vie femme 1943 à 1944

La vie des femmes au Québec de 1943 à 1944

 

Dès le 10 septembre 1939, le Canada déclare la guerre à l 'Allemagne et se range aux côtés de la Grande-Bretagne dont elle est un "Dominion". Pendant toute la durée du conflit, elle fournira hommes, armes, munitions et marchandises.

Toute son industrie sera désormais une industrie de guerre. D’ailleurs, dès février 1941, le Premier ministre du Canada, MacKenzie King, annoncera que le budget de guerre est de 1 300 000 000 dollars, à une époque où le salaire moyen est d’environ 100 dollars par mois… De plus, le ministre des Finances annonce le même jour que la moitié du revenu national devra être mise à la disposition du gouvernement.

La population, essentiellement féminine, s'engagera vaillamment dans cet effort national. Toute la vie quotidienne en sera transformée.

Tout d’abord, le gouvernement entretient la peur du débarquement des Allemands au Canada: on insiste sur les sous-marins allemands croisant dans le Saint-Laurent, on entraîne les femmes à réagir en cas d'agression ennemie, on simule de fausses alertes.

Le vocabulaire change et devient guerrier. Il faut  être d'attaque. On parle des Soldats de l’industrie, des Bons de la Victoire, des Aliments de la Défense, des Jardiniers de la victoire, de l'armée de la production, du temps rationné.

Même la publicité du front domestique fait le lien avec le conflit pour vanter les produits de tous les jours: cuisine, beauté, médicaments, vêtements et logement.

L'effort de récupération que nous connaissons de nos jours par souci écologique était un besoin militaire à cette époque bien organisé par le gouvernement et supporté par une armée de bénévoles.

La graisse et les os étaient déposés à la boucherie pour produire de la colle pour les avions, des explosifs: avec 10 livres de graisse, on obtenait 49 obus antiaériens.

Les livres, revues, journaux sont envoyés aux soldats outremer qui reçoivent ces nouvelles du pays avec enthousiasme. On recycle 20 000 tonnes de papier par mois dont on fait des contenants imperméables qui permettent de transporter la nourriture et les munitions à l'abri des intempéries. Beaucoup de ces contenants serviront au Débarquement. Ce sont les banques, bureaux de poste et divers magasins qui reçoivent ces dépôts. Et les femmes amènent les paniers à provisions à l'épicerie où on ne trouve plus de sac en papier.

Les chiffons sont triés selon qu'il s'agit de laine, de coton blanc ou de coton de couleur et autres tissus. On en fait des tapis, des paletots, des couvertures et même des pansements. Les vieux manteaux de fourrure deviennent des vestes pour la marine.

Dès 1942, il devient illégal de détruire tout article de caoutchouc. On engage les écoliers, promus ramasseurs officiels de caoutchouc de rebut pour récupérer pneus, jouets, bonnets de bain, etc. Les dépôts sont dans les écoles.

Les écoles et les pharmacies recueillent le papier de plomb, d'étain, d'aluminium et tout autre métal pour aider à la fabrication de chars d'assaut, de canons, d'obus et d'avions. Ainsi, en six mois, on ramasse 41 000 kg de vieux tubes de dentifrice et de crème à raser qui alimenteront 130 fonderies et produiront 14 000 kg d'étain. Les casseroles sont particulièrement recherchées à cause des pourcentages d'aluminium qu’elles contiennent si bien que les femmes ne trouveront bientôt plus de batteries de cuisine dans les magasins. D'ailleurs, on leur conseille de bien entretenir grille-pain, aspirateur, machine à coudre, frigidaire et autres appareils ménagers car les usines se sont converties dans la fabrication de fusils, obus et canons. Plus d'appareils ménagers ni de pièces: on répare comme on peut.

Les bénéfices réalisés avec la vente de ces articles récupérés serviront à envoyer des colis aux soldats.

Comme la solde du mari soldat ne suffit pas à faire vivre une famille, la mère doit se trouver un emploi. Elle connaît donc une double journée de travail car, de retour à la maison, il reste les tâches domestiques. Les enfants, surtout les filles, aident.

Il faut aussi trouver du temps pour recycler les vêtements du mari parti à la guerre puisque les tissus, destinés en priorité aux troupes, se font rares.

Ainsi apparaît la mode du deux-pièces: on taille une veste et une jupe dans le complet du mari. On écoute deux fois par semaine CKAC pour apprendre à faire du neuf avec du vieux.

Il faut encore suivre les mille conseils du gouvernement pour économiser l'électricité nécessaire aux usines de guerre.

