La vie de Guillaume Farel, par F

Guillaume Farel, la vie de, par F. Bevan, partie 4

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CHAPITRE LIX

 

Une lettre qui sera peut-être utile aux lecteurs.

 

Farel plaignait les pauvres pécheurs ; il priait pour eux et il les aimait. Voici une lettre qu'il écrivit à ce sujet à un catholique genevois, probablement un membre de la famille Bernard :

" Mon très cher frère, grâce et salut vous soient donnés de Jésus. J''ai lu la réponse que vous faites à ce que j'ai écrit, et je suis grandement ébahi de ce que vous expliquez comme vous le faites ces paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ : "Je suis le cep et vous êtes les sarments. " Comment avez-vous pu penser que Je Seigneur a voulu rappeler par là les deux préceptes desquels dépendaient "la loi et les prophètes", à savoir l'amour de Dieu et du prochain? je vous prie pour l'honneur.de Jésus, qui pour nous est mort, d'avoir sa gloire à cœur en écoutant ce que je vous réponds. Vous savez que la sainte Loi de Dieu régnait avant que Jésus vînt ; cette loi repose sur le commandement d'aimer Dieu et son prochain, par lequel vous dites que nous sommes justifiés, Ceux qui sont justifiés ont le salut, car ils sont agréables à Dieu ; ils deviennent ses enfants et ses héritiers, puisque par leur justification *ils sont rendus purs de cœur et par conséquent fils de Dieu. Si donc, en observant la Loi, nous obtenons ce grand bien, pourquoi a-t-il fallu que Jésus vînt,? Ne serait-il pas mort en vain ? (Gal. II.) En vérité, tout ce que le saint apôtre cite aux Romains et aux Galates, pour montrer que nous sommée sauvés par la foi en Jésus 'et non par la loi, serait condamné par ce que vous dites. Relisez, je vous prie, les chapitres III et IV aux Romains et pensez-y en priant notre Seigneur qu’il vous donne la pleine intelligence, et vous verrez combien vous vous êtes fourvoyé. De sages et savants zélateurs de la Loi l'ont comprise et enseignée comme vous, mais saint Paul, parlant par le Saint-Esprit, leur a résisté énergiquement, montrant comment le plus excellent des Pères, Abraham, a été justifié par la foi et non par la Loi. C'est aussi ce que David affirme en disant que " bienheureux est l'homme dont les péchés sont couverts et auquel Dieu n'impute pas ses iniquités. " Autrement, si la Loi nous donnait l'héritage, la foi serait anéantie et la promesse abolie. Il faut venir à Dieu par la foi, sans laquelle nul ne peut Lui plaire (Hébreux XI), et par la foi nous obtenons tout, car toutes choses sont possibles à celui qui croit (Marc IX). Par la foi, les apôtres et tous les justes ont reçu le Saint-Esprit, par lequel ils ont parlé des choses de Dieu, et il faut que les rameaux demeurent attachés au cep par la foi. Personne ne doit parler d'aimer Dieu et son prochain comme lui-même si ce n'est par la foi. Car c'est par la foi que nous. avons le Saint-Esprit répandu dans nos coeurs, et alors nous aimons Dieu pour Lui-même parce qu'il est digne d'être aimé et qu'il nous a aimés le premier (1 Jean IV). Ensuite pour l'amour de Dieu nous aimons notre prochain, non seulement nos amis, nos frères, mais encore ceux qui nous font du mai (Matthieu V). Ce sont là les fruits du bon arbre, nul autre ne les produira ; ils viennent du Saint-Esprit que nous recevons par la foi. Car le mauvais arbre ne peut porter de bon fruit, si belle apparence qu'il ait (Matthieu VII, 12). Ceux-là peuvent dire Seigneur, Seigneur, mais jamais ils n'entreront dans la vie, la colère de Dieu demeurera sur eux. Et la haine, l'iniquité et d'autres mauvaises racines remplissent le coeur de tels hommes, même à l'égard de ceux qui ne leur ont fait aucun mal, et ainsi le pauvre infidèle va de mal en pis.-- comme Dieu l'a bien montré dans le cas des pauvres juifs... N'oublions pas que le médecin est pour les malades et non pour ceux qui sont en santé. Ne soyons pas comme les pauvres pharisiens, qui demeurent en leur péché sans qu'il' leur soit pardonné, bien qu'ils disent : " Nous voyons. " Mais plutôt confessons que nous sommes malades et pécheurs, comme c 9 est le cas de nous tous, et que le vrai Médecin nous donne guérison et rémission, afin qu'étant affamés. nous soyons rassasiés,' et abattus nous soyons relevés. Ne nous déclarons pas riches, de peur d'être renvoyés à vide ; ne nous élevons pas, de peur d'être abaissés.

" La Parole de Dieu, étant la vraie lumière, n 9 a point d'ombre, et si nous la suivons, il ne peut en résulter que du bien. Mais les choses inventées par les hommes ne sont que ténèbres ; il n'en résulte que du mal... la nourriture divine ne peut jamais être nuisible, mais toute autre nourriture fera du mal.

" Quelle répréhension Dieu adressera à ceux qui vont où ils trouvent la bonne chère* et les aises de leur corps, mais qui, s'il s'agit de leur pauvre âme, ne veulent pas prendre la peine de s'enquérir de la vérité auprès des messagers de Dieu. Ils ne veulent pas éprouver les esprits afin de savoir s'ils sont de Dieu, et afin de les suivre s’ils ont raison et' de les blâmer s'ils ont tort.

" Comme Moïse (Nombres XI) et saint Paul (l Cor. XIV), le voudrais que tous. prêchassent en tenant leur mission non des hommes, mais de Dieu. Car s'il 'envoie pas les prédicateurs, ils ne peuvent prêcher, ce qui signifie édifier la congrégation, et s'ils ne prêchent, le peuple n'entendra point ; et s'il n'entend point, il ne croira pas au Seigneur et ainsi il ne 1'invoquera point et il demeurera sans salut.

" Jésus ne faisait jamais rien de Lui-même, mais seulement ce que le Père lui commandait, et les apôtres ont suivi ses traces ; quoique les autorités soient ordonnées de Dieu, les apôtres n'ont demandé de licence ni à Pilate ni à Hérode, ni aux scribes, ni aux pharisiens. Mais ayant reçu le talent de Dieu et la grâce de Dieu, ils ont fait valoir le talent et prêché par la grâce de Dieu, comme le font tous ceux qui annoncent la Parole divine purement. Ceux-là sont envoyés de Dieu , ce qui vient ainsi de sa part ne peut qu'être en bon ordre et que produire du bien, quoi que le monde en dise ou en pense. Mais ce qui vient de l'homme ne peut faire que du mal, comme le prouve ce qui est arrivé aux juifs et maintenant au pape, qui es tout à fait opposé à Jésus...

" Si nos consciences sont entre nos mains, comme ,c'était le cas pour Adam et Eve, elles sont bien mal logées et bientôt perdues. L'homme tombé est dans le péché, il n'a pas la foi, il est séparé de Jésus et esclave du péché. Il n'est pas en son pouvoir de se relever, pas plus qu'un mort ne peut se ressusciter. Et si Dieu, dans sa grande miséricorde, ne retire le pauvre pécheur, il est perdu pour toujours (Hébreux X). Celui qui est en

Jésus et qui a la vraie foi ne s'appartient plus ; il est à Jésus et sous sa sauvegarde. Jésus a donné la vie à ses brebis, Il les a sauvées et c’est Lui qui les protège. Ce ne sont pas les brebis qui se gardent, qui se sont sauvées et donné la vie. Nous serions tous perdus si Jésus ne nous gardait pas, puisqu'avant que le péché fût, nous n'avons pu subsister (Genèse III).

" Lorsque Adam eut la connaissance du bien et du mal, lui et sa femme, ayant conscience de leur nudité, se couvrirent de feuilles et s'enfuirent de devant Dieu. Tous leurs descendants, dès qu'ils ont connaissance de leur état, agissent de même ; c 9 est tout ce qu'ils savent faire et ainsi ils sont chassés du paradis. Mais celui qui a une foi parfaite en Jésus laisse tout ce qui est de la sagesse et la force de l'homme, et il vient par la foi à Jésus, lequel illumine -de sa grâce les aveugles, nettoie les lépreux, vivifie les morts ; bref, Il fait toutes choses en nous. Car notre salut ne vient ni de noirs ni par nous, mais de Jésus et par Jésus. je le répète, Jésus n'aurait pas eu besoin de venir, si Adam avait pu se sauver par la connaissance du bien et du mal. je suis ébahi que . vous ne sondiez pas mieux les. Ecritures afin de donner gloire à Dieu en reconnaissant que le salut ne vient pas de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Le salut vient de la semence sainte qui. brise la tête du serpent, et non point par Adam ni Eve, qui ne sont que cause de mort et de damnation à tous. Mais Jésus seul est la cause et l'auteur de la vie et du salut à tous ceux qui le reçoivent. Nous n'avons aucune excuse devant Dieu et nous ne devons point chercher à nous justifier par dès raisonnements. Nous sommes nés dans le péché, conçus dans l'iniquité, enfants de colère et de mort (Ephésiens II). Si Jésus ne - nous sauve, nous sommes tous perdus; mais par la foi en Jésus nous sommes faits enfants de Dieu, et venant à Jésus, chargés et travaillés, nous sommes soulagés; ceux qui ne vont pas à Lui sont abîmés sous leur fardeau.

" Il est sévèrement maudit celui qui empêche son prochain de venir à Dieu (Matthieu XVIII); celui qui, ayant oui l'Evangile, ne le met pas en pratique. .donnant ainsi le mauvais exemple aux pauvres ignorants. Dieu maudit de même ceux qui méprisent la sainte doctrine de Jésus, refusant d'obéir à ce que disent les petits de ce monde, que Notre Seigneur a choisis dans sa sagesse. C'est ainsi que Jésus fut rejeté parce qu'il ne marchait pas selon la tradition des Pères ni selon les usages établis, parce qu'il mangeait et buvait avec les pécheurs et que les pécheurs le suivaient. Ainsi ces pauvres idiots, n'entendant rien à la doctrine de Jésus, rejettent ce qu'ils ne comprennent pas.

" C'est parce que j'ai compris, par la grâce qu'il m'a donnée, la volonté de ce bon Maître, le Seigneur Jésus, que je tâche de confesser ouvertement -Jésus et son Evangile, étant assuré que la sainte Parole de Dieu subsiste et que les hommes n'y peuvent rien ; le pape et ses cardinaux ne sont que des hommes et ils tomberont devant la Parole de Dieu... La perdition vient de nous et le salut de Dieu... Puisque vous terminez votre lettre au nom de Dieu et en invoquant son secours, cela me donne grand espoir que Celui qui vous a fait écrire de la sorte achèvera de vous éclairer dans tout ce qui concerne son nom, sa gloire et sa puissance. Car nul autre que Lui ne peut aider ou secourir, puisqu'un seul nom a été donné aux hommes pour être sauvés, à savoir le nom de Jésus.

" Quelle sainte prière que la vôtre ! Que vous avez raison d'invoquer le secours de Dieu ! Puisse-t-il, dans sa grande bonté, vous exaucer et vous donner ce dont nous avons si grand besoin, c'est-à-dire sa grâce, afin que vous puissiez faire la confession que sa grâce vous suffit ! Vous ne pouviez mieux conclure selon la vraie

foi et la Parole divine pour détruire tout ce que vous avez dit en défendant la justification par les oeuvres. " Ma grâce te suffit ". c'est ce que le Seigneur dit à saint, Paul Relisez maintenant les passages . qui traitent de la grâce et méditez-les. Par exemple celui-ci : " Celui qui est justifié par la grâce ne l'est pas par les œuvres. " Et cet autre " Celui qui est sauvé par la grâce ne l'est point par les œuvres. " Sans cela la grâce ne serait plus une grâce. Cette grâce de Dieu, connue et comprise, goûtée et savourée par la foi et l'Esprit qui nous en rendent assurés, fait que nous aimons Dieu d'un grand amour, que nous l'adorons et l'apprécions, enfin* que nous aimons notre prochain comme nous-mêmes.

" Sans la grâce de Jésus, nous pouvons bien avoir la loi, les ombres, l'apparence de servir . Dieu comme Moïse l'a enseigné, mais Moïse ne peut rien nous donner pour passer de l'ombre à la réalité. Pour servir Dieu en vérité, il faut aller à Jésus, par lequel la grâce et la vérité sont venues. Cela est ainsi afin que nul ne se glorifie, mais que toute la gloire revienne 'a' Dieu, qui, pour l'amour & Lui-même, pardonne et fait grâce. Il nous fait ce don afin d'être trouvé seul Juste et justifiant, Sauveur et sauvant. Cela vient de sa grâce et non pas de nos oeuvres. Qu'il nous donne la plénitude de cette grâce par laquelle aussi Il nous fera marcher comme ses vrais enfants, droitement, saintement, montrant par nos œuvres notre sainte vocation. Et ainsi étant tous à Lui, faisons tout d'un même cœur, d'un même esprit, dans la véritable paix et unité -chrétienne, non pas celle du monde, mais celle de Jésus. Vivons ensemble, ici-bas, comme des, pèlerins qui marchent dans la vraie foi agissante par là charité, afin que quand Jésus viendra pour juger les vivants et les morts, nous allions à -sa rencontre pour être -éternellement avec Lui dans le royaume qui est préparé pour les fils de Dieu ! "

 

CHAPITRE LX

 

Un grand danger.

 

Pendant l'hiver, on remarqua une étrangère suivant assidûment les réunions évangéliques. Les chrétiens s'intéressèrent à elle, entre autres Claude Bernard, auquel cette femme raconta qu'ayant dû quitter la France pour la foi, elle avait perdu sa place et se trouvait sans ressources à Genève.

.Claude fut touché de sa détresse et de son grand désir d'entendre l'Evangile. Il la prit chez lui et la chargea de servir les trois évangélistes logés dans sa maison (mars 1535).

Un jour, cette femme, nommée Antoina Vax, à l'heure habituelle du repas, posa sur la table une soupe aux épinards très épaisse ; Farel la regarda et dit qu'il préférait la soupe maigre du ménage. Froment et Viret se servirent du potage épais qu'Antoina avait préparéé, disait-elle, exprès pour Viret, qui était encore malade. A ce moment, on vint annoncer à Froment l'arrivée de sa femme et de ses enfants. Il se leva précipitamment pour aller à leur rencontré, sans avoir eu le temps de goûter le potage. Viret seul en mangea sa part. A peine avait-il fini qu'Antoina, l'air bouleversée, entra dans la chambre en lui apportant un verre d'eau fraîche, le suppliant de le boire, sans vouloir lui dire pourquoi. Pierre Viret but l'eau, mais cela ne l’empêcha point de tomber gravement malade.

Claude Bernard fut désolé ; son ami semblait mourant ; que pouvait-il lui être arrivé? Sur ces entrefaites, on s'aperçut que plusieurs objets disparus dans la maison avaient été volés par Antoina, et Claude Bernard commença a soupçonner cette femme d'avoir empoisonné Viret. Il voulut l'interroger, mais elle avait dis' paru et emmené ses enfants de la maison où ils logeaient. On sut qu'elle avait pris un bateau en demandant au batelier de s'éloigner de Genève.

Bernard la poursuivit et là ramena ; mais pendant qu'il aidait à ses enfants à débarquer, Antoina s'échappa et courut se réfugier chez un chanoine dans le haut de la ville. On apprit le lieu de sa retraite par des personnes qui, l'avaient vue passer en courant; la police fouilla la maison du prêtre et trouva la misérable femme blottie dans le recoin le plus obscur de la cave. Conduite en prison et jugée le 15 avril, elle confessa immédiatement son crime en déclarant qu'elle avait été poussée à le commettre par les " bonnets ronds ", C’est-à-dire les prêtres. - Ceux qu'elle nomma furent arrêtés; des prêtres arrêtés et emprisonnés par des laïques! Quelle audace C'était la première fois qu'à Genève on voyait des gens d'église jugés selon la loi commune. Antoina Vax fut condamnée à être décapitée. Quand on la fit monter sur l'échafaud, elle parut ne faire aucune attention à la foule immense qui l'entourait. Les yeux fixés sur des choses invisibles, elle agitait ses mains en criant : -" Otez-les! ôtez-les! " Les gardes lui demandèrent ce qu'elle voulait dire. " Ces bonnets ronds, répondit-elle, ces bonnets ronds-là; voyez, ôtez-les, ils sont cause de ma mort. " Au moment où la hache du bourreau se levait sur elle, la malheureuse criait encore : " Otez-les "

Plus tard, le bruit se répandit en ville que l'attentat de cette femme faisait partie d'un vaste complot tramé par les prêtres, qui voulaient aussi empoisonner le pain et le vin de la Cène pour se défaire des réformés en masse. Dès lors, même les catholiques honnêtes s'éloignèrent avec horreur de ces misérables ; mais la soeur Jeanne et ses compagnes refusèrent de croire à la culpabilité d'Antoina. Malgré l'aveu de celle-ci, elles persistèrent à regarder la maladie de Viret comme accidentelle. Après avoir été longtemps entre la vie et la mort, il finit par se remettre, mais incomplètement, car il se ressentit toute sa vie des effets du poison.

Au printemps de cette même année, Jacques Bernard proposa une conférence publique dans laquelle il maintiendrait sa foi contre lés prêtres ou les -moines qui voudraient discuter avec lui. Il ne fut pas facile d'en trouver qui fussent disposés à accepter la dispute. Tous refusaient malgré l'insistance du Conseil ; ils voulaient bien assister à la conférence, mais ils prétendaient n'être pas assez instruits pour discuter, ce qui était probablement vrai.

La sœur Jeanne et ses compagnes furent aussi invitées à assister à la discussion, mais elles s'y refusèrent absolument. " Si l'on nous force à y aller, dit la mère vicaire, nous ferons un tel tapage que vous serez obligés d'abandonner le champ de bataille. " Le conseil décida qu'on se passerait des nonnes, mais le débat ne pouvait avoir lieu sans antagonistes. N'y avait-il donc personne qui voulût répondre à Jacques Bernard ?

Enfin parut un docteur de la Sorbonne nommé Caroli ; il s'annonça comme arrivant de Paris et prêt à accepter la discussion. Seulement on ne pouvait pas très bien discerner s'il était avec les réformés ou avec les prêtres. Il raconta qu'il avait été évêque et qu'il avait disputé à Paris en faveur de l’Evangile contre Bédier, notre ancienne connaissance. Caroli racontait aussi que la princesse Marguerite lui avait donné un bénéfice ; bref, on ne sut trop que penser de ce personnage. Farel, qui avait entendu parler de lui, se rendit à l'auberge où il logeait et le trouva à déjeuner. Le réformateur allant droit au but, dit à Caroli : " Vous êtes chassé de France pour la foi, dites-vous ? Certes, vous ne l'avez pas mérité, car vous n'avez rien fait qui fût ni indigne du pape, ni digne de Jésus-Christ. " Le docteur Caroli, offensé de ces paroles, ne répondit pas tout de suite et continua à déjeuner en silence. Pourtant il finit par essayer de gagner la confiance de Farel en lui offrant de l'argent pour ses pauvres . . " Dieu, répondit Farel, ne fera défaut ni aux pauvres ni à nous. Donnons maintenant aux âmes le pain de vie."

Quelques jours après eut lieu la discussion ; il y avait d'un côté Bernard et les trois prédicateurs ; de l'autre Caroli et un moine dominicain. Ce dernier abandonna bientôt la lutte. Le docteur de Paris, resté seul, fut complètement réduit au silence par les arguments de Viret, qui sortait à peine de son lit. Les catholiques durent avouer leur défaite et quelques-uns d'entre eux parurent convaincus à salut.

