Vous voilà dans une journée qui est déjà un aboutissement: elle a été préparée;
mais dans une journée qui est aussi un point de départ, il y aura des relances
et des projets, peut-être des réalisations futures. Et pour bien cibler le
travail d'une telle journée, je l'ai dis aux préparateurs de cette journée
mercredi, nous ne sommes pas ici pour nous lancer au sauvetage de la paroisse,
mais nous sommes ici pour servir Jésus-Christ.
En fait, chaque fois (et Jésus le
dit ailleurs) que nous voulons nous sauver nous-mêmes, nous nous perdons. Mais
quand nous livrons nos vies au service de Jésus-Christ complètement, alors nous
nous trouvons et nous vivons. C'est donc en servant Jésus-Christ tout au long
de cette journée, que vous verrez l'Église s'épanouir. Et ce que j'en dis là
est dans le parallèle direct avec la relation qui se révèle entre Jérémie et
Dieu dans tout ce livre du prophète Jérémie, la perspective du service du prophète
n'est pas autre chose servir le Dieu vivant va devenir pour lui une sorte
d'intimité de tous les jours avec son Dieu, une intimité coûteuse, mais une
intimité lumineuse.
En face, les alliances et les
sauvegardes que le roi de Jérusalem essaye de mettre en place ne sont
qu'illusions. L'alliance militaire avec l'Egypte n'est qu'illusion; la
sauvegarde des privilèges des castes qui règnent à Jérusalem, la cour du roi et
le Temple, ne sont qu'illusions eux aussi. Il faut donc que nous entendions ce
matin que ces travaux engagés doivent être ciblés correctement: nous n'avons
qu'une seule ligne: servir Jésus-Christ. Mais j'ajoute aussitôt, que cela
suppose dans nos esprits et dans nos cœurs, une conversion ou une reconversion.
Servir Dieu, ce n'est pas s'en servir et ce n'est pas non plus se servir. C'est
dans nos têtes que nous avons besoin d'arracher et de détruire, et c'est dans
nos têtes que nous avons besoin de planter et de rebâtir.
Surtout ne manquez
pas d'air
Je vais ici m'attacher au destin du
livre de Jérémie. Ce livre est étrange.
Quand on s'attache à le travailler,
on s'aperçoit que c'est un livre complètement recomposé - et voici l'image que
j'aime livrer -. Imaginez que vous ayez un livre dont la reliure ait été arrachée,
les pages sont parties dans le vent, se sont envolées, vous les avez ramassées
pêle-mêle mais vous n'avez pas les numéros des pages. Alors il faut essayer de
refaire ce livre et de retrouver les logiques qui ont présidées à sa rédaction.
Et je vais me resservir de cette recomposition du livre de Jérémie comme d'une
parabole. Parce que la vie paroissiale est une espèce de livre. Tout ce qui la
compose est une espèce de composition du livre et cela m'amène à poser une
question: allez-vous à votre tour faire la lecture de votre vie paroissiale
pour la recomposer? Etes-vous bien sûr que la vie paroissiale que vous
connaissez telle qu'elle est, soit bien dans l'ordre? Etes-vous bien sûr
d'avoir placé les priorités, telles qu'elles sont livrées par le message de la
Parole de Dieu et par la volonté de Dieu? Peut-être en fin de journée, peut-être
dans les temps qui viennent, devrez-vous découvrir de nouvelles priorités qui
n'étaient pas celles auxquelles vous songiez.
Mais cela ne suffit pas parce que
ne pas manquer d'air, ce n'est pas simplement découvrir que le Seigneur nous
appelle peut-être à d'étranges renouvellements, c'est aussi bien comprendre que
vous êtes aux prises, au cours de ce travail que vous avez engagé, entre deux
termes qui sont des termes techniques mais qui révèlent quelque chose. Vous êtes
entre le prophétisme et l'institution. Bravo à l'équipe du conseil presbytéral
qui a animé cette liturgie et qui a déjà dit cela largement au cours de cette
liturgie.
