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TAKESHI,
LA RENCONTRE
Quand
j'ai su que Takeshi Kitano venait à Paris, je me suis
réjouie. Voilà près de dix ans que je rêvais
de le rencontrer. J'attendais beaucoup du moment magique où
j'allais enfin parler au cinéaste que j'admire immensément
depuis si longtemps. C'était bien vite oublier que la
passion n'est une condition ni nécessaire ni suffisante
pour voir les souhaits se concrétiser.
Caroline
Vié
Lorsque
j'ai appris qu'il serait im-po-ssi-ble d'obtenir un tête
à tête, j'aurais dû avoir le courage de dire
non. C'est la règle " brazilienne " et, en
principe, on s'y tient. Mais il y avait dans ces trois mots
" rencontrer Takeshi Kitano " tant de curiosité,
tant de promesses que je n'ai pas su être raisonnable.
Ceux qui me trouveront infantile et peu professionnelle ont
raison et sont cordialement invités à aller se
faire voir. J'ai donc essayé de rester zen, même
quand j'ai été mise devant le fait accompli que,
par un étrange principe de vases communicants, mes quarante-cinq
minutes avec trois autres journalistes s'étaient réduites
à trente-cinq pour six participants. On divise par deux
because la traduction et ça fait 2,9166666... minutes
pour moi toute seule (j'ai calculé). C'est munie d'un
lourd bagage (voir pages précédentes) et d'un
cœur pesant où la fureur le disputait à la frustration
que j'ai dû me plier à des circonstances dans lesquelles
tout contact réel était inenvisageable. Là
encore, je n'ai pas eu le cran de tourner les talons alors que
Take-san se trouvait dans la pièce à côté.
J'avais trop bien préparé les choses. Grâce
à une petite méthode linguistique, j'avais appris
à me présenter en japonais en l'appelant "
monseigneur " pour faire bonne mesure. C'est un gros atout
que de savoir qu'on est ridicule car on est imperméable
aux réactions des autres. La dernière fois que
j'avais vu Take-san à la télé, il avait
un homard sur la tête, je n'avais donc aucune raison de
me sentir embarrassée devant lui. Le reste de la planète
m'était indifférent. J'ai sorti mon laïus
en articulant de façon appliquée et Takeshi Kitano
m'a regardée. Une seconde. Pendant laquelle j'ai vu passer
dans ses yeux un mélange de stupéfaction intense
(Qu'ouis-je, qu'entends-je ?), de compréhension subite
(Elle m'a bien appelé " tono-san ") et d'amusement
(Qu'est-ce que c'est que cet accent foireux ? ). Il a serré
les lèvres visiblement partagé entre l'envie d'éclater
de rire et celle de se sentir flatté. Il suffit parfois
de peu de temps pour savoir si on va aimer quelqu'un. L'incertitude
amusée que j'ai lue dans ses yeux m'a convaincue en un
instant que je m'étais pas trompée. Takeshi Kitano
se ressemble sans se ressembler. Ses cheveux blancs coupés
trop court lui filent un sacré coup de vieux. Dans un
beau costume signé Yamamoto, il est moins imposant -
presque fragile - que je l'avais imaginé. Il n'a pas
cette présence qui passe à l'écran. Pour
un peu, on aurait presque envie de le protéger. Sa timidité
maladive fait qu'il glousse souvent derrière sa main
et que son regard s'accroche à celui de la traductrice
(l'irremplaçable Catherine Cadou) comme à une
bouée de sauvetage. Il remet régulièrement
du collyre dans son œil blessé. Mais il accorde une vraie
attention aux questions. Et y répond façon anguille
(" unagi " en japonais, merci monsieur Imamura) ce
qui fait d'autant plus regretter de ne pas être seuls
pour tenter de le coincer quand il tente de s'échapper.
" Au Japon, les gens s'étonnent encore de me savoir
réalisateur. Ils me disent avec des sourires narquois
: Ah bon, vous faites aussi des films ?. Ils ne me prennent
pas au sérieux " avoue-t-il d'entrée de jeu.
Ça, il n'est pas besoin d'être fin psychologue
pour se rendre compte que ça a toujours autant de mal
à passer. Il nous aime bien, nous les Européens,
mais il ne digère pas de ne pas être reconnu dans
son pays. " Bien sur, j'ai des admirateurs fidèles
mais certains m'en veulent d'être devenu plus sérieux,
d'avoir déchu de mon rôle d'amuseur. " Ses
yeux s'arrondissent en billes de loto quand une journaliste
russe lui demande s'il se considère comme un " homme
fatal ". La première réaction de surprise
passée (" Je vais aller m'installer immédiatement
en Russie ! "), il pique du nez sur ses genoux et déclare
en plaisantant à moitié : " La seule femme
pour laquelle j'ai jamais été " fatal ",
c'est mon épouse. Elle me dit d'ailleurs souvent que
j'ai gâché sa vie, qu'elle aurait été
plus heureuse si elle ne m'avait pas rencontré. C'est
elle la plus grande victime de Takeshi. " Les histoires
d'amour doivent-elles toujours finir mal comme celles de Dolls
? " Ce n'est pas indispensable. On peut aussi vivre très
heureux à deux en massacrant des gens comme dans les
films hollywoodiens ! " Après cette boutade, il
reprend. " Dans la culture japonaise, la mort et la beauté
sont indissociablement liées. Les Japonais admirent d'autant
plus les fleurs de cerisiers qu'elles sont éphémères.