C'est ainsi que la parole de Dieu avait libre cours et qu'elle était glorifiée, bien que la foi des évangéliques fût mise à l'épreuve plus que jamais.

L'évêque, non content d'interdire l'entrée des denrées à Genève, joignit à cette défense celle de vendre des provisions aux Genevois en dehors de la ville. Il ne fut plus possible de se procurer ni beurre, ni œufs, ni fromage, ni viande. Les pauvres affamés se rendaient de nuit dans les villages où ils avaient des amis et en rapportaient en secret du pain ou du blé.

En même temps plusieurs martyrs souffrirent courageusement la mort pour l'amour de Christ. La bande de brigands installée par l'évêque au château de Peney attaquait et maltraitait sans cesse tous les passants allant à Genève. Plusieurs voyageurs furent jetés dans les cachots du château, torturés, pendus, écartelés par des chevaux rétifs, auxquels on les attacha dans la cour du château. " Il serait impossible, écrivait le Conseil de Genève à son ambassadeur à Berne, de raconter toutes les misères que nous font réfugiés de Peney. Ils nous tourmentent toujours plus, saisissant nos 

et nos biens ; ils volent nos vaches sur les montagnes, prennent nos chevaux, attaquent et battent nos femmes. A Signy, ils ont arrêté une pauvre femme qui revenait du marché de Gex et après lui avoir ôté son argent et sa marchandise, ils lui ont coupé une main. Puis comme elle se plaignait d'un tel traitement, ils lui ont planté un couteau dans la gorge et l'ont laissée morte au'milieu du chemin. »

 

Le pieux chevalier Gaudet fut saisi par les mêmes brigands et conduit dans leur repaire. On se souvient qu'il prêchait l'Evangile à Genève depuis quelques mois. Ce fidèle serviteur (le Christ fut torturé pendant cinq jours ; on lui offrait la vie s'il voulait renier l'Evangile. Mais Gaudet possédait la force qui rend capable de résister à tous les efforts des hommes et des démons. Le Seigneur se tint près de lui et le fortifia comme Paul autrefois. On le condamna à être brûlé à petit feu pour s'être établi à Genève, avoir suivi les prédications évangéliques et avoir prêché lui‑même. Tous les paysans des environs furent invités à venir voir son supplice dans la cour du château. On l'attacha d'abord à un poteau en lui mettant des charbons ardents sous les pieds, puis on promena le feu sur diverses parties de son corps et on le transperça avec des lances et des hallebardes. Caudet priait pour ses ennemis ; il leur disait que Christ lui donnait la force de supporter toutes ses souffrances et qu'il était heureux d'endurer des tourments pour l'amour de Lui. Les paysans s'en retournèrent chez eux frappés d'horreur et pleurant de compassion ; aussi les prêtres dirent‑ils aue le martyre de Gaudet leur ferait plus de mal que vingt sermons de Farel. Ces cruautés se commettaient par ordre de l'évêque dont un historien catholique a dit qu'on peut l'appeler : « l'apôtre de Genève, le défenseur de ses droits et de ses libertés. » Les meurtres se multipliaient ; un bourgeois de la ville fut décapité,

 

un pauvre brodeur d'Avignon qui s'en allait à Genève fut arrêté. Les séides de Uévêque lui demandèrent ce qu'il allait faire dans cette ville hérétique. «J'y vais pour entendre l'Evangile, répondit‑il, vous devriez y venir avec moi. » « Non certes. » « je vous supplie de venir, répéta le pauvre homme, moi qui viens de si loin pour entendre l'Evangile, je suis étonné que vous qui êtes si près n 9 en profitiez pas. Venez donc avec moi. » «Nous allons t'apprendre, lui répondirent les Peneysans, à aller entendre les diables de Genève.» Puis ils l'entrailnèrent dans le château et lui donnèrent trois coups d'estrapade en disant : « Celui‑ci est pour Farel ; celui‑ci pour Viret et celui‑là pour Froment.» Le pauvre brodeur ne leur répondait rien, sinon qu'il les suppliait sans cesse de venir avec lui à Genève, tellement qu'à la fin ils crurent avoir à faire à un idiot et le laissèrent aller.

 

Quelques‑uns des Eidguenots résolurent de venger la mort de Gaudet et firent une expédition contre le château de Peney. Mais leur attaque ne réussit pas et ils rentrèrent à Genève fort tristes, car plusieurs d'entre eux avaient été tués, d'autres blessés grièvement sans avoir pu déloger l'ennemi de sa forteresse. « Dieu, leur dit Farel, peut faire de plus grandes choses pour vous que vous ne pouvez en faire vous‑mêmes. Il se sert de voies et de moyens que vous ne comprenez pas, afin que tout l'honneur lui revienne et que dans vos entreprises vous comptiez sur Lui et non sur vos pièces de canons. »

 

Oui, Dieu enverrait du secours quand Il le trouverait bon, mais pour le moment les chrétiens de Genève devaient attendre patiemment. L'ambassadeur genevois écrivait de Berne qu'on s'y indignait fort des persécutions qu'enduraient ses concitoyens. Cependant les Bernois se tenaient encore sur la réserive. «Toutes choses sont entre les mains de Dieu, écrivait l'ambassadeur genevois, le pieux Claude Savoye. Il nous donnera tout ce qui sera nécessaire pour accomplir non pas notre volonté, mais la sienne. Et c'est à quoi nous devons nous attendre si nous sommes chrétiens. Jésus notre Rédempteur ne nous laissera pas souffrir au delà de nos forces, à Lui soit la gloire et l'honneur, à vous la paix et ‑la grâce. » Dans cette même lettre l'ambassadeur conseille aux Genevois de détruire les repaires de voleurs qui sont au fond ‑tout le mal ; il voulait dire les couvents.

 

Il serait trop long de donner ici le récit de tout ce qui se passa à Genève en 1535, ainsi que celui des événements à la fois tristes et glorieux qui s , accomplissaient en d'autres pays. Nous nous bornerons à dire en passant que durant tout l'hiver et le printemps Farel reçut de sa bien‑aimée France des nouvelles qui le remplissaient en même temps de joie et de chagrin. Il bénissait Dieu en apprenant que la semence déposée dans les coeurs pendant les jours heureux de Meaux ou par les colporteurs de Lyon, avait germé et produit une glorieuse moisson. Mais il s'affligeait de la tempête qui sévissait sur les croyants français depuis l'automne de 1534. La colère de François Ier avait été excitée par des placards affichés dans les rues de Paris, aux portes des églises et jusque dans son propre palais. Ces placards attaquaient l'idolâtrie de la messe et la corruption de l'église de Rome, en termes vrais sans doute,' mais trop violents. Ils avaient été imprimés à Neuchâtel et l'on a cru pendant longtemps qu'ils étaient l'oeuvre de Farel ; cependant des lettres découvertes plus récemment, prouvent qu'il n'y fut pour rien. Les placards ont été écrits à Neuchâtel par un réformé, probablement par Antoine Marcourt.

 

François Ier avait été profondément blessé de cette audacieuse démarche et dès lors il prêta l'oreille aux prêtres qu'il n'aimait guère pourtant, et se décida à exterminer si possible les hérétiques. Du 10 novembre 1534 au 3 mai 1535, vingt‑quatre réformés furent brûlés à Paris, beaucoup d'autres furent mis à mort en divers lieux. Ce massacre avait été inauguré par une procession solennelle dans les rues de Paris. Entouré des trois fils du roi, l'archevêque, nous dit‑on, avançait le premier, sous un dais soutenu par le duc de Vendôme. Le roi tenant un cierge, marchait le dernier, entre deux cardinaux. A chaque halte il donnait le cierge au cardinal de Lorraine et joignant dévotement les mains il se jetait sur sa face en implorant la miséricorde divine sur son peuple. Ensuite six réformés furent brûlés à petit feu sous les yeux du roi. Beaucoup d'autres subirent à cette époque la torture ou la prison.

 

Peu de jours avant la procession, ce roi, qu'on a appelé le père des lettres, cédant aux instances du clergé, avait promulgué une loi ordonnant de détruire toutes les imprimeries dans ses Etats, parce que cette invention, disait‑il, aidait la propagation de la nouvelle doctrine. Mais Français ler était trop intelligent pour ne pas avoir honte plus tard d'un pareil accès de folie, aussi ne fit‑il jamais exécuter cet absurde décret.

 

Pendant l'été et l'automne de cette triste année, le massacre des croyants continua. Le roi, sur les instances du pape Paul Ill, commença contre les Vaudois une persécution qui dura pendant dix ans. En 1545, trois villes et vingt‑deux villages furent détruits, sept cent soixante‑trois maisons de campagne, quatre Vingtneuf étables, trente et une granges furent brûlées, 3255 personnes furent brûlées, 700 furent envoyées aux galères, et une quantité d'enfants furent enlevés à leurs parents pour être élevés dans le catholicisme. Toutefois Gauthier Farel obtint sa liberté, probablement grâce à la princesse Marguerite. Mais pendant l'été de 1535 on le saisit de nouveau ; son frère' Claude et lui s'étaient aventurés à Genève, leur but était de voir leur frère Guillaume et de se procurer des Nouveaux Testaments, des Bibles de petit format, des Concordances et autres bons livres. La Bible vaudoise était achevée et imprimée. Robert Olivétan en avait fait la traduction.

 

Le jour où Claude et Gauthier Farel quittèrent Genève avec Antoine Saunier, ils avaient accompagné Guillaume chez un ami. Celui‑ci était à dîner lorsqu'ils arrivèrent, il avait un catholique pour convive : Guillaume et Saunier se mirent à discuter avec cet homme qui paraissait s'intéresser aux questions religieuses ; il accompagna les voyageurs à la porte et avec amabilité aida Gauthier à se mettre en selle. Mais à peine les voyageurs furent‑ils en route, que Rosseau, c'est son nom, partit au galop pour Peney afin d'avertir les brigands de l'évêque que des luthériens allaient passer. Sept autres voyageurs s'étaient joints à nos trois amis ; le capitaine de Peney s'empara de toute' la bande et l'envoya dans la prison de Faverg*es, en Savoie. Saunier réussit à s'échapper pendant le trajet et après s‑être caché dans un champ d'avoine, il regagna Genève. Les deux frères Farel et leurs compagnons, ayant donné une somme d'argent à leur geôlier, s'échappèrent aussi et allèrent se réfugier chez les Vaudois. Antoine Saunier les rejoignit, mais peu après il fut saisi de nouveau et emprisonné à Turin par ordre du duc.de Savoie. Les Bernois demandèrent qu'on les mît en liberté, mais le due répondit que Saunier était le prisonnier du Saint‑Père le pape et qu'il n'était pas en son pouvoir de le relâcher.

 

CHAPITRE LXI

 

La soeur Blaisine.

 

Pendant le cours de l'été de 1535 ‑les prédications se multiplièrent dans tous les quartiers de Genève. Les Eidguenots faisaient prêcher Farel tantôt dans une église tantôt dans l'autre et enfin dans la cathédrale. Le signal de la destruction des images fut donné par des enfants qui étaient entrés dans la cathédrale pendant que les prêtres chantaient le cent quatorzième psaume. Le psaume suivant, paraît‑il, était connu de plusieurs, car une voix s'éleva de l'assistance en s'écriant : « Ils chantent des malédictions contre ceux qui font des idoles et qui s'y confient, pourquoi donc laisse‑t‑on subsister celles qui sont ici ? » Alors les enfants se précipitèrent sur les images et les mirent en pièces. Les laïques leur aidèrent et détruisirent toutes les statues des églises et des couvents. « C'est Dieu qui l'a commandé, disaient‑ils, et nous devons le faire. » Les prêtres effrayés s'enfuirent sans chercher à défendre leurs images.

 

Bientôt vint le tour de l'église de Saint‑Gervais, où la veille de Noël on entendait chanter les trépassés sous le pavé de l'édifice. Les iconoclastes genevois enlevèrent les dalles et trouvèrent des vases de terre unis par un tuyau qui, allant de l'un à l'autre, avait des trous pareils à ceux qu'on fait aux flûtes des orgues. Son extrémité aboutissait à une ouverture dans le mur ; une personne parlant ou chantant, «produisait l'effet de gens qui chantent ou qui gémissent dans le lointain.

Le Conseil de Genève n'était pour rien dans la destruction des images ; il avait même défendu aux évaiigélistes de prêcher dans les églises, craignant l'emportement des Eidguenots. Les magistrats auraient désiré que la révolution religieuse se fît lentement et sans précipitation. Mais voyant toute la ville prendre le parti de la réforme, le Conseil se décida à citer les prêtres devant lui. « Parlez donc, Messieurs, leur dit‑il, et prouvez‑nous par la Bible que la messe et les images sont d'ordre divin. Si vous le faites, nous ferons célébrer la messe et rétablir tolites les images. Mais si vous ne trouvez pas ces choses dans la Bible, nous serons obligés de convenir que nos concitoyens ont raison. » Les prêtres répondirent qu'ils étaient de pauvres gens simples et incapables de raisonner, mais qu'ils demandaient à vivre comme leurs pères avaient vécu. Le Conseil trouvant cette réponse insuffisante fit cesser au mois d'août la messe à Genève jusqu 1 à nouvel ordre. Pauvre soeur Jeanne ! Elle avait eu déjà bien des calamités à noter dans son journal, mais celle dont vous allez lire le récit dépasse toutes les autres : « Le dimanche dans les octaves de la Visitation de NotreDame, vinrent les syndics avec le chétif prédicant Farel, Pierre Viret et un misérable cordelier qui ressemblait plus à un diable qu'à un‑ homme, puis une dizaine des principaux citoyens de la ville, tous hérétiques. Ils arrivèrent à dix heures comme les pauvres‑, soeurs allaient se mettre à dîner et demandèrent à entrer pour notre bien et consolation, disant qu'ils étaient nos bons frères et amis. » La soeur Jeanne raconte ensuite comment la mère vicaire, soupçonnant une ruse, refusa pendant quelques instants de leur ‑ouvrir, mais que le père confesseur, craignant qu'on n'enfonçât les portes, lui donna le conseil de céder. « Alors, écrit‑elle, ils entrèrent tout droit au chapitre et le syndic dit : Mère abbesse, faites venir ici toutes vos soeurs ensemble, sans contredit ni délai, autrement nous‑mêmes les irons quérir par le couvent. Lors la mère vicaire dit :

Ha, Messieurs, vous nous avez trahies, je ne veux point entendre vos sermons de perdition, et chercha toutes les excuses possibles. Mais la mère abbesse et le père confesseur (qui semblent avoir été intimidés) firent venir par sainte obéissance toutes les soeurs jeunes ou vieilles, malades ou non. Toutes étant assemblées, on les fit asseoir en face de ce maudit Farel pour entendre ses flatteries et ses tromperies. Il prit pour texte : Marie se leva et s'en alla en diligence dans les montagnes. Puis il nous dit que la vierge Marie ne vivait pas dans un cloître, mais qu'elle était zélée à secourir sa vieille cousine, et il se mit à mépriser la sainte réclusion et l'état de religieuse de façon à briser le coeur des pauvres soeurs. Adonc la mère vicaire, voyant que les hérétiques parlementaient avec les jeunes, quitta les vieilles et dit : Monsieur le syndic, puisque vos gens ne gardent le silence, je ne le garderai non plus et j'irai voir ce qu'ils disent à mes Soeurs ; puis elle s'alla mettre avec les jeunes et dit aux prédicants : Vous êtes de mauvais séducteurs, mais vous ne gagnerez rien ici. » Le magistrat commanda en vain à la vicaire de retourner à sa place ou tout au moins de se taire. A la fin, perdant patience, les syndics la firent mettre hors de la chambre, à quoi elle répondit : Vous me faites grande grâce, car je ne désire autre chose que d'être hors de votre compagnie et de ne plus ouïr vos maudites traditions. » Le sermon continua après un essai inutile tenté par les nonnes pour sortir en même temps que la mère vicaire. « Les paroles de Farel leur déplaisant, elles se mirent, dit Jeanne, à crier : ‑C'est une menterie, et à

cracher contre lui en disant : Nous ne pouvons plus ouïr ces erreurs. Alors le prédicant fut fort indigné et

dit au père confesseur : « Vous qui tenez les pauvres âmes en captivité, que ne les faites‑vous taire pour oulir la Parole de Dieu, mais elles ne la peuvent pas oui . r car elles ne sont pas de Dieu et leurs coeurs sont corrompus... Cependant, nous savons bien que plusieurs de ces pauvres jeunes filles viendraient volontiers à la vérité de l'Evangile. » Le père confesseur tout effrayé commanda le silence en disant que St‑Paul ordonne à la femme dé se taire. Mais la mère vicaire étant dehors ne se tut pas, au contraire, s'allant mettre droit derrière le prédicant, elle frappait de ses deux poings contre la boiserie et en faisant grand bruit et criant Hé, maudit chétif, tu perds bien tes feintes paroles tu n 9 y gagneras rien. Elle criait et tapait si fort que le prédicant en perdait la mémoire et les idées. Les syndics dirent qu'ils mèneraient la mère vicaire en prison, mais elle était si ferme dans son bon vouloir qu'elle ne craignait pas même la mort pour l'amour de Dieu. Quelques‑unes des soeurs avaient mis de la cire dans leurs oreilles pour ne pas entendre le prédicant et voyant qu'on ne faisait nulle estime de lui, il finit par s arrêter. J'étais présente et j'examinais curieusement sa contenance et j'aperçus très bien que le diable et tous ses adhérents ne peuvent endurer la ‑compagnie des vraies . épouses de Jésus‑Christ ni le signe de la croix que les soeurs faisaient continuellement en dépit de lui et de tous ses semblables. »

 

La soeur Jeanne nous dit encore qu'au moment où les hérétiques s'en allaient, une des soeurs courut après le cordelier qui avait l'air d'un diable plutôt que d'unhomme, et qu'elle lui donna des coups de poing dans le dos en criant : Chétif apostat, hâte‑toi de t'ôter de devant mes yeux ; mais il ne lui répondit rien. « je crois, dit‑elle, que sa langue était liée. »

 

La soeur Jeanne prétend que Farel ne voulut plus revenir, mais qu'il ne se passait pas de jour que quelqu'un de cette secte ne vint épier les pauvres nonnes et leur tenir es propos détestables, Jeanne ne le dit pas, sauf dans une occasion, lorsque notre amie Claudine Levet vint voir sa soeur Blaisine qui était une des plus jeunes religieuses. « Avec une fausse langue de serpent, dit ‑Jeanne, prêchant par douces paroles et croyant mieux réussir que les prédicants, elle va commencer à parler de l'Evangile en disant : Pauvres dames, vous êtes bien obstinées et aveuglées. Ne savez‑vous pas que Dieu dit que Son joug est léger ; venez à moi, dit‑Il, vous tous qui labourez et qui êtes lassés, je vous déchargerai. Il n'a point dit qu'on s'emprisonnât et tourmentât par d'austères pénitences comme vous le faites. Mais les nonnes coupèrent court aux propos détestables de Claudine en lui fermant la porte au nez.

