Prédication

Prédication

Texte: Jérémie 1, 4-10

Jésus-Christ seul

Vous voilà dans une journée qui est déjà un aboutissement: elle a été préparée; mais dans une journée qui est aussi un point de départ, il y aura des relances et des projets, peut-être des réalisations futures. Et pour bien cibler le travail d'une telle journée, je l'ai dis aux préparateurs de cette journée mercredi, nous ne sommes pas ici pour nous lancer au sauvetage de la paroisse, mais nous sommes ici pour servir Jésus-Christ.

En fait, chaque fois (et Jésus le dit ailleurs) que nous voulons nous sauver nous-mêmes, nous nous perdons. Mais quand nous livrons nos vies au service de Jésus-Christ complètement, alors nous nous trouvons et nous vivons. C'est donc en servant Jésus-Christ tout au long de cette journée, que vous verrez l'Église s'épanouir. Et ce que j'en dis là est dans le parallèle direct avec la relation qui se révèle entre Jérémie et Dieu dans tout ce livre du prophète Jérémie, la perspective du service du prophète n'est pas autre chose servir le Dieu vivant va devenir pour lui une sorte d'intimité de tous les jours avec son Dieu, une intimité coûteuse, mais une intimité lumineuse.

En face, les alliances et les sauvegardes que le roi de Jérusalem essaye de mettre en place ne sont qu'illusions. L'alliance militaire avec l'Egypte n'est qu'illusion; la sauvegarde des privilèges des castes qui règnent à Jérusalem, la cour du roi et le Temple, ne sont qu'illusions eux aussi. Il faut donc que nous entendions ce matin que ces travaux engagés doivent être ciblés correctement: nous n'avons qu'une seule ligne: servir Jésus-Christ. Mais j'ajoute aussitôt, que cela suppose dans nos esprits et dans nos cœurs, une conversion ou une reconversion. Servir Dieu, ce n'est pas s'en servir et ce n'est pas non plus se servir. C'est dans nos têtes que nous avons besoin d'arracher et de détruire, et c'est dans nos têtes que nous avons besoin de planter et de rebâtir.

Surtout ne manquez pas d'air
Je vais ici m'attacher au destin du livre de Jérémie. Ce livre est étrange.
Quand on s'attache à le travailler, on s'aperçoit que c'est un livre complètement recomposé - et voici l'image que j'aime livrer -. Imaginez que vous ayez un livre dont la reliure ait été arrachée, les pages sont parties dans le vent, se sont envolées, vous les avez ramassées pêle-mêle mais vous n'avez pas les numéros des pages. Alors il faut essayer de refaire ce livre et de retrouver les logiques qui ont présidées à sa rédaction. Et je vais me resservir de cette recomposition du livre de Jérémie comme d'une parabole. Parce que la vie paroissiale est une espèce de livre. Tout ce qui la compose est une espèce de composition du livre et cela m'amène à poser une question: allez-vous à votre tour faire la lecture de votre vie paroissiale pour la recomposer? Etes-vous bien sûr que la vie paroissiale que vous connaissez telle qu'elle est, soit bien dans l'ordre? Etes-vous bien sûr d'avoir placé les priorités, telles qu'elles sont livrées par le message de la Parole de Dieu et par la volonté de Dieu? Peut-être en fin de journée, peut-être dans les temps qui viennent, devrez-vous découvrir de nouvelles priorités qui n'étaient pas celles auxquelles vous songiez.

Mais cela ne suffit pas parce que ne pas manquer d'air, ce n'est pas simplement découvrir que le Seigneur nous appelle peut-être à d'étranges renouvellements, c'est aussi bien comprendre que vous êtes aux prises, au cours de ce travail que vous avez engagé, entre deux termes qui sont des termes techniques mais qui révèlent quelque chose. Vous êtes entre le prophétisme et l'institution. Bravo à l'équipe du conseil presbytéral qui a animé cette liturgie et qui a déjà dit cela largement au cours de cette liturgie.

