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  1. Le symbolisme de la femme et du féminin

 

Introduction générale

Ce n'est pas facile de parler du symbolisme de la femme, devant une assemblée composée de femmes, pour un prêtre qui est célibataire… Pourtant je n'ai pas hésité un seul instant à l'invitation de Mme Beuchat parce que je suis un passionné du symbolisme. Je ne chercherai pas ce soir à avoir raison, à vous prouver des choses, des vérités, mais à vous communiquer une passion, celle du symbolisme. C'est ce qu'il y a d'intéressant parce que si vous mordez à l'ameçon vous poursuivrez vous-mêmes la recherche.

Pourquoi cet amour du symbolisme ?

Parce que le symbole révèle ce qu'il y a de plus profond sans vous faire violence, il se propose sans s'imposer, il respecte le mystère. Il nous fait traverser le temps et l'histoire parce que toutes les civilisations, les religions ont utilisé le langage symbolique et même à l'heure de l'informatique nous assistons en cette fin de siècle à une véritable redécouverte du symbole. Par exemple, si je définit scintifiquement la femme avec des concepts, j'aurai un très beau discours mais je fais d'elle un objet dont le but est de "posséder intellectuellement" tout ce qu'elle est. Si j'utilise la symbolique, rien n'est figé, tout peut évoluer, je ne fais pas d'elle un objet, mais je la considère comme une personne vivante dans toute sa dignité car son mystère révélé par le symbole me montre que la femme me dépassera toujours, elle me sera toujours supérieure par son mystère.

Enfin, la symbolique me passionne parce qu'elle est unie intimement à la vie, à l'expérience pour nourrir l'intelligence, elle fait davantage appel à l'intuition qu'au raisonnement rigide surtout dans une mentalité cartésienne. Elle est donc à la portée de chacun d'entre nous. Mais qu'est-ce qu'un symbole exactement ?

 

La notion de symbole

Symbole vient du mot grec sumballo qui veut dire jeter (ballo) ensemble (sum). On appelera alors, chez les grecs, un symbole :

Le symbole est une fenêtre sur l'invisible. La fenêtre est le côté visible du symbole et ce que je vois à travers la fenêtre c'est l'invisible révélé par le symbole.

Le symbole est une réalité visible qui me révèle une réalité invisible qu'il contient de manière plus ou moins intense.

C'est pour cette raison qu'il y a des symboles nettement plus importants que d'autres. Les symboles les plus importants sont ceux de la création et non ceux inventés par les hommes. Remarquons que la signification des premiers n'est pas inventée par les hommes car elle ne ressort pas d'une théorie mais de l'expérience vivante de l'humanité avec le symbole.

"La pensée symbolique est consubstantielle à l'être humain" dit Jung. Les symboles répondent à une nécessité car ils remplissent une fonction, celle de mettre à nu les plus secrètes modalités de l'être.

 

  1. Le symbolisme de la femme et du féminin
  2.  

    La féminité de l'être humain

    Au Moyen Age, on disait déjà que "chaque homme porte en lui une femme" C'est cet élément féminin en chaque homme que Jung a appelé l'anima. Lorsque je parle du symbolisme de la femme, il faut comprendre non seulement que je parle de la femme en tant que tel mais aussi de la féminité présente en chaque être humain.

    Selon Jung, les principes masculins et féminins ne relèvent ni de la culture, ni de la religion mais de la nature, c'est une loi essentielle, intérieure comme la loi de la gravité. Ces lois sont inhérents à la nature des choses, elles opèrent infailliblement et inévitablement. Il n'est pas rare d'entendre affirmer qu'il n'y a pas de différence essentielle entre l'homme et la femme, hormis une différence biologique. Nombre de femmes ont adopté ce point de vue. C'est une source de névrose si la femme n'a pas conscience de sa spécificité car elle s'achopera toujours à des difficultés relationnelles. On peut même aller plus loin et dire que l'homme doit également se soucier de son principe féminin, non seulement pour comprendre la femme mais pour son rapport avec le monde intérieur et spirituel qui ne sont pas gouvernés par des lois masculines. Comme Jung l'a démontré dans son livre.

     

    Dans l'histoire Mésolithique et néolithique: la femme et la végétation

    Les femmes ont joué un rôle décisif dans la domestication des plantes, ainsi la femme et la sacralité féminine sont promues au premier rang. La fertilité de la terre est solidaire de la fécondité féminine, elles deviennent donc responsables de l'abondance des récoltes car elles connaissent le mystère de la création, l'origine de la vie. La terre est assimilée à la femme et le travail agraire à l'acte sexuel. On rejoint la symbolique des origines qui voit dans la terre notre mère qui enfantait toute seule. Né de la terre, l'homme en mourant retourne à sa mère, la terre. Avec la découverte de l'agriculture on identifie le mystère de la naissance et de la mort au cycle de la végétation. Le mystère de l'univers est symbolisé dans l'Arbre du monde dont le fruit est censé apporter l'immortalité ou la mort car ce dernier unit les trois régions cosmiques, le ciel, la terre et l'enfer. Comme la nature se renouvelle périodiquement, le temps est conçu de manière cyclique dans l'éternel retour: naissance - mort - renaissance.

    Dans les textes islamiques la femme est appelée " champ " La femme est le champ et l’homme le dispensateur de la semence. L’assimilation de la femme au sillon implique celle du phallus à la bêche ou à la charrue . Le labourage est l’acte générateur.. On connaît la coutume qui exige que ce soit des jeunes filles nues qui qui tracent avec la charrue les premiers sillons.

    Les paysannes finoises arrosent le sillon avant les semailles de quelques gouttes de lait de leur sein. Dans le rituel indien les grains de riz symbolisent le sperme qui féconde la femme.

    La femme, la fertilité, la sexualité, la nudité sont autant de centres d’énergie sacrée et de points de départ pour les rites et cérémonies.

     

     

    L’opulence des champs aide à son tour la femme à concevoir. On connaît aussi la prostitution sacrée dans l’enceinte du Temple. On avoue que l’hiérogamie consommée par les représentants de Dieu, les prêtres, est faite pour assurer la fertilité de la terre et des animaux. On connaissait déjà l’union des couples dans les champs pour la transmission réciproque de la fécondité. Les orgies rituelles ont pour but de laisser la puissance de la fécondité se répendre sans aucune barrière. Les rites agraires constituent une espérance de salut, la semence semble mourir lorsqu’elle tombe en terre mais le salut est manifesté par des gestes rituels (hiérogamie, orgie, " nouvel an " pour régénérer le temps) qui réactualisent l’état primordial pour recommencer un nouveau cycle de vie qui jaillit de la terre. C’est le mythe de l’éternel retour. La découverte de l’agriculture a fait progresser l’humanité dans une nouvelle espérance sotériologique.

     

     

    La lune

    La lune qui croît et décroît, disparaît est un astre soumis à la loi universelle de la naissance, du devenir et de la mort. Cet éternel retour à ses formes initiales, font que la lune est par excellence l'astre des rythmes de la vie. Elle va donc plus qu'aucun autre se maintenir à travers les âges comme le symbole de la femme dans ce qui la distingue de l'homme, l'élément féminin par opposition à l'élément masculin est la Lune. Elle a représenté la divinité de la femme, le principe féminin alors que le soleil symbolise le principe masculin. Dès l'aube de l'humanité la lune s'est révélée comme référence maternelle. Il y a 5000 ans l'initié des temples égyptiens apprenait que "le soleil est ton père et la lune ta mère." Sous l'influence ou suivant le rythme lunaire se coordonnent toute une série de phénomènes des plans cosmiques les plus divers. C'est ainsi par exemple, que depuis des temps très reculés, en tout cas dès l'époque néolithique, en même temps que la découverte de l'agriculture, le même symbolisme relie entre eux la Lune, les Eaux, la Pluie, la fécondité des femmes, celles des animaux, la végétation, le destin de l'homme après la mort et les cérémonies d'initiation. De même que la lune disparaît et laisse le ciel obscure pendant 3 nuits et qu'elle réapparaît ensuite, de même les morts acquièrent une nouvelle modalité d'existence. Tout comme la lune "meurt et ressuscite" de même nous qui passons par la mort nous allons revivre.

    Il y a l'idée du cycle perpétuel mais aussi l'unification de la lune et du soleil , c'est-à-dire le dépassement de la polarité pour se régénérer dans l'unité primordiale de l'histoire. L'homme désire dépasser sa condition par la religion ou la magie ou tous les deux à la fois. On cherche à dépasser son "mode d'être lunaire".

     

    Le serpent

    Certains animaux deviennent symboles de la lune parce que leur forme ou leur mode d'être évoquent le destin de la lune. P.ex., le serpent qui apparaît et disparaît comme la lune, parce qu'il mue et donc se régénère il est donc un symbole de l'immortalité, une source de fécondité et de science. Ils sont des génies protecteurs des sources de la vie, de l’immortalité, de la sainteté, de la fécondité, de l’héroïsme. Le serpent a donc un lien particulier avec la femme et avec la lune. Tous 3 sont des sources de fécondité. Le serpent était une "épiphanie" de la lune, bien des mythes affirmaient qu'ils s'accouplaient avec les femmes pour les rendre fécondes. Le cycle menstruel a rendue populaire la croyance selon laquelle la lune est le 1er époux de la femme et cette dernière est fécondée par le serpent. Il y a donc un lien consubstantiel lune serpent. Dans l'iconographie papou on représente des reptiles sortir des parties génitales de la femme.

    Comme le serpent vit sous terre, il "incarne" les esprits des morts, il connaît les secrets, la sagesse et entrevoit même l'avenir. En mangeant le serpent on acquiert cette même sagesse. N'oublions pas que la terre est aussi vue comme la "matrice" de toutes les formes de vies (végétale, animale). Les morts vont sous terre ou dans la lune pour être régénérés et apparaître sous une forme nouvelle. Par son pouvoir régénérateur, le serpent sera présent dans les rites d'initiations. On comprend aussi pourquoi la pluie va rejoindre cet ensemble de symboles, elle vient du ciel et féconde la terre.