 

» Après cela, les pauvres soeurs, conseillées par notre Seigneur, s'assemblèrent un jour au chapitre, invoquant l'aide de notre Sauveur et du St‑Esprit, de la SainteVierge Marie et de toute l'armée céleste avec telle abondance de larmes que l'une n'entendait point l'au‑. tre, puis les jeunes soeurs furent interrogées pour savoir si elles voulaient persévérer ou s'échapper par tel bon moyen qu'il plairait à Dieu de leur fournir. Car certaines bonnes dames avaient offert de les retirer secrètement. et de leur aider à se sauver sous un déguisement. Les jeunes nonnes répondirent qu'elles se feraient mettre en pièces plutôt que de céder aux hérétiques. »

 

Seule, la soeur Blaisine ne fit point de réponse, elle avait l'air pensif ; les vieilles religieuses, voyant cela, conçurent des craintes à son sujet et envoyèrent chercher deux des tantes de la jeune fille, lesquelles étaient bonnes catholiques et qui furent priées de venir lui parler. D'abord elle ne voulut pas les aller recevoir ; alors les nonnes se crurent permis de dire un mensonge et lui annoncèrent que sa soeur hérétique là demandait. Blaisine courut toute joyeuse au parloir et son désappointement fut grand de n'y trouver que ses tantes bigotes. Celles‑ci, raconte la sœur Jeanne, lui parlèrent avec affection et l'une d'elles lui dit tout doucement Ha 1 soeur Blaisine, je vois bien quelle est votre folie Vous voulez vous marier. Alors Blaisine se mit à rire et s’en retourna sans dire adieu à ses tantes. Depuis ce moment la pauvre Blaisine fut regardée comme une brebis galeuse, mais cela ne devait pas durer longtemps.

 

« Le jour de Saint‑Barthélemy apôtre, continue la soeur Jeanne, une nombreuse compagnie d'hommes armés vinrent heurter à la grande porte du couvent et le pauvre frère convers, ne croyant pas mal faire, leur ouvrit la porte. »

 

Il s'en suivit une scène terrible aux yeux des pauvres religieuses. Sous la direction de Baudichon, les images, les croix et les crucifix furent mis en pièces, les livres de messe Ôtés et finalement avis fut donné aux nonnes que s'il y en avait parmi elles qui désirassent quitter la vie du couvent, elles n'avaient qu'à le dire. Qu'elles étaient libres de rester si bon leur semblait, mais que celles qui, voudraient s'en aller seraient protégées et conduites où elles le désireraient.

 

Les religieuses qui s'étaient épuisées en vain à crier et à pleurer, se groupèrent autour de la mère abbesse. Les réformés savaient que la soeur Blaisine soupirait après la liberté, mais elle n'osa pas tout de suite semontrer. Alors on demanda à chacune des nonnes voilées : Etes‑vous la soeur Blaisine ? A quoi l'une après l'autre répondait : « Non certes, et je ne voudrais pas l'être. »

 

Enfin la soeur Blaisine se hasarda à faire quelques pas du côté de ses libérateurs; la mère vicaire, toujours sur le qui vive, s'élança pour la retenir, mais Baudichon et ses amis continrent la dame furieuse et Blaisine s en alla, poursuivie par les cris et les malédictions de

 

ses compagnes. La soeur Jeanne dit qu'on la conduisit chez un savetier où elle changea ses vêtements de religieuse contre le costume ordinaire que la nonne appelle une robe mondaine, qui donnait à Blaisine l'air plus, vulgaire qu'une pauvre femme dissolue et abandonnée.

 

Cependant, Blaisine devait être mise convenablement, si elle avait suivi les conseils de sa soeur. Mais tout ce qui n'était pas habit de couvent était mondain aux yeux de la soeur Jeanne. Les Juifs accusaient JeanBaptiste d'être possédé du démon à cause de sa vie austère, tandis que l'es pharisiens appelaient le Seigneur un mangeur et un buveur parce qu'il mangeait et buvait comme tout le monde. « Un homme sage contestant, avec un homme insensé, soit qu'il se fâche, soit qu'il rie, * 9 aura point de repos. » (Proverbes XXIX, 9.) Il en * été et il en sera toujours ainsi

 

Les dames de Sainte‑Claire se décidèrent enfin àquitter la ville. Le duc et la duchesse de Savoie leur ayant offert un couvent à Annecy, elles demandèrent au premier syndic l'autorisation de partir. Ce magistrat se rendit immédiatement au couvent et leur dit : « Eh bien, belles dames, avisez le jour où voulez partir et dites comment vous pensez le faire. » « Certes, répondit là mère vicaire, nous vous supplions que ce soit demain à la pointe du jour et qu'il vous plaise de nous octroyer seulement nos cottes et manteaux pour nous' garder du froid et à chacune un couvre‑chef pour nous blanchir (La mère vicaire veut dire ici : un bonnet ou coiffe de rechange) « Belles dames, répliqua le syndic, faites vos paquets, chacune de ce que vous voudrez, et nous vous préparerons huit charrettes pour emporter vos effets. Nous vous donnons notre parole ‑de vous faire conduire sûrement jusqu'au pont d'Arve, notre frontière.»  Les nonnes passèrent la nuit à faire leurs paquets; à cinq heures du matin elles se mirent en route deux à deux, faisant le signe de la croix et gardant le silence le plus complet. Les magistrats envoyèrent. une forte escorte afin de les protéger au milieu de la foule qui s'était rassemblée pour assister à leur départ. Au pont d'Arve, un aubergiste demeurant sur l'autre rive vint les rencontrer ; il donna à chacune d'elles une miche de pain blanc et une tasse du meilleur vin qu'il put trouver.

 

Pendant ce temps, le frère convers se procurait une charrette pour y placer les infirmes et les âgées. Puis le convoi se remit en route. «C'était chose piteuse, écrit Jeanne, de voir cette sainte compagnie dans un pareil état. Le temps était pluvieux, le chemin fangeux, et nous ne pouvions avancer, car toutes allaient à pied, excepté quatre malades qui étaient sur le chariot. Il y avait de pauvres vieilles qui avaient passé leur vie en. religion, sans rien voir du monde. Elles s'évanouissaient à chaque instant, ne pouvant supporter le grand air. Quand elles virent des vaches, elles crurent que c'étaient des ours et prirent les brebis laineuses pour des loups ravissants. La mère vicaire avait fait donner à toutes de bons souliers, mais la plupart d'entre elles ne savaient marcher avec et les portaient attachés à leurs ceintures. » C'est ainsi qu'elles voyagèrent de Gel ' Saint 1

 

neve a ‑Julien, qu'elles n'atteignirent qu'à la nuit, bien qu'elles fussent parties à cinq heures du matin. Elles trouvèrent un accueil chaleureux ; le clergé et les paroissiens vinrent au‑devant d'elles avec grande dévotion, portant une croix, et on les logea toutes pour la nuit. Le jour suivant, elles allèrent coucher dans un château appartenant au baron de Viry ; elles y furent très bien reçues. « Il y avait, dit Jeanne, trente‑six chambres excellentes, où l'on pouvait faire du feu, garnies de beaux lits à rideaux de satin blanc et rouge, et belles couvertures. » Avant de partir, on permit aux soeurs de voir une fort précieuse relique. « Le bon sieur

 

alla ouvrir un coffre où il y avait une belle pièce de chair du précieux corps de saint Romain, qui était fraiche et odoriférante. Le bon père Antoine Carin le bailla à baiser à chacune des soeurs, puis donna la bénédiction à toute la compagnie. » Cette merveilleuse relique guérit la soeur Jeanne d'une mauvaise fièvre dont elle était atteinte depuis longtemps. Un ou deux jours plus tard, les dames de Sainte‑Claire atteignirent Annecy, où nous leur dirons adieu.

 

Le couvent de Sainte‑Claire étant resté au pouvoir des Genevois, les syndics firent faire l'inventaire de ce qu'il contenait. On fut très étonné d'y trouver dixsept cents oeufs, trois gros barils de fleur de farine et d'huile, et les soeurs assuraient toujours qu'elles vivaient d'aumônes auJour le jour. Et, ajoute la chronique, il fut prouvé qu'elles couchaient bien sur des sarments, comme on le disait, mais que ces sarments étaient recouverts de bons lits de plumes. En outre, nous ne savons d'où proviennent les ballades et romances que nous avons trouvées en grand nombre dans leurs chambres. Les oeufs et la farine étaient une précieuse trouvaille pour des gens affamés ; on les distribua aux plus nécessiteux.

 

Et maintenant que nous avons fait le récit de l'étrange accueil que reçut l'Evangile de Christ dans le couvent de Sainte‑Claire, demandons‑nous si ce même ' Evangile a trouvé une meilleure réception dans nos coeurs. Les scènes du couvent de Sainte‑Claire sont une image fidèle de ce qui se passe dans le coeur de tout homme jusqu'à ce que Dieu, dans sa grâce, l'ait amené à son Fils. Nous sommes trop bien élevés pour imiter le langage et les actes grossiers de ces pauvres nonnes, mais n % avons‑nous jamais fui devant ceux qui voulaient nous parler de Christ ? Et si l'on nous a pressé contre notre gré d'entendre quelque « chétif prédicateur », n'avons‑nous jamais fermé l'oreille 'pour ne pas entendre le message d'amour dont Christ l'avait chargé ? Ne nous sommes‑nous jamais sentis fiers de notre zèle pour l'Eglise, pour notre religion et nos nombreuses oeuvres de piété ? Si nous n'avons jamais adoré les images, ni porté un chapelet ou un crucifix, si nous n'avons pas invoqué les morts, ni confessé nos fautes à un prêtre, n'avons‑nous pas trop oublié que Dieu a dit: « Il vous faut être nés de nouveau » ?

 

Les nonnes de Sainte‑Claire, nées dans le péché comme nous, ressemblaient à « l'aspic sourd qui bouche son oreille ». (Ps., LVIII, 4). « Le méprisé des hommes », tel est le nom que Dieu a donné à son Fils bienaimé. Il est vraiment le méprisé et le rejeté des hommes, non pas de quelques‑uns, mais de toute la race d'Adam, dont les coeurs sont tous « inimitié contre Dieu ». Si la lumière de Christ n'a pas lui dans nos coeurs ; si, étant morts, nous n'avons jamais entendu la voix de Dieu, l'histoire des nonnes de Sainte‑Claire est la nôtre; nous sommes encore les ennemis de Dieu. Et Dieu, dans son amour infini, nous supplie de nous réconcilier avec Lui en nous confiant en son Fils, le méprisé des hommes. L'amour insondable de Dieu pour nous pécheurs paraît extraordinaire ; ce qui l'est davantage encore, c'est l'aversion des hommes pour ce don inestimable. Ni hommes, ni femmes, ni enfants ne se soucient d'être sauvés à titre de pécheur perdu et méchant. On accepte encore d'être amélioré, corrigé, revêtu d'une religion pompeuse ; mais être mis de côté, soi et sa religion, comme trop mauvais pour être amélioré, c'est une tout autre affaire. Heureux sont ceux qui peuvent dire : Il m'a mis de côté pour toujours, je ne vis plus, c'est Christ. qui vit à ma place dans la gloire où il fait les délices de Dieu.

 

CHAPITRE LXII

 

Les amis de Genève.

 

Les ennemis de Genève se préparaient à frapper un grand coup. L'empereur Charles‑Quint avait pris les armes il avait invité les cantons papistes de la Suisse orientale à secourir son beau‑frère, le duc de Savoie. Son neveu, le roi de France, lui avait*aussi promis assistance. La petite cité était entourée de Savoyards prêts à tomber sur elle au premier signal et à régler le débat par le feu, le massacre et le pillage. Le duc de Savoie régnait sur les deux rives du Léman. Genève se trouvait donc complètement entourée d'ennemis. Claude Savoye, l'ambassadeur genevois à Berne, redoublait d'efforts auprès du Conseil bernois, mais ,celui‑ci ne paraissait pas disposé à vouloir faire quelque chose en faveur de Genève. Claude Savoye eut enfin l'idée de s'adresser à Wildermuth, l'officier bernois qui avait si bien accueilli Guillaume Farel à Neuchâtel. Il écouta avec chagrin et indignation le récit des malheurs de Genève. « Si personne ne veut aller au secours de nos frères persécutés, moi j'irai, s’écriat‑il. Je prendrai avec moi mon cousin Ehrard de Nidau, et avec une poignée de braves nous irons au moins donner nos vies, si. nous ne pouvons faire autre chose. » Jacob Wildermuth partit donc pour recruter des hommes de bonne volonté à Neuchâtel et dans les alentours. Environ neuf cents hommes et quelques femmes répondirent à son appel. L'une des femmes saisit une épée à deux mains et, se tournant vers son mari et ses trois fils, elle s'écria : « Si 

vous n'allez pas, avec cette épée j’irai, moi, batailler contre les Savoisiens. » Un encouragement était superflu, car son mari et ses fils étaient tout disposés à partir.

 

Bientôt la petite armée se mit en marche, ayant à sa tête Jacob Wildermuth, son cousin Ehrard et Claude Savoye. Jésus n'a certainement pas prescrit à ses disciples de défendre l’Evangile avec l'épée. Cependant, il nous serait difficile de blâmer ces braves gens, disposés à donner leur vie pour des frères malheureux. N'oublions pas, tout en parlant de la paille qui était dans l'oeil de Jacob Wildermuth, qu'il pourrait y avoir une poutre dans le nôtre. Leur erreur n'excuse en rien notre égoïsme.

 

Il faut aussi ne pas oublier que les choses de Dieu ,étaient peu connues des chrétiens de la Suisse, il y a quatre siècles, et beaucoup de protestants de nos jours ne les connaissent guère mieux.

 

La petite armée choisit les sentiers les moins fréquentés des montagnes pour échapper à la vigilance des armées savoyardes campées autour de Genève. Bien qu'on fût au commencement d'octobre, la neige tombait déjà en abondance sur les hauteurs. Des cavaliers envoyés par le gouvernement de Neuchâtel ordonnèrent à la petite armée de se dissoudre au plus tôt et de rentrer dans ses foyers. La princesse Jeanne était une amie de la maison de Savoie, le gouverneur de ses Etats ne pouvait donc permettre à ses sujets de prendre les armes contre le duc. Ces braves gens n'y avaient pas songé ; quelques‑uns furent un peu troublés en entendant le message du gouverneur, mais ils ne quittèrent pas les rangs.

 

«Camarades, dit enfin Wildermuth, si le courage vous manque, retournez chez vous. » Alors tous les soldats s'agenouillèrent avec recueillement pour demander à Dieu de leur faire connaître sa volonté. Quand ils eurent prié, la moitié d'entre eux crurent devoir rentrer

 

dans leurs foyers pour ne pas désobéir au gouverneur. Le reste de l'armée continua sa route, ayant dans ses rangs la femme dont nous avons parlé, accompagnée de son mari et de ses trois fils.

 

Pendant deux jours, Wildermuth et sa troupe longèrent la crête du Jura, traversant de hautes vallées couvertes de neige et de glace; les rares habitants s'enfuyant à leur approche, il était impossible de se procurer des vivres ; les pauvres soldats arrachaient dans les jardins abandonnés des racines de choux et de raves pour apaiser leur faim.

 

Le samedi au soir, on vit paraître trois jeunes hommes qui venaient au‑devant de la troupe harassée de fatigue et de faim. « Nous venons de Genève, dirent les étrangers, pour vous conduire par les chemins les plus sûrs, L'armée ducale est sur ses gardes, il n'y a qu'un seul passage par où vous puissiez lui échapper. »

 

Wildermuth, reconnaissant de l'aide inattendue qui lui arrivait, passa encore la nuit sur la montagne, et le dimanche matin se remit en route. Sa vaillante troupe poussa des hourras lorsque, descendant des hauteurs, elle aperçut dans la plaine les tours et les clochers de Genève. Au pied de la montagne, la troupe se trouva au fond d'un ravin étroit et profond où deux hommes pouvaient à peine passer de front. Ce ravin est bordé d'un côté par les flancs escarpés de la montagne, et de l'autre par une pente couverte de bois épais qui cachent le village de Gingins.

 

Les guides firent faire une halte. « Attendez‑nous ici, dirent‑ils aux soldats, nous irons vous chercher des vivres à Gingins ; ne vous montrez pas, à cause. des Savoyards. » Les misérables avaient amenés les Suisses dans un guet‑apens, et au lieu d'aller leur chercher des vivres, ils coururent au camp savoyaid annoncer le succès de leur ruse. Aussitôt, le général se mit en marche avec quatre ou cinq mille hommes, et bientôt un premier détachement, composé de prêtres et de soldats aguerris, parut à l'entrée du ravin.

 

Wildermuth comprit alors dans quelles mains il était tombé ; il se précipita sur l'ennemi, suivi par ses braves qui frappaient à droite et à gauche, se servant de leurs mousquets comme d'assommoirs, car ils n'avaient pas le temps de charger leurs armes. En voyant les prêtres au premier rang, Wildermuth se souvint d'Elie et des prêtres de Baal.

 

Les Savoyards ne s'attendaient pas à une résistance aussi désespérée : même a femme avec son épée se battait courageusement. On entendit au loin le bruit. des armes à feu et les cris des Suisses. Pendant quelques instants, les Savoyards tinrent bon, puis ils lâchèrent pied et s'enfuirent en désordre. Une centaine de prêtres furent laissés morts sur le champ de bataille. Une autre troupe de Savoyards qui arrivait au secours de la première fut aussi repoussée ; plusieurs centaines. d'hommes furent tués ; quelques auteurs portent ce nombre à deux mille. Les Suisses n'avaient perdu que sept hommes et une femme. L'héroline de Nidau per‑. dit son mari et eut ses trois fils blessés.

 

Claude Savoye ne fut pas présent à la bataille. Lesamedi au soir, un de ses amis, séjournant au château de Coppet, lui avait fait dire que deux officiers bernois venaient d'arriver à Coppet pour conférer avec le gouverneur du pays de Vaud. Le Conseil de Berne avait appris l'expédition de Wildermuth et il envoyait des délégués afin de tâcher d'éviter un engagement.

 

Claude Savoye, pensant que sa présence à Coppet pourrait empêcher toute entreprise contre Wildermuth, se mit immédiatement en route dans la neige et au‑mi‑, lieu des ténèbres. Mais le gouverneur, enchanté de mettre la main sur un Eidguenot, le fit arrêter aussitôt après son arrivée. Le lendemain matin, les délégués

bernois entendirent le son de la moùsqueterie ; la bataille avait commencé.

 

Lullin, le gouverneur, savait fort bien que les Suisses n'étaient qu'une poignée d'hommes ; il chercha donc à treiner les affaires en longueur, afin de donner le temps à ses troupes de les écraser. Les Bernois auraient voulu partir pour le champ de bataille, mais Lullin les retint par mille préparatifs ; il fallait aller à la messe, déjeuner, etc. Enfin, pensant que les Suisses devaient être tous massacrés, il se mit en route avec les Bernois, monté sur le beau cheval de Claude Savoye, tandis qu'il avait fait monter celui‑ci sur un âne. Son but était d'humilier plus complètement les Suisses par cette dérision. Mais, à sa grande consternation, il ne tarda pas à rencontrer les Savoyards en déroute qui fuyaient de toutes parts. Tout ce qu'ils surent lui dire, c'est que les Suisses les poursuivaient et que nul ne pouvait leur ré!sister. Le gouverneur tourna bride en toute hâte, tandis que Wildermuth et ses soldats s'agenouillaient sur le champ de bataille pour rendre grâces au Dieu qui les avait délivrés.

 

Pendant ce temps, on avait appris à Genève ce qui se passait, et l'on disait que la petite armée suisse, environnée de Savoyards, serait mise en pièces.

 

A la tête d'un millier d'hommes, Baudichon prit immédiatement la route de Gingins.

 

Les délégués bernois s'étaient rendus sur le champ de bataille et ordonnèrent aux Suisses de retourner chez eux. Ils étaient chargés, disaient‑ils, de faire la paix entre les deux partis. « Il ne faut plus se battre, ajoutérent‑ils, ce serait d'ailleurs inutile; vous êtes si peu nombreux qu'à la fin les Savoyards auront le dessus. »

 

« Quant aux Savoyards, répondirent dédaigneusement les Suisses, ils sont trop effarés pour être dangereux ; cela ne vaut pas la peine d'en parler. »

 

Pour gagner du temps, les délégués bernois, ne sa­ chant que faire, proposèrent aux Suisses affamés d'aller chercher des vivres à Founex, village voisin. En effet, on leur donna des vivres abondamment et les ambassadeurs retournèrent « banqueter » chez le gouverneur à Coppet. Claude Savoye et son âne avaient disparu ; comment, nous l'ignorons ; la chronique dit seulement qu'il fut délivré miraculeusement de ses ennemis.

