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Maintenant ou jamais
24 décembre 2005
Sourire de prêtre
Il
avait l’air grave le lundi 19 décembre et le jeudi 22 décembre 2005.
Certains prétendirent que l’abbé Apollinaire Malu-Malu était triste. Sous le
regard du pays tout entier, comment pouvait-on se présenter autrement gai ?
A la Foire Internationale de Kinshasa ou au siège de la Commission
Electorale Indépendante, il s’agissait d’indiquer les tendances des
résultats du référendum populaire organisé sur le projet de la nouvelle
Constitution…
L’événement était presque
inédit dans un pays manquant de culture électorale. L’histoire prenait un
nouveau tournant. Pour une fois, le monde parlerait de la RD Congo autrement
qu’en comptant des millions de morts résultant de la bêtise des seigneurs de
guerre ou des calamités et autres épidémies d’un contexte mal gouverné, mal
soigné.
Et puisque les opérations
référendaires s’étaient déroulées dans le calme, le Parti du Peuple pour la
Reconstruction et la Démocratie (PPRD) s’en félicita dès le lendemain. Son
secrétaire général rendit hommage à la Commission Electorale Indépendante et
notamment au président Malu-Malu, rappelant combien l’homme avait été
souvent injustement dénigré. Des insultes n’avaient jamais manqué, en effet.
Mais personne ne se souvenait avoir jamais vu le prêtre se mettre en colère.
Et les insultes semblaient s’accumuler au fur et à mesure qu’il affichait
l’air débonnaire, arborant un sourire imperturbable.
A quarante-trois ans,
Malu-Malu Muholongu lui-même vivait un événement inédit. En quarante-cinq
ans d’Indépendance, peu de Congolais avaient jamais vu une urne. En 1965, le
coup d’Etat de Mobutu avait inauguré le règne de la violence dans la prise
et la conservation du pouvoir. L’avènement du multipartisme en 1990 avait
plutôt ouvert la voie au « consensus » entre hommes politiques en vue du
« partage » du pouvoir. En 2003, il fallait sortir de la dernière guerre en
date sévissant depuis 1998. La « Communauté Internationale », plus que les
Congolais eux-mêmes, avait ménagé le temps de la Transition à conclure par
la tenue d’« élections libres, transparentes et démocratiques ».
Malu-Malu entra alors dans
l’histoire. Deux ans plus tard, en proclamant les premières tendances du
référendum populaire, le prêtre ne pouvait afficher son habituel air enjoué.
Dans son diocèse de
Butembo-Beni, dans la province du Nord-Kivu, il dirigeait depuis l’an 2000
l’Université Catholique du Graben après de brillantes études couronnées par
un doctorat en sciences politiques en France. En 2003, les négociations
politiques de Sun-City en Afrique du Sud avaient attribué le poste de
président de la Commission Electorale Indépendante à la composante de la
Société Civile, qui l’attribua au Kivu, qui l’attribua à son tour au prêtre
déjà connu pour son engagement en faveur du développement rural. Les
associations de la Société Civile des territoires de Butembo et de Lubero
l’avaient déjà choisi pour les représenter au dialogue intercongolais.
Il arriva cette fois-ci à
Kinshasa avec rang de ministre comme président de la Commission Electorale
Indépendante. Mais l’orgueil de la capitale Kinshasa boudait a priori ce
« villageois » destiné à contrôler les élections, l’enjeu majeur de la
Transition politique. Malu-Malu avait étudié pendant deux années aux
Facultés Catholiques de Kinshasa, mais les mœurs kinoises, il ne les
connaissait sans doute que de loin. Et puisqu’il ignorait les « kinoiseries »,
il pouvait en sourire… Peut-être que le ministère sacerdotal et les études
en France, plus que le climat plutôt tempéré du Nord-Kivu, l’avaient façonné
autrement. Infatigable travailleur, il semblait inébranlable, mettant son
point d’honneur à relever le défi de l’organisation des élections. Or, son
dévouement le rendait justement trop « sérieux » pour les mœurs politiques
congolaises misant davantage sur des « négociations » et autres
louvoiements. La légèreté de certains milieux politiques les desservit
: ils tiraient sur Malu-Malu alors que le processus n'en continuait pas
moins d'avancer. Plus tard, il fut trop tard...
Puisqu’il semblait ne rien
entendre aux intimidations et autres menaces de mort, la stratégie en vint
à viser sa famille, l’Eglise catholique. En juin 2005, à Kinshasa et dans
certaines provinces, des ecclésiastiques furent humiliés voire violentés.
Face à de fréquentes menaces de pillages, beaucoup prirent peur pour leur
vie et leurs biens. Dans la cathédrale Notre-Dame du Congo à Kinshasa, un
prêtre d’origine italienne suggéra la démission de Malu-Malu. Le
missionnaire lança son credo : il ne sortirait rien de l’organisation des
élections ; par son sourire permanent, l’abbé Malu-Malu paraissait trop
content de lui-même.
Mais le missionnaire ignorait
sans doute que les évêques avaient conçu un programme d’éducation civique et
électorale dispensé à travers le pays. L’Eglise en appelait à l’engagement
au profit du bien commun et de l’avènement d’un Etat de droit. Des membres
de l’Eglise oubliaient-ils le risque encouru en prenant la tête pour
combattre des années de maltraitance contre le pauvre et le faible ?
Oubliaient-ils que l’option prise par les évêques dérangeait des ambitions
et exposait fatalement à des représailles ?
Dans le sourire enjoué de
l’abbé Malu-Malu, au moins, on lisait bien la conscience des enjeux
historiques pour l’évangélisation en profondeur et pour donner corps à
l’enseignement social de l’Eglise.
Jean-Baptiste Malenge Kalunzu |