entre la lumière et les ténèbres y durait encore.

CHAPITRE LII

La fête du Saint-Suaire.

Le 4 mai, on célébrait à Genève la fête du Saint-Suaire. Le clergé résolut de lui donner cette année le plus d'éclat et de solennité possible. Voici comment les prêtres expliquent l'origine de cette fête. Quand on ensevelit le Seigneur Jésus, ses traits restèrent empreints sur le suaire dans lequel sa tête avait été enveloppée; et, bien qu'il y eût quinze siècles de cela, cette empreinte demeurait intacte. En outre, par une circonstance ou une autre, ce suaire avait été apporté à Genève, où il était soigneusement conservé et offert à l'admiration des fidèles une fois par année. Pierre Wernli, le chanoine dont nous avons déjà parlé, devait faire le service; il revêtit ses plus beaux habits sacerdotaux et chanta d'une voix sonore, à l'admiration profonde de tous les catholiques. Mais les pensées de Wernli étaient bien loin de la Judée et du sépulcre où le Sauveur fut déposé. A peine l'office terminé, il se rendit en toute hâte dans la demeure du vicaire épiscopal, chez lequel les prêtres s'assemblaient pour comploter de nouveau contre les Eidguenots. Pendant ce temps, quelques catholiques parcouraient les rues afin de tâcher, en insultant les évangéliques, de les entraîner dans une querelle. Mais les Eidguenote, que voulaient maintenir la paix, restaient calmes; cependant le bouillant Perrin, attaqué par un catholique, se jeta sur lui et l'assomma presque. Quelques catholiques coururent alors sous les fenêtres du vicaire en criant à tue-tête: « Au secours I au secours ! on tue tous les bons chrétiens ! » En entendant ces cris, Pierre Wernli sauta sur sa hallebarde, prit son épée, et « brûlant d'amour pour Dieu, dit la sœur Jeanne, il n eut pas la patience d'attendre les autres sieurs d'Église, mais il sortit le premier et courut en la place du Molard, où il pensait trouver l'assemblée des bons chrétiens. Il criait dans sa ferveur: Courage, bons chrétiens, n'épargnez aucune de ces canailles ! Mais, hélas ! il fut déçu et se trouva au milieu de ses ennemis qu'il ne reconnut pas, car il faisait nuit. »

En effet, un attroupement tumultueux s'était formé au Molard; la nuit était noire, les cris et les menaces retentissaient de tous côtés. Wernli, ne distinguant pas les figures et ne sachant trop où frapper, appelait les prêtres au combat de sa voix de stentor, avec force jurements. Les Eidguenots l'entourèrent et réussirent à lui arracher sa hallebarde. Alors Wernli tira son épée et se jeta sur ses ennemis: un charretier dont on ignore le nom, malgré l'épaisse cuirasse qui couvrait le chanoine,

le transperça d'un coup d'épée, et Wernli tomba mort sur l'escalier intérieur de la maison Chautems. « Il mourut, dit la sœur Jeanne, bienheureux martyr sacrifié à Dieu. Les chrétiens toute la nuit furent en armes pour chercher ces méchants chiens. mais ce fut pour néant, car ils s'étaient tous cachés. Au point du jour, les prêtres, fatigués, s'allèrent coucher, et ce ne fut que dans la matinée qu'on apprit la mort de Pierre

Wernli. »

La sœur Jeanne donne ensuite de longs détails sur les magnifiques funérailles qui lui furent faites et sur le corps du chanoine qui se leva et se tint tout droit dans son cercueil, et qui avait l'air plein de vie cinq jours après avoir été enterré.

La mort de Pierre Wernli eut des conséquences plus importantes pour les Eidguenots que ces soi-disant miracles. Le chanoine était fribourgeois et sa famille obtint du Conseil de Fribourg qu'il fit des réclamations au Conseil de Genève. Comme on n'avait pu trouver personne qui s'avouât coupable de la mort de Wernli, nul n'avait été puni. Le clergé, soutenu par les Fribourgeois, s'adressa à l'évêque fugitif. Celui-ci coulait des jours paisibles dans ses domaines de France, où il se plaisait à cultiver des giroflées et des œillets, et où la table était meilleure qu'à Genève. Mais Fribourg et le clergé ne lui laissèrent pas de repos qu'il n'eût promis de retourner dans son diocèse; l'évêque était à leurs yeux le dernier espoir de l'Église chancelante.

Pierre de la Baume fut donc tiré malgré lui de son agréable retraite, et le clergé, prenant pour prétexte la mort de Wernli, lui prépara une réception solennelle. L'évêque, disait-on, venait punir les meurtriers, mais au fond le parti catholique espérait profiter de cette occasion pour étouffer l'Évangile et chasser les hérétiques de Genève. Le 1er juillet, Pierre de la Baume fit sa rentrée avec grande pompe. Deux jours après commencèrent les actes de tyrannie au nom de Dieu. On fit d'abord une grande procession avec chants de litanies et prières des moines et des prêtres qui suppliaient Dieu et la vierge Marie de sauver l'Église romaine. Ensuite le Conseil fut assemblé et l'évêque s'y rendit. Il demanda aux magistrats et aux citoyens s'ils le reconnaissaient comme leur prince et seigneur. S'ils avaient répondu non, ils auraient été déclarés rebelles. Mais ils savaient bien que s ils donnaient une réponse affirmative, c'en était fait de leurs libertés et surtout de l'Évangile, qui serait banni de Genève. Les Genevois répondirent donc qu'ils reconnaissaient l'évêque comme -leur prince, à charge de respecter tous leurs droits et toutes leurs -libertés. «Adonc, écrit la sœur Jeanne, pour se décharger comme prélat et pour le salut de leurs âmes, Monseigneur de Genève leur fit une dévote exhortation et admonition, leur disant qu'ils eussent crainte de Dieu et qu'ils obéissent à la sainte Église, épouse de Jésus-Christ. »

Mais les magistrats, en apprenant que l'évêque prétendait punir lui-même les auteurs de la mort de Wernli, se disposaient à résister, parce que les IQ;S de Genève leur réservaient le droit de juger les criminels.

Aussitôt l'exhortation de l'évoque finie, quelques-uns des leurs allèrent prendre dans une salle voûtée d anciens parchemins qui contenaient les chartes de leurs privilèges et de leurs libertés. Tirés de la poussière, ces rouleaux furent portés à l'évêque. Les vieux parchemins furent déployés devant Pierre de la Baume, qui les regarda avec mépris et dégoût. Après lui avoir montré les écrits attestant leurs droits et leurs privilèges, les magistrats déclarèrent que ces franchises leur avaient toujours appartenu et qu'ils les maintiendraient. Terre de la Baume ne leur répondit rien; la douceur hypocrite ne réussissant pas, il allait jeter le masque. Réunissant les prêtres et les principaux catholiques, l'évêque les chargea de rédiger une liste des hérétiques qu'on pourrait saisir comme suspects du meurtre de Pierre Wernli. Cette liste fut vite faite; Baudichon était parti pour Berne, mais il y avait Chautems, Aimé Levet, Ami Perrin et sept ou huit autres qui fourniraient le premier contingent. Une fois ceux-ci dans les cachots de l'évêque, on aurait tout le temps d'en saisir d'autres.

Les victimes étant choisies, il restait à trouver le moyen de s'en emparer. L'évêque leur envoya une amicale invitation à se rendre chez lui

Les Eidguenots étaient surpris de cette bienveillance inattendue; Claudine Levet et Jacquéma Chautems supplièrent leurs maris de ne pas se risquer sous le toit épiscopal; ils suivirent le conseil de leurs femmes, mais les autres invités se rendirent au palais.

A peine étaient-ils entrés dans l'antichambre de l'évêque, qu'ils furent chargés de chaînes et traînés dans de noirs cachots où leurs pieds furent mis dans des ceps et leurs mains dans des menottes. Jacquéma Chautems fut saisie, sous prétexte qu'elle avait été présente à la mort du chanoine Wernli, qui était tombé sur l'escalier de la maison Chautems. Jacquéma fut donc arrêtée et jetée dans les prisons de l'évêque, où on l'enferma seule dans une cellule.

Il fut ensuite décidé qu'on mettrait les prisonniers dans un bateau et qu'on les transporterait au château : de Gaillard pour y attendre le bon plaisir de l'évêque.

C'est alors que Pierre de la Baume s'aperçut que

Baudichon était allé à Berne. Transporté de rage, il` donna l'ordre de le poursuivre, ainsi que Chautems et Levet. En apprenant l'arrestation de leurs concitoyens. les membres du Conseil s'étaient hâtés de se réunir pour délibérer sur les mesures à prendre, mais chacun semblait comme frappé de stupeur et incapable de décider s'il fallait ou non se soumettre à la tyrannie de l'évoque. Au milieu de la perplexité générale, arriva un message épiscopal demandent la force armée pour courir sus aux fugitifs. Ceci était trop fort, les magistrats refusèrent. Alors l'évêque envoya ses propres officiers, commandés par un prêtre, dans la direction qu'on lui avait indiquée comme ayant été prise par Aimé Levet. En effet, les officiers le trouvèrent bientôt et se saisirent de lui. Le prêtre le fit battre de verges sur place puis mener au château de Gaillard. Les autres prisonniers n'y étaient pas encore. L'évêque attendait une occasion favorable pour les y transférer.

Le Conseil demanda qu'ils fussent traduits devant les juges selon les coutumes de Genève, mais Pierre de la Baume refusa en disant qu'il les jugerait lui-même. Les magistrats envoyèrent message sur message au prélat pour l'avertir qu'il allait enfreindre les libertés de la ville. Il répondit invariablement: «Je jugerai les prisonniers moi-même. » L'indignation des magistrats allait toujours croissant; ils convoquèrent le Conseil des Soixante. Les syndics et les vieillards les plus respectés de la ville se rendirent en députation au palais de l'évêque pour lui déclarer qu'il foulait aux pieds les droits de l'antique Genève.- Pierre de la Baume demeura inébranlable; des ambassadeurs bernois, qui venaient d'arriver, conseillèrent aux Genevois de céder pour cette fois, mais ceux-ci restèrent aussi fermes que l'évêque, et les Bernois, pénétrés d'admiration, s'écrièrent: « Ces gens méritent d'être libres ! »

Les Deux Cents furent convoqués, mais ils refusèrent de céder à l'évêque, qui ne voulut pas leur céder non plus.

Les prisonniers attendaient toujours dans leurs cachots, et des bruits sinistres se répandaient en ville touchant le sort qu'on leur réservait. En outre, on ne tarda

pas à apprendre que les soldats de Savoie et de Fribourg marchaient sur la ville pour venger la mort de

Wernli.

Ainsi l'orage grondait au-dedans et au dehors; tout était sombre et dans plus d'un cœur genevois s'élevait la prière de Gédéon: « Hélas, mon Seigneur, est-il possible que l'Éternel soit avec nous? et pourquoi donc ces choses nous sont-elles arrivées ? » Peut-être même quelques-uns des évangéliques se seront-ils crus abandonnés de Dieu. Ils n'étaient qu'un petit troupeau sans défense; à moins que le Seigneur ne les délivrât, tout était perdu.