 

Les Bernois, qui faisaient bonne chère au château du gouverneur, furent bientôt troublés par la nouvelle que Baudichon et les troupes de Genève étaient presque aux portes de Coppet. S'il parvenait à rejoindre les Suisses, les Savoyards étaient perdus. Le gouverneur de Vaud comprit, le danger ; il envoya quelques gentilshommes à la rencontre de Baudichon pour lui demander d'envoyer trois officiers au château, afin qu'on pût leur soumettre les conditions d'une.paix trè§ honorable pour Genève. Les Bernois en avaient arrêté les termes avec le gouverneur, il n'y avait plus qu'à signer le traité. Baudichon, brave et loyal, ne soupçonnant pas la trahison, s'arrêta et envoya les trois délégués demandés. Lullin leur fit lier pieds et mains et les envoya en bateau à Chillon.

 

Le chef des Eidguenots attendit assez longtemps le retour de ses envoyés ; enfin arriva un message disant que, la paix étant conclue et les trois citoyens allant revenir dès qu'ils l'auraient signée, il pouvait s'en retourner à Genève sans inquiétude. Baudichon eut le tort d'ajouter foi à ce message et de repartir avec ses troupes. La même tromperie réussit auprès de Wildermuth, qui reprit le chemin de Berne.

 

Le 1er novembre, Genève fut complètement bloquée par les armées de Savoie ; les villages d'alentour furent pillés et brûlés. La détresse. était terrible dans la ville, on trouvait à peine de quoi se nourrir et se chauffer ; les vêtements sacerdotaux et les draperies d'autels servirent à vêtir les pauvres.

 

CHAPITRE LXIII

 

Délivrance de Genève.

 

Farel priait et prêchait ; Baudichon était dans les environs de Berne, cherchant quelqu'un disposé à prendre la défense de la ville persécutée.

 

«Croyez‑moi, écrivait‑il au Conseil de Genève, Dieu nous délivrera de la main de nos ennemis ; ne vous découragez pas si le secours tarde à venir. Vous verrez .des miracles avant qu'il soit longtem;)s et vous apprendrez comment Dieu peut nous aider. Soyez donc sur vos gardes et n'acceptez aucunes conditions qui ne donneraient pas la première place à Dieu et à son saint Evangile. Veillez à ce que la Parole de Dieu ne soit pas liée. »

 

Le Conseil genevois partageait les vues de Baudichon. Il fit venir les prêtres ; de neuf cents qu'ils étaient, leur nombre était réduit à trente. « Nous vous *avons donné trois mois, leur dit le Conseil, pour nous fournir la preuve que la messe et les images sont selon la Parole de Dieu. Quelle réponse avez‑vous à nç)us faire ? » Un prêtre, nommé Dupan, répondit pour tous : « Nous ne sommes pas si osés que de nous croire capables de corriger les choses qui nous ont été enseignées pas nos pères spirituels et décidées par l'Eglise. .Mais quant à faire ce que vous nous demandez, nous n'avons ni l'instruction ni l'autorité nécessaires. » «.Alors nous vous interdisons de célébrer la messe désormais, répliqua le Conseil, et nous vous requérons d'aller écouter la prédication de la Parole de Dieu, afin que‑vous appreniez ce que Dieu commande. Il est convenable que ceux qui font profession d'être des pasteurs et des docteurs se montrent disposés à s'instruire.» Les prêtres ayant allégué ‑leur ignorance, la remarque des autorités ne manquait pas d'à‑propos. Quelquesuns des prêtres résolurent de quitter Genève ; d'autres se déclarèrent disposés à suivre les ordres des magistrats. Il fut permis à ces derniers de rester dans ‑la ville s'ils se soumettaient aux lois établies et voulaient porter l'habit laïque. Ainsi s'accomplit la réforme sollicitée par Farel depuis longtemps. « Il ne suffit pas, disait‑il aux magistrats, que vous vous conformiez personnellement à I’Evangile ; votre devoir est de confesser publiquement que la messe est une idolâtrie et que les inventions humaines doivent faire place à la Parole de Dieu. » Le Conseil ayant enfin. confessé Christ en public, Dieu allait faire voir sa puissance au peuple genevois.

 

Les événements les plus divers contribuèrent à la délivrance de Genève : la mort de la reine Catherine d'Aragon en Angleterre ; une querelle de François Ier avec Charles‑Quint et le duc de Savoie ; la jalousie de Berne qui craignait de voir le roi de France s'emparer de la Savoie et prendre Genève sous sa protection, toutes ces choses furent conune les anneaux dé la chaîne dont Dieu se servit pour lier Satan et délivrer Genève. L'homme voit bien la marche des ‑armées et les actes des rois,' mais l'oeil de la foi peut seul discerner le ressort caché qui les fait agir. Dieu combat contre Satan, et il se sert des princes de ce monde dont Il dirige les mouvements à leur insu.

 

Genève était réduite à la dernière extrémité, lorsqu'un messager de Berne arriva dans ses murs, porteur d'une lettre demandant que le Conseil remît en liberté le père Furbity. Mais cette commission n'était pas le vrai but de son voyage ; on ne lui avait donné cette lettre que pour détourner les soupçons du sire de Lullin, dans le cas où il viendrait à tomber entre ses mains.,

 

Son véritable message était verbal. « Dans trois jours, dit l'envoyé de Berne, vous verrez. les châteaux du pays de Vaud en flammes ; les Bernois arrivent ! » En effet, l'armée de la puissante république approchait à travers mille dangers trop longs à raconter ici. Quand les Genevois montèrent sur leurs remparts, le soir du troisième jour, pour interroger anxieusement l'horizon, ils le virent se teindre en rouge, les incendies annoncés s'allumaient ! Berne avait donné ordre à ses soldats de mettre le feu aux châteaux, véritables repaires de brigands.

 

Ils devaient aussi détruire toutes les images, mais épargner les hommes, les femmes et les enfants qui ne seraient pas trouvés les armes à la main.

 

En peu de jours le pays de Vaud tomba entre les mains des Bernois et le 2 février 1536, l'armée victorieuse entra ‑à Genève ! La ville des réformés était libre ! Au mois de février 1536, écrit Froment, Genève fut délivrée de ses ennemis par le pouvoir de Dieu.

 

Le duc de Savoie ne put s'opposer aux Bernois ; il avait bien autre chose à faire ! Le roi de France l'attaquait, Charles‑Quint l'abandonnait ; quatre mois après la délivrance de Genève, il fut chassé de ses Etats par les armées françaises. Toutes sortes de malheurs fondirent sur lui à la fois. Son pays était ravagé par‑la peste, ses alliés se tournaient contre lui, son fils, l'héritier de la couronne, mourut, sa femrne, la belle et fière Béatrice de Portugal, atteinte au coeur par tant de chagrins, prit une maladie de langueur et mourut aussi. Il ne resta plus au malheureux duc que deux ou trois villes, et sur son lit de mort, le souvenir, de Genève et des réformés le hantait sans cesse.

 

Et l'évêque, Pierre de la Baume ? Celui-là vécut encore quelque temps dans son château d'Arbois, mris un jour devant le trône de Dieu il répondra de la manière dont il s'est acquitté de sa charge. Les Bernois exécutèrent à la lettre les ordres qui leur avaient été donnés ; le château de Peney fut complètement rasé, celui de Chillon fut pris. Le gouverneur de ce donjon avait reçu l'ordre de faire mettre à la torture et ensuite à mort les prisonniers genevois, dès que les Bernois se montreraient. Outre les trois délégués de Baudichon, il y avait dans les cachots de Chillon, Bonivard, le prieur du couvent de St-Victor à Genève. C'était un des premiers défenseurs des libertés de la ville ; il y avait six ans qu'il était dans les prisons de Savoie ; on montre encore sur le pavé de son cachot la trace de ses pieds, creusée par ses continuelles promenades autour du piller auquel il était enchaîné. Les soldats bernois n'espéraient guère trouver les prisonniers vivants, mais le gouverneur avait eu peur de Messieurs de Berne et n'avait pas osé toucher à un cheveu de leurs têtes. Ils furent amenés à Genève avec grande joie et grand triomphe.

 

L'oeuvre de Farel n'était cependant pas accomplie. A vues humaines les ennemis de Genève s'étaient fondus comme la neige au soleil. Toutefois l'adversaire invisible de Christ, celui dont les armées papistes n'étaient que les instruments, avait d'autres moyens d'attaque. Puisque Satan n'avait pas réussi à étouffer l'Evangile par la puissance de l'évêque ni par les armées de Savoie, il allait maintenant changer de tactique et chercher à susciter à la vérité des adversaires cachés dans Genève même. Ces nouveaux ennemis ne se montrèrent pas tout de suite ; pendant un temps, la joie fut sans mélange dans la cité délivrée. Les uns rendirent grâce à Dieu qui les avait secourus. 137autres se glorifièrent dans leur liberté et disaient : Qui sera maître sur nous ? Pour ceux-là, le joug aisé de Christ est un fardeau plus lourd que 

le joug de Savoie, et le service de Dieu bien plus pénible que la tyrannie de l'évêque. Mais les Genevois ne se rendaient pas encore compte

 

de ces choses tout ce qu'ils savaient pour le moment c'est que le duc, l'évêque, les prêtres et les moines avaient disparu pour toujours et que Genève était libre.

 

CHAPITRE LXIV

 

Derniers jours de Faber.

 

Au printemps de cette même année, au milieu de la joie générale, une triste nouvelle parvint à Farel. Maître Faber était mort à l'âge de quatre‑vingt‑dix ans. Quelques auteurs pensent même qu'il était âgé de près de cent ans. Ce n'en fut pas moins un grand chagrin pour le disciple qui l'avait tant aimé ; Farel nous le dit et raconte ce qu'il a appris des derniers moments de son vieil ami, probablement par Gérard Roussel.

 

Notre vénéré maître, dit Farel, fut pendant plusieurs jours si effrayé à la pensée du jugement, qu'il ne cessait de dire : je suis perdu ! je me suis attiré la mort éternelle parce que je n'ai pas osé confesser la vérité devant les hommes. Jour et nuit il ne cessait de se lamentér ainsi. Gérard Roussel, qui ne le quittait pas, l'exhortait à prendre courage et à mettre sa confiance en Christ. Faber répondit : Nous sommes condamnés par le juste jugement de Dieu, parce que nous avons su la vérité que nous aurions & confesser devant les hommes. C'était un triste spectacle que ce pieux vieillard en proie à une si profonde angoisse et à une telle frayeur du jugement de Dieu. Mais à la fin le Seigneur le délivra de ses craintes et .11 s'endormit paisiblement dans le sein de son Sauveur. Voici comment la reine de Navarre raconte la fin de son vieil ami. Faber avait dit une fois : « Oh ! que l'absence de Christ doit nous être pénible si nous avons la pensée de l'Esprit 1 Et combien nous devons soupirer après sa présence où nous ne pouvons être admis qu'en quittant la terre. 0 mort, que tu es douce pour les fidèles et pour un coeur spirituel. Tu es l'entrée dans la vie. »Mais à la fin de sa vie, Faber fut tourmenté par la pensée qu'il avait fui les peines, les souffrances de la mort, qu'il aurait dû subir avec joie pour l'amour de la vérité. Le vieillard pensait avec remords à ces nobles jeunes gens, Jacques Pavannes, Louis de Berquin, qui étaient montés courageusement sur le bûcher, tandis que lui s'était enfui. Faber ne renia jamais la vérité et ne trahit point sa foi, mais n'aurait‑il pas du comme ses jeunes frères exposer sa vie et sceller la vérité de son témoignage par sa mort ? Cette pensée l'oppressait toujours plus à mesure que s'approchait le moment de paraître devant le Seigneur, car il disait qu'il n'avait

pas comme ses amis la couronne du martyre pour se présenter devant Dieu.

La reine de Navarre l'invita un jour à dîner avec d'autres hommes pieux et savants dont elle aimait la société. Mais Faber était triste et ne prenait point de part à la conversation générale ; il finit même par se mettre à pleurer. La reine s'informa du sujet de sa tristesse. « Comment pourrais‑je être gai, Madame, lui répondit‑il, moi qui suis le plus grand criminel qu'il y ait au monde ». Marguerite lui demanda avec étonnement ce qu'il voulait dire, lui qui avait été si pieux dès sa jeunesse. « Certes, répliqua Faber, j'ai commis un crime qui pèse d'un grand poids sur ma conscience. » La reine de Navarre le pressa de s'expliquer plus clairement. « Coinment pourrai‑je, dit enfin le vieillard avec abondance de larmes, paraître devant le tribunal de Dieu, moi qui ai enseigné le pur Evangile à tant de gens qui, pour avoir suivi mes enseignements, ont eu à subir la torture et la mort, tandis que moi, leur lâche pasteur, j'ai fui,' comme si un vieillard tel que moi n'avait pas déjà bien assez vécu 1 je n'avais d'ailleurs pas lieu de craindre la mort, mais plutôt de la désirer. Cependant je me suis enfui secrètement des lieux où s'obtenait la couronne de martyr, et j'ai été d'une honteuse infidélité envers mon Dieu .»

 

La reine s'efforça de calmer Faber et de le consoler par plusieurs raisonnements et en‑ lui citant divers exemples de gens pieux qui avaient fait comme lui. Marguerite ajouta que nous ne devons jamais douter de la miséricorde du Seigneur. Tous les convives de la reine se joignirent à elle pour tâcher de consoler Faber.

 

Le vieiIlard reprit un peu courage et dit : « Il ne me reste, qu'à m'en aller à Dieu dès qu'il lui plaira de m'appeler et aussitôt que j'aurai fait mon testament.» Puis se tournant vers la reine il lui dit : « Vous serez mon héritière ; votre aumônier Gérard Roussel aura mes livres ; je donne mes habits et tout ce que je possède aux pauvres et je recommande mon âme à Dieu. » « Mais alors, dit la reine en souriant, que restera‑t‑il pour moi qui dois être votre héritière ? » « je vous lègue, répondit Faber, le soin de distribuer ce que le lègue aux pauvres. »

 

« C'est convenu, dit la reine, et je vous assure que cet héritage me fait plus de plaisir que la moitié des terres du roi mon frère, s'il me les laissait. » Avec une figure plus sereine Faber se leva alors en disant adieu à la. compagnie, il alla s'étendre sur un lit dans la pièce voisine. Quand on alla pour l'éveiller, on trouva qu'il s'était endormi en jésus.

 

Marguerite de Navarre le pleura ‑sincèrement et le fit enterrer dans l’église de Nérac. Elle connaissait aussi la tristesse qui avait assombri les derniers jours de son vieil ami, car elle n'avait pas eu beaucoup de cet opprobre de Christ qui rend plus heureux que toute autre chose.

 

Néanmoins Marguerite était une servante du Seigneur, elle était chère à Celui qui, méprisant la honte, a porté la croix à la place de bien des rachetés qui ont redouté la mort et l'opprobre soufferts pour l'amour de Lui.

 

Farel écrivit à l'un de ces croyants timides, Michel d'Arande, pour lui raconter les derniers moments de Faber. Michel avait connu le vieux docteur et avait reçu l'Evangile par son moyen. Il avait même'prêché avec Farel pendant les jours heureux de Meaux et soupiré après le temps où sa bien‑aimée France se convertirait. Mais lui aussi avait eu peur de l'opprobre et de la mort, et maintenant il était évêque papiste en Dauphiné 1

 

La lettre de Farel toucha profondément Michel. «Je me suis senti transpercé par l'épée de l'Esprit, écrit‑il à Farel, vous m'exhortez si solennellement, les reproches que vous me faites au nom du Seigneur jésus sont si justes, que je n ai pas un mot à y répondre. je ne puis que vous supplier de m'aider par vos prières et de ne pa~ cesser de m'avertir, afin que je sois enfin retiré du bourbier dans lequel je suis. » Mais nous ne savons si Michel d'Arande sortit du bourbier avant d'être retiré de ce monde.

 

Nous dirons maintenant adieu à maître Faber, mais en prenant congé de l'aimable vieillard, nous rappellerons quelques‑unes de ses paroles: « Paul, le vaisseau que Dieu avait rempli, était mort au monde, à luimême et à la création. Il ne vivait plus de sa propre vie, mais de celle de l'Esprit de Dieu. C'est ce qu'il nous dit lorsque l'amour de jésus qui remplissait son coeur le forçait à s'écrier : « Ce n'est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi. » Il était tellement rempli de Christ que tout ce qu'il pensait et disait c'était Christ. Il a nommé Christ au moins quatre cent quarante‑neuf fois dans ses épîtres. Paul n'a pas cherché à nous conduire à la créature, mais au Créateur, le Fils de Dieu qui nous a faits et créés fils de Dieu Son Père en s'offrant Lui‑même pour nous. Paul cherchait à nous conduire vers Celui qui nous a purifiés dans Son sang de la lèpre d'Adam, notre premier père, et nous a rendus nets... Oui, c'est à Lui et non à des hommes ou à des choses faites de mains d'homme que ‑Paul nous conduit. Allons donc à Christ avec une pleine confiance. Puisse‑t‑Il être notre seule pensée, notre conversation, notre vie, notre salut et notre tout. »

 

Maintenant nous laisserons Faber reposer en jésus, jusqu'à ce que le jour se lève et que les ombres s'enfuient.. Alors cette tombe, si longtemps oubliée, s'ouvrira et celui dont elle renferme le corps ressuscitera pour être toujours avec le Maître qu'il aimait. En attendant, que l'expérience de Faber nous serve d'avertissement afin que nous évitions la pelouse agréable aux pieds lassés, le sentier défendu.

 

CHAPITRE LXV

 

Des oeuvres à repentance.

 

Il y eut beaucoup à faire à Genève ce printemps‑là. Il fallait réorganiser les écoles, réformer les moeurs et les usages. Au temps de l'évêque, les orgies, les querelles, les désordres de tout genre régnaient dans la ville. La demeure du vicaire épiscopal était un nid de corruption qui avait infesté une grande partie du clergé et des bourgeois. Or le Conseil désirait que la conduite des Genevois fît honneur à l'Evangile.

 

Même les habitants convertis avaient encore beaucoup à apprendre. Un homme, aussitôt après sa conversion, ne voit pas clairement quelles sont les choses qui sont selon la sainte et parfaite volonté de Dieu. Un nouveau croyant doit étudier avec zèle et prière la Parole de Dieu, pour apprendre comment il doit vivre et quels sont les péchés cu'il doit abandonner. Alors, étant continuellement en communion avec Dieu, le croyant parvient peu à peu à ce que la Parole de Dieu appelle l'état d'homme fait (Hébreux V, 14). Nous n 1 y arrivons qu'en étudiant la Bible comme de petits enfants, afin de connaître la pensée de Dieu. Notre conscience naturelle n'est pas un guide sûr, nos pensées n'étant pas celles de Dieu et nos notions du bien et du mal étant fort au‑dessous du modèle donné par Dieu de Christ Lui‑même ; or, apprendre à connaître Christ n'est pas l'affaire d'une semaine ou d'une année. En outre, les portions de la Bible qui traitent de notre ‑onduite journalière ne peuvent être comprises et apwofondies en un moment ; or, ce sont justement celles ~u'on néglige le plus, tandis qu'on 'étudie davantage ‑elles qui se rapportent à la foi. Il est bien vrai qu'il aut croire avant de pouvoir pratiquer, poser les fondaions avant de bâtir ; mais si nous étudions les premiers hapitres des Epîtres en négligeant les derniers, si nous ondons les prophéties en laissant de côté le livre des Proverbes, nous déshonorons sans le vouloir le nom le Christ par notre conduite dépourvue de sens. Lors nême que notre conversion est sincère, si nous n'étufions pas les directions que donne la Bible quant à notre marche ici‑bas, si nous n'avons d'autre guide,

 

quant au bien et au mal, qu'une conscience ignorante, notre vie ne sera pas à la gloire de Dieu. Nous conserverons des habitudes d'égoïsme, de fausseté, de paresse. Nous manquerons de probité et de bienveillance. Il arrive alors que le monde nous accuse d'hypocrisie ; la Bible dit que les mouches mortes corrompent les parfums précieux et qu'un peu de folie produit le même effet chez celui qui est estimé pour sa sagesse (Ecclés. X, 1 ). En effet, un chrétien peut être tout à fait sincère et scandaliser par sa conduite ceux qui le connaissent, parce qu'il a trop de confiance en son propre jugement pour discerner le bien et le mal. Peut‑être même croit‑il que ce serait se remettre sous la loi que d'étudier avec zèle les directions que Dieu a données à ses enfants quant à la conduite qu'ils doivent tenir.