La vie est compliquée aussi par le rationnement des aliments puisque le Canada doit nourrir les hommes en garnison dans les camps militaires canadiens en plus d'aider à nourrir la population civile de la Grande - Bretagne et les dizaines de milliers de soldats basés sur le territoire de ce pays allié…

Il faut suivre des cours de diététique pour maintenir une bonne santé nécessaire à la victoire en cas d'invasion ennemie et des cours de cuisine pour continuer à préparer des repas substantiels malgré l'absence de nombreux aliments. Les femmes se mettent donc au jardinage et aux conserves de légumes. Les enfants aident aussi et, au Jardin botanique de Montréal, apparaissent des jardins communautaires. En 1943, 42 pour cent des familles possèdent un jardin potager et l'économie annuelle, réalisée par le gouvernement qui n'a pas à importer légumes et fruits des U.S.A., représente 25 gros avions de bombardement.

Les coupons de rationnement rappellent chaque jour aux femmes la vie de privation que connaissent les Européens. 113 000 bénévoles distribuent 12 millions de carnets par semaine soit 48 millions de coupons. Les carnets de rationnement disparaîtront seulement en septembre 1946.

Le sucre est rationné à 8 onces (250g) par mois, par personne, dès le 1er juillet 1942. Un an plus tard suivront miel, confitures, gelées, sirop, mélasse, marmelade. Le 03 août 1942, ce sera au tour du café et du thé puis le beurre (21-12-1942) suivi rapidement des autres produits laitiers (fromage, crème, lait).

Le 27 mai 1943, c'est au tour de la viande, etc.

Les ménagères rivalisent d'imagination pour faire oublier ces rationnements: on bat le beurre avec du lait, on ajoute de la gélatine et le volume du beurre vient de doubler!

Comme la vente de matériaux de construction est interdite (tout est destiné à l'armée), les femmes doivent aussi faire face à une grave crise du logement car les loyers sont devenus inabordables. Des milliers de personnes s'entassent dans des magasins, des entrepôts ou des usines désaffectés. En décembre 1943, à Montréal, 1 110 familles (2 714 adultes et 3 206 enfants) se trouvent dans cette situation.

Il faut aussi donner de son sang pour les blessés. À Montréal, la Croix Rouge a besoin de 15 000 donneurs par semaine.

La main d'oeuvre masculine se fait rare et le Québec étant surnommé l'Arsenal du Canada, les femmes vont être vivement sollicitées dans les usines de guerre dès la fin de 1941. Certaines usines de munitions ressemblent à de véritables cités. On y trouve les usines mais aussi les habitations, les cafétérias, les arénas ou gymnases, des magasins et des gares. Les femmes vont être nombreuses à venir travailler car les salaires seront très élevés; les heures de travail aussi: parfois jusqu’à 12h par jour. D’ailleurs, plusieurs seront blessées pour s'être endormies derrière la machine.

On insiste sur la sécurité pour éviter les explosions et les femmes s'acquitteront si bien de leur tâche que le Québec se classera au 1er rang pour la production d'armements et le Canada sera un des premiers fournisseurs de matériel de guerre des Alliés. Le 11 mai 1942, l’industrie canadienne essentiellement occupée à une production militaire. emploie 3 131 000 personnes, un million de plus qu’en 1940,

Ainsi, les femmes ont accepté de nombreux sacrifices pendant la guerre même si le front se trouvait principalement en Europe.

Elles feront face à la double charge de travail et leurs rares temps libres seront consacrés au bénévolat ou à joindre les deux bouts. Toutes ces privations allégées par leur débrouillardise et leur sens de l'entraide, elles les supporteront dans un climat permanent d'inquiétude : peur de l'invasion, peur pour leur mari, leur(s) fils, leurs parents et amis ou fiancés partis au front.

Pendant près de quatre ans, le Québec aura pu continuer à fonctionner grâce à elles.

Quand les hommes reviendront de la guerre, on les renverra à leurs chaudrons et fourneaux, ces femmes courageuses qui avaient fait la preuve de leur capacité à prendre les choses en main. Inutile de souligner leur frustration. Par exemple, en 1942, le mari (à la guerre) bénéficie de l'exemption totale (impôt sur le revenu fédéral) quel que soit le salaire de la femme. Le 1er janvier 1947 ce salaire devra être inférieur à 250$ par an (avant 1942, le salaire annuel pour exemption totale était fixé à 750$).

Les femmes auront aidé grandement à la victoire car le gouvernement aura réussi à leur vendre l'idée qu'il fallait remporter cette guerre. Mais plusieurs sortiront de ces années où elles auront donné beaucoup d'elles-mêmes avec le pénible sentiment d'avoir été manipulées.

Cependant les mentalités auront évolué. Elles auront obtenu le droit de vote (25 avril 1940) et seront légalement considérées comme des "personnes", elles auront pris goût aux métiers traditionnellement masculins et elles auront prouvé aux patrons réticents qu'elles sont de bonnes employées; elles auront favorisé l'essor syndical (de 1939 à 1943 le nombre de syndiqués augmente de 83%) et le gouvernement aura appris à faire des concessions à leur égard (garderie, allocations familiales gérées par la mère). Les femmes ne veulent plus être employées de maison malgré l'assouplissement des conditions de travail et on devra faire venir au pays, 10 000 femmes déportées pour occuper ces postes.

Finalement, à leur manière, les femmes auront aussi remporté de belles victoires!