Le suicide collectif lors de catastrophes naturelles

Le suicide collectif de catastrophes naturelles

Avant-propos: Voici ici un des derniers travail que j'ai effectué durant mon bacc à l'UQTR. Nous étions 5 dans cette équipe: les autres désirent demeurer anonymes. Nous avons effectué ce travail dans le cadre d'un cours sur l'intervention en situation de crise. Étant donné la qualité de ce travail, j'ai décidé de le publier intégralement ici.

Ce travail traite d'un sujet vraiment d'actualité. L'an 2000 approche, certaines personnes en ont peur, d'autres ne s'en inquiètent que très peu. Peu m'importe, nous nous sommes téléportés au mois de janvier 2000 et nous sommes posés cette question: Que se passerait-il si TOUT s'arrêtait le 1er janvier 2000? Voici donc notre interprétation du phénomène.

Mais avant tout, j'aimerais ajouter une chose. Notre situation traite d'un autre type de crise, tout aussi sérieux et d'Actualité: les suicides collectifs. Mon équipe et moi avons suggéré une manière d'intervenir dans un contexte bien précis. À vous d'être critique et de vous bâtir VOTRE propre type d'intervention.



Introduction

Le présent travail propose une situation hypothétique dans laquelle trois psychoéducateurs interviennent durant une crise majeure : le bogue de l'an 2000. Durant cet événement, des gens confrontés à cette réalité n'ont vu qu'une solution : le suicide collectif afin de mettre un terme à leur souffrance.

Dans les pages qui suivent vous allez découvrir dans la partie pratique le déroulement de la situation de crise suicidaire. Vous verrez entre autres le type de crise vécue par certains sinistrés, le rôle des intervenants ainsi que les ressources utilisées.

Une partie théorique complétera ce travail afin d'identifier l'approche utilisée de même que le fondement théorique de l'intervention.

PARTIE PRATIQUE

Description de la situation

Il est 23 : 59. Tout le monde pense à la même chose… savourer les dernières secondes qui vont nous propulser vers un nouveau millénaire. Certains soulignent cet événement champagne en main, d'autres lampe de poche chargée à bloc. Pourquoi la sensibilisation faite par nos mass-médias n'a pas eu les mêmes effets au sein de la population, comment des gens peuvent encore avoir la pensée illusoire d'échapper intact à ce phénomène ? À quoi sert maintenant de se poser ces questions, il est trop tard pour y répondre, le temps à fait son chemin… il est minuit, nous sommes le 1er janvier, c'est l'an 2000 !

Les premiers effets de ce qui deviendra une catastrophe commencent à se manifester. La population entière est plongée dans la plus totale obscurité, deux heures suffisent pour surcharger les lignes téléphoniques à travers la province ; les systèmes d'aqueduc ne remplissent plus leur fonction ; les réserves d'eau potable sont épuisables ; les guichets automatiques ne fonctionnent plus… l'argent se fait rare ; la criminalité augmente ; les communications satellites ne sont plus recevables ; aucune information ne peut être transmise au public. Rapidement, les mesures d'urgence prévues sont mises en place. La population se mobilise, une école transformée en un centre d'hébergement est mise à la disposition des gens de la paroisse St-Sacrement afin de répondre à leurs besoins. Trois intervenants de formation en psychoéducation sont sur place dans le but d'accueillir, de soutenir et d'offrir les services de base tels que logement, nourriture, vêtements et produits d'hygiène.

Déjà trois semaines se sont écoulées, aucun des services n'a été rétabli ; pire encore, la situation se détériore. Ingénieurs et scientifiques œuvrant dans le domaine de l'informatique sont dépassés par les événements. L'espoir est mince de rétablir les services à court et moyen terme. Les gens du centre d'hébergement sont épuisés et découragés. L'insécurité, l'angoisse et l'agressivité sont à leur paroxysme. Durant les trois semaines qui se sont écoulées, les trois intervenants du centre d'hébergement axent particulièrement leur énergie à faire du support individuel auprès des gens qui font des crises d'angoisse et d'insécurité et d'autres qui vivent un épisode dépressif.

Le 26 janvier, une intervenante surprend une conversation entre deux sinistrés. Le contenu de leur dialogue laisse présager l'idée d'un suicide collectif. En effet, elle a été saisie par des paroles telles que :
" Il n'y a plus d'espoir que ça revienne comme avant. "
" Ça fait trois semaines qui nous disent que ça va se rétablir mais on sait qu'on s'en sortira pas. "
" Qu'est-ce que ça donne de faire des efforts au point où on en est rendu… "
" Je pense sérieusement à accepter la proposition de Jacques et Nancy, on pourrait en parler aux autres. "
" J'espère que la proposition est sérieuse et que les moyens sont efficaces. Parce que là, c'est au-dessus de nos forces, faut qu'on en finisse. "

Le non-verbal est très éloquent : pleurs, rigidité corporelle. À ce moment, l'intervenante se dirige vers les deux hommes en question. Elle leur demande de manière directive : " Je vous écoute depuis tantôt, pensez-vous au suicide ? " Un des deux hommes répond par l'affirmative en disant que c'est la seule solution d'après lui.