C'est d'ailleurs pour cela que les guerriers se comparent à
elles. Il en est de même pour les feuilles d'automne et
la neige. Le concept de beauté est lié à
celui de disparition. On est d'autant plus beau qu'on est mortel
ce qui implique que le paroxysme de l'amour peut être
la mort. " Comme si cette gravité lui était
soudainement devenue insupportable, ou qu'il craignait de s'être
trop dévoilé, il ajoute, véhément
: " Il ne faut pas prendre Dolls trop au sérieux.
Mon film n'est pas une critique de la société
japonaise, c'est une transposition dans le monde moderne des
mélodrames du 17ème siècle. Les personnages
n'ont rien de réaliste. Dans la vraie vie, le héros
de la première histoire épouserait la fille de
son patron sans le moindre état d'âme et sa fiancée
referait sa vie. Le fan de l'idole pop s'enticherait d'une autre
chanteuse et le yakusa ne repenserait que brièvement
à la femme qu'il a abandonnée et qui, de toute
façon, l'aurait oublié depuis longtemps.
" A l'origine, le film ne parlait que du yakusa et de son
amour de jeunesse. " Comme je craignais que ça ne
tienne pas suffisamment la route sur la durée d'un long
métrage, j'ai rajouté les autres histoires. Je
ne voulais pas faire un film à sketches alors j'ai décidé
d'imbriquer les différents segments les uns dans les
autres. J'avais d'abord pensé à mettre toutes
les scènes dans un chapeau et à tirer au sort
pour choisir leur place mais mon producteur me l'a interdit.
Il trouvait que c'était déjà bien assez
compliqué comme ça ! " Cette dérision
soudaine qui fait le charme de sa conversation et de son cinéma
est totalement absente de Dolls. " Si un mendiant se casse
la gueule sur une peau de banane, ça ne fait rire personne
alors que s'il s'agit du Premier ministre, tout le monde est
plié en deux. Mes personnages étaient trop douloureux,
trop premier degré, pour que l'humour puisse fonctionner
alors j'ai décidé de le bannir pour ce film. "
J'ai envie de lui rappeler que c'est précisément
en raillant les pauvres et les provinciaux qu'il a conquis les
fans de ses sketches. Pas le temps de rebondir. On est déjà
passé au sujet suivant... " Effectivement. J'estime
que Dolls est mon film le plus violent car, dans mes précédents
longs métrages, la violence faisait partie intégrante
des milieux que je décrivais. Là, elle est psychologique
et semble surgir sans raison, ce qui en décuple l'impact.
" Si certains lui ont reproché de s'être éloigné
de son style habituel (après l'avoir souvent accusé
de faire toujours la même chose), cela lui fait hausser
les épaules, entre résignation et provocation.
" Je suis mon plus grand admirateur et mon critique le
plus sévère. Je me fiche de ce que pensent les
autres, j'essaye de faire quelque chose qui me plaise à
moi. " Milite-t-il toujours pour se faire nommer "
Trésor national vivant. " ? Malicieux, il s'anime.
" J'adore l'idée de recevoir des titres honorifiques
de mon vivant. Mon rêve est de les accepter tous et puis
de faire une grosse connerie, un truc si scandaleux qu'on me
les retire d'un seul coup.
" Pour faire sortir Takeshi de ses gongs, il suffit de
lui évoquer une déclaration de Ruychi Sakamoto.
Le compositeur de Furyo et du Dernier empereur a avoué
adorer ses films mais détester les partitions de Joe
Hisaishi. Bon prince, il a dans le même temps offert ses
services pour le remplacer. " Sakamoto est le musicien
le plus cher du Japon, explose Take-san. Il demande cent millions
de yens par film - en gros, un million d'euros - et on n'a pas
le droit de changer une note à son travail. " Là,
Takeshi s'énerve carrément au point de continuer
à me parler alors qu'on me pousse fermement vers la sortie
" A ce prix-là, je préfèrerais composer
mes musiques moi-même ! " M'accrochant façon
étoile de mer au chambranle de la porte, je lui évoque
alors sa carrière de chanteur et les bonnes rigolades
que provoquent ses meilleurs titres chez mes amis et relations.
Soudain calmé, Takeshi me regarde de nouveau et s'esclaffe
! Au point d'oublier de mettre sa main devant sa bouche, signe
d'hilarité profonde chez un Japonais. Une moitié
de son visage s'éclaire tandis que l'autre reste immobile.
C'est un phénomène étrangement beau que
de le saisir, brièvement, au naturel. On entrevoit le
gamin qu'il a dû être derrière l'homme qu'il
est devenu. Et je me dis que je pourrais m'abonner à
le faire rire souvent. Un tel miracle en moins de trois minutes,
c'est plus que je n'aurais osé souhaiter. A la tristesse
lancinante de l'avoir rencontré si peu et si mal se joint
l'espoir diffus que, comme le diraient les gamins de Kids Return,
l'histoire ne soit pas terminée.
Je ne sais pas si je reverrai un jour Takeshi Kitano. Peut-être
les choses seront-elles plus faciles à organiser le jour
où je parlerai couramment japonais. Au vu de mes progrès,
je devrais parvenir à une maîtrise acceptable de
cette langue vers 2023, date où je serai une dadame au
physique proche de Marguerite Yourcenar et où Takeshi
Kitano sera devenu le sosie de Yoda.
Mille
mercis à Catherine Cadou pour sa compréhension,
à Martin Lang pour son érudition. Son site Internet
(http://membres.lycos.fr/martinlang/) est un puits de science.
et, surtout à Christophe Goffette pour la liberté
qu'il m'a donnée.

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