 

Les croyants de Genève ne connaissaient pas encore bien la Parole de Dieu, et ceux qui avaient abandonné le papisme sans être convertis à Dieu pensaient que, libérés du joug des prêtres, ils pouvaient vivre à leur gré sans aucune règle. Il leur était agréable de n'avoir plus de jeûnes et de pénitences, et de les remplacer par les fêtes et les banquets. Beaucoup de Genevois blâmaient Farel, l'accusant d'empiéter sur les droits des citoyens libres en leur prêchant contre le jeu, les comédies, les mascarades et les jurements. Il y eut donc de l'irritation contre lui lorsque le Conseil, sur son avis, envoya le crieur public avertir tous les propriétaires de tavernes que si les jurements, le jeu aux cartes ou aux .dés, les danses, les chants profanes, étaient tolérés dans leurs établissements, on les punirait selon les lois de Genève. En outre, il leur était prescrit de fermer leurs tavernes toute la journée du dimanche, et même dans la 'semaine pendant les heures de prédication.

 

Bien des gens murmurèrent, trouvant la tyrannie de l'Evangile pire que celle du duc et de l'évêque. La liberté de servir Dieu n'en est pas une pour le pécheur ; à ses yeux, être libre, C'est ‑pouvoir servir Satan. L'enfant prodigue préfère paître les pourceaux dans un pays éloigné, pourvu qu'il ait assez à manger, plutôt que de se réjouir sous le toit paternel.

 

D'un autre côté, le roi de France, François Ier réclamait certains droits sur une petite localité située dans le territoire de Genève. Ayant appris que les habitants avaient été appelés à prêter serment aux nouvelles lois, il écrivit deux lettres au Conseil de Genève. Dans la première, Sa Majesté interdisait au Conseil d'établir de nouvelles observances religieuses à Thy. Dans la seconde, le roi demandait la mise en liberté du père Furbity. Genève répondit : « Quant à Thy, nous n'avons nulle intention, ni là, ni ailleurs, d'établir des observances nouvelles et contraires à la gloire de Dieu. Et nous supplions humblement Vôtre Majesté de nous envoyer tel nombre qu'il lui plaira des plus excellents et savants docteurs de Paris, afin qu'ils nous montrent par la sainte Parole de Notre Seigneur Jésus‑Christ, de ses apôtres, ses prophètes et ses évangélistes, sur quel point de la doctrine et de la pratique chrétiennes nous nous sommes écartés de la vérité. Lorsqu'on nous l'aura prouvé, , nous serons tout disposés, non seulement dans notre paroisse de Thy, mais sur tout notre territoire, à faire et à ordonner ce que la Parole de Dieu commande, ainsi qu'à punir ceux qui enseignent le contraire. »

 

Le Conseil était disposé à relâcher le père Furbity' s'il voulait rétracter ses méchantes paroles. Amené devant le Conseil, le révérend père tint à peu près le langage suivant : « Magnifiques seigneurs, je vous demande pardon ; j'ai dit des choses qui vous ont déplu, j'ai eu tort. je ne savais pas comment étaient les choses. Dorénavant, je tâcherai de mieux vivre et de prêcher la vérité mieux que je ne l'ai fait jusqu'à présent. » Après avoir fait cet humble discours, le père Furbity

 

obtint la permission de quitter Genève, ce qu'il s'empressa de faire.

 

Le 21 mai, après en avoir conféré avec Guillaume Farel, le Conseil assembla les citoyens afin de les inviter à se décider pour l'Evangile ou pour le papisme. L'assemblée se 'réunit dans l'église de Saint‑Pierre, sur le pavé de laquelle avait coulé le sang d'un jeune huguenot, au temps de Pierre Wernli.

 

Claude Savoye prit la parole le premier, pour rappeler au peuple la fuite de l'évêque, l'arr‑ivée de l'Evangile à Genève, la glorieuse délivrance accordée à la ville il conclut par ces mots « Citoyens, voulez‑vous vivre selon l'Evangile et la Parole, de Dieu telle qu'elle est prêchée maintenant ? Déclarei‑vous que vous ne voulez plus d'images, de messes, ni d'idoles ? Plus de papisme ? Si quelqu'un désire dire quelque chose contre l'Evangile qui nous est prêché, qu'il le fasse maintenant »

 

Il se fit un profond silence dans l'assemblée, puis, d'une voix forte et solennelle, un Genevois répondit

 

« Nous voulons tous, avec l'aide de Dieu, vivre dans la foi du saint Evangile et selon la Parole de Dieu, telle qu'on nous la prêche. » Alors tout le peuple leva la main et dit : « Nous le jurons, nous le ferons avec l'aide de Dieu. »

 

C'était dire beaucoup, et cela nous rappelle l'enga~ gement que prirent les enfants d'Israël au pied du mont Sinaï : «Tout ce que l'Eternel a commandé, nous le ferons. » Les Genevois n'étaient pas aussi ignorants que les Israélites ; ils savaient que « les raisins ne", croissent pas sur des épines, ni les figues sur des chardons ». Farel les avait enseignés tout autrement « L'homme est mauvais et incapable d'aucune bonne oeuvre plus il a la forme de la justice et de la sainteté, plus il est méchant, coupable et souillé. C'est une racine corrompue et un mauvais arbre qui ne peut porter que de mauvais fruits, car tout ce qui est en lui est corrompu, toutes les imaginations de son coeur sont mauvaises, et cela continuellement. »

 

En prêtant le serment que je viens de mentionner, les Genevois n'avaient pas eu la pensée d'obliger toute personne, qu'elle fût convertie ou non, à aimer Dieu et à le servir. Par cet acte public, le peuple entendait seulement déclarer "qu'il acceptait de son plein gré la prédication de l'Evangile, qu'il ne voulait plus de la messe, que l'Evangile devait remplacer les rites et les traditions papistes. Désormais, la Parole de Dieu devait être leur règle de conduite, et non plus les canons, les bulles des papes ou les décrets des conciles. On plaça sur l'une des portes de Genève, et plus tard sur celle de l'Hôtel‑de‑Ville, l'inscription suivante

 

La tyrannie de l'Antichrist romain

Ayant été abattue

Et ses superstitions abolies

En l'an 1535,

La très sainte religion de Christ

Ayant été rétablie

Dans sa vérité et sa pureté,

Et l'Eglise remise en bon ordre

Par une faveur signalée de Dieu,

Les ennemis ayant été repoussés

Et mis en fuite

Et la ville elle‑même, par un insigne miracle,

Rendue à sa bberté,

Le Sénat et le peuple de Genève

Ont érigé et fait placer ce monument

En ce lieu

Comme un perpétuel mémorial

Pour attester aux âges futurs

Leur reconnaissance envers Dieu.

 

Cette inscription fut pour Genève ce que la pierre d'Ebenhézer avait été aux enfants d'Israël, lorsque Dieu les avait délivrés de leurs ennemis (1 Samuel VII, 12).

 

On peut bénir Dieu en considérant le changement qui s'était opéré. Moins de quatre ans auparavant, Farel avait été chassé comme diable et hérétique de cette même ville qui maintenant confessait publiquement Christ et rendait publiquement grâces à Dieu de ce qu'Il lui avait envoyé l'Evangile par ce même messager, d'abord repoussé et méprisé.

 

CHAPITRE LXVI

 

Jean Calvin.

 

Farel avait plus de travail qu'il n'en pouvait exécuter, non seulement dans Genève qui lui tenait si fort à coeur, mais dans plusieurs autres endroits on réclamait sa présence. Christophe Fabri, qui combattait à Thonon, le suppliait de venir à son, aide. Farel s , y rendit, mais il fut bientôt rappelé par le Conseil de Genève qui assurait que personne ne pouvait le remplacer dans la ville. Il y aurait eu place, là et ailleurs, pour des armées d'évangélistes et de docteurs.

 

Durant le cours de ce printemps, Farel avait lu un livre écrit en français et intitulé : « L'Institution de la religionïï chrétienne. » L'auteur était un jeune Picard, cousin de Robert Olivétan. Jean Calvin s'était converti à Dieu et Farel avait lu son livre avec grand plaisir.

 

Un soir de juillet 1536, un jeune Français habitant Genève arriva en toute hâte vers Guillaume Farel et lui dit : « Jean Calvin est ici, il vient de descendre de la diligence ; il passe la nuit à l'hôtel, mais il repart demain pour Strasbourg. » Farel se rendit immédiatement à l'hôtel indiqué ; il y trouva un jeune homme de vingt‑sept ans, pâle, maigre, à l'air grave et maladif, C'était Jean Calvin. « N'allez pas à Strasbourg, lui dit Farel, restez ici pour m'aider. »

 

Le jeune homme refusa d'abord, alléguant sa mauvaise santé et son désir de repos. D'ailleurs, il avait besoin d'étudier plutôt que d'enseigner ; il était timide et ne vaudrait rien pour le service public. Farel, regardant l'étranger avec sévérité, lui dit : « Jonas aussi voulut fuir le Seigneur, mais l'Eternel le jeta dans la mer. » Calvin répliqua qu'il ne pouvait pas rester, qu'il avait besoin dé repos et d'étude, qu'à Genève il serait sans cesse dérangé et ne pourrait étudier.

 

Alors Farel, fixant ses yeux étincelants sur le jeune homme, et plaçant les mains sur sa tête, lui dit de sa voix de tonnerre : ~< Que Dieu maudisse votre repos et vos études, si vous leur sacrifiez l'oeuvre que Dieu vous appelle à faire. »

 

Calvin était muet et tremblant ; il raconta plus tard qu'il lui sembla que la main de Dieu s'appesantissait sur lui du ciel et qu'elle le fixait malgré lui dans cette ville qu'il était si impatient de quitter. Enfin il dit : « Eh bien, je resterai à Genève, que la volonté de Dieu soit faite. »

 

Farel agit‑il entièrement selon Dieu en cette affaire? Si c'était vraiment la pensée du Seigneur que Calvin ‑restât à Genève, les malédictions et les menaces de Farel étaient‑elles nécessaires pour arriver à ce but ? Et si c'était la volonté de Farel qui retenait Calvin, il eût bien mieux valu que son jeune compatriote allât s 9 ensevelir dans.l'étude, à Strasbourg ou ailleurs.

 

Farel s'était confié en Dieu pour délivrer Genève des armées de Savoie, et il crut ne pouvoir se passer de Calvin pour combattre le péché, le monde et le diable dans la ville qui lui était chère.

 

Peut‑être Genève avait‑elle pris dans le coeur de Farel une place trop grande ? Depuis plusieurs années, après Christ, c'était Genève qui occupait le plus ses pensées. Il avait prié, travaillé, risqué sa vie à plusieurs reprises, supporté l'opprobre et la persécution pour sa bien‑aimée ville.

 

Souvent, même l'oeuvre que nous faisons pour le Seigneur devient un piège et une pierre d'achoppement pour nos âmes. Nous ne sommes guère disposés à accomplir les commandements du Seigneur sans voir le fruit de notre travail et à dire comme le Serviteur par excellence : « J'ai travaillé en vain, j'ai consumé ma force inutilement et sans fruit ; toutefois, mon droit est avec l'Eternel et mon oeuvre est auprès de mon Dieu. »

 

L'erreur commise par Farel doit être signalée surtout à ceux qui s'occupent du salut des pécheurs. Lorsque nous sommes prêts à donner nos vies pour le bien des âmes, il faut une foi bien grande pour demeurer tranquille en nous confiant à l'Eternel.

 

CHAPITRE LXVII

 

Comment Lausanne fut gagné à l'Evangile.

 

Malgré son acceptation, Calvin continua son voyage, ayant promis de conduire une peràonne à Bâle. De retour à Genève, peu après, il fut malade pendant un certain temps ; son oeuvre était à peine commencée lorsqu'un événement assez important eut heureux. Farel avait tenté vainement et à plusieurs reprises d'avoir accès à 

Lausanne. L'antique cité avec son fier évêque, sa grande cathédrale, son armée de prêtres et de moines, avait toujours fermé ses portes à l'Evangile Maintenant le Pays de Vaud était entre les mains des Bernois et l'évêque s'était enfui. « On m'a fait un excellent accueil à Fribourg, écrivait‑il à son neveu, et je t'assure que nous faisons tous très bonne chère. » Les Bernois ayant décrété qu'il n'y aurait plus d'évêque, firent une entrée triomphale à Lausanne et en prirent possession.

 

Voulant introduire la réformation dans la nouvelle province, le Conseil de Berne décida que les prêtres de Lausanne discuteraient avec Farel, Viret, et tel autre évangéliste capable de rendre compte de sa foi. On fixa la date de la discussion au 1 " octobre, afin de laisser aux prêtres le temps de trouver des docteurs habiles.

 

Charles‑Quint écrivit aux Conseils ‑de Berne et de Lausanne pour interdire cette dispute. Mais les Suisses firent la sourde oreille aux ordres du grand empereur qui avait l’Europe à ses pieds. Heureusement, toute l'attention de Charles‑Quint se portait à ce moment sur l'invasion qu'il voulait tenter en Franm

 

Lausanne est située sur les riants coteaux du Pays de Vaud ; elle domine le beau lac Léman. Sur l'une des collines où la ville est bâtie, s'élèvent les tours de la cathédrale. Autour de ce grand édifice viennent se grouper les antiques demeures où l'évêque et son clergé faisaient bonne chère tout. en maudissant les luthériens. De tous côtés on apercevait autrefois des couvents et des églises dominant les toits de la ville. Depuis quelques mois, Pierre Viret prêchait dans l'un de ces MOnastères ; les seigneurs de Berne en avaient exigé l'autorisation du Conseil de la ville. Cette forteresse du papisme jouissait d'une vue admirable sur les eaux paisibles du lac et sur les montagnes bleuâtres aux sommets neigeux. Mais, hélas, la beauté du pays n'est pas une image de la valeur morale de ses habitants. Voici une scène qui nous le prouvera : à l'angle d'une rue tortueuse, des individus de mauvaise apparence avaient été apostrophés par le clergé, pour tuer les hérétiques genevois venus à Lausanne pour la dispute. Heureusement, les hérétiques arrivèrent en trop grand nombre pour que les assassins osassent les attaquer ; en outre, le complot étant parvenu à la connaissance des autorités, elles firent arrêter les misérables. L'intercession des Genevois leur sauva la vie.

 

Le dimanche ler octobre, la cathédrale se remplit d'une foule attentive ; on avait établi des estrades pour faire asseoir la multitude des auditeurs, qui se trouvaient ainsi au milieu des dorures et des draperies dont les voûtes de l'église étaient ornées.

 

Sur les murs et les piliers, de tous côtés, on avait affiché les, articles de la discussion ; voici ce que disait le premier : « La Sainte Ecriture n'enseigne aucun autre moyen d'être justifié que par la mort de JésusChrist offert une fois pour toutes, de sorte que‑ ceux qui parlent de quelque autre moyen d'obtenir la rémission des péchés, renversent complètement la vérité que Christ a révélée. »

 

La conférence fut ouverte par une exhortation de Farel. « Le Seigneur Jésus‑Christ, dit‑il, est descendu dans ce bas monde afin que par Lui nous ayons salut et vie. Il est mort afin de rassembler en un corps tous les, élus de Dieu. ‑ L'oeuvre de Satan, c'est de disperser les brebis ; l'oeuvre du Seigneur Jésus, c'est de les rassembler. » Il pria ensuite afin que la vérité seul‑, triomphât, et que les infirmités et la' faiblesse de ceux qui la présenteraient n'empêchassent pas les âmes de la recevoir. Il demanda que tous les coeurs se tournassent vers le grand Pasteur des brebis qui a donné sa vie pour son peuple. Farel ‑demanda aussi que nul ne cherchât sa propre gloire, mais que Christ seul fûtexalté et glorifié. Ensuite l'assemblée se sépara. . . à

 

Le lendemain, à sept heures du matin, la cathédrale était de nouveau remplie ; les costumes variés de la foule prouvaient ‑la diversité des éléments qui la composaient. Au centre de la cathédrale, les orateurs étaient rangés en face les uns des autres ; d'un côté, Farel, Viret et Calvin, Marcourt et Caroli (cette fois‑ci, Caroli était du parti évangélique 1). De l'autre côté se trouvaient environ 174 prêtres, sans compter les moines. Farel se leva et lut le premier des articles qui étaient affichés, puis il ajouta : « Le ciel et la terre passe­ront, mais la Parole du Seigneur demeure éternelle­ment. Si donc cette Parole ne proclame pas d'autre justice que celle qui est par la foi en Christ, il est ab­solument certain qu'il n'y en a pas d'autre. Par la jus­tification, nous comprenons ceci : que le péché est ôté et que Dieu ne nous l'impute plus. Comme un prison­ nier est acquitté par le juge, de même Dieu, ayant ôté notre péché, nous acquitte. Et celui qui reçoit ainsi la rémission de ses péchés est juste devant Dieu comme s'il n'avait jamais commis aucun péché. »

 

Farel déclara encore que l'oeuvre accomplie par jésus sur la croix est déshonorée et amoindrie par toutes les inventions de purgatoire, de pénitence et d'absolution, d'indulgences et surtout par le « sacrifice perpétuel de la messe ». Il demanda qu'on lût le chapitre' XI des Hébreux et le XVe des Actes, puis les prêtres furent appelés à donner leur réponse.

 

Alors un prêtre se leva et dit que les Ecritures coinmandent la paix et défendent les disputes. Par conséquent, c'est un acte de désobéissance coupable que de

 

discuter. Et parlant au nom de tous ses collègues, il déclara qu'ils préféraient passer pour avoir été battus, plutôt que de se permettre de discuter les questions qui, ne peuvent être décidées que par l'Eglise universelle, Quant à eux, les prêtres, ils désiraient porter leur croix en toute patience' et humilité.

