Leo ndjo leo : L'honneur du repenti

 

 

 

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Leo ndjo leo

17 novembre 2006

L’honneur du repenti

Le roman Les bienveillantes de l’Américain Jonathan Littell, lauréat du prix littéraire Goncourt décerné le 6 novembre 2006 en France, nous rappelle le thème de la repentance. Un officier nazi à la retraite raconte sa participation au crime commis contre les Juifs pendant la Seconde guerre mondiale. Docteur en droit, l’ancien bourreau est intelligent, cultivé, et l’on se demanderait bien comment un être si « bienveillant » peut choisir de tuer et en arriver ainsi à commettre des monstruosités contre le genre humain.

L’histoire récente de la RDC n’a pas fini de poser une telle question. Comment comprendre que des professeurs d’université et autres brillants intellectuels aient pu se vautrer dans le crime organisé qui a coûté la vie à des millions de compatriotes ? Max Aue, le narrateur du roman de Littell, s’explique bien le mal. Le récit, bien pathétique, sort de la bouche et du cœur d’un repenti.

Les Eglises du réveil de Kinshasa ont sans doute oublié le thème favori de la repentance. Dans les années quatre-vingt-dix, les témoignages de chrétiens soi-disant nés de nouveau rivalisaient dans l’autoaccusation des crimes et bévues plus graves les uns que les autres. Sur les places publiques, dans les campagnes d’évangélisation ou sur les écrans de télévision, les nouveaux convertis confessaient à qui mieux mieux comment, avant d’avoir rencontré le Christ, ils avaient commis le pire imaginable et inimaginable. Ils avaient pactisé avec le diable en personne, ils avaient ensorcelé père et mère, ils avaient violé des enfants, ils avaient trompé les épouses légitimes… Et un jour, ils avaient entendu le Seigneur les appeler de leur propre nom. Alléluia ! Amen !

Mais pendant qu’on nous annonçait le plan merveilleux de Dieu pour la paix et la prospérité infinies du Congo, la guerre est survenue à l’est. Le pire crime. Voilà que des prophètes du bonheur se découvrirent en train de justifier par des versets bibliques la pire entreprise criminelle. Des seigneurs de guerre apparurent nombreux. Ils se disaient pasteurs. Avant chaque incursion dans les paisibles villages et cités, ils invoquaient l’ « éternel des armées ». Et depuis, les Congolais n’auront entendu de cri de repentance feutré ou assourdissant que de quelques enfants-soldats arrachés à la bêtise par la providence secourable d’ONG internationales. Quant aux seigneurs de guerre eux-mêmes, bardés de grades militaires, ils avaient revêtu sans transition le costume d’excellences et d’honorables qui cachait mal la misère des cœurs et des regards. Dans leurs yeux et sur leurs lèvres, nous lisions sans peine la soif de vengeance et le désir inassouvi d’en tuer encore et encore pour gagner autrement le pouvoir et l’argent. La Transition était venue qui suspendait les plans guerriers des uns et des autres.

Car les élections se sont imposées. Par ladite « communauté internationale ». Puis la campagne électorale obligea à soigner, à trafiquer les dehors. Sur les photos tapissant les murs de nos villes, beaucoup arboraient un sourire voulu accrocheur mais qui ne cessait pas de ricaner. Les yeux se voulaient souvent philosophes ou poètes, scrutant à l’horizon l’avenir radieux du Congo. En fait, le fard de la photogénie cachait à peine la fourberie, le mensonge gêné. Les yeux révulsés se retournaient vers la hideur intérieure du vieil homme qu’ils n’avaient jamais cessé d’être. Sur les écrans de télévision, les gros plans exposaient tout l’endurcissement des cœurs impitoyables, sûrs de leur force brute. Et parfois, la bêtise dépassait toute littérature : les bourreaux d’hier demandaient à haute voix que le peuple congolais leur dise merci pour les millions de morts.

Ils avaient prétendu nous libérer du dictateur. Mais personne d’entre eux ne reconnut avoir porté la main ni sur Joseph-Désiré Mobutu ni sur Laurent-Désiré Kabila. Et pourtant, des millions d’hommes et de femmes, que ne connaissaient ni l’un ni l’autre dictateur, ont payé gratis de leur vie.

Les seigneurs de guerre doivent se gêner d’apprendre que les confessions d’un ancien criminel nazi ont donné matière au romancier Littel couronné par le prix Goncourt. C’est la beauté littéraire et artistique qui est certes récompensé par le jury. Mais c’est aussi le contenu du roman qui donne son piquant à la littérature : la densité de l’expérience humaine mise en scène. Un criminel repenti ne laisse personne indifférent. Quel Congolais n’aimerait-il pas lire un jour le récit pathétique de la "vente" du Congo au Rwanda, au Burundi et à l’Ouganda ? Et le récit des complots ? Comment, par exemple, des professeurs d’université avaient-ils quitté Kinshasa pour rejoindre le Rwanda ou l’Ouganda pour se mettre à l’école de la guerre ? Et comment ont-ils vécu les longues années consacrées à penser le crime au quotidien ?

A la prochaine campagne électorale dans notre pays, les seigneurs de guerre seront bien inspirés d’occuper nos plateaux de télévision comme ils ont su bien le faire jusqu’à maintenant. Des soirées entières, nous les regarderons. Qu’ils débattent des projets de société aussi semblables les uns que les autres, nous les écouterons à peine. Nous zapperons volontiers pour rire quelques instants avec le dernier feuilleton importé d’Afrique de l’ouest. Mais que nos leaders autoproclamés se confessent : nous voterons pour eux.

Jean-Baptiste Malenge Kalunzu

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© Prêtre dans la rue                Mars 2001                jbmalenge@hotmail.com