O BAIRRO
PORTUGUÊS
1953-2003
Elise Frank et Nina Capelier
Novembre 2003
O bairro português
de Montréal,
1953-2003
•
Introduction
1. Petit historique des Portugais au Québec
2. Appropriation d’un quartier et
organisation d’une communauté
3. Les nouvelles donnes du quartier
portugais
•
Até mais…
Introduction au quartier
portugais
Le Portugal compte 10
millions d’habitants, et environ 4.5 millions d’émigrés dans le monde. Le
Canada en a accueilli 250 000, dont 40
000 au Québec, principalement dans la région métropolitaine de Montréal.
Leur quartier participe à la
diversité ethnique de la ville… Cette année, la communauté portugaise fête ses
50 ans de présence au Canada.
Le « quartier
portugais » est circonscrit par les rues des Pins au sud, St-Joseph au
Nord, St-Denis à l’est et l’avenue du
Parc à l’ouest, ce qui correspond à peu
près au quartier St-Louis, sur le Plateau Mont-Royal.
Les rues Coloniale, Roy, de Bullion…
sont majoritairement habitées par des immigrés Portugais.

Depuis trois générations, la
communauté portugaise a donné son âme au quartier St-Louis où elle côtoie
d’autres communautés culturelles, mais aujourd’hui il n’est plus vraiment le centre
de la vie montréalaise de ces immigrés, qui ont souvent quitté le quartier pour
d’autres lieux de l’agglomération (3700 personnes à Laval, 3075 à Villeray,
2250 à Rosemont…)
Malgré
cette dissolution progressive des Portugais dans Montréal et des Portugais du
Plateau dans d’autres communautés, le quartier St-Louis porte les marques de
l’histoire de cette communauté qui a toujours connu une grande tension entre
tradition et métissage, intégration et assimilation, discrétion et affirmation…
Petit historique des
Portugais au Canada

Dès le XVe siècle, des pêcheurs des Açores et du
Portugal continental côtoient le littoral de Terre-Neuve, où ils vont pêcher la
morue en été.
En 1501, le découvreur João Fernandes, dit Lavrador,
accoste sur la rive orientale de l’actuel Canada, et donne son nom à la
péninsule. Puis Gaspar et Miguel Cortes Real, des Açoriens, sont les premiers
Européens à ramener de leurs explorations des Amérindiens. Entre 1521 et 1525,
Alvares Fagundes et plusieurs dizaines de colons portugais s’installent au Cap
Breton, mais la population sera anéantie par un hiver très dur.
D’autre part, le premier Noir d’Amérique, Mathieu Da
Costa, était un ressortissant portugais d’origine africaine, traducteur
personnel de Pierre de Gua et de son géographe Samuel de Champlain. Il a passé
les années 1606 et 1607 en Acadie.
Le premier courrier québécois était Pedro Da Silva,
surnommé le Portugais, qui travaillait à la
solde du gouverneur de la Nouvelle-France, entre Québec et Montréal.
Marié à une Québécoise en 1677, il a 14 enfants et 70 petits-enfants, et on lui
doit certainement les patronymes actuels de Da Silva très répandus à Montréal,
et même les nombreux Messieurs et Mesdames Portugais…!
Enfin, la première communauté juive et première
congrégation non-chrétienne de Montréal était composée de Sépharades anglais
d’origine portugaise, installés en 1768.

Mais ce n’est qu’en 1953 que le Québec connaît sa
première vague d’immigration portugaise. La
majorité
des
immigrants portugais proviennent des îles atlantiques des
Açores (pour la moitié), province
particulièrement pauvre,
ainsi que
du Minho qui se trouve être l’arrière_pays de Porto
(15%), de la région de Lisbonne (12%), et de
Madère(5%).
En effet, le régime salazariste
sévit depuis 1932 au Portugal, et à cette date il accepte de laisser partir des
centaines de milliers de familles qui fuient la dictature et la misère, suite à
un traité d’immigration signé entre les deux gouvernements.
Les 555 premiers arrivants du
Portugal ont débarqué du SS-Saturnia à Halifax en mai 1953, et ont pour la
plupart posé leurs bagages sur le boulevard St-Laurent de Montréal, surnommé le
« couloir des immigrants ».