Ce livre désordonné est pourtant
le livre qui a été conservé dans le canon biblique tel quel, et lorsque les
rabbins, les docteurs et les scribes ont commencé à mettre en place le canon
biblique qu'on appelle aujourd'hui Ancien Testament chez nous et qui est la
bible des Juifs, ils ont tenu à ce livre. Quelle chose étrange!
En effet, quelle chose étrange,
parce que ce livre contient des paroles d'un monsieur qui était rejeté par Israël
et ce sont les paroles d'un rejeté que ceux qui ont constitué notre Bible ont
conservées. Ainsi il faut reconnaître que nous sommes en présence d'une parole
dont le souffle prophétique va prendre le pas sur les ordres institutionnels.
N'ayez donc pas peur d'arriver jusqu'à démolir des choses qui vous paraissent
fondamentales - quand l'Esprit Saint souffle dans vos cœurs et vos esprits, il
apporte un ordre nouveau dont vous n'avez pas idée.
Si ce souffle du Saint Esprit se met à
tourmenter votre bon ordre paroissial, est-ce que vous allez l'étouffer? Par
exemple, on fait des quantités d'expériences dans les paroisses, on met en
place des groupes et j'ai connu dans mon propre ministère de pasteur cette
sorte de nostalgie par laquelle on voulait s'accrocher à la survie des groupes.
Or, des groupes naissent et des groupes meurent; des groupes meurent et des
groupes naissent. Un groupe paroissial n'a qu'un temps, fut-il une chorale
centenaire. J'ai aussi fait l'expérience de ce que les groupes de jeunes, il
faut les remettre en route tous les quatre ou cinq ans aujourd'hui. L'important
n'est pas de se fixer à la survie des groupes ou de l'institution, l'important
est que les choses vécues aient du sens et que le sens soit ciblé en Jésus-Christ,
dans l'annonce de l'amour et du pardon de Dieu qui nous engagent sur les
chemins de la réconciliation entre les hommes.
Pour une lucidité
conséquente
C'est ici à la personne de Jérémie
que je m'attache maintenant. C'est tout de même étonnant, je l'ai dit il y a un
instant, que le marginal rejeté soit celui dont on parle encore quand Hanania,
le prophète officiel, reconnu, établi par la religion d'Israël à Jérusalem,
chasse Jérémie qui n'est pas qualifié, qui est le menteur pour toute la
population et pour le roi. Et Hanania est complètement oublié aujourd'hui alors
que la personne de Jérémie reste, dans l'interprétation classique des exégètes,
la personne la plus proche de Jésus, dans l'Ancien Testament.
Alors, ne nous passons pas de
pommade, ici, essayons de réfléchir avec honnêteté. La démarche que vous
entreprenez peut faire apparaître des marginaux comme porteurs de la volonté de
Dieu et des officiels comme des empêcheurs de Dieu. Les scribes et les rabbins
ont su le reconnaître après l'exil, en intégrant Jérémie à leurs traditions.
C'est souvent ainsi: on ne reconnaît qu'après.
Mais la lucidité de Jérémie est là,
courageuse, actuelle, exigeante, lucidité de Dieu qui a des conséquences
politiques (j'entends ce mot non pas au sens de la politique nationale ou
internationale, mais au sens des choix d'organisations et d'institutions qui
viennent après que la Parole de Dieu se soit fait entendre à l'intérieur de l'Église).
C'est-à-dire qu'elle bouscule les mentalités et les habitudes. À telle
enseigne, je cite Jérémie 20, 9, cette plainte de Jérémie qui s'adresse à Dieu
en disant: "quand bien même je voudrais me taire parce que je souffre trop
ici d'être ton porte-parole, ta Parole ne peut être contenue. Je ne peux pas la
retenir, je suis obligé de la transmettre". Cette lucidité provoque un
mouvement incontenable, on dirait plus facilement incontournable, par lequel il
y a des choses qui ont besoin d'être purifiées et d'autres qui ont besoin d'être
vérifiées.
Combien ça coûte?
C'est par rapport au message de Jérémie.