     

    L'eau

    Les eaux sont aussi un symbole de la matrice, source de vie et de toutes les virtualités, de toutes les possibilités d'existence. Par sa capacité de purification, l'eau se range dans les symboles de la régénération, du renouveau, du retour à l'unité primordiale. L'immersion dans l'eau symbolise la régénération totale, la nouvelle naissance. La sortie des eaux symbolise l'émergence créatrice des formes, de l'existence. Dans la même ligne que le serpent qui vit dans la terre, nous avons le poisson qui vit dans l'eau et qui devient, lui aussi, symbole de fécondité.

    L’eau sera donc très importante dans les rites funéraires. Incorporant toutes les virtualités, l’eau devient symbole de la vie, l’eau vive. Riche en germes, elle féconde la terre, les animaux, la femme. L’eau est ainsi assimilée à la lune. Ainsi dès la préhistoire, l’ensemble Eau-Lune-Femme était perçu comme le circuit anthropocosmique de la fécondité. La spirale, l’escargot, la femme, l’eau, le poisson, appartiennent constitutionnellement au même symbolisme de fécondité. Il ne faut pas oublier que le monde était perçu comme un tout organique.

    L’eau précède toute création, toute manifestation cosmique et supporte toute réalité ferme telle que la terre, ce sont les eaux primordiales. Les eaux étant la matrice universelle, dans laquelle subsistent toutes les virtualités et prospèrent tous les germes. L’eau est germinative, la pluie est fécondante. Le ciel embrasse et féconde la terre par la pluie. La Terre est notre Mère. Les poissons sont l’emblème du sacré parce qu’ils sont dans les eaux source de Vie, c’est-à-dire de la réalité. L’eau assure la vie éternelle par sa capacité de régénérer, de donner la vie mais cela passe aussi par sa capacité de dissoudre les formes en les imergeant comme dans l’événement du déluge ou rituellement du baptême, du bain à la naissance, pour que ce qui est " déformé ", dégénéré, puisse rejaillir dans une forme nouvelle, être régénéré. L’arbre de Vie croît sur la rive du fleuve de Vie. D’où la capacité médicinale de l’eau, son pouvoir de guérison. L’eau absorbe le mal (comme la saleté coule au fond de l’eau lorsque nous nous lavons) grâce à sa puissance d’assimilation et de désintégration de toutes les formes.

    Les nymphes sont des jeunes filles belles et grâcieuses , ce sont les divinités des eaux courantes, des sources, des fontaines. Elles sont l’objet d’un culte et reoivent des sacrifices. Elles sont présentes dans les eaux primordiales et ce sont les grecs qui les ont " personnifiées ". Elles sont ausis dans les lieux humides comme les carvernes. Comme l’eau, les nymphes feront aussi peur car elles ont la puissance de donner la vie mais aussi l’enlever (comme lors du déluge ou de l’immersion rituelle dans la mort)..

    Les dragons qui logent dans les eaux fécondent la terre et les femmes.

    La lune est par excellence le symbole du devenir rythmique, de la mort et de la résurrection mais aussi de l’éternel retour symbolisé aussi par le déluge ou de façon cyclique les eaux immergent la terre entière pour la régénérer dans son état primordial et donc pour recommencer un nouveau cycle.

     

    La Terre

    La Terre est notre mère, le ciel est notre père ! Ce couple cosmologique s’inscrit dans la même dynamique. Le ciel fertilise la terre par la pluie. Si l’eau contient toutes les virtualités des formes possibles, ces dernières émergent sur la terre mère.

    Avant que les causes physiologiques de la conception fussent connues les hommes pensaient que la maternité était due à l’insertion directe de l’enfant dans le ventre de la femme et ceci par l’intermédiaire des différents symboles que nous avons vu (serpent, pluie.. etc). Aujourd’hui encore on parle des enfants nés dans les choux ou apportés par les cygognes… Ceci renforce la notion de " terre-mère ". (la terre étant entendue ici au sens général de cosmos). L’homme se sentait descendre de trois matrices : les eaux, la terre et la femme.

    La terre est vivante en tout premier lieu parce qu’elle est fertile, tout ce qui sort de terre est doué de vie. Le retour à la terre au moment de la mort n’est pas autre chose que le retour à la matrice. Le sol en culture (la glèbe) est très lié à la femme. On assimile la femme au sillon labouré, on idnetifie le phallus et la charrue, le travail agricole et l’acte générateur. . On pense que la femme dans l’agriculture va " transmettre sa fécondité " dans la terre et que la récolte sera ainsi plus importante que si c’est l’homme qui s’en occupe.

     

  3. Le symbolisme de la femme dans la Bible

 

L’Alliance de Dieu avec son Peuple : Epoux - Epouse

Nous avons vu que les interprétations les plus archaïques de la sexualité coïncident toujours avec une sacralisation de la sexualité. La sexualité, la fécondité et la procréation sont aussi mystérieuses que les semences qui germent le sol, l’alternance des saisons, la pluie qui féconde la terre, les cycles de la lune et du soleil. L’homme cherchera à maîtriser tous ces phénomènes naturels et pense pouvoir le faire en offrant des cultes pour communier aux forces de la nature ou, au contraire, les conjurer lorsqu’elles sont néfastes ou redoutables.

Au moment où les hébreux entrent en terre promise, ils sont confrontés aux religions païennes qui sont étroitement liées à la sexualité et à la prostitution sacrée. Les divinités de la fécondité et de la fertilité ne manquent pas et elles-mêmes ont des activités sexuelles qui influencent la nature et les êtres humains. Ces divinités étaient représentées, symboliquement, par des attributs sexuels (phallus, taureaux en érection, poitrines abondantes). On adorait ces divinités dans les temples et on leur offrait les fruits des champs, le travail et même les enfants. On cherche ainsi, par des rites magiques, à récupérer leur vitalité notamment par la prostitution sacrée et profane.

Les hébreux, eux, arrivent avec une religion de l’Alliance scellée avec Dieu au moment où ce dernier les libère de l’esclavage d’Egypte. Merveilleux événement mais déjà bien lointain et la Loi, les commandements sont difficiles à observer. La notion d’alliance est surtout vue comme un salut, une libération de l’esclavage… Il faudra attendre le prophète Osée (VIII s. avant J.-C.) qui compare la relation conjugale à celle d’Israël avec Dieu car ce dernier lui a demander de le faire. On entre donc dans une nouvelle perspective de l’Alliance vue à travers celle du couple : Dieu est l’Epoux, le Peuple de Dieu est l’Epouse. C’est le Dieu d’Israël qui est la seule source de fécondité.

Osée 2:3 (2-5) Sinon je la déshabillerai toute nue et la mettrai comme au jour de sa naissance; je la rendrai pareille au désert, je la réduirai en terre aride, je la ferai mourir de soif,

Osée dénonce la prostitution d’Israël qui " couche " avec d’autres dieux. L’image est sensible puisqu’il y a la prostitution sacrée chez les païens. Dieu avertit qu’il mettra à nue son Epouse si elle ne revient pas à son vrai et unique mari, Yahvé, c’est-à-dire le Dieu d’Israël. On a vu que la nudité était favorable à la fécondité, ici aussi car l’humanité a été créée dans la nudité (Gn 2,25). On retrouve l’idée païenne d’un retour à la sitution primordial " comme au jour de sa naissance " pour retrouver une nouvelle fécondité. La nudité de l’Epouse est donc aussi ici un symbole de fécondité. Dieu ne punit pas son Epouse mais il avertit que sa convertion va devoir passer par un " déluge " (les religions primitives auraient dit une dissolution des formes), une conversion, un temps de désert car elle sera séparés de ses amants (les faux dieux), c’est donc un déchirement mais pour retrouver la soif et le désir de son vrai Dieu, de son véritable et unique Epoux car lui seul est source de fécondité.

" Je la réduirai en terre aride " On retrouve aussi le lien entre la femme et la terre-mère. Il y a aussi la notion de mort rituelle " je la ferai mourir de soif ". C’est tout le thème de l’immersion ou du passage de la mer rouge ou l’annonce du baptême.

 

Dieu se révèle comme l'Epoux de son Peuple

Le couple n’est pas le modèle de Dieu mais Dieu est un modèle pour le couple. Remarquons qu’à ce stade de la révélation, Dieu est spécifiquement de modèle de l’Epoux. Dieu donne la vie mais pas comme un fécondateur ou un amant parce qu’il est au-delà de la différenciation sexuelle. Osée compare Dieu a un Epoux pour signifier que le couple participe, à travers sa sexualité, à la puissance créatrice de Dieu en transmettant la vie. Autrement dit, Dieu est la source de la vie alors que le couple reçoit la vie pour la transmettre, il est un intermédiarie. De ce fait, la sexualité ne doit pas être sacralisé mais sanctifiée. Le sacré ne dépend pas de la liberté humaine, la sainteté, elle, passe par la liberté humaine, elle permet de déployer la vie divine dans la vie humaine (c’est le mouvement de l’Incarnation de Dieu en Jésus-Christ).

On défend de se marier avec des païennes et des relations qui ne respectent pas la différence des sexes. Les relations consanguines, l’homosexualité et la zoophilie sont interdits car il faut pouvoir assumer la procréation pour participer à l’Amour de Dieu. Les pertes de sang qui accompagnent les menstruations chez la femme sont redoutées car le sang est symbole de vie mais aussi de mort lorsqu’il est versé, la femme est considérée comme impure et rendait impur tout ce qu’elle touchait y compris l’homme dans sa relation sexuelle avec elle. Il faut comprendre que les règles sont le symbole de la femme stérile, le sang, symbole de vie, " sort d’elle " ! La naissance d’un enfant, l’épanchement séminal chez l’homme et même la relation de couple rend impur car la vie est sacrée (contrairement n’est pas à la sexualité) et la sexualité qui permet de la recevoir de Dieu peut être idolâtrée. La vie mauvaise mais l’impureté n’est pas un péché, c’est le contact avec le sacré, comme lorsque l’on touche l’arche d’alliance (2 Sm 6,6-8) et il est intéressant de constater dans ce sens, surtout que c’est toujours mal compris et donc blesse les femmes, qu’une femme est impur plus longtemps lorsqu’elle a une fille que lorsqu’elle a un garçon, parce que la femme est plus proche de la vie ! (Lv 12,1-7)

 

Dieu veut que son Epouse soit féconde

La fécondité est essentielle dans la sexualité biblique, la femme dépendait d’elle pour obtenir son statut social et souvent l’amour de son mari. Cette fécondité est si importante qu’on n’hésite pas à assurer la descendance par la servante, (Gn 16,1-6) l’esclave, la polygamie (1 R 11,3), les relations sexuelles à l’intérieur de la famille (Gn 19,30-38) ou la loi du lévirat (Dt 25,5-10) qui prévoit que les frères de la femme du veuve doivent assurer une descendance masculine si elle n’a pas été assurée. La femme est aussi considérée souvent comme un objet (Gn 12,10-20 ; 26,6-14). C’est toujours l’intérête de la descendance qui est premier. L’homme est adultère, non pas par rapport à sa femme mais au mari auquel il a pris une femme. Il n’est pas adultère par rapport à sa femme s’il couche avec une femme non mariée. La femme est adultère dans tous les cas ! Ce n’est pas la chasteté qui est en jeu mais la dépossession d’une femme à un mari car le mari possède sa femme.