Bientôt les Eidguenots apprirent qu'un des leurs, occupé à examiner ses champs près de la ville, avait été assassiné par les officiers de l'évêque. Ah ! monseigneur ne voit point de mal à détruire les hommes, dirent les Eidguenots, ne pourrions-nous pas détruire des images de bois et de pierre ?» Et, pour se venger, ils brûlèrent une très ancienne statue de la Vierge placée sur la porte du château.

Alors Pierre de la Baume s'alarma; ne peut-on pas tout craindre de la part de gens qui osent mettre la main sur la Vierge elle-même! Il résolut de partir pendant la nuit, et d'emmener ses prisonniers. Des bateaux furent préparés et amarrés au bord du lac, mais un Eidguenot soupçonnant l'affaire vint dans la soirée couper les amarres et enlever les rames.

Pendant ce temps quelques-uns de ses amis faisaient le guet avec des torches, sortes de longues perches garnies de pointes en fer au bout desquelles on attachait des paquets d'allumettes.

Baudichon de la Maisonneuve était de retour, et ce même jour il avait été inspecter ses moissons dès le grand matin. En revenant à la nuit tombante, il rencontra une bande d'hommes armés à la porte de la ville, il leur demanda ce qu'ils allaient faire: L'évêque veut emmener les prisonniers», répondirent-ils. Une idée lumineuse traversa soudain l'esprit te Baudichon. Si quelques-uns de ses concitoyens avaient eu la prière de Gédéon sur les lèvres, ils allaient éprouver que le Dieu de Gédéon est encore au milieu de son peuple. Baudichon fit venir cinquante de ses amis les plus dévoués et les arma de torches, mais sans les allumer. Puis il conduisit ses amis près de l'évêché, dans une maison où ils restèrent cachés jusqu'à minuit. Alors Baudichon ordonna d'allumer les torches et de le suivre, l'épée nue à la main. Ils entrèrent ainsi dans le palais épiscopal, où nul n'osa s'opposer à leur passage. Traversant tous les appartements, ils arrivèrent dans la chambre de l'évêque, qu'ils trouvèrent tout tremblant. Baudichon lui dit: « Nous demandons les prisonniers, rendez-les immédiatement à leurs juges légitimes. » Le prélat, à moitié mort de peur, déjà troublé par la vue d'une comète et par l'arrivée soudaine de ces hommes armés, ne fit aucune résistance. Il s'empressa de rendre tous les prisonniers et sans avoir versé une goutte de sang, Baudichon put les conduire en triomphe: chez les magistrats auxquels il les remit.

Jacquéma Chautems se rappela souvent avec reconnaissance cette nuit où le Seigneur l'avait délivrée de la prison et de la perspective d'une mort terrible.

Cette audacieuse entreprise délivra Genève pour toujours de Pierre de la Baume et de tous les princes-évêques jusqu'à maintenant.

Le prélat ne put fermer l'œil de la nuit; il pensait que dans cette cité eidguenote sa vie était en danger à chaque instant. Aussi annonça-t-il à ses serviteurs son intention de la quitter au plus tôt.

Quelques magistrats catholiques l'ayant appris vinrent supplier leur évêque de ne pas les abandonner. Mais l'effroi de Pierre de la Baume grandissait d'heure en heure; il donna l'ordre à ses domestiques d'emballer en secret les objets les plus nécessaires. Puis dans la nuit du dimanche au lundi il écrivit une lettre au Conseil, lui ordonnant de faire cesser les réunions hérétiques et te défendre la Sainte Église du bec et des ongles.

Le 14 juillet, de grand matin, les Genevois apprirent que leur évêque était parti avant le jour par une petite poterne, traversant en toute hâte les rues silencieuses pour arriver à un bateau préparé par ses serviteurs. Lorsqu'il fut à quelque distance de Genève, il débarqua, sauta sur un cheval amené pour lui et partit au galop ; il ne devait jamais revenir.

La sœur Jeanne dit que Pierre de la Baume « se retira en sa tour de May, de quoi tous les chrétiens furent grandement marris et le pape le blâma d'avoir déserté son troupeau ». Lorsque les Genevois veulent exprimer leur dédain ils disent encore de nos jours: « Je m'en soucie comme de Baume ».

Les Eidguenots respirèrent enfin librement; les prisonniers délivrés par Baudichon furent traduits devant les juges et acquittés, car il n'y avait rien à leur charge.

Le meurtrier de Pierre Wernli, enfin découvert, eut la tête tranchée; cependant les Eidguenots n'approuvaient pas sa condamnation. Cet homme, disaient-ils, n'a fait que défendre autrui. Le chanoine avait commencé la lutte et cela sans motif valable. Beaucoup de personnes innocentes seraient tombées sous ses coups, si le charretier ne l'avait tué. Les Eidguenots ne pouvaient oublier que Wernli avait voulu poignarder Farel à sa sortie de chez le vicaire. Ils croyaient que Dieu s'était souvenu de cette attaque contre son fidèle serviteur; « c'est à moi qu'appartient la vengeance », dit le Seigneur.

- L'une des victimes de l'évêque, Aimé Levet, gémissait encore dans les cachots du château de Gaillard, où l'on racontait qu'il était fort maltraité. Mais Dieu avait un but en laissant son enfant entre les mains de l'ennemi. La foi d'Aimé Levet s'épurait dans la fournaise et il devait sortir de l'épreuve fortifié et encouragé. Dans` la solitude de sa prison, la lumière d'An Haut éclaira son âme de rayons plus vifs et il se promit, Si jamais le Seigneur le délivrait, de prêcher Christ partout. Claudine priait pour son mari, et ses prières devaient être exaucées même au delà de ses espérances.

Deux mois plus tard, des envoyés bernois arrivèrent au château de Gaillard et réclamèrent le prisonnier. Personne n'osant rien refuser à Messieurs de Berne. Levet fut relâché.

Il écrivit aussitôt à Antoine Froment pour le prier de revenir à Genève. Aimé et Claudine attendirent avec anxiété sa réponse, car bien que l'évêque fût parti. Ils savaient que si Froment revenait ce serait au péril de sa vie.

Quelques jours se passèrent et Froment lui-même arriva, amenant avec lui un évangéliste de Paris. nommé Alexandre. Les deux étrangers se mirent tout de suite à prêcher.

Aussitôt les prêtres écrivirent à l'évêque, qui répondit en interdisant de prêcher la nouvelle doctrine. Mais les magistrats firent la sourde oreille et donnèrent l'ordre de prêcher l'Évangile et de ne rien avancer qui ne: pût être prouvé par les Écritures. A partir de ce r0°ment les réunions devinrent licites et il ne fut plus possible de les empêcher; elles se tenaient chez les particuliers. La plus vaste pièce de la maison était vite transformée en lieu de culte; le prédicateur parlait debout sous le manteau de la cheminée, et si la foule devenait trop grande on descendait dans la rue ou sur le marché. Les prêtres faisaient ce qu'ils pouvaient pour molester et insulter les évangélistes, mais sans arriver à aucun résultat.

En novembre, l'évêque adressa une lettre au Conseil des Deux Cents conçue en ces termes: « Nous ordonnons que nul dans notre ville de Genève ne prêche, n'expose, ne fasse prêcher ou exposer, secrètement ou publiquement et de quelque manière que ce soit les Saintes pages, le Saint Évangile, s'il n'en a reçu notre expresse permission et cela sous peine d'une excommunication perpétuelle et de cent livres d'amende ».

Le Conseil des Deux Cents fut si indigné à l'ouïe de cette étrange lettre, que tous ses membres se levèrent et sortirent de la salle sans prononcer une parole. La défense de l'évêque ne fit qu'accroître le zèle des auditeurs de l'Évangile. Les réunions se multipliaient; Antoine et Alexandre distribuaient une quantité de traités et les plus indifférents commencèrent à les lire.

Le clergé romain était au désespoir; il apprit alors qu'un savant docteur de Paris prêchait en Savoie; il le supplia de venir à son aide. Ce docteur, nommé Furbity, accepta avec empressement; il parut un dimanche du mois de novembre, entouré d'un cortège de prêtres armés; il monta dans la chaire de la cathédrale, où l'on ne prêchait pas ordinairement. Quelques fragments dés sermons de ce nouvel orateur suffiront pour donner une idée de ses enseignements. « Tous ceux qui lisent la Bible en langue vulgaire, s'écriait-il d'une voix tonnante, sont des gloutons, des ivrognes, des débauchés, des blasphémateurs, des voleurs et des meurtriers ! Ceux qui les encouragent sont aussi méchants qu'eux et Dieu les punira. Tous ceux qui n'obéissent pas au pape, aux cardinaux, aux évêques et aux curés sont les enfants du diable et portent sa marque. Ils sont pires que des Juifs, des traîtres, des meurtriers, des larrons et ils devraient être pendus au gibet. Tous ceux qui mangent de la viande le vendredi sont pires que des Turcs et des chiens enragés. (lardez-vous de tous ces hérétiques, de ces Allemands, comme de ladres et de pourris. N'ayez point de rapports avec eux ni pour marchandise ni` autrement, ne leur donnez pas vos filles -en mariage, mieux vaudrait les donner aux chiens »

Tels étaient les arguments de Furbity; les Eidguenots pouvaient à peine se tenir en place et le saint homme continuait en disant: « Le prêtre est au-dessus de la sainte Vierge, car elle n'a donné la vie à Jésus-Christ qu'une fois, tandis que le prêtre le crée tous les jours, aussi souvent qu'il veut. S'il prononce les paroles de consécration sur un sac plein de pain ou sur une cave pleine de vin, tout le pain devient le précieux corps de Christ et tout le vin devient son sang La Vierge n'a jamais fait pareille chose... Ah! le prêtre! il ne faudrait pas seulement le saluer, il faudrait s'agenouiller, se prosterner devant lui 1... Où sont-ils ces misérables luthériens qui prêchent le contraire ? Où sont-ils ces hérétiques, ces coquins pires que des Juifs' des Turcs et des païens ? Où sont-ils ces beaux prédicateurs de cheminée? Qu'ils s'avancent et on leur répondra. Ils auront bien soin de ne pas quitter le coin du feu, car ils n'ont de courage que pour tromper des femmes et des imbéciles ».

Ici Furbity s'arrêta et promena des regards triomphants autour de lui, mais soudain, comme David devant Goliath, notre petit Antoine se dressa en face de lui. « Un méchant jeune garçon, dit la sœur Jeanne, se mit à crier: -Messieurs, je donne ma vie et me mettrai au feu pour maintenir que tout ce que cet homme a dit n'est que menterie et paroles de l'Antichrist. » Puis Antoine ouvrant son Nouveau Testament lut divers passages tandis que les Eidguenots s'écriaient: C'est la vérité, que le père Furbity y réponde ! Mais Furbity restait muet, la tête baissée; le clergé attendait en vain sa réponse, Antoine lisait toujours. Enfin les prêtres tirant leurs épées s'élancèrent sur le jeune réformateur. Brûlons-le, criaient les uns, noyons-le, répondaient les autres; mais Baudichon s'avança. l'épée à la main, en disant: "Je tuerai le premier homme qui le touchera. Si Froment a mal fait, la loi le punira".