 

Farel répondit et parla assez longtemps, malgré les fréquentes interruptions d'un moine fort en colère. « C'est à votre tour, lui dit enfin Guillaume Farel en le regardant en face ; levez‑vous et prouvez‑nous ce que vous avez prêché ici à Lausanne pendant le dernier carême. »

 

Le moine répondit qu'il ne ferait ce qu'on lui demandait que devant des juges compétents. Pierre Viret fit observer que la Parole de Dieu était le meilleur juge. Le moine répliqua que l'Eglise est au‑dessus de la Bible, car la Bible n'a d'autorité que si elle est ap~ prouvée par l'Eglise. « Autant dire que Dieu ne doit être cru que si les hommes l'approuvent s'écria Viret. Quelle meilleure autorité pouvez‑vous désirer que celle d'un juge infaillible ? C'est Dieu qui parle dans sa Parole ! » « Ce n'est pas une réponse, dit le moine, chacun peut citer la Bible vous l'expliquez à votre façon et moi à la mienne comment savoir lequel de nous deux a raison ? Il ne faut pas seulement citer les Ecritures exactement, mais aussi en donner une explication juste. »

 

Viret répliqua qu'on doit expliquer les Ecritures par elles‑mêmes, et que la bonne interprétation est toujours celle qui honore Christ et qui le fait être tout en tous, et non pas celle qui exalte l'homme et qui met de l'argent dans sa poche. « Et quant à ce que vous dites de Satan. qui a cité les Ecritures, vous me fournissez unearme qui se retourne contre vous, car le Seigneur jésus n'a point méprisé les Ecritures parce que Satan les avait citées, mais il a, au contraire, tiré des Ecritures de quoi confondre Satan. Si donc le Seigneur s'est servi de la Bible pour répondre, vous ne devriez pas refuser de faire de même à notre égard. Car si vous n'êtes pas plus grands que jésus, nous ne sommes pas des diables, mais des frères en Christ. »

 

Le moine tint bon, déclarant que nul ne lui persuaderait de discuter avec des hérétiques ; l'Eglise l'avait défendu et il fallait lui obéir. Enfin, à onze heures, l'auditoire se dispersa pour aller dîner.

 

Le lendemain, un singulier personnage se leva du côté des catholiques '; on pouvait voir, à son costume, que ce n'était ni un moine ni un prêtre.

 

« Magnifiques et redoutables seigneurs, dit‑il, ma profession est la médecine, et non la théologie. Ce n'e t donc pas ma place de discuter ces sujets, mais puisque vous permettez à chacun de donner son avis, je donnerai le mien... Ces messieurs ont dit que l'homme est justifié par la foi en Jésus‑Christ. Si c'était vrai (car ce n'est *pas du tout dans la Bible), les démons seraient nécessairement sauvés. Car saint Jacques dit qu'ils croient ; si donc les démons croient, ils ont la foi, et en conséquence ils doivent être sauvés. »

 

Ce médecin, nommé Blancherose, avanÇa en outre que l'Ecriture ne nous enseigne pas que nous puissions être sauvés par la foi, tandis qu'elle indique quatre autres manières d'obtenir le salut. « Premièrement, di‑. sait‑il, nous pouvons être sauvés par grâce. » Blancherose semble n'avoir eu qu'une idée vague de la portée de ce mot et avoir cru que c'était une vertu quelconque possédée par certains hommes et qui les rend agréables à Dieu. En tout cas, il pensait que la grâce était entièrement différente de la foi. Le second moyen de salut, au dire de Blancherose, était l'amour. « Marie‑Madeleine, dit‑il, est un exemple de ce que je dis, car ses péchés lui furent pardonnés « parce qu'elle a beaucoup aimé. » Troisièmement, on peut être sauvé en gardant les commandements, comme l'a dit le Seigneur : « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. » Quatrièmement, par le baptême, car il est écrit : « Si un homme n'est né d'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des cieux. »

 

Farel se leva « On peut être médecin, dit‑il, et théologien en meme temps ; saint Luc était médecin. mais cela ne l'empêchait pas d'être instruit dans la foi en Christ qui est la vraie théologie. Quant à vos objections, je répondrai d'abord : Saint Paul a dit : « L'homme est justifié par la foi sans les ceuvres de la loi, » mais cela ne contredit pas saint Jacques lorsqu'il dit que « la foi sans les oeuvres est môrte,,>, car Paul parle de la ‑vraie foi. Celui qui la possède croit que jésus est mort pour le sauver et il comprend ces paroles de Jésus : « Dieu a tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. » Le vrai croyant discerne le grand amour dont Dieu nous a aimés lorsque nous étions encore ses ennemis. Les démons ne croient rien de semblable, ils ne croient pas que Jésus soit mort pour eux, et les hommes qui n'ont que la foi morte ne le croient pas non plus.

 

Mais celui qui a la vraie foi en Dieu ne peut qu'aimer Dieu en retour, et s'il l'aime, il gardera ses commandements.

 

Quant à être sauvé par la grâce, c'est parfaitement vrai que nous sommes sauvés par la grâce, mais nousrecevons ce salut par la foi.

 

Quant au salut par l'amour et quant à la femme du chap. VII de Luc, je trouve là une preuve à l'appui de ce que je viens de dire : personne n'explique la chose plus clairement que jésus. quand Il dit que la femme pécheresse l'a tant aimé parce qu'il lui a été beaucoup pardonné. D'ailleurs le Seigneur démohtre aussi que ce fut par la foi qu'elle obtint le salut, car il lui dit : Va‑t'en en paix, ta foi t'a sauvée. » Enfin, quand le Seigneur dit au docteur de la loi :Si tu veux entrer dans la vie éternelle, garde les commandements », Il le plaçait sur une route qui le conduirait infailliblement à Christ en lui faisant découvrir qu'il était tout à fait incapable de garder la loi. Cette découverte devait le pousser pour ainsi dire vers Christ qui est « la fin de la loi en justice pour tout croyant. » (Romains X, 4.) Après cela viennent les oeuvres qui manifestent notre foi.

 

Quant au baptême, celui qui ne croit pas est condamné. Dieu ne tient pas compte de son baptême et sa personne n'est pas acceptée. » (Farel paraît penser que le texte cité par Blancherose (jean 111, 5) se rapporte au baptême ; nous pensons qu'il se trompe en cela, quoique au fond sa réponse fût juste.)

 

L'après‑midi, Blancherose reprit la parole. « je n'ai pas été satisfait, dit‑il, de la réponse que maître Farel nous a donnée. Je ne sais pas si je me suis bien expliqué, mais quant à ce que j'ai voulu dire, je suis prêt à sauter dans le feu pour le maintenir. Et de peur qu'on ne me trouve présomptueux, je demande la permission de faire savoir que j'ai voyagé en divers pays, que j 1 ai été médecin du roi de France et de la princesse d'Orange. Vous savez que des imposteurs présomptueux n'occupent pas d'aussi hautes charges. En outre, messieurs, je suis prêt à vous livrer sept de mes disciples que vous garderez prisonniers, si je ne prouve pas ce que je vais vous dire. »

 

Lechancelier de Berne.refusa cette offre généreuse et dit à Blancherose qu'il pouvait revenir sur le sujet traité le matin, mais qu'il s'en tînt là pour le moment.

 

« Par le treizième chapitre de la première aux Corinthiens, dit Blancherose, on peut voir facilement que nous sommes sauvés par la charité, car l'apÔtre dit que

 

la' charité est plus grande que la foi. » Farel répondit « je laisse l'auditoire juge de la valeur de votre argument : la charité est plus grande que la foi et l'espérance, donc nous ne sommes pas sauvés par la foi. Vous pourriez aussi bien dire : Le ciel est plus grand que le soleil, donc ce n'est pas le soleil qui donne la lumière. » « Vous prétendez donc, reprit Blancherose avec indignation, qu'il me suffit de croire 1 je puis vivre toute ma vie comme un brigand,pourvu que je croie. Dans ce cas nous n'avons pas besoin de faire aucune bonne ceuvre, nous pouvons au contraire faire tout le mal que nous voudrons, si nous sommes sauvés par la foi sans les oeuvres ».

 

Farel répondit : « C'est ainsi que St‑Paul a été injurié quand il annonçait l'amour de Dieu et la justice par la foi et lorsqu'il expliquait que là où le péché abonde, la grâce a surabondé. Il était blâmé par ceux qui ne comprenaient rien à la grâce de Dieu. Car celui qui sait ce que c'est que la grâce et qui a la vraie foi, ne parle jamais comme vous venez de le faire. Il ne désire jamais vivre dans le péché ni déplaire à Dieu, celui qui sait avoir été un pauvre pécheur perdu, ne méritant que l'enfer, auquel Dieu a donné son Saint Fils pour être puni à sa place. La foi ne consiste pas à dire des lèvres, « je crois» ; c'est la ferme assurance d'un coeur qui sait, à n'en pas douter, que Dieu nous a entièrement pardonné à cause de l'oeuvre de son Fils qui est mort pour nous. Lisez‑nous, continua Farel, en se tournant vers quelqu'un qui était près de lui, le chapitre III aux Romains, depuis le neuvième verset jusqu'à la fin. »

 

« Ainsi, reprit Farel après la lecture, nous sommes sauvés gratuitement, sans l'avoir mérité et sans les oeuvres de la loi. » Blancherose répondit qu'il ne croyait pas que ces paroles fussent dans les Ecritures. On lui apporta immédiatement une Bible, une ancienne Bible manuscrite sur parchemin, qui venait du couvent des Franciscains, et, après avoir cherché le passage en question, on le plaça sous ses yeux. En effet, ces fameuses paroles y étaient bien l'homme est justifié sans les ceuvres de la loi.

 

Blancherose resta pétrifié d'étonnement. « Oui, dit-il en‑fin, c'est vrai, l'homme est justifié par la foi, » et cet autre verset revenant à son esprit : « Non point par des oeuvres de justice que nous ayons faites, mais selon Sa miséricorde, Il nous a sauvés. » Le médecin s'assit et garda le silence.

Le maître d'école de Vevey se leva ensuite disant que « sans les, oeuvres de la loi », pourrait signifier la loi de Moïse, les rites et les cérémonies judaïques. Mais il y a des commandements dans le Nouveau Testament, et pour être sauvés nous devons les garder.

 

« Mon frère, lui répondit Farel, vous avez besoin d'apprendre quel est le véritable état d'un pauvre pécheur perdu ; c'est un mauvais arbre qui ne peut pas produire de bons fruits. Pensez donc à ce que c'est que de garder les commandements de Dieu, non seulement avec les mains et la langue, mais avec le coeur. il n'y a qu'une obéissance parfaite qui puisse subsister devant Dieu. Il demande tout votre coeur et non pas la moitié. « Soyez parfaits comme votre Père qui est aux cieux est parfait. » Pouvezmvous avec votre mauvais coeur garder un semblable commandement? Faites sortir de son lit un pauvre malade et dites‑lui d'aller se promener, et de manger un bon dîner come eil se portait bien. Vous le tueriez en agissant de la sorte. Les choses qui lui seraient utiles s'il était en bonne santé, amèneraient sa mort, parce qu'il est hors d'état d'en profiter. Lisons le chapitre VII aux Romains, du verset 7 à la fin. » Ces passages furent lus, puis Farel les expliqua, mais un prêtre renouvela jusqu'à la nuit les objections qui avaient déjà été faites, et ainsi se termina la seconde journée. Le lendemain, les prêtres continuèrent leurs efforts sur le même sujet. Ce pardon gratuit donné à ceux qui, n'ont rien fait pour le mériter serait, hélas, disait le clergé, le moyen d'encourager les hommes à vivre dans le péché. Ce serait la fin de la piété et des bonnes ceuvres, car quel est l'homme qui se soucierait désormais de bien faire ? « Quant à cela, répondit Farel, il serait à souhaiter que les chanoines, les prêtres et les moines n'eussent pas causé plus de scandales par leurs paroles et leur conduite que cette vérité bénie n'en a occasionné. »

 

Mais Farel parlait à des sourds' et si vous ‑essayiez de tenir le même langage à vos amis et à vos voisins, vous verriez qu'ils vous opposeraient ces mêmes objections. Vous les trouverez tout aussi attachés à l'espérance que nourrit le coeur naturel, l'espérance de nous rendre agréables à Dieu et dignes d'entrer au ciel. Nous avons tous eu cette illusion; nous avons autant de peine à nous en débarrasser que les prêtres du temps de Farel.

 

je ne puis donner ici les objections des prêtres, mais elles se résument ainsi . : Qu'est‑ce qui vient en premier lieu ? L'arbre ou le fruit ? La vie ou l'action ? Le feu ou la chaleur ?

 

Le second article portait que jésus est le seul Souverain Sacrificateur et Intercesseur pour Son Eglise. Les prêtres n'avaient rien à dire là‑dessus.

 

Le troisième article disait que la Ste‑Ecriture reconnaît comme faisant partie de l'EgIise de Dieu seulement ceux qui font profession d'être rachetés uniquement, et entièrement par le sang de Jésus, ceux qui croient seulement à Sa Parole et en font leur point d'appui, sachant que le Sauveur est absent, quant à sa présence corporelle, mais qu'Il habite dans son Eglise, la remplissant, la gouvernant, l'animant par le St‑Esprit.

 

Ici les prêtres intervinrent. « Christ, dirent‑ils, est présent dans le pain. » Pierre Viret leur répondit le premier. Puis le chancelier de Berne adressa une exhortation à tout le clergé lausannois en disant que s'il y avait des prêtres convaincus de la vérité, ils n'avaient qu'à signer ces trois articles ; ensuite ils pourraient s'en retourner chez 'eux ou assister au reste de la dispute, comme bon leur semblerait. Ceux qui refuseraient de signer, devaient rester jusqu'à la fin et défendre leurs opinions. Plusieurs membres du clergé allèrent signer en se déclarant convaincus, et ceux qui ne le firent pas, refusèrent également de parler. Mais le chancelier de Berne ne voulut point accepter d'excuse ; il fallait parler ou signer.

 

Le docteur Blancherose et le maître d'école de Vevey furent les plus disposés à raisonner. L'argument favori de Blancherose quant à la transsubstantiation, C'était que nous pouvons bien croire que le pain devient le corps de Christ puisqu'un oeuf, après avoir été couvé, devint un poulet !

 

Farel et Calvin lui répondirent, puis il se fit un silence. Ensuite un moine se leva et dit : « Mes très chers frères, St‑Matthieu dit dans « son Evangile, au chapitre XII, que pour ceux qui pèchent contre le St‑Esprit il n'y a point de pardon. je désire en conséquence ne pas commettre ce péché qui consiste à repousser la vérité divine. Je confesse donc devant tous que j'ai été pendant longtemps aveugle et trompé. je croyais servir Dieu tandis que je ne servais que les hommes. Maintenant je comprends que je n'ai pas d'autre chef que Jésus seul. je vois qu'il n'y a de rémisw sion des péchés que par Lui seul. Je demande pardon à Dieu de tout le mal que j'ai fait. Je vous demande pardon de vous avoir si mal enseignés. Pardonnez‑moi, car j'en ai besoin. » Et en disant cela, le moine ôta sa robe pour ne plus la remettre.

 

Alors Farel se leva et dit : « Oh ! que notre Dieu est grand, sage et bon ! Il a eu pitié de la pauvre brebis égarée dans le désert et l'a ramenée dans son saint bercail ! Bénissons le Seigneur ensemble 1 Accueillons, comme Christ nous a reçus, le nouveau frère pour lequel Christ est mort. Ne lui reprochons rien du passé, et comme Dieu a effacé ses péchés de son souvenir, ne les rappelons pas non plus ».

 

Après cela, il ne resta plus personne pour tenir tête aux réformateurs, excepté Blancherose, mais celui‑ci abandonna la partie en déclarant que c'était une tâche au‑dessus des forces d'Hercule et qu'en outre les prêtres s'impatientaient. Leurs notes d'hôtels devenaient ruineuses, ils voulaient partir, et d'ailleurs leur présence était inutile puisqu'ils n'étaient pas assez instruits pour discuter. Les débats furent clos le dimanche au soir ; puis Farel prêcha une dernière fois à toute l'assemblée réunie.

 

Plusieurs prêtres, dont les coeurs avaient été touchés à salut, commencèrent à annoncer l'Evangile ; quelques‑uns même des principaux champions de Rome pendant la conférence furent convaincus. On estime qu'aucun débat public n'avait amené la conversion d'autant de pécheurs.

 

Lausanne aussi avait reçu l'Evangile. Les images et les autels furent renversés, les calices et les ciboires précieux, les vêtements et les joyaux furent ôtés des églises. La grande statue appelée Notre Dame de Lausanne, que les réformés avaient surnommée la Diane des Ephésiens, fut brisée et réduite en poussière. On dressa un inventaire des richesses ecclésiastiques. L'énumération nous en rappelle une autre. Les églises de Lausanne contenaient : « De la marchandise d'or et d'argent et de pierres précieuses et de perles et de fin lin, et de pourpre et de soie et d'écarlate, et tout bois de thuya et tout article d'ivoire et tout article en bois précieux, et en airain et en fer et en marbre. »

 

Les familles qui avaient donné ces ornements aux églises, purent les reprendre. On vendit ce qui ne fut pas réclamé avec les biens ecclésiastiques, et le tout produisit une somme si considérable' qu'elle suffit à fonder des hôpitaux, des collèges et des bourses pour les pauvres. C'est avec cet argent, entre autres, que l'Académie et le Collège de Lausanne furent fondés et dotés. En outre les chanoines reçurent chacun une pension viagère.

 

CHAPITRE LXVIII

 

Chassé de Genève.

 

Retournons maintenant à Genève avec Guillaume Farel. On pouvait espérer que des jours heureux allaient luire sur Genève, un temps de paix et de repos sous les rayons d'un brillant soleil. Le due et l'évêque, les 'Moines, les nonnes et les prêtres ont disparu. L'Evangile est prêché, on lit la Bible, les évangéliques ne sont plus persécutés.

 

Mais Satan est encore là, sans cesse à l'oeuvre. Aussi bien des orages devaient‑ils encore obscurcir le ciel et voiler les rayons du soleil. Toutefois les inquiétudes de Farel se portèrent d'abord sur le Pays de Vaud. Le Conseil de Berne avait choisi pour pasteur de Lausanne, le fourbe etvaniteux Caroli au lieu de Pierre Viret, qui avait travaillé tout l'été dans cette ville. Messieurs de Berne avaient sans doute lu l'épître aux Ephésiens, mais ils n'avaient certainement pas coinpris ce qui est dit dans le quatrième chapitre : « Celui qui est descendu est le même que Celui qui est monté au‑dessus de tous les cieux afin qu'Il remplit toutes choses, et Il a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme pasteurs et docteurs »... Ce qui est certain, c'est que ce n'était pas Christ qui avait envoyé l'imposteur Caroli à Lausanne.

 

Le Conseil de Berne avait chargé Farel de trouver* des pasteurs pour les autres paroisses du Pays de Vaud. Farel n'avait pas attendu ces ordres pour s'occuper de la moisson, il savait qu'elle était grande et qu'il y avait peu d'ouvriers. Pierre Viret, Christophe Fabri, Eymer Beynon travaillaient avec zèle. « Mais hélas, dit Farel, la plupart de ceux qui connaissent la vérité, préfèrent mourir en Egypte plutôt que de vivre de manne dans le désert. » Farel allait de village en village autour de Genève. « Si vous ne venez pas lui aider, écrivait Calvin à un ami, vous le perdrez bientôt tout à fait, car un semblable fardeau est trop lourd, même pour une santé de fer comme la sienne. »

 

Calvin prêchait à Genève, dans la cathédrale de Saint‑Pierre ; d'abord on fit peu d'attention à lui ; au, bout de quelques mois, sur la recommandation de Farel, il fut invité à rester à Genève et à donner une instruction régulière au peuple. Bientôt il conquit uneplace supérieure, sa parole devint une loi pour le Conseil, pour le peuple et, avouons‑le, pour Farel luimême. Il écoutait avec respect ce jeune homme de vingt‑huit ans et l'on nous dit que le chrétien d'âge mûr et d'expérience était, pour ainsi dire, assis aux pieds du jeune docteur, comme l'un de ses disciples.

 

Il est hors de doute que Calvin était un homme extraordinaire. Il possédait une étendue d'esprit et une force de volonté qui se seraient imposées à ses semblables lors même qu'il ne serait pas devenu un chrétien, et qu'elle que fût la carrière qu'il eût embrassée. Il était doué du précieux don de l'organisation. En outre il était un administrateur remarquable. Ce don précieux fut très apprécié du Conseil de Genève.

