28 juin 1998, Matthieu 15/21-28
Chers frères et soeurs,
On
dit parfois de certains Suisses qu'ils sont des Neinsager, des gens qui disent
non, non au changement, non aux défis, non à la nouveauté, qui s'enferment
dans des traditions, des choses connues, et ont peur des défis de l'avenir.
Dans le récit de la rencontre de la femme cananéenne et de Jésus, c'est Jésus
qui dit trois fois non. La femme demande quelque chose, et ne reçoit pas de réponse
dans un premier temps. Comme un non, je ne m'occupe pas de toi. Ensuite il dit,
je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël,
sous-entendu, pas pour les païennes. Et lorsque elle se prosterne, il lui dit: n'est pas bien de prendre le
pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens. Trois non de Jésus, trois
fois il semble non seulement ignorer son problème, sa demande, mais presque la
mépriser, en parlant de d'enfants et de chiens, en faisant cette différence
entre les Juifs et les païens. Qu'aurions-nous fait à la place de cette femme
? Je ne sais pas, mais son attitude est remarquable. Nous nous serions peut-être
vexés, aurions résigné, pleuré, ou dénoncé Jésus pour sa discrimination.
Ou bien nous aurions pensé, si comme cela, alors il ne faut plus me parler de Jésus
et de la foi. L'attitude de Jésus est presque choquant.
Elle ne concorde pas avec les images que nous nous faisons de Dieu et de Jésus.
Jésus se rend dans cette région païenne pour être à l'écart, pour ne pas
être dérangé, il n'y va pas pour prêcher. Le texte le dit, il se retira. Sa
première mission concerne les brebis d'Israël. Il va dans cette région, avec
un but, se mettre à l'écart, pas être dérangé, mais voilà, les
circonstances sont différentes. Son Père conduit toutes choses, comme pour
nous, parfois aussi nous voulons nous retirer de quelque chose, peut être parce
que nous sommes déçus, ou que
nous manquons d'énergie, de persévérance, ou que sais-je, on veut se retirer
dans un endroit bien calme, à l'écart, on aimerait être seul, et puis voilà
que cela ne se passe pas ainsi. Dieu nous met quelqu'un ou quelque chose sur la
route. On a choisi une orientation, mais Dieu change cette orientation, ou nous
donne la possibilité de la changer. Jésus rencontre cette femme, ou c'est plutôt
cette femme qui va à sa rencontre. Cette femme qui a un problème, son fils est
cruellement tourmenté par un démon. Elle a sûrement essayé tous les remèdes
connus à l'époque, et consulté tous les médecins. Un jour, elle entend
parler de Jésus, de ce guérisseur juif, c'est ainsi qu'il était considéré
dans ces régions à l'époque, et contre toute évidence, elle place en lui son
dernier espoir. Pourquoi contre toute évidence? Parce qu'elle a du passer par
des difficultés presque insurmontables pour l'atteindre. Sa condition de femme
faisait qu'elle n'avait pas le droit d'aborder sans autre un homme qu'elle ne
connaît pas; en plus elle est cananéenne, un peuple souvent ennemi des Juifs,
elle est païenne, ne pratique pas la religion juive. Mais l'amour qu'elle a
pour sa fille l'a fait franchir tous ces obstacles. Cet amour lui insuffle
l'espoir, et la persévérance. Elle s'approche, et pour qu'on l'entende, elle
crie. L'amour surmonte des tas d'obstacles qui semblent infranchissables, la
crainte, le quand dira-t'on, à quoi ça sert, c'est inutile, il n'y a plus
d'espoir. L'amour espère tout et croit tout dit l'apôtre Paul dans 1
Corinthiens 13. Quand nous avons de la peine à franchir certains obstacles,
quand nous ne voyons plus que les obstacles, nous devons nous poser la question:
Quelle est la grandeur de mon amour pour Dieu et mon prochain?
L'amour pour sa fille fait franchir à la femme
cananéenne ces obstacles de religion et de peuple et de sexe. Elle arrive vers
Jésus, et elle crie: Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David! Ma fille est
cruellement tourmentée par le démon. Jusque là, tout ce qu'elle fait est
juste, bien, dicté par l'amour. Elle a un problème dans sa famille, et elle va
vers le Fils de David, le Messie du peuple d'Israël. Elle lui demande d'avoir
pitié, elle lui explique son problème. Alors devant une telle attitude, on
s'attend de la part de Jésus à ce qu'il réponde favorablement à cette
demande, lui qui est venu pour proclamer aux captifs la délivrance, pour
renvoyer libre les opprimés. Que fait Jésus? Le texte le dit, et cela nous
choque: Il ne lui répondit pas un mot. Vous vous rendez compte. C'est
inadmissible. Imaginez une personne qui a un problème, qui vient vers moi, me
demande de l'aide, et je ne réponds pas un mot, rien. Mais cela ne se fait pas.