Les prêtres reculèrent devant Baudichon et quelques Eidguenots entraînèrent Antoine hors de la cathédrale. «Vous avez tout compromis, lui dit Ami Perrin à l'oreille. Tout est perdu. » « Tout est gagné », répondit Froment. Ses amis l'emmenèrent chez Baudichon et le cachèrent dans le grenier à foin; presque aussitôt arriva un magistrat catholique avec des hallebardiers; ils fouillèrent la maison et sondèrent le foin avec leurs lances, mais la main du Seigneur était sur son serviteur et ses ennemis s'en allèrent sans avoir pu le découvrir. « Après dîner, raconte la sœur Jeanne Messieurs les syndics tinrent conseil et ordonnèrent que ces deux Mahométans (Alexandre et Antoine) fussent bannis pour toujours et qu'en vingt-quatre heures ils eussent à vider les lieux sans jamais revenir ». Les officiers de la ville suivis par une grande foule conduisirent Alexandre hors du territoire genevois. Quand il fut arrivé sur la frontière, Alexandre se retourna et parla durant deux heures à ceux qui l'avaient suivi. Beaucoup d'entre eux reçurent l'Évangile, à ce que dit la chronique.

A la nuit, Baudichon fit sortir Antoine de son foin, puis ils allèrent rejoindre Alexandre et les trois amis prirent ensemble cette route de Berne que de la Maisonneuve parcourait si souvent.

CHAPITRE LIIl

Le bras de l'Éternel et le bras de la chair.

Une année s'était écoulée depuis que Farel avait été chassé de Genève. Les Eidguenots avaient bien progressé depuis lors. Beaucoup d'entre eux s'étaient réellement tournés vers Dieu; la lumière avait augmenté, la foi s'était développée. Cependant les chrétiens genevois comptaient encore trop sur la force et la puissance humaines.

Ils avaient confiance en Dieu, mais aussi et peut-être autant dans la protection de Berne. N'est-ce pas aussi notre tendance à tous et en condamnant les Eidgenots, ne nous condamnons-nous pas nous-mêmes ! Ce ne sera pas sans utilité pour nous de lire ce que Farel écrivait quelque temps auparavant aux évangéliques de Genève:

« Grâce, paix et miséricorde vous soient de la part de Dieu notre Père et par notre Seigneur Jésus-Christ, lequel est mort pour nous et maintenant règne en puissance à la droite de Dieu son Père, devant lequel tout genou se ploiera. Très chers frères, lesquels j'aime en notre Seigneur de tout mon cœur... Je prie le Seigneur d'accroître votre foi et de vous donner un cœur entier et parfait qui ne regarde pas aux choses d'ici-bas mais à celles d'en haut, non seulement à ce que l'œil charnel voit présentement et contemple, mais à ce que l'esprit et la foi connaissent et savent avoir été fait et promis par notre Seigneur. Il Lui a plu de vous laisser demander l'aide du bras de la chair pour venir plus facilement et sans trouble à l'avancement de l'Évangile. Cela ne déplaît point à Dieu, si tout en ne s'appuyant que sur Lui, on emploie ses bonnes créatures (hommes de bien) qu'il a établies pour punir les mauvais et défendre les bons. Mais autant que je puis le comprendre, le Seigneur voulant faire une très grande œuvre, veut Lui seul en avoir la gloire et l'honneur. Il veut faire en vous comme en ce bon et fidèle Abraham, lequel contre espérance a cru à espérance, sans douter en rien des saintes promesses de Dieu. Imitez-le, je vous prie, mes très chers frères, et vous verrez la gloire et la puissance de Dieu... Je sais bien que tous les ennemis vous assiègent et vous environnent comme autrefois le bon prophète Elisée, tellement que son serviteur qui ne voyait pas l'aide qui assistait le prophète, tout épouvanté et comme à demi-mort, s'écriait de frayeur. Mais pour l'honneur de Dieu, mes très chers frères, ne soyez pas comme ce serviteur perdant courage. Dites plutôt: Le Seigneur est notre aide, de qui aurons-nous peur? Si toutes les armées viennent contre nous, nous ne craindrons point, car notre Seigneur est avec nous. Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Ne regardez point à l'armée -des Syriens, mais à celle de -Dieu... Si les hommes n'ont point voulu ouïr notre ambassade (probablement quelque tentative d'alliance avec Berne ou avec d'autres voisins) pensez à ce que ce serait si le très puissant Roi du ciel ne nous voulait ouïr, ainsi qu'II l'a dit: Qui aura honte de moi devant les hommes, j'aurai honte de lui devant mon Père. Que ce sera terrible de s'entendre dire: Allez, maudits, au feu éternel. Qui pourrait dépeindre l'angoisse, I'effroi, le désespoir de ceux auxquels Il redemandera la grosse somme que toutes les créatures ensemble ne pourraient payer. Le Sauveur seul pouvait acquitter cette dette et c'est ce qu'II a fait !

» Si donc, mes très chers frères, vous craignez tant les hommes, craignez plus encore Dieu et gardez-vous de lui déplaire... regardez au très bon Père pour faire sa volonté... et puisque sans la foi on ne peut plaire à Dieu et que la foi est de ce qu'on entend par la parole de Dieu, écoutez Sa sainte voix, Sa sainte parole, comme de vraies brebis de Jésus, quelque défense que les hommes vous en fassent. Car mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes et plus est à craindre notre Seigneur que l'homme... l'alliance que Dieu a faite avec les fidèles ne peut être rompue ni ébranlée... car notre Seigneur a dit que quiconque touche à ceux qui croient en lui, touche à la prunelle de Son œil... que personne donc n'ait honte de l'Évangile; faites-le progresser, écoutez-le, parlez-en sans avoir égard à personne et n'écoutant que Dieu seul. Et faites-le en toute modestie, sans injures ni contention... mais recevez les faibles en toute douceur d'esprit, afin que Dieu soit honoré en vous et que votre prochain soit édifié. Sa grâce et la bénédiction de Jésus notre Sauveur soit avec vous tous, amen ! »

Cette lettre était ce que la Bible appelle « une par raie dite à propos », car peu de mois avant que Farel l'eût écrite, Zwingli tombait l'épée À la main sur le champ de bataille de Cappel. Il ne s'était pas contenté des armées qu'Elisée voyait sur la montagne et il put se rappeler, mais trop tard, que « celui qui prend l'épée périra par l'épée. » Dieu avait enseigné Guillaume Farel d'une manière bien différente.

CHAPITRE LIV

Une arrivée inattendue.

Le père Furtity et les prêtres se sentaient pleins de courage depuis que les « deux Mahométans » avaient été bannis. Le dimanche 21 décembre, c'était la fête de Saint-Thomas et Furbity en profita pour prêcher un beau sermon dont la sœur Jeanne nous donne ce résumé: « G saint homme prêcha très fidèlement, touchant bien au vif ces chiens, disant que tous ceux qui suivent cette maudite secte ne sont que gens adonnés à leurs convoitises, gourmands, ambitieux, homicides, larrons, vivant dans la sensualité et comme des bêtes, sans reconnaître Dieu ni leurs supérieurs, et il tint contre eux d'autres propos dont les chrétiens se réjouirent fort »... Après ce sermon l'écuyer de Pesme, capitaine des bons (c'est-à-dire le chef du parti catholique) alla avec plusieurs des principaux de sa bande, trouver le révérend père pour le remercier de ce qu'il tenait si bons propos contre les hérétiques et le prier de ne point craindre, qu'on le garderait bien de leurs mains. Le maître révérend lui répondit: « Monsieur le capitaine, je ne fais que mon devoir; le vous supplie ainsi que tous les bons et fidèles chrétiens, tenez bon avec l'épée et de mon côté j'emploierai l'esprit et la langue pour maintenir la vérité. »

Mais à peine ces paroles avaient-elles été prononcées qu'une nouvelle étrange se répandit dans la ville: Baudichon est revenu de Berne, ramenant non pas une armée de soldats, mais les bannis, Alexandre et Guillaume Farel. Comment! le méchant, le diable te Farel que nous avions chassé est revenu!... disaient les catholiques.

Vers la fin de la journée, l'écuyer de Pesme, voyant Baudichon et Farel dans la rue, voulut mettre à exécution les conseils de Furbity et se précipita sur eux avec « ses chrétiens ». Mais les Eidguenots étaient sur le qui-vive; ils entourèrent immédiatement les deux amis et les mirent en sûreté.

Le lendemain Baudichon se présenta devant le Conseil, porteur d'une lettre des seigneurs de Berne, conçue en ces termes: « Vous chassez nos serviteurs, gens attachés à la Parole de Dieu, et en même temps vous tolérez des hommes qui blasphèment contre Dieu! Votre prédicateur nous a attaqués, nous lui faisons partie criminelle et nous vous requérons te l'arrêter. De plus, nous vous demandons un lieu où Farel puisse prêcher publiquement l'Évangile». Le Conseil n'osa pas arrêter Furbity à cause du clergé, il le plaça sous l'escorte des gardes te la ville en lui permettant de continuer ses sermons. Les prêtres redoublèrent d'éclat et te pompe tans leurs services religieux. La musique, les costumes, la mise en scène étaient, dit la chronique, plus magnifiques que jamais. Pendant ce temps Farel prêchait tans une grande salle à de nombreux auditeurs.

Le jour de l'an arriva; il y avait justement une année que le petit Antoine avait prononcé son fameux discours au Molard. Le 1er janvier 1534, un message bien différent retentit du haut te toutes les chaires genevoises. « De la part te Monseigneur de Genève et te son grand vicaire, annoncèrent tous les prêtres, il est ordonné que nul n'ait à prêcher la Parole de Dieu, soit en public, soit en secret; qu'on ait à brûler tous les livres de la Ste-Ecriture, soit en français, soit en allemand ».

Ce même jour Furbity prêcha son sermon d'adieu et récita à ses auditeurs une épigramme qu'il avait composée pour, occasion:

Je veux vous donner mes étrennes, Dieu convertisse les luthériens ! S'ils ne se retournent à bien, Qu'Il leur donne fièvres quartaines ! Qui veut si, prenne ses mitaines.

La sœur Jeanne nous dit que le jour de l'an « le beau père fit sa prédication en grande ferveur et dévotion et il donna à toutes gens de tous états, une belle vertu pour étrenne. Puis il prit congé du peuple si honnêtement et si dévotement que chacun pleurait; il les remercia de la bonne compagnie et assistance qu'on lui avait faite et leur recommanda de persévérer dans leur dévotion », puis il leur donna sa bénédiction et se retira.

Le père Furbity avait oublié qu'il était prisonnier, et à sa grande surprise on lui refusa la permission de sortir de la ville.