Ce livre désordonné est pourtant le livre qui a été conservé dans le canon biblique tel quel, et lorsque les rabbins, les docteurs et les scribes ont commencé à mettre en place le canon biblique qu'on appelle aujourd'hui Ancien Testament chez nous et qui est la bible des Juifs, ils ont tenu à ce livre. Quelle chose étrange!

En effet, quelle chose étrange, parce que ce livre contient des paroles d'un monsieur qui était rejeté par Israël et ce sont les paroles d'un rejeté que ceux qui ont constitué notre Bible ont conservées. Ainsi il faut reconnaître que nous sommes en présence d'une parole dont le souffle prophétique va prendre le pas sur les ordres institutionnels. N'ayez donc pas peur d'arriver jusqu'à démolir des choses qui vous paraissent fondamentales - quand l'Esprit Saint souffle dans vos cœurs et vos esprits, il apporte un ordre nouveau dont vous n'avez pas idée.
Si ce souffle du Saint Esprit se met à tourmenter votre bon ordre paroissial, est-ce que vous allez l'étouffer? Par exemple, on fait des quantités d'expériences dans les paroisses, on met en place des groupes et j'ai connu dans mon propre ministère de pasteur cette sorte de nostalgie par laquelle on voulait s'accrocher à la survie des groupes. Or, des groupes naissent et des groupes meurent; des groupes meurent et des groupes naissent. Un groupe paroissial n'a qu'un temps, fut-il une chorale centenaire. J'ai aussi fait l'expérience de ce que les groupes de jeunes, il faut les remettre en route tous les quatre ou cinq ans aujourd'hui. L'important n'est pas de se fixer à la survie des groupes ou de l'institution, l'important est que les choses vécues aient du sens et que le sens soit ciblé en Jésus-Christ, dans l'annonce de l'amour et du pardon de Dieu qui nous engagent sur les chemins de la réconciliation entre les hommes.

Pour une lucidité conséquente
C'est ici à la personne de Jérémie que je m'attache maintenant. C'est tout de même étonnant, je l'ai dit il y a un instant, que le marginal rejeté soit celui dont on parle encore quand Hanania, le prophète officiel, reconnu, établi par la religion d'Israël à Jérusalem, chasse Jérémie qui n'est pas qualifié, qui est le menteur pour toute la population et pour le roi. Et Hanania est complètement oublié aujourd'hui alors que la personne de Jérémie reste, dans l'interprétation classique des exégètes, la personne la plus proche de Jésus, dans l'Ancien Testament.
Alors, ne nous passons pas de pommade, ici, essayons de réfléchir avec honnêteté. La démarche que vous entreprenez peut faire apparaître des marginaux comme porteurs de la volonté de Dieu et des officiels comme des empêcheurs de Dieu. Les scribes et les rabbins ont su le reconnaître après l'exil, en intégrant Jérémie à leurs traditions. C'est souvent ainsi: on ne reconnaît qu'après.

Mais la lucidité de Jérémie est là, courageuse, actuelle, exigeante, lucidité de Dieu qui a des conséquences politiques (j'entends ce mot non pas au sens de la politique nationale ou internationale, mais au sens des choix d'organisations et d'institutions qui viennent après que la Parole de Dieu se soit fait entendre à l'intérieur de l'Église). C'est-à-dire qu'elle bouscule les mentalités et les habitudes. À telle enseigne, je cite Jérémie 20, 9, cette plainte de Jérémie qui s'adresse à Dieu en disant: "quand bien même je voudrais me taire parce que je souffre trop ici d'être ton porte-parole, ta Parole ne peut être contenue. Je ne peux pas la retenir, je suis obligé de la transmettre". Cette lucidité provoque un mouvement incontenable, on dirait plus facilement incontournable, par lequel il y a des choses qui ont besoin d'être purifiées et d'autres qui ont besoin d'être vérifiées.