 

La confrontation avec l’Hellénisme et l'importance du corps

La sexualité n'est pas un instrument de plaisir ou de recherche égoïste mais cela peut le devenir, elle conduira alors à la violence meurtrière, au mensonge, au désordre (Jg 19-21). La sexualité est donc une réalité ambiguë car d'un côté c'est la capacité de participer à la procréation divine et de l'autre c'est le danger de l'idolâtrie de ce "pouvoir" créateur. Pour manifester que c'est Dieu qui est le maître de la procréation, bien des femmes stériles réussiront à enfanter grâce à l'intervention de Dieu (Gn 17,17; 18,10-15). Ce don de Dieu est manifesté aussi dans l'épisode du sacrifice d'Isaac par Abraham. Dieu veut le mettre à l'épreuve car l'enfant n'appartient pas à celui qui lui transmet la vie (les parents) mais à celui qui en est la source, Dieu lui-même. Le célibat comme choix, par contre, dans l'Ancien Testament sera marginal, du moins en tant que signe positif.

Dans l’Hellénisme le culte du corps a une importance fondamentale, il doit être beau et fort. La nudité est importante pour mettre en valeur la beauté mais sans que domaine le caractère sexuel. A côté de ce culte de la beauté corporelle se développa une méfiance du corps tenue comme prison de l’âme. Les 2 extrêmes : mépris du corps et exaltation excessive aboutissent à des comportements identiques. D’un côté on tend vers " l’angélisme " en luttant contre les passions et désirs jusqu’à l’abstinence totale. On idéalise la virginité et on méprise parfois la femme. Cette confrontation de culture engendre chez les juifs un mépris de la sexualité, les femmes disparaissent de la vie publique et du culte. On se méfie de la femme et de la sexualité (Qo 7,26), elle est à l’origine du péché (Si 25,13-17.19.24). Il y a toutefois des passages bibliques qui soulignent la volonté de Dieu dans le couple à travers la prière de Tobias et Sara (Tb 8,5-7). Ce n’est pas l’instinct charnel qui les unit mais le dessein de Dieu : le respect de soi, l’amour mutuel et le don de soi, l’ascèse et la prière.

 

Cantique des Cantique ou le chant de l'Amour du couple

Un livre détonne au cœur de la Bible, c'est le Cantique des Cantiques qui ne parle que de l'amour sans même qu'aparaisse la fécondité charnelle. C'est la joie d'être aimé mais au moment où la bien-aimée arrive à la plénitude de la rencontre, le Bien-Aimé se dérobe (Ct 5,6). Plus étonnant encore ce magnifique chant se termine sur une invitation de la Bien-aimée adressée au Bien-Aimé pour qu'il fuie comme une gazelle ! (Ct 8,14) Tous les obstacles sont franchis mais en tout amour doit demeurer l'espace d'une distance, d'une solitude conditions de l'amour authentique qui ne veut pas se confondre avec "l'amour" fusionnel. Cette conception tranche avec la tradition "possessive" du mari sur sa femme. Chacun se donne entièrement à l'autre et se désapproprie de soi mais n'a aucune mainmise sur son partenaire. Après la faute l'homme domine sur la femme (Gn 3,16) dans le Cantique on passe du désir de possession au don de soi par amour. L'autre n'est plus un objet servant de plaisir mais chaque partenaire trouve sa joie en l'autre et non en lui-même, on trouve son plaisir qu'en le donnant à l'autre. Le plaisir n'est pas supprimé ou péché en soi, il le devient s'il est entaché d'égoïsme mais s'il y a l'amour, il demeure fort et gagne en vérité. Nier la solitude et la différence c'est prendre la place de Dieu

 

Le récit de la création: 1er texte (Gn 1-2,1-4)

"Homme et femme, il les créa à son image" (Gn 1,27) Il faut comprendre qu'il est formellement interdit de faire une image, une statue de Dieu au moment où ce texte est écrit car l'image rend présent ce qu'elle représente, il y a donc le danger d'en faire une idôle. D'autre part, le Peuple de Dieu a fait l'expérience de son infidélité, de son péché… et pourtant ce que Dieu a fait "cela était très beau" A qui la faute alors ? A qui profite le crime ?

Bien sûr, l'homme au sommet de la création, seul capable de relation à Dieu reste une créature. C'est dans sa différenciation sexuelle, en tant que couple homme-femme, que l'on découvre l'image de Dieu. Aucun des deux n'est image de Dieu tout seul. Par l'acte de séparation (comme tout ce que Dieu a créé cela engendre un acte de séparation (Gn 1)), Dieu crée son image. L'unité et la différence implique la nécessité pour chaque sexe d'être en relation avec l'autre. La différence ne s'oppose pas à l'unité, au contraire, c'est pour manifesté la nécessité d'être l'un pour l'autre. Ce besoin de l'autre sera la condition de l'amour, de la relation homme-femme. Il y a une égalité de dignité évidente mais cette dignité se vérifiera si chaque partenaire reconnaît avoir besoin de l'autre de façon nécessaire dans leur complémentarité, différence sexuelle. Pas d'image de Dieu en vivant de façon angélique, elle doit nécessairement passer par la sexualité qui fait partie intégrante de l'œuvre créatrice de Dieu même si ce dernier n'est pas sexué.. l'image passe par la sexualité humaine. La sexualité reflète quelque chose de Dieu même si ce dernier n'est pas sexué… L'auteur biblique, par opposition aux nations païennes veut signifier que ce n'est pas le côté extérieur (on pourrait dire génital) de la sexualité qui est à l'image de Dieu mais la beauté de l'amour humain dans sa communion et cette dernière s'exprime pour les hommes à travers la sexualité (pris ici au sens large de la relation de couple). C'est dans cette sexualité-là que le couple humain participe en vérité à l'œuvre créatrice de Dieu qui donne naissance à la vie ! On n'aura pas seulement une fécondité physique "génitale" mais spirituelle, Dieu intervient en donnant la vie. C'est le sens de la bénédiction de Dieu pour qu'il soit fécond (Gn 1,22).

Dieu confie la création à l'homme et à la femme, ni l'un ni l'autre ne peut prétendre exercer le pouvoir seul. La prise du pouvoir par les hommes ne correspond pas au projet de Dieu pas plus que les femmes qui "copieraient" ou chercheraient à être comme les hommes car la domination doit se réaliser ensemble mais dans leur différence car Dieu a donné des charismes complémentaires aux deux sexes. La sexualité et le pouvoir ne sont pas mauvais mais ils ne doivent pas être exercés n'importe comment !

Le 7e jour rappelle au couple humain qu'il n'est pas la source de son pouvoir ni de sa sexualité car son œuvre est limitée et elle n'a de valeur que si elle est fécondée par le Créateur. C'est la Parole de Dieu qui est créatrice (Gn 1,3), la sexualité doit donc être à son écoute pour "transmettre la vie" selon le dessein de Dieu. Il en va de même pour le pouvoir. Le jour du Seigneur féconde l'être humain de sa Sainteté !

 

Le récit de la création: 2e texte (Gn 2,4-25)

Après un refrain continuel de Dieu "cela était bon" et pour la création de l'homme et de la femme "cela était très bon", on a soudain un verset surprennant d'autant plus qu'il est mis dans la bouche de Dieu… "il n'est pas bon que l'homme soit seul" (Gn 2,18). Dieu lui-même ne peut pas combler ce qui manque à l'homme, il lui faut une aide qui lui soit accordée. On trouve ici une dignité impressionnante pour la femme.

La traduction par le mot "aide" est très mauvaise en français, en fait l'hébreu utilise ce mot pour désigner Dieu qui vient "en aide" à l'humanité devant quelque chose qui menace sa vie. Rien avoir donc avec une vocation subalterme à l'homme dans une servitude perfide mais comme l'image de Dieu qui vient sauver l'homme devant un danger : un enfermement stérile et mortel pour l'homme d'être dans un face à face avec lui-même. De la femme, le texte hébreu dit également qu'elle sera "une aide en face ou contre" pour signifier la complémentarité et donc l'unité mais aussi parfois dans un face à face où la résistance est de mise pour signifier la différence. Invitée à n'être ni la servante, ni l'ennemie de l'homme, la femme sera l'autre voie de la pensée, celle qui ajoute, suggère, corrige, récuse, inquiète car elle interdit à l'être solitaire de se figer dans ses certitudes hâtives ou d'aller sans résistance dans un délire idolâtre.

Il va sans dire que l'homme ne sera pas l'apanage du péché et que la femme peut aussi tomber dans l'idolâtrie d'elle-même. La relation sera donc fragile et la genèse va le souligner dès le chapitre suivant (Gn 3).