Les premiers immigrants du SS-Saturnia.
Le Canada en accepte beaucoup au
titre de réfugiés politiques; 200 000 s’installent en Ontario.
Avec
la Révolution des Œillets en 1974 et le durcissement de la politique canadienne
d’immigration, le mouvement se tarit dans les années 80. Mais 700 000
« retornados » (Portugais qui quittent les colonies africaines
devenues indépendantes) préfèrent s’installer au Canada, en France ou ailleurs
plutôt que de vivre de nouveau au Portugal.
Appropriation d’un
quartier et organisation d’une communauté
·
Une appropriation
territoriale rapide
·
Entre
« saudade » et intégration
·
Vie culturelle et
associative
Une appropriation territoriale rapide
Au début des années 1950, le quartier St-Louis, qui
accueille traditionnellement les groupes ethniques, est en difficulté
économique et les loyers y sont donc peu chers. C’est pourquoi les premiers
arrivants, originaires des provinces les plus pauvres, s’y installent. Avec les
regroupements familiaux, les Portugais remplacent peu à peu les communautés
italienne, grecque et juive qui se sont enrichies et ont quitté le quartier
pour des zones plus aisées.

Le coq
portugais devant le Schwartz ou quand la communauté portugaise rencontre la
communauté juive.
Très vite, la communauté réhabilite
de nombreux édifices, en y apposant leur empreinte, puisque la maison tient une
grande place dans la culture portugaise.
On compte dans la communauté de
nombreux travailleurs du bâtiment. Les Portugais se font ainsi connaître des
Québécois comme durs à la tâche, et leur espace de vie est apprécié pour son
esthétique et son bon entretien.

Un restaurant de la rue Rachel, à l’aspect typiquement portugais.
Ils se réapproprient également
l’ancienne synagogue de la rue St-Urbain, dont ils font un bureau de l’association
Portugaise du Canada.

Se construit parallèlement la
bâtisse de la mission Santa-Cruz (centre communautaire), à laquelle est
adjointe une école, et une église en 1988. À cette époque, le style purement
portugais semble avoir été abandonné…

Certaines rues deviennent
entièrement portugaises. On trouve sur un tronçon du boulevard St-Laurent de
nombreux cafés, où les hommes se réunissent pour suivre leur équipe fétiche du
football de leur pays d’origine ou boire un verre de Sagres.
Les commerces fournissent aux
membres de la communauté des aliments et des objets typiquement portugais.

Une boulangerie de la rue Rachel.
Entre « saudade » et intégration
« Les premières semaines étaient très
tristes. On pensait que le Canada
c’était une mer de roses. C’est ce que mes
frères m’ont dit.
J’ai beaucoup pleuré. Je
voulais retourner dans mon pays. »
Une Portugaise arrivée en 1976.
Les Portugais restent toujours très
attachés à leur pays d’origine. Ils éprouvent la « saudade »
vis-à-vis de celui-ci. La « saudade » est bien plus que le simple
manque, il s’agit de la nostalgie du pays quitté, de l’attachement à cette
terre natale, et de la joie que l’on éprouve à y penser. Beaucoup veulent se
souvenir de cette terre natale. Ils se rencontrent ainsi les uns chez les
autres pour tuer la « saudade » et forment une véritable communauté
où règne le mode de vie importé du Portugal.
Aujourd’hui, la communauté
portugaise commence à reconnaître sa contribution à la ville de Montréal car
elle y a posé sa marque. Les potagers portugais devant les maisons font
aujourd’hui partie de la vie du quartier et en font sa spécificité.