 

Il avait conçu le plan idéal d'une église. Farel, portant en tous lieux le flambeau de la Parole‑ avait éclairé les esprits. Il devenait nécessaire d'unir ces âmes réveillées.

 

Malheureusement en comparant ces projets avec la Bible, on est forcé de reconnaître que Calvin entreprenait une oeuvre dont Dieu ne l'avait pas chargé. Cette oeuvre a déjà été faite par Celui auquel Dieu l'avait confiée, l'Homme‑Dieu qui maintenant est assis à la droite de son Père.

 

. Nous voyons dans le chapitre douzième de la première épître aux Corinthiens, un corps organisé, non par l'homme mais par Dieu lui‑même ; c'est ce corps dont Dieu a conçu le plan dès avant la fondation du monde, ce corps qui est un et qui a*plusieurs membres.

 

Et qui met les membres à leur place dans le corps ? «Dieu, dit la Bible, a placé les membres, chacun d'eux dans le corps, comme Il l'a voulu. » (2 Cor. XII, 18.)

 

Dans le chapitre quatrième de l'épître aux Ephé'Siens que nous avons déjà cité, il est dit en parlant de Christ ressuscité et glorifié : « Il a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, pasteurs et docteurs en vue de la perfection des saints pour l'oeuvre du ministère, pour l'édification du corps de Christ. » Nous voyons par là que Dieu appelle l'Eglise le corps de Christ. Il était donc impossible que Calvin ajoutât un membre à ce corps, ni qu'il pût changer la place ou la fonction que Dieu avait assignée à chacun. Tout ce que Calvin pouvait faire, c'était d'exhorter chaque membre à discerner sa place et à remplir la fonction dont Dieu l'avait chargé.

 

Jean Calvin était un vrai serviteur de Dieu, mais il s'est trompé en voulant « organiser l'Eglise de Dieu »; il semble n'avoir pas compris que c'était le corps de Christ Lui‑même qu'il entreprenait de reconstituer. Cependant il avait bien compris que les pénitences des catholiques sont inutiles et même mauvaises devant Dieu, puisque Christ a déjà expié complètement tous nos péchés. Mais il ne s'est pas aperçu que Christ a aussi pleinement accompli l'oeuvre que lui, Calvin, allait commencer dans Genève.

 

Il est nécessaire, pensait le réformateur, d 1 unir les âmes qui ont été éclairées. Mais il y avait quinze siècles que l'Homme‑Dieu, le seul qui pût le faire, les avait unies parfaitement, et pour toujours, par l'oeuvre de la croix.

 

En effet, nous lisons dans la Bible que jésus est mort et qu'Il est resssucité afin de rassembler les enfants de Dieu dispersés. Le chapitre des Corinthiens que nous avons déjà cité, indique de quelle manière glorieuse cette oeuvre a été accomplie : «Nous avons tous été baptisés d 1 un seul Esprit, pour être un seul corps. »

 

Ainsi nous sommes amenés dans l'unité du corps de Christ. L'Esprit nous unit, nous joint à tous ceux qui appartiennent à Dieu sur la terre... Ainsi le croyant est baptisé pour être d'un seul corps. « Il est un seul esprit avec le Seigneur. » ( 1 Cor. VI, 17.)

 

Mais ni le Conseil de Berne, ni Calvin n'avaient encore compris ce qu’enseigne la Parole de Dieu à ce sujet.

 

Calvin commença par écrire une confession de foi que chaque habitant de la ville devait signer, par laquelle il s'engageait entre autres à garder les dix commandements ; ce fut Farel lui‑même, à la requête de Calvin, qui présenta cette confession au Conseil pour la faire signer au, peuple.

 

Farel, cependant, écrivant à Berthold Haller, lui expliquait que le croyant n'est plus sous la loi ; il n'aurait jamais pensé sans doute à faire observer les dix commandements aux inconvertis. Mais son respect pour Calvin semble parfois lui avoir ôté le discernement des choses spirituelles.

 

On a déjà dit avec raison que si les chrétiens sont en général sur leurs gardes contre l'orgueil, ils le sont rarement contre la fausse humilité. Cependant ces deux défauts proviennent de la même source; seulement l'un est plus rare que l'autre. Il faut néanmoins nous en dé.; fier, car la fausse humilité risque de nous faire abandonner la vérité de Dieu par respect pour la sagesse ou l'instruction d'un autre, auquel la vérité n'a pas été manifestée clairement.

 

Abandonner notre opinion personnelle n'aurait pas grande importance, mais lorsque les choses que Dieu nous a fait comprendre sont en cause, nous devons la maintenir, « même si un ange du ciel venait nous prêcher le contraire ». Paul qui s'appelait « le moindre des apôtres », a pourtant osé « résister en face à Pierre, parce qu'il méritait d'être repris. » (Gal. 11, 11.) Les Genevois furent très irrités lorsqu'on leur donna l'ordre clé signer la confession proposée par Calvin. Quelques uns, parmi lesquels Antoine Saunier, protestèrent quant aux dix commandements, disant qu'ils ne voulaient pas prendre un engagement impossible à tenir. Le Conseil répondit en ordonnant de signer ou de quitter la ville.

 

Beaucoup  de gens ne voulurent ni quitter ni signer en 1537 on essaya de nouveau, mais en vain, de leur faire accepter l'ordre établi.

 

Alors tous ceux qui soupiraient après la liberté de boire et de jouer, de jurer et de se quereller; commencèrent à pousser les hauts cris contre Farel et Calvin. Peu à peu ces mécontents formèrent un parti qu'on a, appelé les Libertins.

 

Le 31 mars 1538, le gouvernement bernois convoqua à Lausanne un Synode, auquel les pasteurs de Genève furent convoqués, avec voix consultative seulement. Messieurs de Berne ne voyaient pas de bon oeil qu'on eécartât autour d'eux du type eccclésiastique qu'ils. avaient établi dans leurs domaines. Non seulement l'Eglise genevoise avait porté ses exigences en matière de confession de foi plus loin que celle de Berne, mais elle avait modifié plus radicalement le cérémonial anciennement usité. Les fêtes 'autres que le dimanche avaient été abolies ; les baptistères et les pains sans levain, conservés à Berne, avaient été mis de côté à Genève. Le Synode de Lausanne se prononça pour le maintien des quatre fêtes (Noël, le Nouvel‑an, NotreDame et l'Ascension), des baptistères et des pains sans levain. Le gouvernement bernois invita d'une manière pressante le gouvernement et les ministres de Genève à se conformer à cette décision.

 

Le Conseil de Genève exhorta Farel et Calvin à se conformer aux décisions du Synode de Lausanne, mais les deux prédicateurs refusèrent. Le Conseil ayant insisté à propos du pain sans levain, les réformateurs répondirent que les citoyens de Genève n'étaient pas dans l'état requis pour participer à la Cène du Seigneur. En conséquence, cette table ne fut pas dressée le dimanche suivant, jour de Pâques, et Farel et Calvin prêchèrent, malgré la défense des syndics ils expli quèrent à leurs auditeurs pourquoi ils ne pouvaient les recevoir à la Cène.

 

Toute la ville fut agitée ; le Conseil fit venir les deux prédicateurs et leur ordonna de quitter Genève sur‑le‑champ. « C'est bien, dit Farel, c'est Dieu qui l'a fait. »

 

Tandis que les serviteurs du Seigneur s'en allaient, les émeutiers les poursuivirent le long des rues en criant : Au Rhône ! au Rhône 1 comme six ans auparavant, du temps des papistes. C'est ainsi que Farel fut, banni de la Genève protestante ! Genève qui lui était devenue plus chère que toute autre chose ici‑bas, devint la verge dont Dieu se servit pour châtier son‑serviteur. Mais par cela même Farel eut l'honneur de souffrir l'opprobre et le mépris à cause de sa fidélité envers son Maître. Il est bon de rappeler ici les paroles suivantes, que Farel avait prononcées en répondant au moine d'Aigle : « J'ai prêché et je le maintiendrai par la Parole de Dieu, qu'aucun homme vivant n'a le droit de changer ou d'ajouter quoi que ce soit au culte et au service de Dieu tels qu'Il les a ordonnés. Dieu nous a commandé de nous en tenir à ce qu'Il a établi Lui‑même et il nous est défendu de faire ce qui est bien à nos propres yeux. Si un ange du ciel venait nous dire de faire autre chose que ce que Dieu nous a ordonné, qu'il soit anathème ! » Rendons grâce au Seigneur de ce que Farel, plutôt que d'abandonner le sentier de l'obéissance à Dieu, a préféré se laisser 

chasser de la ville qu'il aimait. C'était pour lui un sacrifice aussi pénible que de « s~arracher l'oeil et de se couper le bras droit. » Mais il fut prêt à l'accomplir pour l'amour de Celui qui lui était plus cher que Genève

 

‑CHAPITRE LXIX

 

Etranger et voyageur.

 

C'est en avril 1538 que les deux prédicateurs furent chassés. Beaucoup de Genevois déplorèrent cette mesure, ceux chez lesquels l'oeuvre de Dieu avait été véritable et profonde. Pendant un temps, tout sembla perdu. On aurait pu croire la ville, après le départ des réformateurs, tombée au pouvoir d'un ennemi plus redoutable que le duc de Savoie. Les désordres, les blasphèmes, les querelles, l'ivrognerie et les disputes se succédaient. Le souvenir de Genève était pour Farel un lourd fardeau, qu'il était obligé de remettre au Seigneur. Il devait bannir de sa mémoire les jours douloureux par lesquels il avait passé et regarder à Christ, le suppliant de se glorifier Lui-même et de tirer le bien du mal, la bénédiction de la misère et de la ruine. Mais de tout ce qu'il souffrait, rien ne lui semblait aussi amer que l'ingratitude de ceux qu'il avait aimés avec tant de ferveur. Il écrivait de temps à autre au petit troupeau de croyants restés fidèles, ne faisant aucune allusion à ses chagrins, ni à la conduite des Genevois envers lui, mais les suppliant de s'humilier devant Dieu afin qu'Il pût les restaurer et les bénir. Après un voyage accidenté, Farel et Calvin arrivèrent à Bâle, accablés de fatigue. Farel logea chez un imprimeur ; pour la première fois il éprouvait le besoin de prendre du repos. Mais son répit fut de courte durée ; en juillet ses anciens amis de Néuchâtel lui écrivirent pour le supplier de venir s'établir au milieu d'eux. Leurs lettres pleines d'affection le rafraîchirent et l'encouragèrent. Cependant il répondit qu'il n'accepterait d , être le pasteur de Neuchâtel qu'à la condition qu'il lui serait laissé pleine liberté de se rendre ailleurs toùtes les fois que le Seigneur l'y appellerait. Cette condition ayant été acceptée, le réformateur se rendit dans la paisible petite ville, où il fut reçu à bras ouverts et où il nous dit lui‑même que sans le souvenir de Genève, il aurait été vraiment heureux. Désormais, et jusqu'à la fin de sa longue vie, Neuchâtel sera son pied‑à‑terre. Malheureusement le coeur humain, à Neuchâtel comme. à Genève, est toujours le même. Farel devait en faire l'expérience une fois de plus. Ainsi que Calvin, il avait compris d'après la Bible que le Seigneur a établi une discipline dans son Eglise. Or peu après son arrivée à Neuchâtel, des difficultés s'élevèrent à ce sujet. Une dame qui s'était querellée avec son mari et refusait d'habiter avec lui, se présenta à la Table du Seigneur. farel annonça publiquement qu'elle ne pouvait être reçue à là Cène, ses amis prirent parti pour elle et demandèrent à grands cris l'expulsion de Farel. Le réformateur tint bon, prêt à se retirer plutôt que de désobéir au Seigneur. Mais cette fois ceux qui avaient à coeur la gloire de Dieu furent les plus forts, Farel resta, et la dame en question fut excommuniée.

 

Au bout de trois ans, Calvin fut rappelé à Genève, où il recommença à constituer la république genevoise. Il désirait que Genève s'organisât sur le modèle de la société de l'Ancien Testament.

 

A partir de ce moment, l'histoire de Genève devient distincte de celle de Farel. Nous la laisserons de côté, désormais, sauf dans une ou deux circonstances.

 

En 1542, nous trouvons Farel à Metz, prêchant à un auditoire de, trois mille personnes, dans un cimetière qui appartenait aux dominicains. En vain les ,moines sonnaient leurs cloches et excitaient des émeutes, la voix de tonnerre du prédicateur dominait tout ce bruit. A cette époque, la peste éclata à Metz ; beaucoup de gens s'enfuirent, m'ais Farel trouva au contraire que c'était le moment de rester. Au milieu du fléau, des persécutions, en face de la mort, le réformateur continua son travail. L'une des prières qu'il prononça alors, nous a été conservée. La voici : « Seigneur, tu sais quelles sont les cruautés qu'on accumule sur tes serviteurs. Nous voyons la terre couverte de sang, les corps de tes saints jetés à la voirie, le feu et la fumée s'élevant vers le ciel ; on massacre tes enfants de tous éôtés. Mais pour toute vengeance, nous te demandons seulement que ta Parole ait son libre cours et que Satan soit confondu. Accorde‑nous cette requête, Seigneur, car qu 1 est‑ce que nos corps et nos biens en comparaison des âmes, ces âmes que tu as rachetées, ces âmes dont quelques‑unes soupirent après toi, bien. qu'elles te connaissent si peu ? Père Eternel, fais en sorte que nul ne soit reçu que ton Fils jésus, qu'il ne soit fait mention d'aucun autre, que rien ne soit dit, ni fait, ni enseigné, ni pensé, excepté ce qu'Il a ordonné et commandé. »

 

Pendant que le réformateur était à Metz, il faillit être étranglé dans les environs par une bande de femmes, puis il fut attaqué par des hommes armés pendant qu'il prenait la Cène avec trois cents croyants, et grièvement blessé ; on dut le soigner quelque temps à Strasbourg avant qu'il pût reprendre ses travaux.

 

Ensuite, il fit une visite à Genève ; les temps étaient changés, Calvin devenait peu à peu le chef de la république genevoise, il se voyait honoré et obéi par les citoyens les plus respectés.

 

Lès habits usés et déchirés de Farel attestaient sa pauvreté et sa vie laborieuse. Le Conseil lui fit faire un costume neuf. Mais le réformateur voulait rester indépendant du Conseil et des Genevois, et être libre de leur dire la vérité. Il refusa donc poliment le présent offert. Il est réjouissant de voir Farel rester toujours le même, « le chétif prédicant » envoyé, le bâton à la main, dans le service du Seigneur et ne dépendant que de Lui seul. C'était une plus belle place que celle de dictateur dans la république de Genève.

 

Calvin garda le costume, il écrivait plus tard à Farel qu il était encore chez lui, attendant que quelqu'un voulÛt l'accepter. Il aurait bien aimé que Farel vint s'établir auprès de lui ; mais le Seigneur avait donné une autre tâche à son serviteur. Il lui avait tracé un sentier moins remarqué des hommes et qui le laissait. dans l'ombre, tandis que Calvin allait acquérir un renom égal à celui de Luther.

 

Néanmoins Calvin éprouvait une très sincère amitié pour Farel, et n'ayant pas réussi à le retenir à Genève, il espéra que le Conseil de Berne lui donnerait la place de professeur à Lausanne.

 

De cette manière son ami serait peu éloigné de lui et occuperait un poste distingué.

 

Mais Farel n'était pas destiné aux honneurs de ce monde et du reste Berne le regardait avec froideur, ne lui ayant pas pardonné son opposition aux jours fériés, aux pains sans levain et aux fonts baptismaux.

 

Heureusement pour lui, Farel put continuer sa route sans être entravé par les dignités et les titres, n'ayant d'autre maître que Christ. Il disait que le seul nom auquel il aspirât, c était celui de prédicateur de l'Evan gile de Dieu. Les années passaient et Farel travaillait toujours. ‑ Nous retrouvons ses traces à Montbéliard, à Metz, à Genève, en Allemagne et dans diverses villes de France.

 

Enfin, en 1553, Calvin reçut la nouvelle que Farel, qui avait alors soixante‑quatre ans, était mourant à Neuchâtel. Il se rendit en toute hâte auprès de lui, mais après lui avoir fait une visite de quelques jours il repartit, ne pouvant supporter de le voir mourir. Cependant le Seigneur exauça les prières des siens et Farel se rétablit ; peu après il prêchait comme par le passé.

 

Dans l'automne de cette même année, Calvin supplia son vieil ami de venir à Genève. Cette invitation avait lieu dans de tristes circonstances. Depuis quelque temps un Espagnol, Michel Servet, prêchait, enseignait, et publiait des erreurs blasphématoires ; il niait entre autres la divinité du Seigneur jésus. Servet entraîna plusieurs des libertins de Genève, qui furent bien .aises de trouver l'occasion de contredire et d'attaquer Calvin, lequel avait parlé sévèrement des hérésies de Servet. Jusque‑là nous pouvons approuver Calvin; il agissait comme un fidèle serviteur de Dieu. Mais il commettait une grave erreur en plaçant les chrétiens sous la loi ancienne des dix commandements, et en croyant que les châtiments prescrits par la loi de Moïse contre les hérétiques, devaient encore être appliqués tels qu'ils sont indiqués dans le chapitre vingt‑quatrième du Lévitique. Il croyait sincèrement qu'on ne devait pas laisser vivre les hérétiques et les blasphémateurs. Ceci ne doit point nous étonner, car il avait été élevé comme tous ses contemporains dans l'idée que l'hérésie doit être punie de mort; Rome enseignait. cette erreur depuis des siècles. Si des péchés contre l'homme tels que le meurtre, par exemple, doivent être punis de mort, combien Plus, disaient les docteurs papistes, les péchés contre Dieu !

 

Cet argument était plausible en apparence et nous ne pouvons pas nier qu e pécher contre Dieu ne soit pire que ‑pécher contre l'homme. Mais le Seigneur jésus avait prévu la conclusion que les siens pourraient en tirer. Il avait donc dit à ses disciples que Satan sèmerait de l'ivraie parmi le bon grain, et que ses serviteurs voudraient l'arracher ; et il leur avait donné l'ordre de laisser l'ivraie et le bon grain croître ensemble dans le champ qui est le monde, jusqu'à la moisson. Ensuite, au temps de la moisson', le Seigneur enverra ses anges lier l'ivraie en faisceaux pour être brûlée.

 

Mais l'Eglise qui avait abandonné les enseignements de Jésus‑Christ pour retourner aux coutumes judaïques, aux autels et aux sacrifices, abandonna aussi la grâce pour la loi, quant aux hérétiques, elle se chargea de brûler l'ivraie.

 

De nos jours on est plus éclairé, mais ne nous en glorifions pas, car souvent nous tombons dans l'autre extrême. Le Seigneur avait dit : Le champ c'est le monde ; or il arrive maintenant à beaucoup de chrétiens d'agir comme si le champ était l'Eglise. Cette erreur nous conduit à ne plus faire aucune distinction entre les croyants et les incrédules, entre ceux qui sont sains dans la foi et ceux qui croient et enseignent des hérésies, entre ceux qui vivent sobrement, justement, pieusement, et ceux qui ne vivent que pour eux‑mêmes, étant rebelles à la volonté et à la pensée de Dieu. Les protestants de nos jours, aussi bien que les papistes d'alors, trouveraient des avertissements importants dans la seconde épître aux Thessaloniciens, chap. III, versets 14 et 15, et dans Tite 111, 10 et 11.

 

Dans ce temps‑là, le clergé ne comprenait pas qu'éviter un homme et lui refuser la communion avec l'Eglise dans l'espérance de l'amener à se repentir, n'est pas du tout la même chose que de le mettre à mort.