 

La création de la femme tirée de l'homme (Gn 2,21-24)

L'homme est tiré de la poussière du sol (Gn 2,7) et les animaux lui sont présentés, eux qui sont aussi tirés de la poussière du sol mais aucun ne correspond à l'homme. La femme, par contre, n'est qu'indirectement tirée de la poussière du sol puisqu'elle est "tirée de l'homme". A partir de ce face à face, l'homme parle, c'est la première parole humaine (Gn 2,23) qui rappelle la Parole créatrice de Dieu, autrement dit, c'est dans le face à face, dans le dialogue exprimé par la Parole que le couple est l'image de Dieu. La femme n'est pas non plus le pur produit de l'homme car la "côte" est transformée pour devenir "femme". L'homme non plus n'est pas le pur produit de la terre, il est façonné par le "Potier" mais on remarquera que la manière de créer l'un et l'autre est très différent. Cette différence n'entame en rien la dignité de l'un et de l'autre car elle vient du fait même d'être façonné par Dieu pour être son Image au sommet de la création. Toutefois cette dignité est indissoluble, je veux dire qu'elle ne se comprend que dans la communion du couple puisque c'est en tant qu'image que l'homme et la femme l'acquièrent. Par contre cette dignité ne peut se comprendre que dans la différence pour éviter l'idolâtrie de la suffisance de l'un ou de l'autre. Pour nous modernes il faudra veiller à ne pas confondre dignité égale avec uniformité, car la dignité est d'avoir des merveilles différentes. L'amour ne sera donc jamais dans une perspective biblique fusionnel. "Une seule chair" n'implique pas la fusion mais la communion.

Le sommeil symbolise le mystère du couple, de la sexualité et de l'amour. La côte ou le côté ouvert de l'homme signifie que c'est une création de la femme dans l'amour car c'est le côté du cœur qui s'ouvre à la femme comme le côté du Christ, s'ouvre à l'humanité. L'homme et le femme ne sont pas fait pour rester avec leurs parents mais pour s'unir en couple (Gn 2,24) et ne faire plus qu'une seule chair (Gn 2,24). Comme ils sont l'image de Dieu leur alliance est le signe de l'alliance divine, elle est unique et indeffectible car "ils s'attachent" l'un à l'autre, tous deux sont nus mais n'ont pas honte de leur nudité (Gn 2,25) au contraire, la nudité symbolise ici la plénitude de la présence de l'un à l'autre.

 

La chute

Nous avons vu que le serpent est reconnu comme un symbole d'immortalité, de fécondité et de science. Il a ainsi un lien symbolique avec la femme et avec la sexualité. Mais le serpent vit sous terre, il a une connaissance secrète, celle du mystère de la vie qui jaillit de terre. Il acquiert, par ce fait, le symbolisme de la mort et de la résurrection. Dans le contexte biblique, on comprend pourquoi on a souvent interprété la faute originel comme un péché sexuel mais on a oublié que l'interdit ne porte pas sur la sexualité mais sur le fait d'être "comme des dieux" (Gn 3,5).

Le serpent pervertit la Parole de Dieu en l'utilisant, en la citant. Il fait croire à l'homme que Dieu a peur de perdre son pouvoir absolu d'où l'interdit. L'homme avait fait l'expérience de son manque avant la création de la femme mais une fois comblé l'homme et la femme pensent pouvoir "être comme des dieux". Ils d'sobéissent donc à Dieu en transgressant l'interdit, autrement dit leur condition de créature, ils pensent pouvoir tout maîtriser tout savoir même les mystères… c'était la promesse du serpent.

Pourquoi l'homme n'a-t-il pas reçu cette connaissance de l'arbre du bien et du mal ? (Gn 2,17) Ni l'arbre, ni son fruit ne sont mauvais, c'est la relation dAdam et Eve à l'arbre qui est mauvaise, qui est source de péché. Autrement dit, l'arbre est bon et il doit être contempler et non pas possédé car c'est aussi l'arbre de vie (Gn 2,9). Manger son fruit c'est vouloir posséder la Vie, posséder Dieu dont ils sont l'image pour être purement et simplement ce dont ils sont seulement l'image car ils ne sont que des créatures. A partir de là, on comprend que l'image est aussi blessée, la relation pervertie, la nudité qui ne faisait pas honte parce qu'elle exprimait la plénitude et la vérité de la relation et de la présence fait, maintenant, honte. En effet, la relation entre l'homme et la femme a changé, convoitise de la femme et domination de l'homme (Gn 3,16) remplace la transparence (nudité) de la relation, le don de soi dans la communion et la nécessaire complémentarité.

Il faut couvrir cette nudité, l'homme et la femme s'y engagent (Gn 3,7) mais Dieu aussi (Gn 3,21). Le couple cherche par peur de Dieu (Gn 3,10) à fuir pour cacher sa nudité, en terme moderne on dirait, il cherche à la refouler mais Dieu, lui, refuse pour le bien de l'homme ce refoulement. En lui donnant des habits il manifeste déjà son Esprit de miséricorde de pardon.

"tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi." (Gn 3,16) Ce verset a été largement utilisé pour profiter de justifier la domination de l'homme sur la femme, en fait, le texte dit clairement que cette domination est précisément le péché de l'homme. C'est pourtant l'expérience de tous les temps (le péché originel): profitant de sa force, l'homme domine la femme, la soumet à son bon plaisir, l'exploite, la bat, la viole… alors que la vocation de l'homme était, au départ, l'émerveillement de l'homme devant la femme, la joie et l'action de grâce devant celle qui vient lui permettre d'être à l'image de Dieu car Dieu lui-même, rappelons-le, ne pouvait combler le manque d'Adam !

Certes si le péché n'est pas un péché sexuel, la relation de domination, de possession et de violence de l'homme et de séduction de la femme, se manifeste souvent dans l'ordre de la vie sexuelle. On sait de tout temps que la sexualité peut révéler la violence inscrite au cœur de l'être humain, elle révèle la qualité de la relation à soi-même, aux autres et à Dieu. Pour ne pas éterniser cette relation pervertie, l'homme n'aura plus accès à l'arbre de vie (Gn 3,22), autrement dit la rédemption devra passer par une transformation à travers la mort.

L'homme met toutefois une grande espérance en sa femme. C'est la 2e fois que l'homme donne un nom à sa femme, cette fois c'est "la mère de tous les vivants, Eve" (Gn 3,20). C'est l'espérance de la vie au-delà de la mort annoncée d'autant que la descendance d'Eve écrasera la tête du serpent, la racine du mal (Gn 3,15). Ceci prendra du temps, beaucoup de temps. En effet, le récit suivant la chute est la relation de Caïn et Abel, premier meurtre de l'histoire (Gn 4). Ce n'est donc pas que la relation homme-femme qui est blessée mais la relation entre les êtres humains.

 

Eloge de la différence

Il faut comprendre que le la plupart des mythes qui entourent le monde biblique voient la différence entre hommes et femmes comme un châtiment des dieux ! Pour la Bible c'est un bienfait, nous l'avons vu. Créés l'un pour l'autre et l'un par l'autre. Il y a, certes la chute qui blesse l'unité mais aussi une formidable espérance vers cette unité pour ne faire plus qu'une seule chair. Cette image de Dieu est donnée par le créateur mais elle doit aussi se construire dans la relation de couple, Dieu ne peut pas le faire à notre place ! Pour cela il faut se dépouiller de son narcissisme, de son égoïsme, de ses peurs, de ses rêves de tout-puissance pour se donner pleinement à celui que l'on reconnaît dans l'émerveillement comme beau et différent.

 

Jésus et les femmes

Au temps de Jésus, la femme est à la maison, elle s'occupe des enfants, le ménage, file la laine. La femme porte un voile qui la met dans un anonymat total. La conversation avec la femme doit être brève (surtout un scribe ou un maitre de la loi), l'homme ne doit pas rester seul avec une femme et ne doit même pas la saluer dans certains cas. On ressent bien cette ambiance dans la rencontre de Jésus avec la samaritaine (Jn 4,1-39). Inutile de dire qu'elles n'avaient pas la même place dans le Temple et la liturgie, les tribunaux, elles n'étudient pas la Loi.

Jésus, lui, tranche dans cette mentalité, il est toujours accompagné par un groupe de femmes (Lc 8,2-3). Ces dernières n'étant pas toujours de bonne réputation, les adversaires de Jésus n'avaient pas de difficulté de l'attaquer sur ce point. Jésus est libre par rapport à son temps mais il n'en va pas de même des douze. Pourtant ce sont les femmes et non les 12 que l'on retrouve au pied de la croix et ce sont les premières à voir le ressuscité et à l'annoncer aux onze et au Peuple. Le témoignage des femmes à l'époque n'était pas écouté… elles ne prêchent pas en public. Leur présence aux moments clés de la vie de Jésus est donc importante, une place unique et particulière. Le fait qu'il n'y a pas de femme parmi les 12 ne veut pas dire que leur rôle comme secondaire. Au contraire elles sont là au moment où se joue la clé de voute de la vie de Jésus, sa mort et sa résurrection.

Le respect et la sympathie de Jésus à l'égard des femmes dans leur rôle social qui illustrent différents aspects du Royaume et de la vie du disciple:

Jésus refuse pourtant ce seul rôle social, il le signifie à Marthe par rapport à Marie qui a choisi la meilleure part en écoutant la Parole de Dieu (Lc 10,38-42) mais aussi parce qu'il reconnaît le statu de disciple à Marie. Jésus n'enferme donc pas la femme dans son rôle social. Il loue même une femme païenne pour sa foi (Mc 7,24-30) et ouvre ainsi une brèche pour la mission auprès des païens et aide Jésus a comprendre la nature et les exigences de sa mission. On trouve la même situation dans les noces de Cana (Jn 2,1-12).

Jésus dépasse les règles de la loi juive envers les femmes qui les rendent impur, notamment au moment où elles perdent leur sang (Mt 9,18-23). La véritable source d'impureté sort du cœur et non du corps (Mc 7,14-23). Les femmes marginalisées par leurs règles ou par la prostituion, ce qui touche donc au comportement sexuel, sont "démarginalisées" par Jésus (Lc 7,36-50). Aux premières il affirme clairement que ces règles sont stupides et aux deuxièmes il pardonne les péchés. Il est vrai que cette femme met au pied de Jésus, symbole de soumission, ce qu'elle utilisait jusqu'ici pour séduire, ses larmes, ses cheveux, son parfum. Mais, en même temps, le pied est un symbole phallique. Jésus lave les pieds de ses disciples avant d'entrer dans la grande nuit nuptiale ou l'Epoux s'unira à son Epouse dans le Corps à Corps eucharistique. Quant à la samaritaine (Jn 4) aux 5 maris, Jésus ne la juge pas, il lui dit simplement que le mari avec qui elle vit n'est pas son vrai mari et c'est à ce moment-là qu'elle reconnaît que Jésus est un prophète.