Pour un pasteur, et pour Jésus, encore beaucoup moins. Nous aurions peut être
trouvé une excuse, dit que nous n'avons pas le temps ou que nous ne sommes pas
compétents, ou que sais‑je. Jésus ne répond pas un mot à cette demande
de la femme. La femme demande quelque chose à Jésus, c'est une prière, et Jésus
ne répond rien. Il arrive que Jésus semble ne pas répondre à nos prières.
Ou à notre première prière, première demande. Car le récit continue. Cela
ne correspond peut être pas à l'idée que nous nous faisons de Jésus, mais
c'est ainsi. Il arrive que Dieu se taise. Quand Jésus était sur la croix, il a
dit à Dieu, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as‑tu abandonné. Et Dieu n'a
pas répondu non plus à cette question, cette prière de son Fils sur la croix.
Il n'a rien dit, mais il a agi, après ce silence, il a ressuscité son Fils
d'entre les morts et lui a donné tout pouvoir. Alors quand parfois Dieu ne répond
pas à nos prières, ne dit rien ou semble ne rien dire, ne nous décourageons
pas. Dieu est souverain, il fait ce qu'il veut, quand il le veut, comme il le
veut. Dieu ne se laisse pas forcer la main par nos idées et nos conceptions.
Heureusement, vous imaginez le chaos. Dieu sait pourquoi, même si nous ne
savons pas, ou pas tout de suite, ou seulement dans la gloire. Parfois nous ne
voyons qu'un côté du tapis, si vous faites un tapis à la main, il y a le beau
côté, et l'autre côté, en dessous, avec les noeuds, les fils etc. On ne voit
pas tout de suite le beau côté du tapis, parfois on ne voit que le dessous,
Dieu nous demande de passer le fils ici et là, et puis il nous semble que ce
n'est pas bien. Mais lui il voit le tout, il voit le beau côté. Jésus ne répond
pas un mot à la demande de la femme cananéenne. Et puis les disciples de Jésus,
eux bien sûr, qu'est‑ce qu'ils disent: renvoie‑la, car elle crie
derrière nous. Je me demande si les disciples n'avaient pas un peu de sang
suisse, ça les dérange, cette femme qui crie pour demander de l'aide à Jésus.
Et puis comme Jésus ne répond rien, ils se sentent encouragés dans cette idée.
Une femme qui crie pour demander de l'aide, cela dérange, il faut la renvoyer.
Et Jésus donne encore une explication théologique à cette demande sans cœur
des disciples: Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël.
Trois choses, comme trois coups de marteaux sur la
femme, Jésus qui ne répond pas, les disciples qui demandent de la renvoyer, et
Jésus qui dit qu'il n'est envoyé que pour les brebis perdues de la maison
d'Israël. Mais elle ne perd pas courage. Elle est admirable de courage, cette
femme, vous êtes d'accord, elle aurait pu se décourager. Non, elle se
prosterne, quelle humilité après ces réactions de Jésus et des disciples,
elle appelle Jésus Seigneur, et lui demande: Secours‑moi. Elle aurait pu
être vexée dans son amour-propre, si c'est comme cela, je ne veux plus rien
entendre de ce Jésus, mais heureusement, elle n'a pas cet orgueil. Dieu fait grâce
aux humbles, mais il résiste aux orgueilleux. Combien de grâces
avons‑nous manquées par notre orgueil. Elle continue, se prosterne,
appelle Jésus Seigneur, et demande, vous voyez l'ordre, se prosterner, reconnaître
qu'il est Seigneur, et ensuite demander. Parfois nous demandons sans humilité,
ou sans reconnaître qu'il est Seigneur. La femme se prosterne, appelle Jésus
Seigneur, et demande le secours. Et que fait Jésus? Est‑ce qu'il change
d'attitude, est‑ce que son cœur n'est pas touché par cette femme? Il ne
semble pas, selon sa réponse. Qu'est‑ce qu'il répond: Il n'est pas bien
de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens. Vous vous
rendez compte. La femme demande de l'aide, du secours, et Jésus répond qu'il
ne faut pas jeter le pain des enfants aux petits chiens. Dans une maison, il y a
une différence entre les enfants et les chiens, même si ceux‑ci peuvent
être gâtés, recevoir nourriture et attention. Jésus ne parle pas ici de
chiens errants, mais de chiens de maison, qui sont avec les enfants. Mais quand
même, il montre la différence entre les enfants et les chiens, et avant il
disait qu'il n'a été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël. Autrement dit,
les enfants, ce sont les brebis d'Israël, et les autres, c'est pas la même
classe, les petits chiens, ce que j'ai à donner, le pain, c'est pour les
enfants, les brebis d'Israël, pas pour les autres. Imaginez votre réaction, si
Jésus vous avait répondu de telle manière, on peut le comprendre comme s'il
comparait un peu la femme à un chien, il ne le fait pas directement, mais la