 

Les protestants de nos jours, au contraire, ne voient pas que c est désobéir au Seigneur, que de recevoir a sa Table et dans la communion chrétienne ceux qu'Il nous a ordonné d'éviter et de refuser.

 

Calvin n'avait pas entièrement désappris les doctrinés romaines et Farel non plus ; les deux réformateurs crurent donc sincèrement que le Conseil de Genève fai

 

sait son devoir en arrêtant Servet et en le mettant à mort. Il fut condamné à être brûlé vif. Ce qu'il y a d'étrange c est que nul n'a saisi avec plus d'empressement cette occasion de blâmer Calvin~ que l'historien catholique qui a écrit sa vie. On pourrait supposer, en lisant ce qu'il dit à ce sujet ' que brûler les hérétiques était une atrocité qui n'était jamais venue à l'esprit d'aucun autre chrétien. Il semble que ce soit un crime dont les annales de Rome n'offrent aucun exemple. Nous savons ce que l'histoire raconte à ce sujet. Pour ne citer qu'un seul pays, l'Angleterre, cinq ans après le supplice de Michel Servet, vit des centaines de bûchers allumés par les prêtres'

 

Calvin, plus miséricordieux que le Conseil de Genève, le supplia de faire décapiter et non brûler Servet, mais on refusa d'accéder à sa requête. C'est alors qu'il pria Farel de venir tenter un dernier effort pour amener le misérable à la repentance.

 

Farel vint donc et alla visiter Servet dans sa prison, le suppliant de reconnaître Jésus‑Christ pour son Dieu. Mais Servet ne voulut point l'écouter. Farel joignit ensuite ses instances à celles de Calvin pour que le Conseil ne fit pas mettre à mort l'hérétique d'une façon si cruelle, mais ses efforts furent vains. On chargea Farel de la triste corvée d'accompagner le condamné au lieu de l'exécution ; il essaya encore inutilement de lui parler du Dieu que le malheureux reniait ; l'Espagnol maintint son hérésie jusqu'à son dernier soupir et Farel s'en retourna tristement à Neuchâtel.

 

Les libertins prirent occasion de la mort de Servet pour formuler de nouvelles plaintes contre Calvin. Cependant il est certain que si Calvin n'était pas rentré à Genève, le Conseil n'aurait pas agi autrement à l'égard de Servet. Il n'était pas difficile d'exciter l'opi­nion publique contre l'austère réformateur ; il y avait bien des gens qui ne l'aimaient guère, parce qu'en beaucoup de choses il se montrait un fidèle serviteur de Dieu.

 

Calvin fut donc sur le point de quitter de nouveau la ville. Farel apprenant ce qui se passait, se rendit en toute hâte à Genève, il y fit entendre de sévères répréhensions, puis il repartit aussi vite qu'il était venu.

 

Le Conseil genevois, harcelé et dominé par les chefs du parti des libertins, leur donna pour le Conseil de Neuchâtel une lettre ayant pour objet de réclamer Farel qui devait être conduit à Genève afin d'y être jugé ; les libertins espéraient qu'il serait condamné à mort.

 

Calvin fit avertir son ami du danger qui le menaçait. Le vieil évangéliste se mit aussitôt en route, à pied, par une tempête de pluie et de vent, et alla se présenter à Genève.

 

Il s'en suivit une scène qui doit avoir rappelé au réformateur sa première visite dans cette même cité, vingt ans auparavant. Il se trouva comme alors au milieu d'une foule hostile et violente qui couvrait sa voix par ses cris de colère. Au Rhône ! criait‑on de toutes parts dans la salle du Conseil. Parmi ses principaux ennemis se trouvait cet Ami Perrin qui avait été autrefois chez le vicaire épiscopal, pour le défier de contredire les sermons de Froment.

 

Farel dit de lui que c'était un pilier de cabaret. Le cas d'Ami Perrin vaut la peine que nous nous y arrêtions un instant, car il nous montre au'il est facile d'avoir le coeur rempli d'inimitié contre Dieu, tout en étant zélé, protestant. Le papisme est un joug pesant pour le coeur naturel qui ne veut aucune espèce d'entraves ou de tyrannie ; ce n'est donc pas étonnant qu'il se débarrasse du papisme. Mais le coeur naturel craint encore plus le joug de la Parole de Dieu et l'autorité de Christ que celui d'une fausse religion. Si Farel n'avait été que protestant, 'il aurait pu devenir le héros de Genève. Mais il était appelé à partager l'opprobre de Christ. Cependant, il y avait encore des chrétiens sincères à Genève ; ceux qui avaient reçu l'Evangile par le moyen de Farel se groupèrent autour de lui et défièrent ses ennemis de toucher un cheveu de sa tête. Il se f it alors un silence et le vieillard put prendre la parole pour présenter sa défense, son plaidoyer respirait une puissance, une ferveur qui atteigmirent même les coeurs de ses ennemis, entre autres d'Ami Perrin. Le Conseil l'écouta avec respect et déférence. Quand Farel eut fini de parler, la majorité du Conseil le déclara innocent. On reconnut qu'il avait agi comme un serviteur fidèle ; ses reproches et ses avertissements furent acceptés. Ami Perrin convint que Farel avait raison. Tous lui tendirent la main en signe de réconciliation, et ils l'invitèrent à diner avec eux en public, comme preuve d'amitié, avant qu'il quittât la ville. Après cela, de meilleurs, jours se levèrent pour la petite république. Le conflit entre la lumière et les ténèbres s'apaisa ; Genève devint un centre lumineux au milieu des ombres épaisses de la chrétienté. En effet, cette ville servit bientôt de refuge à tous les chrétiens persécutés en France. Farel fit la connaissance de ces étrangers et jouit beaucoup de la communion fraternelle avec eux. A partir de ce moment, le nom de Genève fera dans l'histoire de l'Eglise un contraste honorable avec celui de Rome.

 

CHAPITRE LXX

 

Dernières années de Guillaume Farel.

 

La circonstance la plus importante que nous ayons à signaler dans la vie de Farel, à cette époque, est bien celle à laquelle nous aurions le moins pensé. A l'âge de soixante‑neuf ans, il épousa une de ses compatriotes qui avait quitté la France à cause de sa foi, Marie Torel. Depuis quelques années, elle habitait à Neuchâtel, et sa mère, qui était veuve, dirigeait le ménage de Farel. Marie était une jeune femme pieuse et modeste et paraît avoir été une bonne épouse. Cinq ou six ans après son mariage, Farel eut un petit garçon qu'il appela Jean, probablement en souvenir de Calvin.

 

Calvin ne paraît pas avoir été satisfait de ce mariage. On dit qu'il resta muet d'étonnement, ce qui n'est pas précisément exact ; au contraire, Calvin fit plusieurs remarques sévères à ce sujet, il trouvait que Farel faisait une folie digne de pitié. Cependant, le mariage du vaillant réformateur ne l'empêcha point de porter la Parole du Seigneur partout où son Maître l'envoyait. En 1560 ou 1561, il entreprenait un dangereux voyage. Malgré ses labeurs incessants,, il n'avait jamais oublié le lieu de sa naissance, les Alpes françaises. Depuis l'époque où, après avoir quitté Meaux, Farel prêcha en Dauphiné, plusieurs de ceux qui l'avaient entendu s'étaient employés à faire connaître la Parole de Dieu dans leurs contrées. En outre, Farel envoyait fréquemment dans son pays des colporteurs qui répandaient des Bibles et dont les efforts n'avaient pas été vains, grâce a Dieu. Les compatriotes du réformateur ne l'avaient pas oublié non plus ; en 1560, quelques délégués arrivèrent de Cap à Neuchâtel et le supplièrent de venir les visiter encore une fois.

 

Le vieillard se remit en route avec une Bible et le bâton à la main ; peu après, il prêchait comme au temps de sa jeunesse dans ses montagnes natales.

 

Pendant un certain temps, il prêcha sur la place du marché à Cap ; ses auditeurs lui demandèrent ensuite de le faire dans une église. Le gouvernement défendit alors de prêcher ailleurs que dans des maisons particulières, mais l'église étant le seul local assez vaste pour contenir la foule, Farel n'en continua pas moins à la réunir dans cet édifice.

 

Le procureur du roi reçut l'ordre de faire saisir ce prédicant rebelle, mais le procureur était un de ceux qui avaient cru à l'Evangile ; il refusa d'arrêter Farel. On envoya alors un autre procureur avec une compagnie de sergents qui se présentèrent à la chapelle de la Sainte‑Colombe à l'heure du prêche. La porte était fermée en dedans. Les sergents y frappèrent rudement, et comme personne n'ouvrait, ils forcèrent la serrure et entrèrent. L'édifice était comble d'un bout à l'autre, mais tous les yeux étaient rivés sur le prédicateur et nul ne bougea. Farel ne s'interrompit pas non plus, jusqu'à ce que les sergents, s'étant frayé un passage à travers l'auditoire, montèrent dans la chaire et se saisirent de l'hérétique ayant à la main le corps du délit, la Bible.

 

Farel fut emmené et enfermé dans un cachot ; on ignore comment les amis de l'Evangile réussirent à le faire sortir de prison pendant la nuit. Il se rendit à la faveur des ténèbres sur les remparts de la ville, et comme Paul autrefois, on le descendit dans une corbeille. D'autres amis l'attendaient sous les murs pour le conduire en sûreté à Neuchâtel.

 

L'année suivante, Farel reparut dans les montagnes du Dauphiné; les réformés venaient de recevoir la permission de se réunir en plein air, pourvu que les officiers du roi fussent présents. Parmi l'auditoire se trouvait le vieil évêque de Gap, Gabriel de Clermont. Un prêtre qui a écrit l'histoire de ces temps‑là, nous dit qu'à la fin d'un des sermons, ce vieillard se leva, et jetant à terre la mitre et la crosse qu'il avait portées pendant trente‑cinq ans, il les foula aux, pieds, déclarant qu'il voulait suivre le Seigneur jésus avec maître Farel.

 

Peu de temps après, la foi de l'ex‑évêque fut mise à l'épreuve. De terribles persécutions fondirent sur les évangéliques des environs de Gap ; ils prirent la résolution de quitter leurs demeures pour chercher un refuge ailleurs.. Ils se mirent en route au nombre ‑de quatre cents, ayant à leur tête Farel et l'ancien évêque de Gap. Cependant, la semence déposée dans les coeurs avait germé et jeté de profondes racines, et malgré cette émigration, la lumière évangélique s'est maintenue jusqu 9 à nos jours dans cette contrée.

 

. Après le retour de Farel à Neuchâtel, son aide, Christophe Fabri, le quitta pour se rendre à son tour en Dauphiné, accompagné de Pierre Viret. Les deux amis s arrêtèrent à Lyon, où régnait une peste terrible ; ils pensaient que les malades et les mourants seraient accessibles à la bonne nouvelle qu'ils prêchaient.

 

.« Ni la vie, ni ma femme, ni mes enfants, écrivait Christophe Fabri, ne me sont si chers que le Seigneur jésus et son Eglise. »

 

Pendant que Farel continuait à travailler à Neuchâtel, la carrière de Calvin touchait à sa fin. Au printemps de 1564, Farel reçut de son ami la lettre suivante : « Adieu, mon meilleur et mon plus fidèle frère, adieu 1 Puisque le Seigneur a voulu que tu demeures et que je parte, n'oublie jamais notre amitié qui portera des fruits éternels en ce qu elle a été utile à l'Eglise de Dieu. Ne prends pas la peine de venir me voir, je t’en supplie. je ne respire qu'avec peine et je m'attends à déloger à chaque instant. je sais que je vis et je meurs en Christ. Adieu encore une fois à toi et aux frères. »  Farel se mit aussitôt en route pour Genève ; il eut le bonheur de trouver Calvin encore vivant. Les deux amis s'entretinrent une dernière fois du Seigneur qu'ils aimaient, et, quelques jours après Calvin était recueilli dans les demeures éternelles.

 

Farel arrivait, lui aussi, au terme de sa course ; il était âgé de soixante‑quinze ans ; ses travaux incessants auraient tué tout autre moins robuste que lui. Mais jusqu'à ce que son Maître l'appelât, il, ne voulut point se reposer.

 

Après la mort de Calvin, Farel entreprit un dernier voyage à Metz ; il risquait sa vie pour aller « semer l'ivraie », disait l'évêque, mais nul péril ne l'arrêtait.

 

Et cette fois encore, sa prédication fut empreinte d'une puissance qui releva et consola le troupeau persécuté de Metz.

 

Enfin, après l'un de ses sermons, il tomba épuisé et ses amis eurent grand'peine à le transporter à Neuchâtel. Arrivé chez lui, il resta couché, trop faible pour se remuer, mais sa chambre était sans cesse remplie de ceux qui l'aimaient, qui venaient lui dire adieu et recevoir ses dernières paroles.

 

Le 13 septembre 1565, à l'âge de soixante‑seize ans, Guillaume Farel fut admis en la présence de son Seigneur, quinze mois après Calvin. Son corps repose dans le cimetière de Neuchâtel, mais personne ne sait plus où est sa tombe, sinon Celui à la voix duquel elle s'ouvrira bientôt. Tous ceux qui visitèrent Farel pendant sa dernière maladie, eurent un avant‑goût du ciel qu'ils ne purent jamais oublier. « Ceux qui le virent, nous dit‑on, s'en retournèrent donnant gloire à Dieu » ; c'est ainsi que le pieux évangéliste fut encore utile, par sa mort édifiante, aux intérêts de la cause qu'il avait si fidèlement servie.

 

il y eut un deuil général à la nouvelle de sa mort. Son ami Christophe Fabri resta à Neuchâtel pour prendre soin du troupeau qui lui avait été si cher. Le petit jean Farel mourut deux ans après son père. Telle est l'histoire de ce fidèle chrétien, qui n'a recherché autre chose que d'être un ouvrier approuvé de Dieu, qui n'a désiré d'autre joie que celle de voir glorifier Jésus‑Christ. « Les honneurs, les richesses, lés plaisirs de ce monde, dit‑il, ne nous ont pas été proposés. Nous avons à servir le Seigneur, c'est tout ce qui nous est offert. » Il fut fait à Farel selon sa foi ; il a joui de l'affection de tous ceux qui aimaient le Seigneur, mais il a eu aussi sa grande part de mépris, d'insultes, d'opprobre et de haine ; des souffrances de tout genre et des travaux incessants ne l'ont jamais abattu. Tandis que les noms de Calvin et de Luther sont célèbres et que chacun connaît leur histoire, on n'a guère entendu parler des cinquante années de travaux de Guillaume Farel. Peu d'hommes, après avoir autant travaillé, sont tombés aussi promptement dans l'oubli, et même ses rares écrits sont presque inconnus.

 

Il y a peut‑être à ce fait singulier une raison que nous n , aimons pas a nous avouer. Le message dont Farel fut chargé n'était pas agréable au coeur naturel de tous. « Que nul ne s'étonne, disait Farel, si je ne puis supporter qu'on mêle Jésus‑Christ et son Evangile à des cérémonies que Dieu n'a point commandées, si je ne puis souffrir qu'on prêche et qu'on enseigne des choses qui ne sont pas dans l'Evangile, ni qu'on cherche le salut, la grâce dans les choses d'ici‑bas et non point en Jésus‑Christ seul. Qui pourrait me condamner avec justice si je dis qu'il n'y a point d'autre Evangile, point d'autre bonne nouvelle de salut qu'en Jésus‑Christ seul. » C'est pourquoi, lorsque ces Pères célèbres dans les temps anciens parleraient autrement, et même si les anges du ciel venaient nous annoncer un autre Evangile, ne puis‑je pas toujours dire avec l'apôtre Paul, qu'ils soient anathème ? Jésus‑Christ et son Evangile ! Sont‑ce là des choses avec lesquelles on puisse mêler des inventions des hommes ? Est‑ce que les hommes ont la permission d'y ajouter ce qui leur paraît bon et juste ?» je suis convaincu que cette liberté que prennent les hommes et qui consiste à établir et à garder les observances humaines dans l'Eglise de Dieu, n'est pas une liberté qui vienne de Jésus‑Christ, mais une licence qui a été forgée sur l'enclume de l'enfer.

 

» C'est une liberté qui nous affranchit de l'obéissance et du service de Jésus‑Christ pour nous rendre esclaves de Satan et de l'iniquité. Ne vaut‑il pas mieux être les esclaves de Dieu et nous sentir affranchis de tout ce que Jésus‑Christ n'a pas commandé et qui n'est pas contenu dans sa Parole, en sorte que Lui et son Evangile béni règnent seuls dans nos coeurs ! Que le Seigneur nous donne dans sa grâce un coeur honnête et un sentiment vrai de ce qui Lui est dû, qu'Il nous donne une intelligence aussi claire et un don de l'Esprit aussi excellent qu'à l'apôtre Paul, afin que nous soyons gardés de mélanger, de professer, d'observer dans l'Eglise de Jésus‑Christ quoi que ce soit qu'Il n'ait pas commandé... Soumettons à une sainte discipline ce qui doit être admis, rejetant ce qui doit être rejeté ; de sorte que rien ne se fasse ni ne se dise ‑qui ne soit pas purement et simplement selon la Parole de Dieu, par laquelle seule tout devrait être ordonné et gouverné !

 

» Et que cette Parole soit la seule autorité pour l'Eglise sans qu'on y ajoute ni qu'on en retranche rien de ce que nous y trouvons. »

 

Chers lecteurs, ayant cru en jésus, l'ayant connu comme Celui qui nous a sauvés pleinement, parfaitement et pour toujours du péché et de la condamnation, l'ayant connu comme Celui qui siège dans la gloire et qui en même temps habite dans son Eglise par l'Esprit, puissions‑nous Lui obéir en simplicité et en vérité comme l'écrit Farel.

 

Si le Seigneur daignait employer l'histoire de lalvie de son serviteur pour amener, ne fût‑ce qu’une seule âme a suivre le bon Berger, ce serait la continuation de l'oeuvre qui faisait la joie de Guillaume Farel. Ainsi quoique mort, il parlerait encore pour la gloire de son Maître. « Non pas, disait‑il, afin que j'aie des disciples qui suivent mon enseignement et desquels je sois le chef, mais afin que quelques‑uns deviennent avec moi disciples de Jésus, le Crucifié,‑‑‑ afin que quelques‑uns portent leur croix après Lui et le reconnaissent comme leur Seigneur. »

 

« Il n'y a pas un seul homme sur la terre, ajoute Farel, ni un ange dans le ciel, qui puisse dire en vérité que j'aie attiré des disciples à moi et non à jésus. » Ainsi Dieu fit à son serviteur l'honneur signalé de ne pas permettre qu'il eût un seul disciple se rattachant à son nom. Il. lui a accordé de rassembler les hommes non point autour d'un homme, mais de. leur présenter Christ dans le ciel comme unique centre de ralliement. « Si nous le connaissons, écrivait Farel, il faut que ce soit là où Il est, dans le ciel, à la droite du Père. »

 

DERNIERES ANNEES

 

C'est vers Christ seul que Farel dirigeait tous les regards et tous les coeurs. «La foi, disait‑il, ne se tourne que vers Dieu et ne reçoit que ce qui est de Dieu. Tout ne lui est rien, excepté Dieu. Rien ne lui plait., excepté Dieu et sa Parole. » Et maintenant prenons congé de ce fidèle chrétien auquel la voix du Seigneur était si bien connue. Le jour vient où à l'ouïe de cette même voix son corps qui depuis si longtemps repose dans le vieux cimetière de Neuchâtel, ressuscitera en gloire pour aller à la rencontre du Seigneur sur les nuées. Chers lecteurs, puissiez-vous tous le rejoindre dans la gloire éternelle, ayant compris comme lui, par la grâce et la bonté de Dieu, la vertu et la valeur du sang de Christ.

 

 

 

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