Combien ça coûte?
C'est par rapport au message de Jérémie. Le message de Jérémie est un message à rebrousse-poil. C'est tout à fait étrange parce que c'est très proche déjà du message de Jésus. Dans Jérusalem et hors de Jérusalem, Jérémie proclame - "capitulez devant l'armée de Babylone et vous aurez la vie sauve. La volonté de Dieu, c'est que vous capituliez". Et Jérémie passe pour un traître. Nabuchodonosor est agent de Dieu pour l'ordre du monde. Qu'est-ce que c'est que ce païen qui vient, comme ça, au milieu de nous, comme l'agent de Dieu? Il n'est même pas juif, il n'est même pas croyant, il n'est même pas du temple! L'Israël déjà déporté à Babylone est le véritable Israël, dit Jérémie. Et l'Israël encore à Jérusalem est un Israël déjà mort! Comment la population de Jérusalem peut-elle entendre un message pareil sans flanquer Jérémie en prison?

Et puis vous avez la manif du joug dans les rues. Ainsi Jérémie n'a pas peur de poser des actes dérangeants, des actes qui attirent sur lui humiliation et quolibets. Voici où le bât blesse quand nous voulons écouter la parole de Jérémie. Jérémie est comme Jésus car tous deux répondent à côté des questions que le peuple de Dieu est en train de se poser.

Alors, je pose moi la question: qui est-ce qui marche à côté de ses pompes, pour parler familièrement? Est-ce que c'est Jésus? Est-ce que c'est Jérémie? Ou est-ce que c'est l'Israël du temps de Jésus? Ou est-ce que c'est l'Israël du temps de Jérémie?

Et bien évidemment, dans l'optique de la foi, nous allons répondre que c'est le peuple de Dieu qui marche à côté de ses pompes et que, quand Jésus répond à côté ou que Jérémie parait répondre à côté ou donner un message décalé, c'est en fait la vraie Parole de Dieu qui vient. Mais alors, attention!

Première question qui vient: quelle est l'écoute que vous allez prêter à la Parole de Dieu aujourd'hui? Est-ce que c'est Dieu qui sera à côté de ses pompes dans vos esprits? Ou est-ce que vous vous demandez si vous ne l'êtes pas, vous?

Qu'est-ce qui doit changer maintenant à Guebwiller? Et qu'est-ce qui doit être maintenu maintenant à Guebwiller? Est-ce que vous allez vivre cette journée pour des conclusions velléitaires et sans suite? Est-ce que vous allez laisser surgir l'exigeante prédication du Christ et laisser le Christ vous conduire jusqu'où vous n'osez pas encore aller?

Et j'ouvre alors ici sur une perspective plus large parce que le travail de votre paroisse s'inscrit dans un travail beaucoup plus ample provoqué par l'Église Réformée de France et l'Église Réformée d'Alsace et de Lorraine, la perspective des signes.

Est-ce que l'Église de Guebwiller est signe de Dieu dans cette cité? Les signes de Dieu ne sont pas pour nous, ils sont pour le monde qui est là dehors, de l'autre côté de la porte. Ce sont les signes de Dieu, ce ne sont pas les signes des protestants de Guebwiller, ce ne sont que les signes que Dieu vous fait porter, quoiqu'il vous en coûte, pour que le monde croie au pardon et à l'amour de Dieu.

Est-ce que vos contemporains, est-ce que vos concitoyens de Guebwiller pourront reconnaître que le Christ vit parmi vous, en vous? C'est pourquoi je vous exhorte: n'enterrez pas les vraies questions, surtout si elles vous embarrassent. Elles vont sortir, peut-être, pendant cette journée. Vous saurez, comme Jérémie, que vous n'avez pas les moyens de répondre à ces vraies questions mais vous saurez aussi que le Seigneur, lorsqu'il vous les fait découvrir, provoque en vous le harcèlement lancinant d'une parole qui ne se satisfait pas d'un oui de fauteuil.

Vous recevrez les moyens. Dieu, disait le vieux Marc BOEGNER, donne ce qu'il ordonne.
Amen.