Lorsque l'on tend un piège à Jésus en lui amenant une femme prise en flagrant délit d'adultère (Jn 8,3-11), Jésus rend chacun à sa conscience : qui n'a jamais péché ? Jésus voulait dénoncer l'hypocrisie des hommes qui ramènent toute la responsabilité sexuelle à la femme. Jésus va même plus loin en invitant les hommes à purifier leur regard sur la femme en dénonçant leur désir de possession (Mt 5,27-28).

Le mariage est indissoluble car le couple ne fait plus qu'une seule chair, ce n'est pas le côté social ou individuel mais la grâce de Dieu qui est indissoluble (Mt 19,1-9). Jésus refuse ainsi la répudiation trop facile de l'époque due à la "tyrannie" des hommes. Par contre, si la grâce de Dieu est donné il ne faut jamais désespérer de ses dons et donc de l'amour.

"Je vous le dis: si quelqu'un répudie sa femme, sauf en cas d'union illégitime, et en épouse une autre, il est adultère" (Mt 5,32) Les 12 réagissent déjà mal à l'enseignement de Jésus (Mt 19,10).

 

La résurrection (Mc 12,18-27)

"On ne prend ni femme ni mari" La sexualité n'est pas supprimé pas plus que l'amour du couple mais la manière de s'unir dans la chair (génitalité) change, on n'engendrera plus. Il est impossible que l'amour des époux, signe par excellence de l'Alliance entre Dieu et son Peuple, soit supprimé à la résurrection. Certes le signe (union charnelle) ne sera plus nécessaire dans la vision (il l'est dans l'ordre de la foi) car ce qui est invisible sera pleinement révélé dans la vie éternelle, c'est tout le sens de l'Apocalypse (qui veut dire dévoilement, révélation). Il ne faut pas en conclure qu'il n'y aura plus de communion corporelle puisqu'il y a la résurrection mais cette communion sera tout entière, c'est-à-dire dans tout l'être… à l'image de la trinité comme par compénétration… C'est un mystère dont nous avons peu de représentation. Une image bien imparfaite pourrait peut-être l'expliquer : une forme humaine formée par de l'encre sur un buvard, l'un pénètre dans l'autre entièrement sans pour autant fusionner ou se perdre, se dissoudre en l'autre. Le célibat ne s'oppose pas au mariage et à la sexualité mais pour rappeler que nous sommes dabord fils et filles de Dieu. "qui est ma mère, qui sont mes frères ? Ceux qui écoutent la Parole de Dieu sont ma mère et mes frères. Autrement dit, ce qui me construit est la Relation à Dieu et à partir d'elle je me construis dans la relation humaine.

 

La théologie paulinienne de l'Epoux et de l'Epouse

Cf document sur le symbolisme du corps

 

Le symbolisme des différentes partie du corps humain

Cf document sur le symbolisme du corps

 

Engendrer, nourrir, dévorer: les fonctions symboliques de la féminité

Anne-Laure Bucher[1]

[Résumé / Abstract]

 

C'est presque un lieu commun de constater que la femme est au centre d'un réseau symbolique complexe qui se tisse autour de la sacralité de la nourriture. Cette figure apparemment simple de la mère nourricière que nous désignerons comme «mythique» ou mythifiante et d'où semble émerger la culture est, pourtant, une des plus complexes. En elle viennent converger les éléments les plus divers et les plus mystérieux de la culturalité qui tous ont justement un rapport à la nourriture : le totem, le sacrifice, le funéraire... Sans vouloir explorer toutes ces avenues nous évoquerons ici, entre la critique d'un mythe contemporain et l'esquisse d'une généalogie de la féminité, quelques éléments d'analyse de cet «archétype» qui, par sa complexité, subvertit la notion unitaire et essentialiste de l'archétype en général.

 

La mère nourricière comme mythe d'origine

C'est la terre que je chanterai, mère universelle aux solides assises, aïeule vénérable qui nourrit sur son sol tout ce qui existe....»

Hymne homérique, «À la Terre»
(trad. J. Humbert)

 

Les déesses ou mères nourricières ne sont peut-être pas les signes les plus anciens de l'humanité, mais leur place dans ce que l'on peut appeler (à la limite ou en marge des différentes théories anthropologico-psychanalytiques) «l'imaginaire» de l'origine est indéniablement centrale. Les paléontologues s'accordent pour dater les premières figures de maternité, dont l'aspect nourricier est patent, du Haut Paléolithique (vers 30 000 av. J.-C.), c'est-à-dire de l'époque où les cultes funéraires sont déjà des données indiscutables ayant un long passé puisque les premières traces de sépulture remontent à 100 000 av. J.-C. Le lien nourricier n'est, par ailleurs, pas conçu comme «culturalisant» au sens strict du terme. Pour Leroi-Gourhan, seule la station debout (la marche) puis la fabrication des outils, les techniques (plutôt masculines) de chasse et de dépeçage sont considérées comme les éléments déterminants du processus d'humanisation. Eux seuls exigent une médiation par rapport à l'objet, eux seuls mettent à distance le monde et sont censés le rendre symbolique. La culturalisation ou la sacralité de la nourriture n'interviendrait que dans une phase ultérieure comme moyen pour cimenter le lien communautaire et non comme élément constitutif de l'humanisation elle-même. Selon Leroi-Gourhan, le gustatif est une activité «infra-symbolique» qui préexiste dans la nature (elle n'aurait en quelque sorte, pour se manifester, pas besoin de cette rupture, de cette distance qu'exigent les techniques). Elle est ensuite organisée selon un arbitraire propre à chaque ethnie et la démarche d'une «pensée esthétiquement constructive[2]». La place de la mère nourricière dans la culturalisation est complètement éliminée d'une telle conception puisque l'essentiel de l'activité humaine est censé s'organiser autour des pratiques masculines ou, en tout cas, autour des activités technicisantes.

La paléontologie contemporaine, quant à elle, accorde peut-être plus d'importance aux fonctions alimentaires et maternelles dans le processus d'humanisation. Quelques interprétations féministes de l'origine de l'homme ont tenté de s'échafauder autour de la fonction nourricière de la femme[3]. Dans L'émergence de l'homme[4], J. Reichholf consacre quant à lui un chapitre aux conséquences du changement de nourriture de l'homo habilis sur l'enfantement et sur les comportements de la première humanité. Cependant, plutôt que d'en tirer des conclusions simples, les éléments d'analyse introduits par J. Reichholf mettent en valeur le caractère problématique de la fonction nourricière de la mère. Cet auteur s'interroge notamment sur la façon dont l'humanité aura survécu à l'ensemble des difficultés rencontrées par la femelle humaine pour se nourrir, mettre au monde des nouveau-nés surdéveloppés et alimenter des rejetons longtemps inaptes à subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Ces éléments d'analyse laissent supposer que le premier homme éprouva la fonction nourricière de façon critique, comme manque et non à travers l'expérience d'une profusion naturelle au centre de laquelle trônerait la première pourvoyeuse: la mère. Pourtant, le caractère crucial pour l'humanisation de la reconnaissance du rôle de la mère nourricière et de sa protection est attestée par l'art. Cette reconnaissance peut également être déduite comme condition sine qua non de la survie de la première humanité, mais aucune théorie de l'évolution ne permet encore de dire comment ni pourquoi l'humanité primitive perçut et représenta comme toute-puissante cette femelle en fait déficiente par rapport à toutes ses comparses naturelles.

À l'horizon de toutes les explications de reconnaissance de la différence sexuelle que l'on considère comme originelle, y compris celle développée par Leroi-Gourhan, il y a cependant cette immédiateté supposée du rôle de la mère. Féconde et pourvoyeuse, elle apparaît comme le critère évident de la différenciation et là encore comme élément «pré-symbolique», en particulier dans les représentations picturales dont, nous dit Leroi-Gourhan, il y a tout lieu de penser qu'elles « avaient rapport à la fécondité[5]». Cette analyse paraît aller de soi, elle s'impose sans que cette primauté de la figure de la mère nourricière dans la représentation humaine n'ait jamais été pleinement attestée ou posée en soi comme problème. Cette «évidence» ne pouvait d'ailleurs qu'être renforcée par le caractère esthétiquement frappant de ces images venues du fond des âges, tellement énigmatiques et pourtant tellement obvies qu'on ne peut les concevoir que comme «premières». Elles représentent en effet ce que chaque humain connaît depuis toujours: sa propre mère, et l'on ne s'interroge pas sur l'évidence de ce «toujours-déjà», sur la première occurrence de l'Image qui renferme pourtant tout le mystère.

Si la paléontologie ne se soucie pas de faire des hypothèses sur les conditions d'apparition de cette figure de la mère nourricière, l'histoire des religions, l'archéologie ou les conceptions de l'imaginaire abondent en théories sur l'origine des mythes de la Déesse ou de la Pourvoyeuse. Les théories matriarcales accompagnent l'histoire des religions et l'anthropologie depuis son origine romantique avec Bachofen. Pour ce dernier, on le sait, la gynécocratie «démétérique» (terme forgé à partir du nom de la déesse bienveillante qui préside à la croissance des semences) succéderait à la promiscuité anarchique (hétaïrique et dominée par l'érotisme) et marquerait pour les communautés humaines le véritable moment d'accès à la socialité et donc à la culture. Au début de notre siècle, Briffault reprenait cette question dans une vaste fresque[6] qui était non seulement une étude anthropologique de la fonction maternelle mais une théorie de l'origine de la culture universelle. Après s'être proposé de faire une liste exhaustive des «instincts sociaux» et de rechercher leur origine, l'anthropologue s'était trouvé, dit-il, face à «l'évidence» d'une prédominance des fonctions féminines (en particulier de la fonction nourricière) sur celles du mâle. En conséquence, il imagina que les premiers hommes durent se fixer comme ces peuples de nomades qui montent leur camp là où les femmes décident de nourrir leurs enfants. Bien que son oeuvre encyclopédique se contente souvent, en guise d'analyse, de passer en revue les différents thèmes autour desquels se construit une figure culturelle de la mère nourricière, Briffault montre avec un certain succès qu'une phénoménologie des données anthropologiques peut être entreprise à partir de ce motif aux multiples ramifications dont le grand modèle mythique est la déesse lunaire. Le matriarcat comme théorie a été largement débattu puis réfuté par manque d'exemple de sociétés fonctionnant selon ces principes. Cependant, l'idée du matriarcat comme origine de la culture persiste étrangement, comme s'il y avait là une vérité plus profonde que toutes les analyses rationnelles.