Son ami le regarde d'un air furieux en disant "qu'est-ce qui te prends ? Elle peut rien faire pour nous autres elle ! Moi, je veux que ça arrête, pis y'a rien d'autre à faire ! " Après quelques minutes de discussion, l'intervenante décide de parler avec le plus collaborateur des deux hommes. Celle-ci le fait subtilement en lui demandant de venir placer des chaises et des tables dans une pièce adjacente. Elle procède à une cueillette d'informations pour tenter d'identifier qui sont les initiateurs de l'idée du suicide collectif. Le "délateur " lui fournit avec une certaine réticence la majorité des informations sur les intentions du groupe suicidaire. Avant de le laisser repartir, l'intervenante convient avec lui d'un pacte de non-suicide pour les 48 prochaines heures, cela dans un dessein de mobiliser les ressources humaines et matérielles nécessaires. Dans un premier temps, l'intervenante informe ses collègues de travail du centre d'hébergement du risque potentiel d'un suicide collectif. Ensuite, l'équipe élabore une stratégie d'intervention qui vise la prévention, c'est-à-dire la planification de rencontres individuelles avec chaque personne afin d'évaluer le niveau d'urgence de chacun à l'aide de la grille d'évaluation de l'urgence suicidaire. Par ailleurs, un pacte de non-suicide est négocié avec chacune des personnes à risque. Comme complément à leur intervention, l'équipe procède au recrutement d'un réseau d'aidants naturels, repérés depuis le début de la crise pour leur capacité à s'adapter malgré leur état de vulnérabilité. Ces derniers ont pour fonction de maximiser le niveau d'écoute active et de support disponible au groupe.

Suite aux rencontres individuelles, un retour en groupe s'avère nécessaire selon les intervenants afin de rendre explicites les informations implicites. Pendant toute la période d'hébergement au centre, les personnes concernées par la crise suicidaire doivent rencontrer, en groupe, les intervenants. Ces rencontres auront lieu quotidiennement afin d'assurer un suivi, suite au désamorçage, et d'éviter l'émergence de règles implicites ou même la formation de groupes satellites.

Subséquemment aux diverses interventions, les trois psychoéducateurs et le réseau d'aidants naturels parviennent à désamorcer tant bien que mal le processus de crise suicidaire. Entre temps, le 6 février, Hydro-Québec réussit à rétablir le service d'électricité à Trois-Rivières. La majorité des gens hébergés au centre peuvent donc retourner à leur domicile. Les trois intervenants se sont entendus avec les gens qui avaient convenu de se suicider collectivement que les rencontres de groupe se poursuivraient en raison d'une fois par semaine pendant deux mois. De surcroît, un suivi individuel peut être assuré par les mêmes intervenants et ce, pour ceux et celles qui en manifestent le besoin. En effet, il est possible que certaines personnes de ce groupe développent un trouble de l'adaptation ou un stress post-traumatique, suite à la situation de crise très stressante dans laquelle elles se sont retrouvées depuis le 1er janvier et c'est pourquoi la thérapie individuelle peut s'avérer nécessaire.

Type de crise

Le type de crise vécue par les personnages dans notre situation de crise hypothétique en est une résultant d'un stress traumatique. En effet, la crise relatée est précipitée par un stresseur incontrôlable c'est-à-dire le bogue de l'an 2000. Ce dernier est un stresseur choc en ce sens qu'on ne pouvait prévoir l'ampleur de ses conséquences. De surcroît, il en découle des stresseurs en série ; par exemple le bogue entraîne l'interruption des services de base, qui à son tour entraîne l'obligation pour les citoyens d'évacuer leur domicile. Ceci amène les gens à être confrontés aux réalités difficiles du vécu en centre d'hébergement. L'accumulation de tous les stresseurs provoque chez certaines personnes une crise suicidaire collective en raison de leur extrême fragilité.

L'intervention

Définition : En ce qui a trait à la définition de l'intervention, nous l'identifions comme une intervention de crise de premier niveau. En effet, nous visions le désamorçage d'une crise suicidaire collective. Cependant, précisons que ce type d'intervention implique plusieurs actions de la part des intervenants.