D'ailleurs le mandement de l'évêque avait tellement indigné les Eidguenots qu'ils parurent tous en armes ce soir-là, oubliant que Farel les avait engagés à ne pas faire usage des armes charnelles. Leur intention n'était pas d'attaquer leurs ennemis, mais de défendre leur Bible si cela devenait nécessaire.

Les catholiques, eux, étaient sous les armes depuis l'Avent afin d'empêcher les évangéliques de mener Guillaume Farel prêcher à St-Pierre. Sœur Jeanne nous exprime son admiration pour tous ces beaux jeunes gens qui allaient exposer leur vie en défendant la sainte foi. « Cette belle compagnie était composée tant de gens d'église que de toutes sortes d'états; quand ils furent en la place du Molard, toute la cité fut émue. Les chrétiens accouraient, les femmes, les enfants apportaient de grosses pierres. Et moi qui écris ces choses, avec ma compagnie de, vingt-quatre qui ne pouvions porter armes de fer, nous avions les armes d'espérance et le bouclier de la foi,.. J'écris ces choses afin que dans le temps à venir ceux qui auront à souffrir pour` l'amour de Dieu sachent que ceux qui sont venus avant eux, ont souffert aussi, à l'exemple de notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ, qui a souffert le premier et le plus ».Au milieu de l'agitation générale, les réformés reçurent un nouveau renfort dans la personne d'Antoine Froment; et bientôt après un ambassadeur bernois leur amena un jeune homme à l'air pâle et défait. C'était Pierre Viret, auquel un' prêtre avait donné un coup d'épée dans le dos à Payerne. Mais, tout malade qu'il fût, le jeune évangéliste était plein d'ardeur. Farel, Viret et Froment se trouvaient donc réunis à Genève. L'évêque venait de défendre qu'on annonçât l'Évangile et les trois plus célèbres prédicateurs prêchaient sans entraves ! L'ambassadeur bernois demandait qu'on citât Furbity devant le Conseil pour répondre des injures qu'il avait proférées. Le 9 janvier, le Conseil s'assembla. L'ambassadeur étant présent, ainsi que Froment, Farel et Viret, on introduisit le père Furbity. Le pauvre homme était en prison depuis son dernier sermon, aussi les sœurs de Ste-Claire avaient-elles chanté bien des messes en sa faveur. « On lui avait offert plusieurs fois, dit Jeanne de Jussie, de discuter avec le satan Farel, mais jamais il ne voulut accepter, disant qu'il ne voulait point mettre sa science divine devant si vil et si méchant homme, et qu'il ne le daignerait ouïr, ce qui enragea beaucoup ce chétif qui voyait que le révérend père le méprisait. » Furbity refusant de répondre, l'ambassadeur bernois demanda qu'il fût puni et qu'on donnât une église aux Eidguenots pour faire prêcher l'Évangile. Sinon, ajouta le Bernois, c'en est fait de notre alliance, et il posa sur la table les traités conclus entre Genève et Berne. Le Conseil redoutait extrêmement d'en venir à cette extrémité; après beaucoup d'efforts il parvint à décider Furbity à discuter publiquement avec Farel à l'Hôtel-de-Ville, le 29 janvier. En attendant, le bon père resta en prison; la sœur Jeanne raconte que les religieuses -de Ste-Claire lui écrivaient « des lettres de toute consolation» et qu'il répondait aux sœurs, les exhortant à la patience et à la constance. « Je ne doute pas, dit-elle, que Dieu ne lui ait donné grande consolation et ne lui ait envoyé de fréquentes apparitions d'anges, quoique je ne le sache pas d'une manière précise ». Il serait trop long de donner le détail de la longue conférence du 29 janvier. Farel maintint que la Bible est la seule règle de doctrine et de pratique et que les vrais chrétiens doivent la lire diligemment et n'accepter aucune autre autorité en matière de foi et de conduite. Furbity prétendit que l'autorité est entre les mains du clergé, mais il fut malheureux dans le choix de ses citations. Car ayant voulu, par exemple, prouver qu'il devait y avoir des évêques, il lut le verset qui leur prescrit de n'avoir qu'une seule femme et celui qui dit: « Qu'un autre prenne sa charge ». « Quant à ce bon évoque Judas auquel vous faites allusion, répliqua Farel, celui qui a vendu le Sauveur; du monde, il n'a que trop de successeurs qui portent la bourse au lieu de prêcher la Parole de Dieu ». La discussion dura plusieurs jours sans aboutir, puis Furbity fut reconduit en prison. Pour se consoler, les prêtres prêchaient avec ardeur contre les hérétiques et débitaient de maison en maison les histoires les plus étranges contre ces trois diables, Farel, Viret et Froment. « Il est clair que Farel est possédé du diable, disaient les prêtres; il n'a point de blanc aux yeux; il y a un diable dans chacun des poils de sa barbe, qui est rouge et rude. En outre, il a des cornes et les pieds fourchus comme un taureau, enfin c'est le fils d'un Juif. »

Les Bernois et les trois évangélistes logeaient dans une hôtellerie appelée la Tête-Noire. Le propriétaire, qui n'aimait pas les réformés, aidait à colporter les sottes histoires des prêtres.

Les Eidguenots s'inquiétaient fort peu de ces fables, mais tandis que le Conseil était en séance à l'Hôtelde-Ville, l'envoyé bernois assura qu'un massacre des réformés était imminent. Presque au même moment une bande d'Eidguenots arriva sous les fenêtres de l'Hôtelde-Ville et quatre d'entre eux montèrent avertir le Conseil que deux Eidguenots venaient d'être frappés par des catholiques, sans aucun motif. L'une des deux victimes, un respectable négociant du nom de Berger, était mort, l'autre, nommé Porral, avait été dangereusement blessé. Ce double attentat avait été commis par une bande d'énergumènes catholiques à la tête desquels se trouvait Portier, le secrétaire de l'évoque, qui déjà l'année précédente avait poignardés un jeune, homme dans la cathédrale.

Les magistrats envoyèrent immédiatement arrêter les coupables, mais où fallait-il les chercher ? « Sans doute ils sont cachés dans le palais de l'évêque, dirent les Eidguenots. car Pierre de la Baume est probablement l'instigateur du complot ».

Les magistrats firent ouvrir d'office la demeure épiscopale qu'on fouilla de la cave au grenier sans trouver personne. Des hommes d'armes furent laissés dans le palais pour le surveiller, puis les recherches continuèrent ailleurs, mais elles furent vaines. Deux hommes avaient disparu, c'étaient Portier, le chef de la bande et Pennet, le meurtrier de Berger.

Tout à coup, à la nuit, les gardes qui veillaient chez l'évêque entendirent une voix étouffée appelant la portière par le trou de la serrure. Un des soldats Eidguenots, imitant la voix d'une femme, demanda: « Que voulez-vous ? » « Je voudrais, répondit-on de la rue, les clés pour Portier et Pennet ».

« Mais qu'en ferez-vous ? »

« Je les leur porterai à St-Pierre, où ils sont cachés.»

Les soldats ouvrirent brusquement la porte et trouvèrent un prêtre qui, en les voyant, s'enfuit effrayé. Les hommes d'armes coururent annoncer leur découverte au Conseil qui siégeait en permanence. Immédiatement les magistrats, accompagnés d'officiers, munis de torches, partirent pour la cathédrale. Les recherches dans ce vaste édifice ne furent pas faciles. Les arcades, les galeries et les chapelles furent fouillées sans succès durant trois heures. Enfin on pensa à chercher dans les tours. Après avoir gravi l'escalier étroit et tortueux qui mène au sommet de la tour du midi, les officiers aperçurent, à la lueur incertaine des torches, Par lier et Pennet blottis dans un coin, tremblant de la tête aux pieds. Les deux misérables furent saisis et mis en

prison.

Pendant ce temps, les gardes du palais faisaient bonne connaissance avec les domestiques de l'évêque, et tout en causant ils se moquèrent de Portier. « Ce n'est pas un si petit personnage que vous le pensez, répliquèrent les domestiques vexés; il est en correspondance confidentielle non seulement avec Monseigneur l'évêque, mais encore avec Son Altesse le duc » « Ah bah ! répondirent les Eidguenots en feignant l'incrédulité, vous n'allez pas nous faire croire que ces grands seigneurs prennent la peine de correspondre avec Portier ! Vous l'avez rêvé ! » « Pas du tout, ripostèrent les domestiques, il n'y aurait qu'à ouvrir le bahut de Monsieur le secrétaire et vous y verriez les lettres du duc avec le grand cachet de Son Altesse. » Les Eidguenots s'empressèrent de forcer le meuble et s'emparèrent de son contenu. Toutes les lettres furent portées en hâte au Conseil. En les examinant, celui-ci comprit au bord de quel abîme les Genevois s'étaient trouvés sans s'en douter

. Leur évêque avait écrit à Portier pour nommer un gouverneur qui régnerait en maître sur la ville et qui serait au-dessus de toutes les lois. Puis le duc de Savoie avait fourni des blancs-seings scellés de ses armes, avec lesquels chacun des citoyens aurait pu être arrêté au nom du duc et selon le bon plaisir de l'évêque. Comme autrefois Hérode et Pilate s'étaient réconciliés en mettant à mort le Fils de Dieu, le duc et son rival l'évêque s'étaient entendus pour étouffer l'Évangile qu'ils détestaient. L'évêque, qui avait cependant la confiance des membres catholiques du Conseil, les avait livrés sans remords à leur plus mortel ennemi.

- Pennet, contre lequel il n'y avait d'autre charge à

relever que la mort de Berger, fut jugé tout de suite. Le cas de Portier étant plus grave à cause des intrigues dont il avait été dont il avait été l'agent, fut remis à un tribunal

spécial. Nous avons dit qu'outre Berger, un Eidguenot appelé Portai avait été blessé grièvement; celui qui l'avait frappé était un frère de l'autre assassin; on ne put le découvrir; on sut plus tard qu'il s'était caché dans le réduit d'une mendiante chez laquelle les sœurs de Ste-Claire lui envoyaient en secret de la nourriture.

Quant à Claude Pennet, on le condamna à être décapité; un magistrat catholique prononça la sentence, préférant la justice et l'impartialité au bon vouloir des prêtres. Voici comment la sœur Jeanne raconte l'affaire. «Dans ce temps là, les chrétiens étaient bien marris et lâches de courage; chaque jour il s'en pervertissait de nouveaux, mais nul n'osait dire mot de peur d'être mis à mort. Car un jour qu'un pervers hérétique se moquait de la Sainte Église et des divins sacrements avec des paroles ignominieuses, un bon chrétien ne pouvant endurer cela, tira son épée et le tua sur le champ. Mais le chrétien fut tant poursuivi qu'il fut pris dans le clocher de St-Pierre et exécuté le jour de Ste-Agathe. On lui offrit de devenir l'athée rien, auquel cas il ne lui serait causé aucun déplaisir, mais il répondit qu'il ne voulait pas devenir ouvrier d Iniquité pour sauver cette vie qui est passagère ».