Dans l'abondante production actuelle d'études sur la féminité, quelle que soit l'orientation épistémologique de ces travaux, on retrouve cette conception de la primauté «naturelle» du lien nourricier comme pré culture (ou «vraie» culture). Barbara Walker, à travers un immense dictionnaire consacré aux femmes, refait littéralement l'histoire de l'humanité du point de vue de cette Grande Déesse, centre de la «famille mammifère» et de «ses droits naturels»: «like any mammalian family, the primitive human family consisted of mother and offspring[7]». Elle cite Briffault pour appuyer sa thèse et affirme que le seul principe d'unification de la famille animale (et donc du pré-homme) est le lien maternel: le soin du petit et particulièrement sa nutrition. C. Pinkola, dans son récent et populaire ouvrage: Women Who Run With the Wolves[8], renoue quant à elle avec la Louve originelle qui est clairement une figure nourricière. Il s'agit en quelque sorte pour elle, à travers une quête poétique et psychanalytique, de retrouver la «vraie» substance dont pourraient se nourrir les femmes (ou l'humanité) actuelle censément coupée de ses racines. La connaissance, dit la Sibylle moderne, qui peut être reconquise au contact de la Femme Sauvage est celle des cycles nourriciers: «If one has the root stock, the basis, the original part, if one has the seed corn, any havoc can be repaired, devastations can be resewn, fields can be rested, hard seed can be soaked to soften it, to help it break open and thrive[9]». Lorsque «quelque chose» (cette «chose» indéfinissable qui fait notre humanité?) est perdue, il faudrait retourner auprès de cette «Vieille Femme» qui est sise au coeur de l'Être: «She lives out there, half in and half out of the creative fire. This is a perfect place for women to live, right next to the fertile huevos, their eggs, their female seeds[10]».

Comme on le voit dans cette citation, c'est toujours entre la fécondité et la fertilité que s'inscrit le rôle de nourricière de la Terre-Mère ou de la Mère-Terre sans que l'on s'interroge sur la préséance de l'une ou de l'autre ni sur leur différence[11]. Tout se passe comme si l'on voulait souligner cette métaphore originelle (ou ce mythe) sans cesse répétée au cours du temps, sous ses diverses formes. C'est d'ailleurs ainsi qu'elle apparaît dans la plupart des histoires des religions comme déesse agraire de l'âge Néolithique chargée à la fois de la fécondité humaine et de la prospérité des champs et dont le culte se perpétue à travers toute l'histoire païenne comme une «religion» quasiment universelle. À travers une étude archéologique des dieux et déesses d'Europe, M. Gimbutas redonne d'ailleurs à cette figure mythique de la Terre-Mère une nouvelle légitimité : «Because the Neolithic Goddess had the ability to bring forth all life from her own body, she must have been also endowed with the power to nurture the seeds of the earth[12]». Bien que M. Gimbutas comme M. Eliade associent toujours la divinité féminine à un comparse masculin et parlent plutôt de Dyade que de suprématie de la Déesse et même si Eliade fait l'hypothèse d'un dieu masculin à l'origine (qui correspondrait davantage, selon lui, au type de sociétés nomadiques et chasseresses du Paléolithique), l'un et l'autre accordent une place particulière à la Déesse-Terre. M. Gimbutas lui octroie le statut hiérophanique premier, ne serait-ce qu'en raison de la filiation qu'elle établit entre les Vénus préhistoriques et les représentations de l'âge du bronze ou du folklore occidental. Chez Eliade, la force de cette figure mythique de la Terre nourricière apparaît de façon latente comme une donnée à laquelle l'humanité, d'abord plus transcendante dans son jaillissement initial, reviendrait dans une phase ultérieure, plus charnelle et en quelque sorte dégradée, de la culture: «La première et peut-être la plus importante conséquence de la découverte de l'agriculture suscite une crise dans les valeurs des chasseurs paléolithiques: les relations d'ordre religieux avec le monde animal sont supplantées par ce que l'on peut appeler la solidarité mystique entre l'homme et la végétation [...]. En outre, la femme et la sacralité féminine sont promues au premier rang[13]». Tout en étant seconde «historiquement» et dans l'ordre de la transcendance, cette religion «féminine» du Néolithique apparaît donc curieusement, selon l'historien des religions, comme étant plus fondamentale, plus charnelle, «première» dans l'ordre de l'humain. Elle est conçue comme régressive au sens d'un retour à l'origine, thème que l'on retrouve dans les théories liées à la conception matriarcale qui jouent sur cette rhétorique en fait mythique de la «vraie» origine ou de la source cachée.

Entre la «littérature» sur les mythes qui devient mythique et les mythes eux-mêmes, on constate enfin une grande convergence autour du thème même de la mère nourricière. Il ne nous appartient pas de les étudier ici mais l'on pourrait multiplier les exemples de mythes où le paradis originel se décline sur le mode de l'état de fusion avec la mère nourricière ou du principe nourricier (Oeuf, Eaux Primordiales, Grottes miraculeuses, etc.). La structure du mythe telle que Eliade la définit intègre d'ailleurs, de façon manifeste, cette nostalgie de la fusion avec la mère nourricière; tout récit des origines apparaît en effet comme une métaphore de l'état foetal. On peut voir là une espèce d'explication simpliste du mythe, n'est-il pas évident pour l'être humain de rechercher le bien-être originel, même sur le mode du rêve? On est frappé cependant de constater que la pensée moderne, à travers une élaboration conceptuelle complexe, recrée autour de cette question de la féminité le même mythe de la fusion avec la mère nourricière. Dans une lecture féministe de Lévinas, C. Chalier décrit ainsi cette maternité charnelle (qu'elle définit comme non substantialiste mais que l'on peut considérer comme «substantielle») d'avant «la chute» monothéiste et philosophique: «Avant - si ce terme a encore un sens - toute ontologie, le corps maternel a interrompu la thématique des substances et le jeu de l'être [...]. Ainsi aussi la subjectivité de chair et de sang ne doit-elle être cherchée nulle part ailleurs que dans sa façon de répondre à un appel qu'elle n'a pas choisi, mais qui l'a élue[14]». L'auteur pour qui la femme occupe la position pré-ontologique de nourricière sapiencielle (unissant le sens et le goût), ajoute plus loin: «L'ultime sens du féminin, ce par quoi celle qui ne disait pas de vraies paroles se retourne en sa possibilité d'être celle grâce à qui la signifiance de la signification prend corps[15]». On peut encore citer L. Irigaray qui, tout en critiquant le mythe de la mère-matrice ou substance et le rapport «nourricier» qui sous-tend toute conception du féminin[16] reproduit elle-même le mythe d'une matrice primordiale («nourricière» au sens essentiel) vers laquelle il conviendrait de retourner: «Théâtre d'ombre sous terre, reflet lunaire de l'astre qui éclaire et féconde le tout[17]». La fusion avec cette matrice qui ne serait plus «objectivée» par le Père et qu'elle projette comme l'idéal d'une pensée de la féminité ne peut manquer de faire penser à la fusion avec la mère mythique de tous les récits d'origine. L'utopie intellectuelle et la tentative de retrouver la «vraie» mère (celle qui aurait toujours été occultée par l'histoire, par les pères) se confond, chez la théoricienne, avec l'espoir d'être nourri (physiquement et intellectuellement) à la «vraie» source: d'être capable de dire (ou de comprendre puisque dire devient impossible dans ce lieu paradoxal) la Parole (mythique) oubliée de la Mère originelle.

Cette conception de la mère nourricière primordiale et pré-symbolique est donc une des plus ambiguës puisqu'en elle se rejoignent (et sont occultées) des questions aussi diverses que la genèse du lien social, de la représentation, du logos mais aussi parce qu'en elle sont confondues, comme nous l'avons déjà évoqué, la psychogenèse individuelle et l'anthropogenèse. Tout se passe comme si le mythe culturel et la conception «scientifique» de l'origine reproduisaient au plan collectif ce qui est censé se passer pour l'individu et qui a été décrit par Freud comme attachement pré-oedipien à la mère ou dans la psychanalyse jungienne comme dyade fusionnelle avec la Grande Mère (imaginaire et imaginale). Au-delà de leurs différences, ces conceptions divergentes de la psyché se rejoignent sur le caractère secrètement fondateur (mythique) et essentiellement énigmatique donné à la figure de la mère nourricière. Chez Freud, le stade oral où l'enfant est dépendant de la mère qui le nourrit (et qui prend soin de son corps) est absolument déterminant pour l'ensemble de sa formation psychique. Même si ce n'est pas à ce stade que se manifestent les conflits et les complexes les plus apparents, c'est le moment où la possibilité même d'une individualité, d'une humanité s'éveille; c'est aussi le moment où les traumatismes les plus profonds (à jamais indicibles et qui débouchent parfois sur l'impossibilité de communiquer) se cristallisent. Toute la difficulté de concevoir cette phase orale réside justement dans le fait que Freud la situe hors du symbolique, hors de portée du langage (défini pourtant comme seule catharsis possible) tout en préservant son rôle primordial pour l'entrée dans le symbolique. De ce point de vue et bien qu'il n'y ait pas de mythe maternel équivalent au mythe d'Oeudipe chez Freud, on peut dire que la mère nourricière occupe chez lui la place de la Grande Déesse des origines. D'elle dépend en effet l'entrée dans le sens bien qu'elle-même échappe à toute emprise par le langage et bien qu'elle soit à proprement parler indicible. Il n'est pas étonnant donc que le thème de la divinité féminine (mère «archaïque», Diane d'Ephèse ou Anankè) soit une figure récurrente pour désigner Celle qui reste la grande énigme pour Freud en tant qu'individu et dans sa théorie. Ainsi que le remarque P.-L. Assoun dans un ouvrage consacré à la question de la féminité chez Freud : «alors que le Père embraye la dialectique à partir de laquelle le sujet pourra se structurer (ainsi que l'indique le texte oedipien), la Mère ne fait que régner[18]».