Un magasin
vendant des objets de la maison sur le Boulevard St-Laurent.
Flor do Lar
signifie en portugais Fleur du foyer.
Parallèlement à cette reconnaissance
de leur rôle dans le changement du paysage urbain montréalais, certains
Portugais montrent leur intégration en se faisant appeler
« Québécois ». Ce ne sont pas des jeunes générations dont nous
parlons, mais bel et bien de ceux qui ont choisi le Canada pour émigrer.
Lorsqu’on leur demande ce qu’ils pensent des Québécois, voici ce que certains
répondent:
« Que puis-je
dire des Québécois? Moi aussi, je fais partie de cette communauté. Que
pourrais-je dire sur moi-même? »
Portugais, arrivé en 1957.
D’autres Portugais ont décidé d’adopter d’emblée cette
culture montréalaise.
« Certaines personnes sont attachées
à leurs racines et, éventuellement, ils adoptent une autre culture. Moi, j’ai
adopté une autre culture dès le début et maintenant, je retourne vers mes
racines. »
Montréalaise d’origine portugaise.
Ce témoignage est bien représentatif de la tension de
la plupart de immigrés entre l’attirance pour leur nouveau pays et la nostalgie
de leur terre d’origine.
Vie culturelle et associative
« Cette organisation se manifestera à la fois par la création
d’associations et la mise en service d’équipements destinés à soutenir la vie
communautaire, les commerces, les écoles, les loisirs et autres médiums de
liaison (…) par le partage de certaines habitudes, certains usages, certaines
coutumes. Les communautés semblent aussi avoir le désir de conserver chez leurs
enfants certains traits caractéristiques de leur ethnie. »
Gilles
Lavigne, 1979, cité par José Carlos Teixeira.

Le centre
communautaire Santa Cruz sur Rachel
Les premiers groupes actifs de la communauté
portugaise apparaissent dès 1958.

Le regroupement des Portugais se
fait en associations. Au départ, celles-ci ont été créées selon la tendance
politique des groupes. Le Centre d’Action Communautaire est créé. Il En 1958,
est créé un journal de gauche, « Le Luso-Canadiano », en réponse au
« Voz de Portugal », journal pro-Salazar. De même, en 1963, apparaît
le Mouvement Démocratique des Portugais de Montréal qui se dresse contre les
camps d’internement et la politique coloniale portugaise. Les journaux créés
depuis sont tous apolitiques, peut-être pour maintenir la cohésion de la
communauté.
En 1972, le Centre Portugais de
référence et de promotion sociale s’ouvre. Il participe grandement à
l’alphabétisation des Portugais à partir de 1979, à la syndicalisation des
femmes en 1980 et à l’apprentissage des langues française et anglaise par des
cours qui y sont offerts. En effet, bon nombre ne comprennent pas les deux
langues employées dans la métropole:
« Le problème, c’était l’accent
des Québécois. Je ne comprenais absolument rien. »
Un Portugais, arrivé en 1967.
Les Portugais, comme bon nombre de
communautés ethniques de Montréal, se sont regroupés au sein d’une coopérative
qui gère leurs économies. La Caisse d’économie des Portugais de Montréal trouve
sa place dans l’artère commerçante du Boulevard Saint-Laurent. Ils se recréent
une véritable « ville portugaise » avec la présence d’une clinique
médicale, la Clinique médicale Luso sur Saint-Laurent.

Deux
banques portugaises sur le boulevard St-Laurent
Les jeunes se retrouvent au sein
d’associations où l’on peut pratiquer le football ou encore les danses folkloriques.
On trouve d’ailleurs le sporting club de football, une association portugaise,
sur le boulevard Saint-Laurent.
L’école portugaise qui a lieu le
samedi permet aux enfants de rester en contact et de se forger un réseau d’amis
portugais.
Parallèlement, les fêtes de la
communauté, et en particulier les fêtes religieuses, sont parfois organisées
depuis le Portugal. Ainsi, au début du mois de novembre, la ville de Peniche
(Estrémadure) organisait une procession au sein du quartier. C’est autour de
ces fêtes religieuses que la population se retrouve. Elle se retrouve également
autour d’artistes locaux dont les spectacles sont annoncés sur des affiches que
l’on trouve sur les vitrines de bons nombres de commerces portugais. La musique
portugaise rassemble aujourd’hui beaucoup plus que la langue.