Je ferai remarquer que le magistrat par lequel Pennet fut condamné étant catholique, il est peu probable qu'il lui ait offert la vie sauve à la condition de se faire luthérien. La si Jeanne continue en ces termes: « Il supplia qu'on lui laissât voir le père Furbity, ce qui lui fut octroyé. Et quand ils se virent l'un l'autre, ils ne se purent tenir de pleurer. Puis ce bon catholique se confessa dévotement et déclara comment il était condamné au gibet pour l'amour de Jésus-Christ. Le révérend père le baisa en disant: Sire Claude allez joyeusement vous réjouir. C'est votre martyre, ne doutez de rien car le Royaume des cieux vous est ouvert et les anges vous attendent... Quand Claude Pennet passa devant le couvent de Ste-Claire, il dit à sa propre sœur qui le suivait en pleurant: Ma sœur, allez dire aux dames que je leur demande de prier pour ma pauvre âme, et ne pleurez plus, car je m'en vais joyeusement ».

Comment se fait-il que les dames de Ste-Claire dussent prier pour une âme que le révérend père avait déclaré aller droit au ciel et être attendue par les anges ? Lorsque ce message parvint aux sœurs, elles allaient se mettre à dîner; en l'entendant quelques-unes d'entre elles, continue la sœur Jeanne, « s'évanouirent et dînèrent de leur chagrin... Après que Pennet fut demeuré trois jours au gibet, on dit qu'il avilit la face aussi vermeille et la bouche aussi fraîche que s'il eût été en vie. Et l'on voyait une colombe blanche voltiger sur sa: tête, ainsi que plusieurs autres signes miraculeux... Ce bon chrétien avait un frère qui n'était pas moins zélé à maintenir la sainte religion catholique... il était caché chez une pauvre mendiante... une nuit par un grand froid, il vint pieds nus vers les sœurs, prendre congé en pleurant amèrement. Vers le matin les sœurs converses lui donnèrent des habits pour se déguiser et il put s'échapper, grâce à Dieu.

» Le 10 mars fut décapité le secrétaire Portier parce qu'on avait trouvé chez lui des lettres dans lesquelles Monseigneur de Genève disait que partout où l'on trouverait des luthériens, il fallait les saisir et les pendre à un arbre sans forme de procès... A cause de cela Portier souffrit le martyre le 10 mars... On mena deuil sur lui, car il était homme de bien et il fit une sainte mort. Jamais ces chiens ne voulurent permettre qu'on l'ôtât du gibet, de sorte que ce corps resta exposé avec les meurtriers et les voleurs; on dit qu'il se produisit sur lui toutes sortes de signes miraculeux, mais comme je n'en sais rien de précis, je n'en dirai pas davantage. Ce jour-là fut aussi exécuté un jeune larron et brigand de la secte luthérienne que les cordeliers admonestèrent afin qu'il pût mourir repentant. Mais il leur fut ôté sur le chemin et fut donné à Farel et à son compagnon pour lui prêcher, de sorte qu'il mourut en son hérésie. Cinq jours après, il arriva une chose miraculeuse, une femme qui avait été pendue un an auparavant et qui était morte dans la foi de notre sainte mère l'Église, se tourna vers ce luthérien et elle le mordit au menton. Plus de quatre mille personnes allèrent voir ce miracle. >>

Il nous a paru utile de donner les deux versions des: événements de cette époque. L'ancien serpent qui persuada aux pauvres nonnes de voir un saint et un martyr dans la personne d'un meurtrier impie, est toujours le même, notre ennemi qui à nous aussi cherche à rions faire croire que le mal est bien et le bien mal. Dieu seul peut nous garder d aveuglement en nous éclairant de sa divine lumière

Quant aux miracles que la pauvre religieuse raconte, ils n'étaient pas rares à Genève dans ce temps-là. Ainsi dans les nuits sombres les passants qui s'arrêtaient près du cimetière pouvaient voir les âmes qui sortaient du purgatoire pour venir supplier leurs parents de payer le plus de messes possible afin de les délivrer de leurs tourments. Les Genevois les contemplaient avec terreur allant et venant dans les allées du cimetière sous la forme de petites flammes vacillantes.

Un Eidguenot, plus sceptique que les autres, eut l'audace de poursuivre une de ces flammes et de la saisir. Il découvrit alors que c'étaient des écrevisses sur le dos desquelles les prêtres avaient fixé de petites chandelles allumées.

- Les miracles opérés par le clergé finirent par devenir si fréquents qu'on pria le Conseil d'intervenir. Les prêtres, dit la chronique, s'engraissaient et devenaient aussi rouges que des homards, grâce à leur habileté. Ils extorquaient des sommés énormes aux mères des enfants morts sans baptême. Un prêtre était alors toujours disposé à ressusciter l'enfant moyennant payement. Le miracle, il est vrai, ne s'accomplissait pas en; présence des parents, mais à l'église, où les prêtres port aient le petit cadavre. Invariablement l'enfant ressuscité mourait de nouveau après avoir été baptisé et on l'enterrait tout de suite. La mère avait seulement la consolation de savoir son enfant en route pour le paradis, tandis que sans le baptême, il eût habité les abords de l'enfer pendant l'éternité. Au mois de mai de cette année-là, le Conseil défendit sous une peine sévère à tous les prêtres et à tous les moines de faire aucun miracle.

CHAPITRE LV

Gauthier Farel.

On éprouve du rafraîchissement à laisser les hommes et leurs folies pour se tourner vers Dieu, à mettre de côté les absurdités qui procèdent du cœur naturel, pour se désaltérer aux fleuves d'eaux vives jaillissant d'un cœur rempli de I Esprit Saint. Guillaume Farel écrivait au printemps de 1534:

«Grâce, paix et miséricorde de la part de Dieu notre Père par notre Seigneur Jésus, seul Sauveur et Rédempteur qui pour nous est mort, mais maintenant règne en gloire aux lieux où il faut le chercher, car Lu i seul est notre vrai trésor céleste. Ce trésor ne peut nous être ôté, ni dérobé, bien que tout s'élève contre Lui. Nous en faisons l'expérience de jour en jour à mesure qu'il plaît au Père Éternel de nous ouvrir la porte pour annoncer Son Fils. -Et si Dieu nous donnait plus de courage nous verrions autre chose, mais nous avons tant de chevaux rétifs qui reculent au lieu d'avancer, étant non seulement peu utiles eux-mêmes mais encore empêchant les autres de marcher. Ceux-là, me semble-t-il, accomplissent les paroles du Seigneur Jésus qui accusait les Pharisiens de ne pas entrer et d'entraver ceux qui entrent. Mais malgré les croix et les obstacles, Dieu ne laissera point Son œuvre inachevée et Il manifestera les méchants... Les ennemis ne cessent d'inventer de nouvelles fables et menteries, mais Dieu les fait tourner à leur confusion, car mensonge ne peut vaincre vérité. Il faut que la lumière luise et que les ténèbres prennent fin... Vous savez comment le Seigneur a visité la maison, mettant mes frères à l'épreuve, surtout celui qui est né après moi, car il y a longtemps qu'il est en prison et que ses biens sont confisqués ». C'est Gauthier Farel dont Guillaume parle ici; lui et sa femme avaient ouvertement confessé Jésus-Christ. Sa captivité était un grand chagrin pour Guillaume, non seulement à cause de lui-même, mais aussi pour sa vieille mère qui Était veuve. Gauthier paraît avoir habité avec elle ou du moins dans le voisinage; il fut emprisonné à Gap.

Dans une autre lettre, Guillaume s'exprime en ces termes: « Grâce, paix et miséricorde de Dieu notre très bon Père par son seul Fils Jésus, notre salut et notre vie. Il est la pierre d'achoppement contre laquelle dans sa propre personne et dans celles de ses membres, le monde a tant lutté et il le fera jusqu'au bout. Mais -ce sera en vain, car ni conseil, ni prudence, ni sagesse ne peuvent tenir contre Dieu, et si les iniques élèvent leurs cornes elles seront rompues. Quelque chose qui puisse advenir aux justes, ils ne doivent perdre courage, mais en pleine foi et assurance ils doivent dire avec le saint prophète: Le Seigneur est mon aide, je ne craindrai point, que me ferait l'homme ? Oh ! qu'il est heureux celui à qui le Seigneur donne cette grâce I Que tout va noblement quand tout est perdu selon le monde ! Alors nous expérimentons la vertu de Dieu qui aide puissamment aux siens lorsqu'ils n'ont fiance qu'en Lui. Mais quand nous avons recours à l'Égypte et nous fions aux hommes, Dieu se montre véritable, nous faisant éprouver ce que sont les hommes.

» Je l'ai expérimenté quant à mon frère qui a été longuement détenu pour peu de chose. Il a voulu avoir le secours de gens que je croyais en meilleurs termes qu'ils ne le sont (le roi de France et Messieurs de Berne) et Dieu sait ce qu'il en est advenu. J'ai voulu céder au jugement d'autrui contre le mien propre. Dieu soit loué et son bon plaisir s'accomplisse ! Si le Père céleste de sa bonne volonté veut le délivrer, Il a tout en sa main, Il le fera. S'il Lui plaît qu'il en soit autrement, que sa bonne volonté soit faite et ainsi soit-il ! Mais je ne veux cesser de prier pour lui comme faisaient les fidèles quand Pierre était détenu, ni aussi d'user d'autres moyens comme Paul en a usé... Et puissions-nous tous adorer notre Dieu plus purement que nous ne l'avons fait jusqu'ici, craignant plus qu'avant ce très puissant Seigneur et que la crainte de l'homme soit chassée loin de nous. Craignons la malédiction de Dieu qui est annoncée à tous ceux qui n'ont leur confiance en Dieu, et saisissons des deux mains la bénédiction promise à ceux qui souffrent pour Jésus.

» Plaise au Seigneur Dieu que le pauvre prisonnier comprenne bien ces choses afin qu'il pousse hardiment en avant, déclarant ce qui en est du bon Sauveur. Car ce qui m'inquiète c'est qu'il est peu instruit et je crains qu'il ne comprenne guère. Je vous recommande sa pauvre mère veuve et pleine d'angoisser. Puisse Celui qui dispose de tout à sa plus grande gloire, nous mener . et nous conduire par son St-Esprit, lequel Il nous fasse suivre, mettant de côté toute autre prudence, sagesse et conduite, afin que tout ce qui est en nous, pensées, paroles ou actions soit à l'honneur et à la gloire de Dieu pour l'avancement de sa Sainte Parole. Amen ! »

CHAPITRE LVI

Combats et victoires.

