Lusignan, 5 septembre 1999
Ezéchiel 33:7-9
Romains 13:8-10
Matthieu 18:15-20
Afin de mieux entrer dans ce texte de l'Evangile de Matthieu, je me servirai
aussi des autres textes qui nous ont été indiqués pour ce jour.
Je commencerai par le texte de l'épître aux Romains. Il nous demande de nous
aimer les uns les autres. Oui, certes. Et alors ? Eh bien, ce texte nous dit
que c'est ici l'essentiel de la loi. Il vous faut vous aimer les uns les
autres. C'est tout !
C'est tout ! Dans les deux sens qu'on peut donner à l'expression. C'est tout
! Pas d'autres chose à rajouter. C'est suffisant. Il nous faut nous aimer les
uns les autres, c'est tout ! Et aussi, c'est tout ! C'est à dire, cela contient
tout, toute la loi. C'est un résumé qui récapitule toute la loi. Pour pouvoir
être parfait, il suffit d'appliquer ce principe : Aimez-vous les uns les
autres.
Car, comme le rajoute Paul, l'amour, c'est l'accomplissement de la loi.
L'amour doit être le moteur de toutes nos actions, de toutes nos pensées. Et ainsi
nous accomplirons la loi.
N'oublions pas ce rôle fondamental de l'amour, en considérant les textes du
prophète Ezéchiel et de l'Evangile.
Le texte du prophète, justement, nous donne aussi un autre éclairage pour
bien comprendre le passage de l'Evangile. Le prophète a deux choses à faire :
Ecouter la Parole, puis avertir le peuple. Sa responsabilité est double :
écouter la Parole, et avertir le peuple. L'un ne va pas sans l'autre. Il ne
doit ni parler de lui-même, ni taire la Parole entendue.
Et enfin, pour une meilleure compréhension du passage de Matthieu, il faut
regarder où il se trouve dans l'Evangile. Il est situé entre la Brebis égarée
et la Serviteur impitoyable. Deux messages de la grâce de Dieu, deux annonces
du salut : la brebis perdue que l'on cherche et trouve, et celle du serviteur
auquel la dette est remise. Ce dernier ne l'a pas compris (ou accepté) pour son
malheur.
Nous voici donc face à ce texte, souvent compris comme un texte de
discipline ecclésiastique. Quand quelque chose ne va pas, voilà la procédure à
suivre. Je ne suis pas sûr que cela soit l'essentiel du texte. Nous allons
essayer d'en tirer quelques principes pour nous et pour le fonctionnement de
notre vie chrétienne personnelle et collective, individuelle et communautaire.
Voyons d'abord qui est ce personnage, qui intervient dans les deux passages
du prophète et de l'Evangile : celui qui est chargé d'intervenir, le veilleur,
la sentinelle, le prophète, le disciple qui aussi veilleur et prophète.
Il est d'abord quelqu'un qui écoute. Il est celui dont l'attention est tournée
vers Dieu, vers sa Parole. Il est celui qui en tire des richesses, des choses
anciennes et nouvelles. Il en tire sa compréhension du monde et de lui-même et
des autres. Toutes ses pensées, toutes ses actions, toutes ses paroles sont
éclairées par cette parole. Si il ne l'écoute pas, s'il ne va pas la chercher,
il n'en bénéficiera pas non plus. Et alors, ses pensées, ses paroles, ses actes
ne seront plus tout à fait conformes à cette parole. Il n'est possible
d'avertir au nom de Dieu, que si on sait ce que Dieu dit. Il n'est pas possible
d'avertir avec ce qui nous passe par la tête, avec nos propres idées, ou celles
d'un autre qui pourraient nous paraître bonnes.
Il est aussi celui qui intervient. Il n'est pas le simple spectateur, qui
voyant ce qui se passe, regarde, il n'est pas un badaud. Il n'est pas le
curieux derrière sa fenêtre. Il n'est pas non plus le moqueur, le médisant. Il
n'est pas celui qui chante ce qu'il a vu, compris, sur les toits. Il est celui
qui intervient, qui agit. Il n'est pas celui qui ne voit rien, qui n'est pas
concerné, qui n'en a rien à faire. Il est celui qui intervient, qui s'implique.
Il reçoit un message à transmettre, il a quelqu'un à voir. A qui
s'adresse-t-il ? Le prophète s'adressait au peuple. Le disciple s'adresse à un
frère. Il ne s'agit pas ici d'un avertissement extérieur. Il s'agit d'un
avertissement à quelqu'un du cercle de l'Eglise, de la communauté que forment
les disciples. Il s'agit autant du sort d'un frère, que du sort de tout le
groupe.