Le message de Jérémie est un message à rebrousse-poil. C'est tout à fait étrange
parce que c'est très proche déjà du message de Jésus. Dans Jérusalem et hors de
Jérusalem, Jérémie proclame - "capitulez devant l'armée de Babylone et
vous aurez la vie sauve. La volonté de Dieu, c'est que vous capituliez".
Et Jérémie passe pour un traître. Nabuchodonosor est agent de Dieu pour l'ordre
du monde. Qu'est-ce que c'est que ce païen qui vient, comme ça, au milieu de
nous, comme l'agent de Dieu? Il n'est même pas juif, il n'est même pas croyant,
il n'est même pas du temple! L'Israël déjà déporté à Babylone est le véritable
Israël, dit Jérémie. Et l'Israël encore à Jérusalem est un Israël déjà mort!
Comment la population de Jérusalem peut-elle entendre un message pareil sans
flanquer Jérémie en prison?
Et puis vous avez la manif du joug
dans les rues. Ainsi Jérémie n'a pas peur de poser des actes dérangeants, des
actes qui attirent sur lui humiliation et quolibets. Voici où le bât blesse
quand nous voulons écouter la parole de Jérémie. Jérémie est comme Jésus car
tous deux répondent à côté des questions que le peuple de Dieu est en train de
se poser.
Alors, je pose moi la question:
qui est-ce qui marche à côté de ses pompes, pour parler familièrement? Est-ce
que c'est Jésus? Est-ce que c'est Jérémie? Ou est-ce que c'est l'Israël du
temps de Jésus? Ou est-ce que c'est l'Israël du temps de Jérémie?
Et bien évidemment, dans l'optique
de la foi, nous allons répondre que c'est le peuple de Dieu qui marche à côté
de ses pompes et que, quand Jésus répond à côté ou que Jérémie parait répondre à
côté ou donner un message décalé, c'est en fait la vraie Parole de Dieu qui
vient. Mais alors, attention!
Première question qui vient:
quelle est l'écoute que vous allez prêter à la Parole de Dieu aujourd'hui?
Est-ce que c'est Dieu qui sera à côté de ses pompes dans vos esprits? Ou est-ce
que vous vous demandez si vous ne l'êtes pas, vous?
Qu'est-ce qui doit changer
maintenant à Guebwiller? Et qu'est-ce qui doit être maintenu maintenant à
Guebwiller? Est-ce que vous allez vivre cette journée pour des conclusions velléitaires
et sans suite? Est-ce que vous allez laisser surgir l'exigeante prédication du
Christ et laisser le Christ vous conduire jusqu'où vous n'osez pas encore aller?
Et j'ouvre alors ici sur une
perspective plus large parce que le travail de votre paroisse s'inscrit dans un
travail beaucoup plus ample provoqué par l'Église Réformée de France et l'Église
Réformée d'Alsace et de Lorraine, la perspective des signes.
Est-ce que l'Église de Guebwiller
est signe de Dieu dans cette cité? Les signes de Dieu ne sont pas pour nous,
ils sont pour le monde qui est là dehors, de l'autre côté de la porte. Ce sont
les signes de Dieu, ce ne sont pas les signes des protestants de Guebwiller, ce
ne sont que les signes que Dieu vous fait porter, quoiqu'il vous en coûte, pour
que le monde croie au pardon et à l'amour de Dieu.
Est-ce que vos contemporains,
est-ce que vos concitoyens de Guebwiller pourront reconnaître que le Christ vit
parmi vous, en vous? C'est pourquoi je vous exhorte: n'enterrez pas les vraies
questions, surtout si elles vous embarrassent. Elles vont sortir, peut-être,
pendant cette journée. Vous saurez, comme Jérémie, que vous n'avez pas les
moyens de répondre à ces vraies questions mais vous saurez aussi que le
Seigneur, lorsqu'il vous les fait découvrir, provoque en vous le harcèlement
lancinant d'une parole qui ne se satisfait pas d'un oui de fauteuil.
Vous recevrez les moyens. Dieu,
disait le vieux Marc BOEGNER, donne ce qu'il ordonne.
Amen.