Pendant que Guillaume Farel écrivait ces choses, un autre serviteur du Seigneur «saisissait des deux mains la bénédiction réservée à ceux qui souffrent pour Jésus. » Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié Alexandre, qui, après avoir été banni de Genève, alla prêcher l'Évangile à Lyon. De grandes bénédictions accompagnaient ses prédications; aussitôt le sermon fini, il se cachait dans la maison d'un évangélique, puis allait prêcher dans un autre quartier. Mais la semaine de Pâques, les prêtres réussirent à mettre la main sur lui; on le chargea de chaînes et on l'envoya à Paris pour y être jugé. Le voyage se fit à pied, et le long de la route Alexandre parlait de l'amour de Christ à son escorte. Le capitaine et plusieurs des soldats furent amenés au Seigneur. Dans toutes les auberges où ses gardes s'arrêtaient, Alexandre prêchait aussi et beaucoup de personnes furent converties par ce moyen. La fin de l'histoire de ce noble serviteur de Dieu est vite racontée. Soumis à de cruelles tortures à Paris, jusqu'à en être estropié, il fut condamné à être brûlé vif. Le visage d'Alexandre était resplendissant de joie à l'ouïe de cette sentence qui allait le faire passer des tortures et des blasphèmes des prêtres en la présence de son Seigneur bien-aimé. Il prêcha jusqu'à la dernière minute. « Rétracte-toi ou tais-toi ! » lui cria un moine. « Je ne veux pas renier Jésus, répondit le martyr; arrière de moi, séducteur du peuple ! » En regardant ses cendres, l'un des moines ne put s'empeser de dire: « Si celui-ci n'est pas sauvé, qui le sera ? »

Les prêtres de Genève étaient à la recherche d'un prédicateur pour remplacer le père Furbity, car les Bernois, blessés par ses discours contre les Allemands, exigeaient qu'il restât en prison. Il y avait alors à Chambéry un moine franciscain, nommé Courtelier, qui jouissait d'une grande réputation. Il fut invité à venir prêcher le carême chez les franciscains de Genève. Courtelier désirait plaire à tout le monde; il tint un langage mielleux, adressant force compliments tant aux prêtres qu'aux réformés. Il poussa la complaisance jusqu'à essayer de prêcher l'Évangile, mais il se contredisait à chaque instant de la façon la plus étrange; Farel se leva soudain et dit: «Vous ne pouvez pas enseigner la vérité, car vous ne la connaissez pas ! » Le moine, un instant surpris par cette interruption, n'y répondit pas et continua à débiter ses compliments. Les Genevois ne s'y laissèrent pas prendre; ils ne voulurent rien de cet homme qui leur parlait sans cesse de leurs vertus et de leur sainteté.

Les envoyés bernois étaient mécontents de ne pouvoir obtenir l'usage d'une église où Farel pût prêcher; Le Conseil avait toujours quelque excuse pour refuser. « Vous prétendez, disaient les ambassadeurs, que nos prédicateurs prêchent dans des trous et des recoins comme des étables, eh bien, donnez-nous une église; vous n'avez pas besoin d'y aller, si cela ne vous convient pas, mais chacun sera satisfait. ~

Un dimanche de mars 1534, le père Courtelier venait de finir son sermon et les gens allaient quitter l'église du couvent, lorsque Baudichon se leva et annonça que Guillaume Farel prêcherait ce même jour dans cette même église, et qu'on allait sonner les cloches pour en prévenir le public. En effet, à la stupéfaction des moines, Baudichon et ses amis se mirent à sonner à toute volée pendant une heure. Au même moment, les Eidguenots s'emparaient d'un lieu appelé l'auditoire du couvent, plus spacieux que l'église. C'était une vaste cour entourée de galeries, pouvant contenir quatre à cinq mille personnes; elle se remplit d'une foule immense d'Eidguenots et de catholiques désireux d'entendre le fameux prédicateur. A leur grand étonnement, Farel parut dans son costume ordinaire, portant le petit manteau espagnol et le chapeau à larges bords des laïques.

-Le sermon commença. Jamais ses paroles pleines de vie et de puissance n'avaient retenti sous les voûtes antiques du couvent. Personne n'écouta avec plus d'attention qu'un moine qui jusqu'alors avait été un ennemi acharné de l'Évangile. Les paroles de Farel lui semblaient venir du ciel même; ce jour-là, Christ fit pénétrer les rayons de son amour et de sa grâce dans le cœur du franciscain. Il se nommait Jacques Bernard et était le frère de Claude Bernard, que nous connaissons.

Le lendemain, les franciscains allèrent se plaindre au Conseil des choses étranges qui s'étaient passées chez eux et malgré eux. Les Bernois entraient au même moment dans la salle du Conseil; ils intervinrent en disant: « Il y a longtemps que nous vous demandons une église, et celle-ci a été donnée de Dieu sans que nous nous en soyons mêlés. C'est le Seigneur Lui-même qui a fait prêcher Farel dans l'auditoire du couvent; .prenez garde de vous opposer à Dieu. » Le Conseil comprit qu'il valait mieux céder; les Bernois allaient partir. « Nous vous recommandons nos évangélistes, » dirent-ils aux Eidguenots. A partir de ce moment, Claude Bernard les prit chez lui, pensant qu'ils y seraient mieux qu'à la Tête-Noire.

Il y avait aussi à Genève des délégués de Fribourg; ils exprimèrent leur vif mécontentement de l'accueil fait à Farel; puis, voyant que h Conseil ne pouvait ou ne voulait pas arrêter les prédications évangéliques, ils déclarèrent rompue l'alliance entre Fribourg et Genève. Les prêtres perdirent ainsi leurs meilleurs amis et les réunions évangéliques devinrent toujours plus nombreuses.

Le clergé imagina alors d'annoncer une apparition miraculeuse de la Vierge. Elle s'était montrée vêtue de blanc et avait ordonné une procession solennelle à Genève et dans les environs. Si cet ordre n'était pas exécuté, la Vierge avait révélé que la ville serait engloutie; si, au contraire, on obéissait promptement, les hérétiques crèveraient par le milieu comme Judas. Les Eidguenots, se souvenant de la farce des écrevisses portant des chandelles, voulurent s'assurer par eux-mêmes de l'identité de cette « belle dame en blanc ». Ils découvrirent que c'était la servante d'un curé ~ Mais on eut beau démasquer cette supercherie, les catholiques crédules n'en firent pas mores leur procession, pour laquelle des pèlerins accoururent de toutes les parties de la Savoie. La vue des images portées dans les rues avec de la musique et de l'encens excita la colère de quelques Eidguenots; ils allèrent pendant la nuit briser des images dont ils jetèrent les morceaux dans le puits de Ste-Claire. Aussi le journal de la sœur Jeanne est-il, à cette époque, rempli de récits lamentables. « Le lundi de la Pentecôte, écrit-elle, le père Furbity fut tiré de sa prison pour venir discuter avec le Satan Farel. Mais le révérend père dit: S'il faut que je dispute avec ce garçon, ce pauvre idiot Farel, je veux que premièrement il soit tondu et rasé afin de déloger sort maître le diable, et alors je serai prêt à donner ma vie si je ne puis vaincre tous les diables qu'il porte comme conseillers; mais on n'en voulut rien faire... et on le reconduisit dans sa prison, ce qui était chose bien cruelle. Le vendredi avant les Rameaux, ce maudit Farel commença à baptiser un enfant à leur maudite manière; il y assista beaucoup de gens et même de bons chrétiens pour voir comment cela se faisait. Le dimanche de Quasimodo, le chétif Farel commença à marier un homme et une femme selon leur tradition, sans aucune solennité ni dévotion.

» Le dimanche de Miséricordia, une dame riche, pervertie par l'erreur luthérienne, vint au couvent de Sainte-Claire, et ne pouvant garder son venin, elle le vomit devant les pauvres religieuses, leur disant que le monde avait été dans l'erreur et l'idolâtrie et que nos pères avaient mal vécu et avaient été trompés parce qu'on ne leur avait pas fait connaître les commandements de Dieu. Incontinent la mère vicaire lui dit

Dame, ne voulons point ouïr tels propos; si vous voulez deviser avec nous de notre Seigneur et dévotion comme autrefois, nous vous ferons bonne compagnie, sinon nous vous ferons visage de bois... car, dit-elle, nous voyons bien que vous avez bu le poison de ce maudit Farel. Mais la dame continua ses piquantes paroles, jusqu'à ce que la mère vicaire et sa compagnie lui barrèrent la porte au nez. Néanmoins, elle demeura longtemps à parler au bois, disant que les sœurs obéissaient au diable plutôt qu'à Dieu.

» Le jour de Sainte-Croix, qui était un dimanche, un religieux de saint François posa l'habit après le sermon et le foula dédaigneusement aux pieds, ce qui réjouit fort les hérétiques. » Voilà comment parlait et jugeait la pauvre nonne que les aveugles conducteurs d'aveugles encourageaient dans son péché et sa folie, quoiqu'ils s'appelassent les prêtres de Dieu.

Un dimanche du mois de mai, après le sermon, les croyants s'assemblèrent dans l'auditoire pour rompre le pain. A leur grande surprise, un prêtre s'avança vers la table, revêtu de ses somptueux ornements, et commença à les ôter l'un après l'autre. Il jeta à terre sa chape, son aube et son étole, et parut vêtu comme un laïque. "J'ai dépouillé le vieil homme, dit-il, et me voici prisonnier du Seigneur Jésus. Frères, je vivrai et je mourrai avec vous, pour l'amour de Jésus-Christ." Les évangéliques pleuraient de joie, et « le laïque » Farel tendit au prêtre le pain et le vin, puis tous bénirent le Seigneur de sa grâce et de sa miséricorde. L'ecclésiastique était Louis Bernard, frère de Jacques et de Claude Bernard dont nous avons parlé.

Dieu avait abondamment béni cette famille; la petite fille de Claude, âgée de sept ou huit ans, rendait déjà témoignage à Christ; les prêtres ne pouvaient répondre aux textes qu'elle leur citait et ils disaient que cette enfant était possédée. Quel cercle heureux et paisible devaient former les trois frères Bernard, la` femme de l'un d'eux, sa petite fille et les trois évangélistes qu'il logeait chez lui !

Peu après ces choses, arriva à Genève un nouveau réfugié français, Gaudet, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem. Puis le petit cercle s'augmenta encore par le mariage de Louis Bernard; il était devenu membre du Conseil des Deux Cents, et il épousa une veuve de bonne famille. Les prêtres et leurs amis furent indignés. a Comment, disaient-ils, ce prêtre a osé épouser une femme ! >> « Ah ! répondaient les Eidguenots, vous criez parce que Bernard s'est marié, et vous ne dites rien quand les prêtres ont des femmes illégitimes, vous trouvez cela tout naturel 1 » Cela ne pouvait leur paraître blâmable, puisque les papes donnaient l'exemple. Cette même année-là, le pape Clément, étant mort, fut remplacé par Paul III qui, lorsqu'il était cardinal, se déguisa en laïque pour épouser une dame de Bologne. L'auteur catholique déjà cité dit qu'il avait deux enfants, un garçon et une fille, et que ce saint-père fut soupçonné d'avoir empoisonné sa mère, sa soeur, son fils et son beau-fils. « C'était, dit le même auteur, le monstre le plus affreux de son époque. Il excitait sans cesse les rois de France et d'Espagne à brûler les protestants. Comme on demandait à ce pape de réformer les abus du papisme; il chargea une commission, composée de cardinaux et d'évêques, d'indiquer les moyens à employer. La commission s'en prit aux papes eux-mêmes et demanda l'abandon de leurs vices et de leurs crimes. Mais Paul III déclara qu'il ne déshonorerait pas le saint-siège en confessant les vices des papes. Au contraire, il publia une bulle in Coena Dominé, ordonnant de maudire, chaque Jeudi-Saint, tous ceux qui

parlaient contre les droits et les privilèges du siège pontifical. " Voilà, d'après l'histoire, le bon exemple que la chrétienté recevait de son chef.