Description : L'intervention soulevée dans cette situation hypothétique comprend quatre étapes et plusieurs techniques concernant le désamorçage de la crise en question.

Étape 1 : Établissement du contrat et évaluation de l'individu et de son problème. Tel que relaté dans la description de la situation, l'intervenante a confronté les deux individus suicidaires en leur posant directement la question : " Pensez-vous au suicide ? " et cela dans le but de confirmer ses soupçons éveillés par le contenu du dialogue des deux hommes. Par la suite, celle-ci évalue la gravité et le niveau d'urgence de la situation en engageant la conversation avec le plus collaborateur (cueillette d'information afin d'identifier les personnes impliquées).

Étape 2 : Planification de l'intervention. Suite à la première intervention dite préventive, l'intervenante rencontre ses deux collègues afin de les informer de la crise qui se vit présentement chez certains des sinistrés. Ensemble ils élaborent une stratégie d'intervention qui consiste à :
Mettre en place des ressources humaines (réseau d'aidants naturels) et matérielles (locaux disponibles pour les rencontres) afin de maximiser le niveau d'écoute active, de support et de surveillance technique (c'est-à-dire restreindre l'accessibilité à des moyens de passage à l'acte), tout cela dans une optique de prévention.
Les intervenants en arrivent au cœur de leur intervention qui consiste à rencontrer tout d'abord individuellement les personnes aux tendances suicidaires et ensuite, à rencontrer les éléments de la situation en groupe.

Étape 3 : Intervention proprement dite et évaluation de celle-ci : la rencontre individuelle consiste à aider l'individu à acquérir une compréhension intellectuelle de sa crise (Morley, 1967). Aussi, par ces rencontres, nous visons l'expression des émotions. Les intervenants invitent l'individu à circonscrire son problème. Ensuite, ils explorent ensemble les solutions possibles, les évaluent et tentent de les mettre en place. La rencontre permet à l'intervenant d'évaluer le niveau d'urgence de chacun des individus et d'établir par le fait même un pacte de non-suicide. Les intervenants procèdent à des rencontres individuelles parce que la crise est vécue différemment d'une personne à l'autre. De surcroît, ces personnes ne se situent pas toutes au même niveau du processus de crise suicidaire. Les rencontres individuelles visent donc à tenir compte de ces particularités.

La rencontre de groupe consiste à effectuer un retour sur les événements qui les ont menés à la crise suicidaire et par le fait même, de rendre explicite l'information implicite (faire circuler l'information ; Ausloos, notes de cours.). Par exemple, de faire en sorte que le discours tenu par les individus suicidaires soit le même tant à l'intérieur des rencontres qu'à l'extérieur de celles-ci. En somme, les rencontres de groupe permettent de dépasser l'intervention de désamorçage et de miser sur la phase post-crise pour ainsi éviter que la situation devienne récurrente. Les intervenant s'assurent ainsi qu'il n'y aura pas place à la poursuite de ce projet.

Étape 4 : Suivi. Les services s'étant rétablis le 6 février, les sinistrés peuvent regagner leur domicile. Des rencontres sont prévues, en groupe, à raison d'une fois par semaine durant deux mois. Un suivi individuel sera également assuré pour ceux qui en manifestent le besoin et afin d'éviter des situations de crise récurrentes.

Qu'est-ce qui aurait pu être fait autrement ?

Une fois les services rétablis et considérant la somme des énergies déployées par les intervenants lors de la crise, nous jugeons que ces derniers auraient dû se préoccuper davantage de leur bien-être physique et psychologique. Il aurait été préférable d'user d'une autre stratégie, c'est-à-dire de référer plutôt les personnes suicidaires à d'autres ressources pertinentes (aiguillage). Les intervenants se sont éloignés de leur mandat en proposant un continuum thérapeutique. En effet, l'intervention de crise consiste à intervenir à court terme et à agir sur les problèmes dans l'immédiat. La poursuite du processus thérapeutique est plutôt le mandat de d'autres ressources assurant un suivi psychologique.

Les ressources utilisées lors de l'intervention

Deux types de ressources ont été utilisées lors de l'intervention relatée dans cette situation hypothétique : les ressources humaines et matérielles. Les trois psychoéducateurs ainsi que les aidants naturels constituent les principaux acteurs mentionnés dans ce travail. Étant donné l'ampleur de la situation (bogue de l'an 2000) il est évident que nous avons eu recours à des services dans une telle catastrophe soit l'armée, la Croix-Rouge, les appuis gouvernementaux et cela dans une perspective d'ensemble de la crise et non particulièrement pour la crise suicidaire.

