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Le roman Les
bienveillantes de l’Américain Jonathan Littell, lauréat du prix
littéraire Goncourt décerné le 6 novembre 2006 en France, nous rappelle le
thème de la repentance. Un officier nazi à la retraite raconte sa
participation au crime commis contre les Juifs pendant la Seconde guerre
mondiale. Docteur en droit, l’ancien bourreau est intelligent, cultivé, et
l’on se demanderait bien comment un être si « bienveillant » peut choisir de
tuer et en arriver ainsi à commettre des monstruosités contre le genre
humain.
L’histoire
récente de la RDC n’a pas fini de poser une telle question. Comment
comprendre que des professeurs d’université et autres brillants
intellectuels aient pu se vautrer dans le crime organisé qui a coûté la vie
à des millions de compatriotes ? Max Aue, le narrateur du roman de Littell,
s’explique bien le mal. Le récit, bien pathétique, sort de la bouche et du
cœur d’un repenti.
Les Eglises du
réveil de Kinshasa ont sans doute oublié le thème favori de la repentance.
Dans les années quatre-vingt-dix, les témoignages de chrétiens soi-disant
nés de nouveau rivalisaient dans l’autoaccusation des crimes et bévues plus
graves les uns que les autres. Sur les places publiques, dans les campagnes
d’évangélisation ou sur les écrans de télévision, les nouveaux convertis
confessaient à qui mieux mieux comment, avant d’avoir rencontré le Christ,
ils avaient commis le pire imaginable et inimaginable. Ils avaient pactisé
avec le diable en personne, ils avaient ensorcelé père et mère, ils avaient
violé des enfants, ils avaient trompé les épouses légitimes… Et un jour, ils
avaient entendu le Seigneur les appeler de leur propre nom. Alléluia !
Amen !
Mais pendant
qu’on nous annonçait le plan merveilleux de Dieu pour la paix et la
prospérité infinies du Congo, la guerre est survenue à l’est. Le pire crime.
Voilà que des prophètes du bonheur se découvrirent en train de justifier par
des versets bibliques la pire entreprise criminelle. Des seigneurs de guerre
apparurent nombreux. Ils se disaient pasteurs. Avant chaque incursion dans
les paisibles villages et cités, ils invoquaient l’ « éternel des armées ».
Et depuis, les Congolais n’auront entendu de cri de repentance feutré ou
assourdissant que de quelques enfants-soldats arrachés à la bêtise par la
providence secourable d’ONG internationales. Quant aux seigneurs de guerre
eux-mêmes, bardés de grades militaires, ils avaient revêtu sans transition
le costume d’excellences et d’honorables qui cachait mal la misère des cœurs
et des regards. Dans leurs yeux et sur leurs lèvres, nous lisions sans peine
la soif de vengeance et le désir inassouvi d’en tuer encore et encore pour
gagner autrement le pouvoir et l’argent. La Transition était venue qui
suspendait les plans guerriers des uns et des autres.
Car les élections
se sont imposées. Par ladite « communauté internationale ». Puis la campagne
électorale obligea à soigner, à trafiquer les dehors. Sur les photos
tapissant les murs de nos villes, beaucoup arboraient un sourire voulu
accrocheur mais qui ne cessait pas de ricaner. Les yeux se voulaient souvent
philosophes ou poètes, scrutant à l’horizon l’avenir radieux du Congo. En
fait, le fard de la photogénie cachait à peine la fourberie, le mensonge
gêné. Les yeux révulsés se retournaient vers la hideur intérieure du vieil
homme qu’ils n’avaient jamais cessé d’être. Sur les écrans de télévision,
les gros plans exposaient tout l’endurcissement des cœurs impitoyables, sûrs
de leur force brute. Et parfois, la bêtise dépassait toute littérature : les
bourreaux d’hier demandaient à haute voix que le peuple congolais leur dise
merci pour les millions de morts.
Ils avaient
prétendu nous libérer du dictateur. Mais personne d’entre eux ne reconnut
avoir porté la main ni sur Joseph-Désiré Mobutu ni sur Laurent-Désiré
Kabila. Et pourtant, des millions d’hommes et de femmes, que ne
connaissaient ni l’un ni l’autre dictateur, ont payé gratis de leur vie.
Les seigneurs de
guerre doivent se gêner d’apprendre que les confessions d’un ancien criminel
nazi ont donné matière au romancier Littel couronné par le prix Goncourt.
C’est la beauté littéraire et artistique qui est certes récompensé par le
jury. Mais c’est aussi le contenu du roman qui donne son piquant à la
littérature : la densité de l’expérience humaine mise en scène. Un criminel
repenti ne laisse personne indifférent. Quel Congolais n’aimerait-il pas
lire un jour le récit pathétique de la "vente"
du Congo au Rwanda, au Burundi et à l’Ouganda ? Et le récit des complots ?
Comment, par exemple, des professeurs d’université avaient-ils quitté
Kinshasa pour rejoindre le Rwanda ou l’Ouganda pour se mettre à l’école de
la guerre ? Et comment ont-ils vécu les longues années consacrées à penser
le crime au quotidien ?
A la prochaine
campagne électorale dans notre pays, les seigneurs de guerre seront bien
inspirés d’occuper nos plateaux de télévision comme ils ont su bien le faire
jusqu’à maintenant. Des soirées entières, nous les regarderons. Qu’ils
débattent des projets de société aussi semblables les uns que les autres,
nous les écouterons à peine. Nous zapperons volontiers pour rire quelques
instants avec le dernier feuilleton importé d’Afrique de l’ouest. Mais que
nos leaders autoproclamés se confessent : nous voterons pour eux.
Jean-Baptiste
Malenge Kalunzu |
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