CHAPITRIE: LVII

Le loup et les bergers.

Si l'évoque de Genève avait abandonné son troupeau, il ne l'avait point oublié, mais il y pensait en loup et non pas en berger. Pendant une nuit du mois de juillet, un des domestiques du premier syndic réveilla son meurtre pour lui annoncer qu'un étranger demandait à lui parler d'affaires urgentes. Ce visiteur nocturne était un homme du Dauphiné. « Je serais peiné, disait-il au syndic, de voir la ruine de Genève et de l'Évangile. » « Et comment cela » « Vous ignorez donc que l'armée du due de Savoie va arriver sous vos murs et que ce matin l'évoque a quitté Chambéry pour rentrer à Genève sous la protection des armes savoyardes ? »

Ces nouvelles étaient exactes; I'ennemi était aux portes de la ville; l'évêque et sa suite s'étaient arrêtés à quelque distance, Le parti catholique était dans le complot; il avait tout préparé pour l'arrivée de ses complices. Trois cents Savoyards avaient été peu à peu répartis dans diverses maisons catholiques. On avait encloué quelques-uns des canons, bourré les autres de foin; un serrurier se tenait prêt à ouvrir les portes des remparts. Il avait été convenu qu'au milieu de la nuit quand tout serait tranquille, les catholiques de Genève donneraient le signal à ceux du dehors en agitant des torches allumées du haut de leurs maisons. Quant aux prêtres, ils devaient se rassembler dès qu'ils entendraient un coup de canon tiré au Molard, et avant le matin Genève serait au pouvoir de ses deux plus grands ennemis. Le duc de Savoie avait demandé le secours de la France et l'évêque lui avait promis d'abandonner son évêché, aussitôt qu'il l'aurait recouvré, en faveur du fils cadet du duc, en échange d'une forte somme d'argent.

A l'ouïe de ces nouvelles, tous les Genevois prirent les armes. Les prêtres qui se disposaient à donner le signal du massacre ''enfermèrent dans leurs demeures. Pendant ce temps, les troupes savoyardes, campées au dehors, attendaient avec impatience le signal convenu et s étonnaient fort `de ne pas voir paraître les torches sur les toits. Soudain, on aperçut une brillante lumière, mais elle n'était pas sur les toits; elle montait, montait toujours plus haut et enfin s'arrêta au sommet de la cathédrale. « C'est la lumière du guet, s'écrièrent quelques Savoyards, nous sommes trahis I » Une panique

soudaine s'empara de l'armée, les deux généraux donnèrent eux-mêmes le signal de la retraite.

Quelques soldats vinrent au galop donner l'alarme à Pierre de la Baume; saisi d'une terreur subite, comme la nuit où Baudichon avait pénétré dans sa chambre avec des torches, l'évêque sauta sur son cheval et s'enfuit en toute hâte. Au soleil levant, il n'y avait plus un seul ennemi en vue. Dieu avait sauvé Genève !

Les évangéliques rendirent de ferventes actions de grâces à Dieu pour cette merveilleuse délivrance. Un mois plus tard, ils eurent un nouveau sujet de reconnaissance. Baudichon et un autre Eidguenot avaient été saisis par les catholiques de Lyon et condamnés à être brûlés. Des ambassadeurs bernois obtinrent de François Ier qu'il relâchât les deux prisonniers. Le roi, désirant rester en bons termes avec les Suisses, envoya à Lyon l'ordre de rendre Baudichon et son compagnon aux seigneurs bernois, sous l'escorte desquels les deux braves Eidguenots arrivèrent à Genève au milieu de l'allégresse générale.

Cependant le ciel était toujours chargé d'orage; ces délivrances furent comme les derniers rayons de soleil perçant des nuages de plus en plus noirs. Néanmoins, si le danger grandissait au point qu'à vues humaines tout semblait perdu, aux yeux de Dieu il en était autrement. La lumière augmentait, la vérité jetait de profondes racines dans les cœurs, et si les Genevois étaient persécutés, c'est que le prince des ténèbres craignait de perdre cette ville et qu'il rangeait toutes ses forces en bataille contre la vaillante petite cité. Les évangéliques devaient éprouver la vérité de ces paroles de Farel: «Que tout marche noblement quand tout semble perdu aux yeux du monde ! » Il fallait tout sacrifier à Christ et à son Évangile.

Chaque jour les nouvelles devenaient plus alarmantes; la France et la Bourgogne avaient promis leur secours au duc et à l'évêque; une nouvelle attaque était imminente. Tous les citoyens sur lesquels on pouvait compter furent mis sous les armes. Les catholiques qui avaient failli livrer Genève à l'ennemi furent surveillés avec soin. Au reste, sauf les prêtres, ils partirent presque tous pour se joindre à l'armée savoyarde.

Les Eidguenots virent le départ de leurs adversaires avec satisfaction, car, malgré la présence du clergé, la ville se trouvait ainsi entre leurs mains.

Autour des remparts s'étendaient de vastes faubourgs, peuplés d'églises, de couvents et de maisons de campagne entourées de superbes jardins. Le Conseil prit une décision héroïque. Pour empêcher les armées ennemies de s'établir dans ces faubourgs, il les fit complètement raser. Tout fut abattu, la demeure somptueuse du riche aussi bien que la chaumière du pauvre. Six mille personnes se trouvèrent sans abri, mais les Eidguenots ouvrirent leurs maisons à tous, catholiques ou réformés sans distinction, partageant avec eux le dernier morceau de pain et la plus petite chambre

Cette hospitalité était d'autant plus touchante que la famine menaçait la ville, car Pierre de la Baume avait envoyé aux contrées environnantes une défense expresse de fournir aucune denrée à ses brebis rebelles

Ni fruits ni légumes n'arrivaient plus sur le marché qui restait vide et désert. Des garnisons postées dans tous les châteaux d'alentour faisaient bonne garde pour le cas où quelque marchand aurait essayé d'enfreindre -la défense épiscopale. Nul ne pouvait pénétrer dans Genève; l'évêque vint s'établir à Gex, rassembla ses prêtres autour de lui et de là il lança une excommunication générale sur les habitants de la malheureuse ville et sur tous ceux qui tenteraient d'y pénétrer. « Il faut écraser ces luthériens, disait l'évêque, par la guerre, la famine, enfin par tous les moyens possibles.» Les campagnards regardaient Genève de loin avec terreur; ils se gardaient bien d'approcher, pensant que c'était un lieu habité par tous les diables. Quelques esprits forts s'y aventurèrent pourtant un jour, poussés par la curiosité et pour a voir les diables ». «Nous y avons été, dirent-ils en revenant, et pour vrai, ces prêcheurs sont des hommes et non des démons. » L'évêque coupa court à leurs récits en les envoyant en prison.

L'orage qui semblait sur le point d'éclater n'ébranla pas les évangéliques; ils profitèrent au contraire de l'absence des catholiques pour jouir sans entraves de leurs prédicateurs -et de leurs réunions. « Tous les jours le Seigneur ajoutait à l'Église ceux qui devaient être sauvés, » et malgré la fureur de l'ennemi, il régnait une grande joie dans la ville.

La nuit, quand les soldats montaient la garde aux portes et sur les remparts, les prédicateurs allaient s'asseoir au milieu d'eux pour leur parler du Seigneur Jésus. Bien des soldats furent amenés au salut de cette manière. « Autrefois, disaient les citoyens, nos soldats gaspillaient leur temps avec des femmes de mauvaise vie, mais à présent, au lieu de conversations profanés, nous n'entendons plus dans les corps de garde que la Parole de` Dieu. »

En effet, Dieu déployait sa miséricorde en sauvant des multitudes de pécheurs et en enseignant à ses enfants des leçons glorieuses et bénies. Ils allaient apprendre par leur expérience, aussi bien que par les exhortations de Farel, que c'est folie de s'appuyer sur le bras de la chair. S'ils comptaient sur Berne, ils allaient voir -que Dieu seul ne nous fait jamais défaut. Car Berne, leur fidèle alliée, se tenait sur la réserve et semblait ne pas pouvoir ou ne pas vouloir les secourir.

Sur ces entrefaites, le duc de Savoie fit des offres de paix; il était disposé à accorder un pardon complet, mais à la condition que les Genevois renverraient les évangélistes, feraient cesser les prédications, recevraient de nouveau l'évêque et Entreraient dans le giron de l'Église. Telle était l'alternative: la paix, I'abondance et les rites papistes, ou bien l'épée, la famine et l'Évangile de Dieu.

Mais Genève avait bien changé depuis que, deux ans auparavant, elle chassait Farel de ses murs.

«Vous nous demandez, répondit le Conseil, d'abandonner nos libertés et l'Évangile de Jésus-Christ ! Plutôt renoncer à père et mère, femme et enfants. Plutôt perdre nos biens et nos vies! Dites au duc que nous mettrons le feu aux quatre coins de la ville avant que de bailler congé aux prêcheurs qui nous annoncent la Parole de Dieu. »

Le duc et l'évêque furent aussi surpris qu'irrités de cette belle réponse; ils convoquèrent une diète à Thonon. Voici ce que la sœur Jeanne nous en dit .

« En ce mois de novembre fut tenue une journée à Thonon pour traiter de la paix, pour le bien du pays, le tout aux frais de Monseigneur, lequel (comme un vrai prince de paix) ne voulait à aucun prix répandre le sang humain. Il y assista en personne, ainsi que la première noblesse des pays voisins, l'archevêque de la Tarentaise et l'évêque de Belley. Il y avait aussi des ambassadeurs des cantons suisses. Tout cela occasionna de grands frais à Monseigneur bien inutilement car les hérétiques ne voulurent pas entendre raison. On se sépara donc sans rien faire, de quoi tous furent marris, car ces hérétiques devinrent toujours plus arrogants. La première semaine de décembre, ils ôtèrent et brisèrent toutes les croix de Genève et des environs; le reste de l'année se passa en grande douleur et tribulation... Le jour de Noël, les luthériens ne firent aucune solennité et s'habillèrent de leurs plus pauvres: habillements comme les jours ouvriers, et ne firent point

cuire de pain blanc parce que les chrétiens le faisaient... De tout l'Avent ne fut fait sermon à Genève, excepté ceux des chétifs, ce qui n'avait eu lieu de mémoire d'homme et paraissait bien étrange aux chrétiens. »

Le but de la conférence de Thonon était de chercher un moyen de réduire la ville rebelle à l'obéissance. Berne se rangea du côté de l'évêque et de la Savoie ! Qui l'aurait cru ! Berne, qui avait été l'espérance et l'appui des Genevois, Berne les abandonnait ! Mais Dieu lui-même allait être leur appui et leur espérance.