Alors que Freud, on le sait, ne cessa de dénier ou d'enfouir cette «origine muette» dans les lieux les plus secrets de la psyché et les replis les plus élaborés de sa théorie, Jung et ses successeurs se réclamèrent ouvertement de cette filiation avec la Grande Déesse: de Neuman à Solié, nombreux sont les théoriciens de la psychanalyse plus ou moins liés à Jung qui abordent de front cette question de la Mère nourricière et en font non seulement la source mais le terme de toute analyse psychanalytique. Alors que le processus freudien consiste pour une part en une scission, en un éloignement (sans retour) de ce principe maternel, la cure jungienne est une recréation (à un autre niveau d'individuation) de cette fusion originelle et une réactualisation, sur le modèle alchimique, de l'enfant (divin). Est-ce un hasard si Solié décrit justement ce Puer Aeternus sous les traits de Dionysos, dieu de l'abondance étroitement lié à la mère nourricière, à Déméter: «Il est là, non plus le dieu extatique, orgiaque, ménadique, corybantique négatif, mais le même dieu, finalement, dans son versant positif d'enfant divin de Puer Aeternus, de Grain renaissant, après les mois de mort et de pourrissement chtoniens. Il est d'ailleurs aussi représenté reposant, enfant, dans un "van pour les grains" (liknon) et on l'appelait alors Liknitès[19]»?

 

De la mère dévorante à la femme «médiale»

Au commencement, il n'y avait rien. Tout était enveloppé par Mrtyu [la mort personnifiée], par la faim, car la faim c'est la mort. Alors il eut cette pensée : «Puissé-je être pourvu de Soi!» Ainsi proférant des louanges, il se mut...

Brihad Aranyaka Upanishad

 

Pour accéder à la vérité du mythe de la mère nourricière qui ne saurait donc, selon nous, être une simple transposition d'une «réalité» ontique ou la duplication d'une Nature maternelle préexistante, il faut aller vers la complexité des données anthropologiques. Une lecture mythifiante consisterait à faire de la mère nourricière un principe à partir duquel déduire un système d'opposition (féminin-nourricière / masculin-nourri) ou une dynamique dualiste (à la fusion avec la mère nourricière ou mère-nature succéderait la césure symbolique dominée par le père). D'une certaine façon, l'anthropologie contemporaine qui tente inlassablement d'échapper à ces vieux schémas qu'elle considère comme étant portés par une vision «métaphysique» les reproduit presque malgré elle, en particulier autour de cette question de la féminité. Pourtant de nombreux éléments d'analyse, et en particulier ceux que l'on peut dégager autour du complexe femme-nourriture, mettent en évidence un système qui signifie d'emblée dans sa totalité (ce que Lévi-Strauss désigna avec Mauss comme «le fait social total») où aucun des termes ne peut être isolé ou valoir comme origine ponctuelle et où la naturalité n'est pas imitée ou déplacée mais complètement subvertie.

Pour une telle conception qui tente de penser une co-genèse de tous les événements symboliques et non leur déduction dans une chaîne causale, la fonction nourricière de la féminité doit être mise en rapport avec tous les autres aspects du sens et du sacré[20]. La féminité n'apparaît plus alors comme la seule source du processus nourricier, elle n'est que le maillon d'une chaîne qui l'englobe et la détermine autant qu'elle peut sembler être elle-même la «matière» de ce processus de métamorphose et de sens. Ainsi, le cycle nourricier n'est signifiant (et donc «lisible») dans les rites (et même dans les mythes) que parce qu'il est rapporté au processus de mort-renaissance. Lorsque la femme met au monde un enfant, elle est déjà travaillée, depuis toujours, par une métamorphose qui s'apparente à une lente digestion. Toutes les étapes de sa vie biologique de femme ont été marquées par la réincarnation progressive des morts en elle. Son rôle de mère, la façon dont elle nourri (au sens large) son enfant vont être réglés par la nécessité de «faire passer» l'enfant du stade d'ancêtre réincarné à celui de vivant relativement autonome. Le lien (nourricier) aux morts (et à la mère) est, en effet, permanent; il se manifeste dans les périodes de fête et de sacralité intense et il est réactivé, presque toujours, par la consommation d'un aliment qui permet de rétablir le contact avec le monde des esprits. Enfin, celle qui nourrit redevient la dévoreuse, la déesse de la mort qui engloutit et fait passer les défunts dans l'au-delà. Loin de n'être qu'une croyance naïve et consolante du cycle, cette fonction féminine est hautement symbolique: «médiale[21]», puisqu'elle établit un double rapport entre le pur et l'impur, l'au-delà et l'ici-bas, l'immortalité et la mort, puisqu'elle permet un système d'échange au niveau le plus essentiel de la vie.

La figure mythique de la mère nourricière est en effet toujours doublée, dès son origine, de cette autre figure de la mère dévorante ou de la mère-mort. C'est une donnée bien connue de l'histoire des religions que presque toutes les déesses nourricières sont aussi des ogresses qui dévorent leurs enfants ou menacent d'engloutir l'humanité; le mythe de la Déesse lunaire est d'une certaine façon le mythe générique de ces mères dévorantes. Les divinités lunaires, qu'il s'agisse des Grandes Déesses (Cybèle, Déméter, Kali, Isis ou Isthar) ou de la multitude des succubes anonymes que l'on rencontre sous toutes les latitudes ou simplement des ogresses mises en scène dans les contes[22], toutes représentent non seulement le lien nourricier (bénéfique et maléfique) mais également le rapport de l'humanité avec le monde des morts. Selon les mythes, c'est par l'intervention originelle de cette divinité que la mort est entrée dans le monde bien que, dans le cas des Grandes Déesses, cette fatalité soit parfois euphémisée, diluée dans un rapport plus flou avec le monde chtonien. C'est par la déesse et par les sacrifices qu'elle exige que la mort se perpétue dans la vie, c'est elle encore qui, sous diverses figures d'animaux charognards (louve, chien, corneille, etc.) dévore les défunts. C'est aussi la cuisinière des enfers qui engloutit ses victimes dans l'immense chaudron des sorcières, en particulier dans les cultures celtiques. Cette essence «dévorante» de la figure maternelle est diversement interprétée. Elle est parfois simplement associée à l'ambivalence inexplicable du sacré elle-même rapportée, en ce qui concerne la féminité, à l'ambivalence de la nature: comme la Terre nourrit et protège, puis ensevelit ou détruit, la Mère serait tour à tour bénéfique et maléfique. L'interprétation jungienne intègre davantage, quant à elle, l'ambivalence puisqu'elle associe la mère nourricière-dévorante à la première phase fusionnelle de l'humanité (ou de l'individu) qui doit être scindée et dépassée. Pour les interprétations freudiennes, un élément masculin, phallique, vient se surimposer à la figure originelle de la mère. Il lui donne cette toute-puissance destructrice (l'Anankè) qui n'a aucun équivalent masculin et qui combine le pouvoir de la mère archaïque avec la rigueur d'une loi négative, décomposante ou dissolvante (contrairement à la loi du Père qui est constructrice et symbolique). Dans chacune de ces interprétations qui nous sont familières, l'aspect dévorant de la féminité est associé à sa nature a-symbolique (à sa négativité): soit qu'elle empêche, comme entité fusionnelle, d'entrer dans le symbolique, soit qu'elle s'oppose - mère phallique contre-nature - au fonctionnement du sens.

Dans la logique du mythe, au contraire, la fonction dévorante fait partie intégrante du sens, elle en est même la condition sine qua non et ce n'est pas un simple rapprochement métaphorique ponctuel qui conduit à identifier la dévoration maternelle et l'ensevelissement des défunts. De fait, c'est tout l'ensemble symbolique (mythes, rites et croyances) cristallisé autour de la procréation qui peut être transposé en termes de nutrition et de rapport d'interdépendance entre les morts et les vivants. Toute fécondation, dans le monde archaïque, est conçue comme une réincarnation dont le mode varie (ce peut être une réincarnation panthéiste, alimentaire, par un sacrifice, etc.) mais qui est toujours une ingestion et une digestion du mort (ou de la mort). L'exemple le plus caractéristique de cette intégration des puissances fécondantes est bien sûr le repas de noce qui, à certains égards, est une réitération du «premier» repas humain. Le banquet nuptial qui symbolise souvent l'union véritable d'un homme et d'une femme (et le moment de la fécondation) est généralement un repas carné au cours duquel les membres des deux communautés fusionnent par la consommation de l'aliment censé véhiculer l'âme de l'ancêtre[23]. Le processus de grossesse est ensuite perçu à la fois comme une digestion ou une cuisson et comme une corruption semblable à celle subie par le cadavre. Toutes les précautions de pureté qui entourent la femme enceinte dans les sociétés primitives peuvent être analysées en terme de mise à distance, d'enfermement à l'intérieur du corps maternel (comme on enferme le cadavre dans la tombe) et de transformation de cet être numineux ou démoniaque qu'est le foetus et qui est littéralement perçu comme un mort qui revient à la vie[24]. Bien que la grossesse soit le processus symétrique à celui du passage du défunt dans le monde des morts et qu'il s'agisse là d'un retour parmi les vivants, tous les rites qui entourent la naissance (mais également la parole qui l'accompagne) sont identiques à ceux du deuil. Lévy-Bruhl a ainsi souligné que les tabous de la grossesse sont «singulièrement semblables aux tabous de deuil[25]» et, plus près de nous, Edgar Morin remarque que: «L'étude des associations affectives entre l'idée de la mort et celle de la femme-mère chez les peuples archaïques [est une tâche essentielle qui] n'a pas [encore] été entreprise[26]».

L'élément digestif vient donc se surajouter et s'intégrer de façon presque inextricable avec ce qui peut paraître comme l'analogie simpliste de la naissance et de la mort. Non seulement l'enfant à naître est cet aliment magique métamorphosé (digéré et transformé) dans le corps de la mère, mais il peut lui-même devenir l'agresseur dévorateur (comme peut l'être à d'autres moments le mort). Non seulement la future mère est considérée comme toute puissante et dangereuse pour toute la chaîne alimentaire dont elle est souvent écartée, mais elle est elle-même mise en danger aussi bien par l'enfant qui croît en elle que par les aliments qu'elle peut ingérer pendant sa grossesse. Ainsi, la femme, qui est souvent assimilée à la citrouille (ou calebasse) mythique qui dévore tout sur son passage et croît de façon anarchique, est généralement privée pendant sa grossesse de tout aliment qui fermente ou qui risque de «faire enfler». Il est clair que cette mesure n'est pas seulement prophylactique, elle révèle cette assimilation du corps maternel, contenant le foetus, à un corps en décomposition dont il s'agit de maîtriser les métamorphoses (pourtant souhaitées). L'alchimie va d'ailleurs transposer en termes techniques (métallurgiques) et mystiques cette «cuisine» de la naissance. L'une des étapes décisives de la transformation de «l'embryon» arraché aux entrailles de la Terre n'est-il pas justement de le maintenir assez longtemps enfermé dans le four ou l'alambic hermétiquement clos pour accomplir le nigredo: l'oeuvre de mort?