Et quel est donc ce message ? Certainement pas un message de jugement, de
condamnation définitive. Il s'agit toujours de laisser un chance, de donner une
chance. Il s'agit d'un message d'avertissement, mais pas de rejet. C'est un
appel à l'honnêteté envers soi, à l'acceptation du regard de Dieu, à
l'acceptation de son analyse de la situation.
Le Psaume que l'on nous proposait ce matin dit :
Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, N'endurcissez pas votre coeur.
Il s'agit là d'un message de salut. C'est un appel à sortir du péché. C'est
un cri d'amour : Reviens ! Si Dieu par la voix du prophète, par la voix d'un
autre disciple, ne parlait pas, n'appelait pas, alors son amour ne se
manifesterait pas. C'est pour cela que ce qui est dit au prophète sur son
éventuel silence est si grave. La grâce de Dieu est là. Pour celui qui
s'écarte, elle reste là. Elle attend, elle appelle. Serons-nous sa voix ? Tout
message de Dieu est message de grâce, message de salut, message de délivrance.
Il s'agit de sortir du péché, de ne pas s'y laisser enfermer. Le message à
délivrer l'est pour manifester l'amour de Dieu.
Si nous ne nous aimions pas les uns les autres, si nous n'avions pas à nous
aimer les uns les autres, nous n'aurions pas à nous soucier des autres. Nous
pourrions nous occuper de notre petit salut personnel, dans notre coin. Mais
voilà, l'amour de Dieu exige de notre part l'amour des frères (et des soeurs).
Il exige aussi l'écoute de sa Parole. Il n'est donc pas possible de laisser un
frère, une soeur, manquer la cible, comme certains traduisent le péché. Il ne
faut pas le laisser passer à côté de la grâce, à côté de l'amour de Dieu.
Par ailleurs, intervenir, c'est aussi manifester l'espérance de Dieu. Si
rien n'était possible, à quoi bon intervenir ? Pour notifier une sentence ? La
belle affaire ! Un moyen d'auto-justification. Non, non. Il s'agit ici
d'espérer. Il s'agit ici de "gagner un frère". Sans espérance, pas de
salut possible, parce que pas d'annonce véritable et efficace du salut.
Mais alors, et en cas de refus. En cas d'endurcissement. Oui, bien sûr, le
cas est mentionné, dans Matthieu comme dans Ezéchiel. Mais, si vous aimez
vraiment ce frère (ou cette soeur), vous iriez simplement lui dire : je ne veux
plus te voir, sans vraiment espérer un revirement. Je ne le crois pas. Vous
croyez à la grâce de Dieu, à son amour. Vous êtes portés par son espérance, et
c'est pour cela qu'éclairés par la parole, vous pouvez porter ce message
d'amour et d'espérance. Et sans doute sera-t-il soulagement autant pour vous
que pour le frère concerné.
Parmi les manuscrits qui nous sont parvenus de ce passage, il en est
certains qui contiennent quelques mots de plus : Si ton frère a péché [contre
toi]. Les commentateurs divergent sur le sens à donner à ce péché. S'agit-il
comme le laisse supposer le texte qui suit, où Pierre demande combien de fois
pardonner à celui qui m'a offensé, de péché contre soi, envers soi, ou bien de
façon plus général de péché. Il est encore possible de trouver une autre piste.
Le chapitre commence par le passage sur celui qui veut être le plus grand, et
sur celui qui est une occasion de chute.
Et d'ailleurs, qui sommes pour détecter le péché, et avertir son auteur ?
Par nous mêmes, rien !
Seul, celui qui écoute la parole, la médite, peut éventuellement le
reconnaître. Celui-là seul aussi pourra avertir avec l'amour de Dieu.
Je vous rappelle ce passage de la 2e épître de Paul à Timothée, chapitre 3
versets 16 et 17 :
Toute l'Ecriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour
convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, afin que l'homme de
Dieu soit accompli et propre à toute bonne oeuvre.
Les versets 18 à 20 qui suivent ceux que je viens de commenter sont à situer
dans le même contexte d'une écoute de la Parole, et d'un amour fraternel vécu.
L'action de l'Esprit peut alors librement se manifester. Et le ciel et la terre
seront en accord.
Je reprendrai donc deux versets pour vous rappeler ce qui m'a semblé
essentiel dans ces passages, en vous les laissant comme mots d'ordre :
Dans l'Evangile : S'il t'écoute, tu as gagné ton frère.
Et dans l'épître aux Romains : Ne devez rien à personne, si ce n'est de vous
aimer les uns les autres.
Amen.