Comme si Genève n'avait pas encore assez d'ennemis, Charles-Quint, entraîné par la ligue, se joignit encore à la duchesse de Savoie, qui était sa belle-sœur.

Les conditions arrêtées à Thonon furent proposées au Conseil de Genève; les Bernois les avaient approuvées en partie. Le duc offrait une trêve de deux mois, pendant laquelle le Conseil expulserait les prédicants et ferait sa soumission à l'évoque. Le Conseil envoya immédiatement sa réponse par les Bernois; elle vaut la peine d'être lue:

«Quant au premier article, disaient les Genevois, lequel porte que tous doivent demeurer tranquilles et ne plus rien entreprendre, nous répondons que nous ne désirons que la paix et l'amour envers tout le monde. Quant au second article qui demande que nous expulsions les prédicants te la nouvelle foi, nous répondons qu'il n'y en a plus à Genève' car des deux qui étaient ici, l'un est en prison (le père Furbity) parce qu'il n'a pas voulu rétracter ce qu'il avait prêché selon la nouvelle foi, contre l'ancienne. Il avait dit, entre autres, que nul sauf le pape ne peut entrer dans le ciel sans le secours d'un prêtre, et que celui qui mange de la viande Ies jours où le pape et l'Église le défendent, est pire qu'un larron ou un meurtrier. Il a dit beaucoup d'autres choses qu'il n'a pas pu prouver par les saintes Écritures et par l'ancienne loi de Jésus-Christ, mais seulement par les livres de nouveaux docteurs, tels que

Thomas d'Aquin, qui vivait il n'y a que quatre cents ans. Ces docteurs-là sont appelés Antichrist par la sainte Écriture, parce qu'ils enseignent autrement que le Christ n'a enseigné. Quant à l'autre prédicant, c'était le vicaire de Saint-Gervais, lequel, voyant qu'il ne pouvait prouver par les anciennes et saintes Écritures les choses qu'il disait, s'est sauvé de son plein gré s'est retiré à Peney avec les traîtres et les vagabonds. Ainsi, nous n'avons plus de prêcheur de la nouvelle foi à Genève, du reste, nos édits défendent de prêcher autre chose que l'Évangile et l'ancienne doctrine de Jésus-Christ.

» Quant au troisième article, portant que, pendant la trêve, les personnes et les biens seront respectés, nous répondons que nous n'avons défendu à personne de venir dans notre cité et que, ne faisant la guerre à personne, nous n'avons point de trêve à conclure.

» Pour ce qui est du quatrième article, lequel porte que l'une des parties ne refusera point à l'autre des vivres en échange de son argent, nous répondons que nous n'en avons jamais refusé à personne.

» Quant au cinquième article, portant que si quelqu'un enfreint la trêve, il sera châtié, nous déclarons que nous n'avons pas de prisonniers et que nous n'en avons jamais eu, sauf pour dette, vol ou meurtre. Mais le duc nous retient six prisonniers, à savoir trois enfants -et trois vieux hommes, uniquement parce qu'ils ont oui l'Évangile et ont voulu le suivre.

» Quant à l'évêque, c'est une tout autre affaire; il s'est chassé lui-même; de pasteur et berger il s'est fait le loup de ses brebis, ce que nous sommes prêts à lui démontrer en temps et lieu voulus; d'ailleurs chacun le sait. Ce sont les loups qui demandent une trêve

aux bergers et à leurs troupeaux. »

L'ambassadeur ajouta de son chef le 'commentaire suivant: Le Maître de la bergerie qui a envoyé et donné les bergers pour défendre ses brebis des loups, est fidèle et puissant; Il peut faire toutes choses. Que Dieu leur donne la grâce, vertu et puissance de résister aux loups et de bien y persévérer à son honneur et gloire. »

Telle fut la réponse de cette petite ville, seule en face de l'Europe en armes, mais seule avec Dieu.

Peney, mentionné dans la réponse du Conseil, était un château fort appartenant à l'évêque de Genève; il y tenait une garnison composée en grande partie de gens qui s'étaient enfuis de Genève pour des motifs peu avouables. Pierre de la Baume les entretenait à ses frais afin qu'ils arrêtassent au passage les luthériens et les vivres destinés à approvisionner le marché de Genève. Le château de Peney devint ainsi un véritable repaire de brigands où bien des serviteurs de Dieu trouvèrent la prison et la mort.

CHAPITRE LVIII

Lumière et ténèbres.

Quand les choses nous semblent désespérées, dit Guillaume Farel, c'est alors que par la vraie foi nous: devons nous fortifier et avoir assurance, malgré tout ce que I homme peut en penser. Car voyez ce qu'il est advenu au fidèle Abraham. Quand a-t-il reçu l'accomplissement de la promesse ? N'est-ce pas lorsque tout espoir, soit en lui, soit en sa femme, avait défailli ? Et quand la dite promesse lui a-t-elle été confirmée, sinon quand le dit Abraham avait levé le couteau pour tuer son fils Isaac ?

» Et lorsque vous et moi nous voyons arriver tout le contraire de ce que nous attendions, et que Satan se relève plus puissant que jamais, il faut alors persévérer en notre requête et ne cesser nullement, mais toujours en priant croire que Dieu nous l'accorde et qu'II nous exaucera pour glorifier son saint Nom... Certes, s'il y a quelqu'un qui doive craindre, c'est moi, car si d'un côté Dieu me promet une bouche et une sagesse à laquelle les adversaires ne pourront résister, de l'autre je suis averti que je serai persécuté et même que ceux qui me mettront à mort penseront rendre service à Dieu... Il est bien vrai qu'un cheveu de ma tête ne tombera point sans le vouloir du bon Père: comme je l'ai bien souvent éprouvé, me trouvant dans de tels dangers qu'aucun homme n'y aurait échappé sans le secours de Dieu. En accomplissant la tâche qu'II m'a ordonnée, je suis exposé aux coups et à mourir de mort violente, et je n'ai d'autre refuge que l'invocation à Dieu... Mais j'ai confiance en Dieu qu'II aura pitié de vous. Si vous mettez votre fiance en Lui, si vous détachez vos cœurs de cette terre et si vous demandez sans cesse l'aide et assistance de Dieu, je suis assuré qu'II vous exaucera, quand même il y aurait cent mille fois plus de contrariétés et moins d'espoir selon la chair. Car la foi ne regarde qu'aux profondeurs insondables de la bonté de Dieu. »

Grâce à Dieu, les paroles de Farel ne restèrent pas sans effet. Les réformés de Genève se tinrent fermes malgré l'empereur, le duc, l'évêque, le roi de France, les menaces de la Bourgogne et la défection de Berne. Ces héroïques chrétiens étaient prêts à souffrir la perte

de toutes choses, excepté celle de Christ et de sa Parole.

La destruction des faubourgs avançait; les matériaux enlevés aux bâtiments démolis servaient à élever des travaux de fortification. Les Eidguenots se privaient de nourriture pour secourir ceux qui avaient perdu leurs demeures. Le commerce était complètement arrêté, la misère et la famine menaçaient la ville.

« Quoi qu'il vous arrive, dit encore Guillaume Farel. ne vous détournez à aucun prix de Jésus et de sa Parole; ne vous arrêtez pas, lors même que votre vie, les vôtres et ce que vous avez devrait être fondu et perdu. Car vous ne pouvez faire un meilleur usage de ce qui vous appartient que de le perdre pour l'amour de l'Évangile. Cela vous profitera dans cette vie et dans celle à venir, comme Dieu en a fait la promesse. »

Durant cet hiver, les Genevois perdirent beaucoup des choses de ce monde, mais ils s'enrichissaient dans les choses de Dieu et se trouvaient plus heureux qu'ils ne l'avaient jamais été.

Pour la sœur Jeanne et ses compagnes, tout était triste. Chaque semaine apportait un surcroît de difficultés qui causait aux pauvres sœurs a abondance de larmes et d'angoisse ».

Un jour, entre autres, un officier voulut absolument inspecter leur domaine pour voir s'il fallait le fortifier; un homme de son escorte, a un méchant garçon, dit la sœur Jeanne, se lava les mains dans l'eau bénite par moquerie. Ce mauvais garçon, quand il fut dehors, se vanta aussi d'avoir embrassé plusieurs dames, mais il mentait faussement. Le vendredi suivant, mourut un apothicaire de la secte luthérienne dont la femme était bonne chrétienne. Quand elle vit son mari près de la mort, elle fit son devoir en l'admonestant de se retourner vers Dieu et de se confesser. Mais il ne voulut rien en faire et la supplia d'envoyer chercher le maudit Farel. Elle lui répondit que si Farel venait, Île sortirait de la maison pour ne pas être en si mauvaise compagnie, et il mourut ainsi dans son erreur. Son père, - qui était chrétien, le fit jeter hors de sa maison et porter au cimetière de la Madeleine, afin que ses complices le prissent pour en faire à leur vouloir, car, quant à lui, il ne l'avouait point pour son enfant; sa femme aussi ne tint pas plus de compte de lui que d'un chien. »

-C'est ainsi que les choses se passaient sur la terre, tandis que « l'apothicaire luthérien » était accueilli dans le ciel en présence de son Sauveur.

Il est utile, en contemplant ce triste tableau du cœur humain, de nous rappeler cette solennelle vérité :-I'inimitié contre Dieu règne dans tous les cœurs naturels. Il y a une haine contre le Seigneur Jésus plus forte que toutes les affections naturelles et capable d'étouffer l'amour des parents pour leurs enfants, des maris pour leurs femmes, prouvant ainsi la vérité de ces paroles de Jésus, que « les ennemis d'un homme seront les gens de sa propre maison ».

« Gardez-vous de prendre vos ébats, dit Farel, en médisant des pauvres pécheurs et en vous moquant d'eux. Ne racontez point leurs péchés par moquerie, ni par haine, ni par aucun mauvais sentiment que vous ayez contre les personnes qui pèchent. Mais s'il vous arrive d'en parler, faites que ce soit avec une grande compassion, détestant le péché, mais avec un grand désir que tous en soient retirés.

» Car, mes frères, qui sommes-nous, d'où venons nous, qu'avons-nous de nous-mêmes que tout ne soit pareil aux autres en nous ? La seule différence vient de la grâce de Dieu, qui, au lieu de nous laisser éternellement morts dans nos péchés, allant de mal en pire, comme nous le méritions, nous en a retirés pour nous donner la vie éternelle et pour nous faire marcher de bien en mieux. Mais tout vient de sa pure grâce.:, C'est pourquoi ne nous devons point en pensant être quelque chose comme de nous-mêmes, mais soyons humbles et regardons d'où nous avons été pris; remercions Dieu en lui donnant tout honneur et toute gloire, reconnaissant que tout le bien est de lui et procède de lui, tandis qu'il ne vient que du mal de nous. Tout ce que nous faisons et pensons comme de nous-mêmes est mauvais. Ayons donc pitié des pauvres pécheurs et prions Dieu pour eux. »

 

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