
Qu'est-ce qui fait la fascination de l'écriture? Pourquoi nous posons-nous, encore aujourd'hui, le problème de ses origines et de ses développements?
Sans doute notre esprit trouve-t-il quelque prédilection à réfléchir aux fondements de notre propre civilisation, à recenser les multiples outils et inventions grâce auxquels il a pu effectuer sa longue odyssée intellectuelle. L'écriture est justement cet outil primordial qui a permis à la pensée de s'organiser, de manière à être ressuscitée à tout instant: le langage articulé, fugitif par essence même, est ainsi immobilisé, fixé pour être restitué au centuple dans l'espace et dans le temps.
Cette " grande invention " remonte à plusieurs millénaires et son histoire reste inévitablement entourée de mystères - les Anciens ne lui attribuaient-ils pas quelque origine céleste? Mais au moins, elle reste dans le cadre de l'histoire, puisque l'histoire, telle que nous la connaissons, repose avant tout sur des documents écrits. En fait, on pourrait dire que notre civilisation commence avec l'écriture, et l'histoire de l'humanité se diviserait en deux époques: avant et depuis l'écriture. Une troisième ère viendra peut-être et sera: après l'écriture. De nos jours, il arrive en effet que celle-ci soit supplantée par la reproduction magnétique qui permet de fixer le langage d'une manière plus directe. plutôt que de lire les journaux, ne préfère-t-on pas suivre les " infos " à la radio, ou mieux, à la télévision? Toutes nos sociétés actuelles reposent cependant sur l'écrit: le droit, la religion, les contrats s'appuient sur des documents écrits. C'est là tout le caractère sacré de l'écriture. Encore faut-il que cet ensemble de signes ait un sens préétabli de manière à être accessible à un groupe d'initiés ou à une communauté sociale.
La première écriture qui fût intelligible, dut être celle matérialisée par les signaux et traces laissés par les animaux: c'est la connaissance des traces de bêtes dans la neige qui a dû assurer aux premières tribus la survie en périodes glaciaires -Ainsi l'homme savait-il lire avant que d'écrire. Puis il passa à la figuration qui correspondait à un message global mais sans lien avec les paroles articulées. Les dessins des grottes préhistoriques ressemblent à une écriture au stade embryonnaire: " ils expriment sinon une idée, du moins un désir ". Le jour où l'homme fit le rapprochement entre tel signe-dessin et telle parole, et qu'il réalisa qu'il pouvait ainsi fixer le langage oral, il inventa l'écriture.
On pourrait distinguer entre les essais primitifs et notre système alphabétique trois étapes essentielles: les écritures synthétiques, analytiques et phonétiques.
L'écriture synthétique (ou idéographie) utilise un groupe de signes pour suggérer toute une phrase ou les idées contenues dans une phrase. Ce système de notation par images dont la lecture tient parfois du rébus, fut employé par les Esquimaux et les Indiens d'Amérique. Un grand progrès a été réalisé lorsqu'on a su décomposer la phrase en mots et que chaque signe a désormais servi à noter un mot. C'est l'écriture analytique (ou écriture de mots) dont les exemples les plus anciens sont les écritures sumérienne, égyptienne et chinoise. Enfin, de la notation des mots, l'homme est passé à la notation des sons. Cela a abouti à un stock de signes beaucoup plus restreint et donc plus pratique. C'est l'écriture phonétique qui peut être soit syllabique soit alphabétique. Le Proche-Orient connut, dès le IIe millénaire avant notre ère, la forme syllabique. Mais ce n'est que vers le XIIIe siècle que la distinction des consonnes à l'intérieur d'une même syllabe a pu conduire, comme nous le verrons plus loin, à l'alphabet consonantique phénicien, ancêtre de tous les alphabets.
L'écriture, mémoire des hommes... Oui, c'est à un véritable périple à travers les âges et les cultures que nous vous convions, sans toutefois prétendre aborder tous les aspects de ce vaste sujet.