Au sujet des ressources matérielles utilisées lors de l'intervention relatée dans cette situation hypothétique, les intervenants se sont servis du matériel didactique à des fins thérapeutiques. Ensuite, un local (isolé) était à la disposition des intervenants pour le déroulement des rencontres individuelles avec les suicidaires. Étant donné l'ampleur de la situation (bogue de l'an 2000) il est évident que nous avons eu recours à d'Autres ressources matérielles telles que : produits d'hygiène, denrées alimentaires, matelas, couvertures, génératrices, médicaments, vêtements de rechange, etc.

Le rôle des intervenants

Le rôle des intervenants comporte deux aspects : lors du bogue et lors de la situation de crise. Dans un premier temps, nous allons décrire le rôle général de l'intervenant au centre d'hébergement.

Ainsi, les intervenants qui étaient affectés avaient comme rôle d'accueillir, de soutenir tant physiquement que psychologiquement et d'animer la population retenue au centre. Un premier repérage a été effectué par les intervenants afin d'identifier les personnes vulnérables et les personnes susceptibles de leur venir en aide. Suite à cela, un autre mandat consistait à assumer une surveillance constante dans le centre afin de garantir le bon déroulement des activités.

En ce qui concerne le rôle des intervenants lors de la situation de crise proprement dite, soit l'idéation suicidaire collective, il nécessitait plusieurs interventions spécifiques :
Évaluation du potentiel suicidaire ; Concertation en intervenants ;
Surveillance technique accrue ;
Mobilisation, supervision et soutien aux aidants naturels ;
Soutien individuel et de groupe auprès des suicidaires ;
Animation
Prévention des crises récurrentes.

Limites de l'intervention

Tout d'abord, il serait important de rappeler que les intervenants vivaient eux aussi la crise du bogue en même temps que les autres sinistrés. Par conséquent, cela a amené chez les intervenants : fatigue, pression, stress, préoccupations. Compte tenu du fait que le bogue était généralisé à l'ensemble de la population, aucun autre intervenant n'était disponible pour assurer un relais et un supervision aux intervenants du centre.

Une autre limite de l'intervention consistait dans le fait que les intervenants étaient surtout mobilisés par le groupe suicidaire et avaient peu de temps et d'attention à consacrer aux autres sinistrés.

Comment la crise aurait-elle pu être évitée?

La crise du bogue aurait pu, selon nous, être de moindre ampleur si ce danger avait été entre autres, pris plus au sérieux par nos dirigeants et la population.

Pour la crise suicidaire, elle était selon nous difficilement évitable compte tenu des événements et de l'état physique et psychologique des gens. Cependant, un groupe d'échange aurait pu être formé dès le début de la crise du bogue à titre préventif.


PARTIE THÉORIQUE


Approche

L'approche de base utilisée tout au long de notre travail en était une de communautaire. Cette approche consistait à répondre aux besoins d'une population déterminée dans un espace défini. Dans notre cas il s'agit de la paroisse St-Sacrement dans laquelle un centre d'hébergement a été mis à la disposition des citoyens.

Au moment où les intervenants se penchent sur ce qui est vécu par les suicidaires, ils adoptent un approche directive. Cette approche consiste à ce que l'intervenant prenne des décisions et qu'il structure son intervention. En se basant sur cette approche, les intervenants ont agit à court terme avec des personnes susceptibles de s'enlever la vie. De plus, ces mêmes intervenants se sont assurés de la collaboration des aidants naturels identifiés préalablement, cela dans le but d'impliquer la population concernée et de lui permettre, par le fait même, de se responsabiliser.


BIBLIOGRAPHIE

Archer, Y. (1999). Après la crise du verglas… le bogue de l'an 2000 ? Mesures d'urgences, no.2, Les Éditions Septembre. p.58

Gaudet, L. (1999) Entrevue téléphonique Centre Action Suicide. Shawinigan. 12 février 1999.

Plamondon, A. (1999) Notes de cours. Intervention en situation de crise. EFI-1070.

Plamondon, A., Bélanger, A.-F. (1998) Recueil de textes. Intervention en situation de crise. EFI-1070.

Références Internet :

Garneau, J. (1998) La crise du verglas : un choc psychologique. Page consultée le 13 février 1999.
www.redpsy.com/infopsy

Lebel, H. Paquette, R. (1999) Quelles peuvent être les conséquences psychologiques pour les sinistrés de la tempête de verglas ? Page consultée le 13 février 1999.
www.psychomedia.qc.ca

Lebel, H. Paquette, R (1998) Le stress post-traumatique. Page consultée le 15 octobre 1998.
www.psychomedia.qc.ca

Document audio-visuel :

Paquette, J.-L. et all. (1999) Le bogue court après ses chiffres. (60 minutes). Société Radio-Canada. Diffusé le 11 avril 1999.

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