C'est encore cette même configuration maternité-mort-nourriture qui est à l'oeuvre dans les conceptions culturelles du deuil. On a pu penser, en effet, que les modes les plus anciens d'inhumation comportaient le cannibalisme; on sait que, dès le Paléolithique, le défunt pouvait être inhumé dans une fosse parfois en position foetale et que le cadavre était saupoudré d'ocre rouge, généralement reconnue aujourd'hui comme symbole de renaissance et de vie. La présence de cendres ou d'un foyer au-dessus de la tombe, dans certains cas, a pu faire penser que dès les premiers moments de l'humanité un lien pouvait être établi entre la sépulture maternelle et le foyer, éventuellement avec la cuisson des nourritures. Au Néolithique, cette configuration mort-matrice-nourricière est attestée; elle est particulièrement manifeste pour les tombes en forme de four à pain ou d'oeuf (parfois les deux ensemble) qui ont été trouvées en Italie du sud et dans les îles de la Méditerranée[27]. Sans céder à un comparatisme hâtif, une continuité extraordinaire se manifeste entre les rites les plus anciens et les pratiques observées par les peuples primitifs qui, effectivement, de façon quasi universelle, ensevelissent leurs morts en vue d'une renaissance et d'une réincarnation qui suppose que «quelque chose» du mort est consommé et remis en circulation dans la procréation symbolique. Les mystérieux cultes d'Éleusis que l'on tente encore de reconstituer semblent eux-mêmes centrés sur ce triple mystère de la mort, de la naissance et de la nourriture. Les néophytes étaient placés, comme les morts du Néolithique, dans des chambres d'incubation et de renaissance. Ils étaient assimilés au Grain et l'apogée du culte était le partage, sous les auspices de la Déesse des Enfers et de la Terre, du pain sacré.

Aussi bien au début de la vie où elle ramène les morts à l'existence qu'à la fin où elle fait passer les vivants à l'au-delà, ou encore dans l'initiation (où l'immortalité n'est pas acquise par un retour à la source nourricière mais en se laissant dévorer et en étant coupé de la source), la mère dévorante, par sa capacité «digestive», permet au cycle de s'accomplir. Trop souvent on interprète cette possibilité comme une simple fonction biologique: la fameuse «imitation de la Terre» chère aux Grecs. Il faudrait montrer que ce processus (essentiellement déracinant) est aussi et d'abord symbolique, qu'il permet non seulement le passage d'un stade à l'autre et une dynamique sociale, mais qu'il génère une conception du temps et l'accès aux signes «purifiés» : à un langage[28]. Nous postulons donc qu'un véritable Logos de la Mère rendit possible cette capacité à «digérer» la mort, à la «faire passer» et à la métamorphoser en naissance, en sur-vie. Cependant, plutôt que d'expliquer la genèse du symbolique en la rapportant à une origine ou à un modèle «ontique», on conçoit que le schème matriciel est indissociable d'un approfondissement pour nous du mystère de l'émergence du sens même. Nous l'avons vu, le dévorant-dévoré est toujours ambivalent, chaque entité est l'un et l'autre à la fois ou tour à tour. On constate, certes, une certaine systématicité dans l'échange et dans la transformation entre les dons masculins (sperme, nourriture crue, enfants non initiés, semences) et la femme-terre (qui les rend sous forme d'enfants, de nourriture cuite, etc.)[29]. Cette réciprocité est pourtant subvertie de l'intérieur par la fonction nourricière puisque, comme nous l'avons indiqué, on ne peut tracer une frontière nette entre le dévorant et le dévoré ou le métamorphosant et le métamorphosé. Aussi bien dans son fonctionnement interne (symbolique) que dans ses présupposés, le mythe transcende le dualisme. Ainsi, affirmer comme le fait le mythe, que l'homme naît de la mort et de ses métamorphoses et que la naissance est une mort et un processus de digestion, c'est déjà en soi sortir de tous les schèmes linéaires et même de toute conception cyclique simple.

C'est en effet seulement dans la perspective de ce que l'on peut appeler une «pré-vision» du naître et du mourir (de leur transcendance) qu'une telle équivalence entre les cycles peut être posée. En outre, pour que la mise en terre soit vue comme une naissance il faut que la mort soit ouverte à l'immortalité; pour que la gestation soit vue comme une mort, il faut que le naître rompe la continuité de l'existence animale. Pour que l'acte nourricier soit vu comme un lien entre le naître et le mourir, pour qu'il permette non seulement le passage de l'un à l'autre mais également leur réversibilité, il faut qu'il soit lui-même métamorphosé par le naître et le mourir. Lorsque paraît le mythe de la mère nourricière-dévorante ou pour qu'il paraisse, il faut donc que tout le système symbolique soit déjà en place. Ainsi que le souligne M. Gimbutas, non seulement le processus de mort-renaissance englobe la mère et la détermine mais les signes de la mort sont, chez elle, mêlés à ceux de la renaissance et vice versa. Par ailleurs, les «signes» de la féminité ou de la mère ne sont jamais isolés ou lisibles seuls, ils sont toujours liés et mis en connexion avec les cycles solaires considérés comme masculins. La fertilité de la mère est, en outre, toujours articulée sur son aridité, sur la virginité stérile ; les symboles charnels (comme les seins) peuvent être conjoints aux signes les plus abstraits (comme les yeux). Il faudrait ajouter que l'on ne peut penser le schème de mort et de renaissance, le principe du don qui le sous-tend sans que n'existe déjà le sacrifice ou la métamorphose, l'au-delà et l'ici-bas, etc. Au sein de ce processus, la mère nourricière-dévorante est métamorphosée autant qu'elle métamorphose, elle intègre autant qu'elle est intégrée; on ne saurait donc plus l'assimiler à quelque entité naturelle qui vaudrait comme modèle de toute élaboration symbolique.

Il paraît impossible, dans une analyse anthropologique, d'échapper à une certaine logique causale, à un système déductif ou à un classement où les éléments symboliques préexistent, en particulier ceux qui ont trait à la différence sexuelle. Quelles que soient les tentatives, il semble que l'on est destiné à osciller entre un modèle génétique qui tente de déduire ou d'induire un principe de fonctionnement ou, au contraire, d'analyser dans l'étendue de ses variantes le fonctionnement lui-même et, à ce moment là, les catégories sont déjà données et l'anthropologue abandonne le principe même d'une genèse. La question de la féminité et de la nourriture nous oblige à renoncer à cette double tentation rationaliste. D'un côté, puisqu'elle concerne l'idée que nous avons de la féminité, puisqu'elle sous-tend l'énigme de notre propre psycho-genèse, elle exige d'être sinon résolue, du moins posée du point de vue de son émergence (et dans le mystère de cette émergence). Par ailleurs, la simple observation phénoménologique que nous avons esquissée ici nous place face à un défi. Plus qu'aucune autre donnée, la conjonction entre la femme et la nourriture révèle l'extrême complexité du champ symbolique; elle nous oblige à renoncer à tout système sériel qui n'analyserait par exemple la féminité que du point de vue de l'échange matrimonial ou de la transformation des aliments ou encore des stades de l'existence. La question de la féminité et de la nourriture nous oblige à penser ensemble les cycles nourriciers et les cycles de la vie, l'intégration symbolique à la communauté et les modalités de «passage» qui impliquent au premier chef les rites funéraires. Elle dévoile, enfin, non seulement une possibilité de reconstitution des mécanismes du sens mais, dans la mesure où elle est cette instance «médiale» en laquelle se croisent tous ces réseaux symboliques, elle laisse entrevoir l'espace paradoxal (et à jamais invisible) d'émergence de ce que nous pourrions appeler «la matrice vide».

Ainsi que le rappelle la phrase de la sagesse hindoue que nous avons citée en exergue, le véritable lieu d'émergence de l'humanité, sa véritable source se situe entre l'inconditionné (le miracle) de la parole et l'abîme du manque. Cette origine impossible aura toujours été voilée/dévoilée par le mythe mais plus encore masquée par les stratégies ordinaires du sens et cela dès les plus anciennes communautés humaines. La double sacralité de la mère et de la nourriture ne sauraient être pleinement comprises que dans l'événement d'une faille ou d'une césure. C'est donc vers une autre conception de l'origine qu'il faut se tourner pour tenter de déchiffrer le mythe de la mère nourricière qui, dans la modernité, vient peut être prendre la place des anciens présupposés. N'est-ce pas vers cette autre origine que tendait précisément la pensée heideggerienne qui, en même temps qu'elle se détourna de tout présupposé de l'Être fondé sur l'antériorité (ou sur la mythification de la cause), tenta de penser autrement notre rapport au temps. Si Heidegger n'a abordé aucune question d'anthropologie et certainement pas celle de la féminité (alors qu'on l'a souvent désigné comme le philosophe de la Terre et du paganisme), il a néanmoins pressenti une conjonction du naître et du mourir qui seule pourrait générer une parole et une humanité «authentique», sevrée de sa source nourricière mythique. Dans ses travaux sur Hölderlin, en particulier, toute une réflexion se développe sur «l'habitation» poétique de l'homme qui ne saurait se confondre avec aucune des anciennes adhésions univoques à la Terre-mère, mais qui se situe au lieu de jonction de la Terre et du Ciel, des hommes et des dieux où le don est libre et sans rétribution, pure jouissance : «La nature, [nous dit-il, avec Hölderlin] nous devons la penser comme celle qui est au-dessus des dieux et des hommes, mais dont les hommes pourtant ont quelquefois pouvoir, malgré tout, d'endurer le règne[30]».