Magasin de
disques sur le boulevard St-Laurent
Les nouvelles
donnes du quartier portugais
·
Les jeunes et la
communauté
·
Les autres
communautés culturelles
·
Montréal et les
Portugais
Les jeunes et la communauté.
L’immigration des Portugais au
Québec s’étant tarie dès les années 80, aujourd’hui la communauté est
constituée en grande part de personnes nées ici. C’est pourquoi la préservation
et la transmission de la langue et des coutumes portugaises est devenue
problématique. Au moment de choisir une résidence, nombre de Portugais
préfèrent Villeray, Laval, ou même des quartiers où la communauté est
totalement absente.
Mais desserrer les liens avec la
communauté ne signifie pas forcément, pour le jeune Québécois d’origine
portugaise, oublier ses origines.
Si les enfants fréquentent souvent
l’école du samedi en portugais, les adolescents et jeunes adultes ont tendance
à mener la vie de Québécois comme les autres. Ainsi, ils supportent aussi bien
le footballeur Figo ou les équipes du championnat du Portugal que le joueur de
hockey d’origine portugaise Mike Ribeiro. Mais le chouriço, les bifanas, le
poulet braisé restent très appréciés.
Une jeune montréalaise née de
parents portugais témoigne de l’apport social de l’école portugaise et de sa
pratique de la langue avec ses parents, mais le français reste sa «
langue quotidienne » et la grande majorité de ses amis sont des Québécois
de souche.

Une
boutique sur la rue Rachel
Les autres communautés culturelles
D’ailleurs, les jeunes apprécient
autant la musique populaire brésilienne que le fado traditionnel.
On trouve en effet dans les rues du
quartier portugais de plus en plus de restaurants, d’agences de voyages, de
magasins latino-américains et notamment brésiliens.

Un magasin
de la rue Rachel où Portugal et Brésil se retrouvent
La communauté portugaise semble
actuellement s’ouvrir à ces nouvelles communautés qu’elle côtoie. Par exemple,
le Centre d’Action Communautaire du quartier, fondé par des Portugais, offre
aujourd’hui ses services à tous ceux qui le souhaitent. D’autre part,
l’Association des jeunes lusophones témoigne d’un intérêt de la nouvelle
génération portugaise pour les Angolais, Mozambicains, Brésiliens ou autres,
dont ils partagent la langue.
Montréal et les Portugais
Comme en témoigne le don du parc du
Portugal par la ville de Montréal, la communauté est un modèle d’intégration
réussie. Beaucoup de Québécois apprécient de se promener dans ce quartier
vivant, et ont acquis au cours des années, grâce à la communauté portugaise,
des connaissances sur le Vieux Continent…

Pâtisserie
portugaise sur le Boulevard St-Laurent
Quelques anecdotes sur l’arrivée des Portugais au
Canada :
« J’ai connu le Portugal par le
chouriço ! »
un résident québécois du quartier
St-Louis
« Quand ils sont arrivés dans
les années cinquante, on a découvert que les Portugais ne parlaient pas
espagnol »
une Québécoise de 75 ans.

Le Parc du Portugal, au coin Marie-Anne/St-Laurent,
un hommage à la communauté
portugaise de la ville.
En avril et mai 2003, les jeunes
générations ont mis en place des « cliniques de la mémoire » pour
faire un inventaire des témoignages des immigrants et de ceux qui les ont
connus sur le quartier. Installées à la mission Santa-Cruz, à la Maison des
Açores du Québec et à l’association des paroissiens de Notre-Dame de Fatima
(Laval), les cliniques ont également récolté objets et photographies qui
narrent l’histoire de cette communauté.
« Il faut continuer de
partager pour ne pas oublier »
une Portugaise arrivée en 1960.

Une « clinique de la mémoire » à Laval.
Les événements à l’occasion du
cinquantenaire du débarquement du Saturnia marquent l’intérêt de la communauté
à garder en mémoire le tout début de leur vie américaine.
Enfin, la Société d’histoire de
Montréal rend hommage à ces citoyens dynamiques à travers l’exposition
« Encontros, 50 ans de voisinage ».

Une plaque commémorative dans le Parc du Portugal.
Até mais…
En seulement cinquante ans, les
Portugais qui ont choisi Montréal comme port d’attache ont su à la fois marquer
leur espace de vie par leur identité, garder vivante leur culture spécifique,
et s’intégrer parfaitement au paysage montréalais, parfois au prix d’un
desserrement des liens sociaux.
Le quartier portugais, chaleureux
mais à la fois en voie de désertion par la population portugaise, est en ce
sens une bonne illustration de la réalité de la communauté, mais aussi de la
vocation du quartier Saint-Louis et du boulevard St-Laurent à accueillir les
nouveaux arrivants, ethnie après ethnie.
Cependant, en nous essayant de nous
imprégner de l’atmosphère du quartier, c’est bien au cœur de la communauté
portugaise de Montréal que nous avons touché.