femme aurait très bien pu le comprendre ainsi. Cela aussi ne semble pas coller
à l'image que nous avons de Jésus, prendre une telle comparaison, il semble ne
pas avoir de cœur. Parfois dans nos vies, Dieu ou Jésus ne semblent pas avoir
de cœur, semblent être sourds à la souffrance. Et que fait la femme? Trop
c'est trop, j'irai vers d'autres guérisseurs, je chercherai de l'aide ailleurs,
ou je me résigne à mon sort? Non, après avoir fait parler son cœur, un cœur
meurtri par la possession de sa fille, elle emploie aussi sa raison, elle réfléchit
aux paroles de Jésus, à sa réponse avec les petits chiens. Son cœur, son
esprit, sa foi, son espoir, tout cela semble se mettre ensemble. Alors une fois
de plus, elle ne se vexe pas par ce qui semble être une comparaison peu
flatteuse pour elle, elle dit quoi: Oui Seigneur, elle dit oui aux paroles de Jésus,
et elle répète Seigneur, elle est d'accord avec la parole de Jésus, elle ne
contredit pas les paroles de Jésus, mais cherche au travers des ses paroles un
espoir pour sa situation. Elle ne fait pas de réserve à la parole de Jésus,
elle l'interprète à sa situation. Elle l'applique à sa situation. Elle croit
que cette parole est une parole de salut pour elle. Et qu'elle concerne sa
propre vie, respectivement celle de sa famille. Oui, Seigneur dit‑elle,
autrement dit, je suis entièrement d'accord avec toi, mais les petits chiens
mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Je ne suis pas
brebis d'Israël, je ne demande pas à le devenir, je demande juste de recevoir
quelques miettes de toi. Quelques miettes. Parce que tu donnes aux enfants à
grande quantité, plus qu'ils ont besoin, je ne veux pas le pain réservé aux
enfants, je veux de leur superflu, des miettes que tu donnes en trop. Elle
demande, elle n'exige pas, mais elle croit à la parole de Jésus et le prend au
mot, si tu prends l'exemple des chiens, moi je ne me contente pas avec
l'impression de désaveu que cette réponse me donne au premier abord, je
cherche un élément d'espoir et de salut pour ma vie dans cette parole. Je suis
d'accord avec l'exemple des chiens, mais je veux aller jusqu'au bout. Je veux
tout de cette parole. J'y trouve l'espoir du salut et de la vie. Et que répond
Jésus: Femme, ta foi est grande, qu'il te soit fait comme tu veux. Et à
l'heure même, sa fille fut guérie. Quelle rencontre, quelle foi de cette
femme. Rien ne l'a retenu. Poussé par l'amour, guidée par la foi, elle a même
brisé l'obstacle de l'attitude de Jésus qui paraissait exclusive. On entrevoit
dans ce texte l'ouverture du salut aux non Juifs. Que veut nous dire ce récit:
La foi n'est pas quelque chose d'acquis une fois pour toutes, de figé, la foi
implique la rencontre avec Jésus, le dialogue, l'écoute et le parler. La femme
a fait confiance à la parole de Jésus, sans s'appuyer sur sa propre justice,
ses droits. Elle reconnaît que c'est par grâce qu'elle reçoit du pain, que ce
n'est pas une obligation. C'est par grâce que l'évangile nous a atteints, la
grâce et l'amour de Dieu que le salut nous a atteints, nous qui ne sommes pas
descendants d'Abraham. La femme a passé par trois phases: elle s'est humiliée
devant Jésus, l'a appelé Seigneur, et a accepté sa parole sans réserve. Et
sa fille fut guérie. Gloire à Dieu. Que nous apprend encore ce texte:
Dieu ne répond pas oui à toutes nos prières.
Parfois c'est oui, parfois c'est non, parfois c'est attend. Mais notre foi n'est
pas basée sur les réponses de Dieu à nos prières, mais sur Jésus‑Christ
lui‑même, sa mort et sa résurrection. Paul dit même aux Corinthiens:
Car je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus‑Christ,
et Jésus‑Christ crucifié. C'est la pierre angulaire, la base de notre
foi, Jésus-Christ, et Jésus‑Christ crucifié. Notre foi est basée sur
cela, Jésus‑Christ crucifié pour les pécheurs, et rien d'autre, notre
foi ne dépend pas des réponses de Dieu à nos prières, ni de des dons qu'il
nous a donné, ni des sentiments que nous avons, mais elle basée sur ce fait
historique de la mort et de la résurrection de Jésus‑Christ pour le
monde entier. La femme n'avait pas foi en elle‑même, mais en ce Jésus et
au salut qu'il pouvait donner. Elle s'est appuyée non sur son origine, sa
religion, sa justice, uniquement en Jésus et ce que lui pouvait donner.
Uniquement en lui, mais de tout son coeur, de toute sa pensée et de toute sa
force. Et cela a suffit. Elle a persévéré, parce qu'elle ne s'appuyait pas
sur elle, mais sur Jésus et sa parole. Que Dieu nous fasse la grâce de
recevoir une telle humilité, une telle confiance en sa parole et une telle foi.
Amen.